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Satprem

Mère
ou L’Espèce Nouvelle

Volume 2

epub

 
  

à Elle
que notre aspiration
ait le pouvoir de révéler
ce qui est caché
et de manifester l’inattendu

S.

Première Partie
La descente supramentale

Table des matières

Première Partie La descente supramentale

1. Ce grand regard

2. L’espèce nouvelle

Une petite fenêtre d’âme

Une question d’attitude

3. Un début universel

Le pont évolutif

La contagion

L’interdépendance

4. La descente supramentale

Le changement d’Histoire

Le besoin incorrigible

La «descente»

Une petite pulsation

5. Le monde supramental

Les apparences fossilisées

La substance supramentale

Le chaînon manquant

Un changement brusque?

6. Un voile

La création supramentale

Le mystère

Le corps amélioré

Le point de rupture

7. Krishna en or

Un corps friable

Le trésor dans le roc

Le ressort tout-puissant

8. La triple fin

La fin des religions

La fin du matérialisme

La fin de la mort

Deuxième Partie La traversée du voile ou la purification des cellules

9. La forêt

La naissance de l’«Agenda»

10. L’autre côté du voile

Le chemin de nulle part

La dépersonnalisation

La demeure de Sri Aurobindo

11. La magie mentale

La triple condition

Le mental physique

Les petites secondes de mort

Le mental cellulaire

12. L’infiltration

La vibration supramentale

La trame

Le mantra

Les pensées autour

L’impersonnalisation

13. Les chemins de l’universalisation

La vraie matière

La nouvelle manière d’être

Le corps du monde

Les petites portes

14. Le mécanisme de la contagion

Les lumières de la cellule

Le virage

L’état d’Harmonie

La libération de la vraie matière

À la lisière

15. La première sortie de la trame

Une ondulation

Le double monde

L’universalisation physique

Les grandes pulsations

16. Le corps est partout!

Le grand rythme

Le lieu de la bataille

La troisième position

17. Mais où est la mort?

Les deux états

L’état sans mort

La mauvaise position

Mourir à la mort

18. Le changement de temps

L’autre chambre

La joie des cellules

La trépidation mortelle

19. La fausse matière

La maladie de la terre

Une petite pelure

L’illusionnisme à l’envers

Le temps vertical

L’Irréalisation du Mensonge

Un renversement de conscience terrestre?

20. Le changement de fonctionnement

Le pont cellulaire

Un état paradoxal

La leçon du Miracle

Le transfert de pouvoir

21. Le niveau cellulaire

Temps et Matière

Le passage de la trame

La décentralisation

Le temps zéro de la matière

22. La perception nouvelle

L’identification corporelle

Les yeux de la matière

Le voile d’irréalité

La vision vécue

La matière continue

23. La vraie terre

Les vivants et les morts

La terre libre

La matière consciente

Un monde plus complet

La fin de la cage

24. La transformation du monde

Les trois solutions

Le pouvoir supramental

Un déclic

L’invasion du Réel

25. Le miracle de la terre

La substitution de vibration

La tour de Babel à rebours

La révolution immobile

Elle travaille ici, dans le corps, pour faire descendre quelque chose qui ne s’est pas encore exprimé en ce inonde matériel et qui transformera la vie ici-bas.1

Sri Aurobindo

1. Ce grand regard

Une nouvelle vie commençait.

Quelque chose s’était fermé dans ce cœur violent2, comme une lourde porte d’argent derrière laquelle elle gardait sa douleur dans un silence qui était peut-être terrible. Il y avait là, pour toujours, et pour tous les jours, quelque chose qui s’était fixé: comme un regard, qui pouvait être intensément noir, avec de l’or au fond, une volonté de fer sans un vacillement qui regardait la Mort. Elle savait maintenant: c’était «la question que l’on m’a donnée à résoudre». Sous toutes les apparences, elle traquait l’Ennemi; derrière tous les gestes, les pas, les paroles, les uns, les autres, c’était cela qu’elle regardait et c’était une forme de cela qu’elle transperçait. Nous ne connaissons pas un être au monde qui ait promené si constamment et si inflexiblement une seule, unique volonté – pas un souffle de cette vie, pas une seconde de ces vingt-quatre heures quotidiennes ne valait ou ne pouvait même être vécue si ce n’était pour vaincre ça et trouver ça. Il était parti, n’est-ce pas. Un écroulement. Et ce n’était même plus Sri Aurobindo qu’elle regardait – Sri Aurobindo était elle comme son souffle–, c’était par-delà Sri Aurobindo, «quelque chose» qui était comme le grand Ça du monde: l’Absolu, le Suprême – peu importent les mots et tous les mots sont idiots, mais Ça qui fait que tout ne s’écroule pas instantanément dans une monstrueuse farce. Parce que, tel qu’il est, au vu des choses, à l’apparence immédiate, le monde est une pure monstruosité que seule notre inconscience nous voile. Sans ce voile d’inconscience, il serait insupportable. Sans tous ses jolis pièges d’illusion, il serait intolérable. Et quand l’illusion s’en va, il reste seulement le chemin du Nirvâna, du suicide – ou alors Ça, le seul espoir d’un sens. La Positivité de cet énorme non-sens. Le correspondant de la Mort. Autrement c’est la Mort toute seule, triomphante, partout, dans tous les coins et au prochain détour pour nous quand elle tirera son masque et enverra baller d’un rire toutes nos douloureuses idioties. Il y a Ça, ou la Mort. Il n’y a rien entre les deux. Entre les deux, c’est la comédie et les pantins de la comédie. Alors on regarde Ça, ou on est déjà dans la mort. Ça, la seule chose possible et vivante dans cette singerie de la vie qui n’est pas la vie, la seule Intensité qui corresponde à cette intensité de mort partout. Et si nous n’y croyons pas, c’est seulement tant pis pour nous, c’est que nous sommes déjà sur la liste des candidats de la mort. Et en fait, il ne s’agit pas de «croire»: il s’agit de respirer; quand l’illusion s’est défaite, on n’est plus à se demander si l’oxygène existe et à faire la métaphysique de l’oxygène: on respire, ou on meurt. C’est tout. Ça, c’est la respiration. Appelons-le «la baleine», si on veut. Mais si on n’est pas sur le dos de cette baleine-là, on va gargouiller au fond sans tarder – c’est à la porte. C’est pour demain. En fait, c’est sous notre nez: la mort file et refile à chaque instant comme un silencieux requin pomponné et souriant – charmant. La vérité, c’est que le départ de Sri Aurobindo m’a projetée directement vers le Suprême, sans intermédiaire. C’est Ça, ou c’est rien, tout simplement. Rien, ça veut dire la mort. Elle disait «le Suprême», ou elle disait «le Seigneur», ou «Toi», n’importe, c’était sa façon d’appeler ce quelque chose-là qui se moque tout à fait du nom qu’on lui donne, mais qui est la seule chose respirable devant cette intensité de mort partout. Et au fond, toutes les expériences humaines, toutes, sans exception, habillées de n’importe quelle couleur, n’importe quelle langue, sont faites exclusivement, uniquement, absolument pour conduire chacun à cette seule Seconde où il vire dans ce seul Possible-là: tout d’un coup, on dit ça, ou c’est la mort. On vire dans le Positif, on attrape l’oxygène, on ouvre les mains, et comme un idiot (ou non), on dit: Ça, ça, ça… L’unique absolu, c’est le Suprême; l’unique permanence, c’est le Suprême; l’unique sécurité, c’est le Suprême; l’unique immortalité, c’est le Suprême. Et c’est la seule chose qui existe. Autrement ce n’est pas possible, autrement c’est la mort debout. Toutes les expériences, toutes, innombrablement, sont faites pour conduire . Alors c’est la première seconde de vie dans le règne de la Mort. Et alors, cela devient une expérience tellement absorbante et tellement absolue… L’incertitude, l’instabilité, le caractère fugitif, inconstant, impermanent de toutes choses – on ne peut s’appuyer sur rien, tout s’écroule: que sur le Suprême, parce qu’il est tout. Il n’y a que le Tout, d’une façon absolue, qui ne faillit pas… Les mots sont imbéciles, mais c’est une expérience. Une fois qu’on a cette expérience-là, c’est fini: tout le reste, c’est seulement ce qui en découle, ce sont des détails. Alors on est sauf, vraiment; c’est-à-dire qu’on est assailli de tous les côtés par la mort: celle qu’on ne voyait pas avant. On est sauf parce qu’on est dans la Respiration. On commence à voir la vraie tête de la «vie». On commence la lutte contre la mort. On est avec ceux qui tirent l’évolution du côté respirable – d’ailleurs on n’est pas «avec ceux»: on est avec le Suprême. Le «avec ceux», cela fait encore partie du mélange mortel. Et ce grand regard intense de Mère, qui s’ouvrait parfois derrière la Porte d’Argent, on peut le supporter sans frémir… parce que c’est terrifiant pour toutes les petites morts qu’on garde dedans. Je passe mon temps à me recouvrir de voiles: un voile et encore un voile et encore un voile, pour qu’on ne me voie pas. Autrement… «unbearable», insupportable.

Mais quelquefois nous avons vu.

Alors nous savons, maintenant, ce que veut dire la Vie dans ce règne de la Mort. C’est cela qu’elle allait conquérir: la vie vraie pour la terre – contre nos innombrables petites morts. Quand la terre supportera ce Regard-là, c’est qu’elle sera bien près d’être la vraie terre, c’est qu’elle aura purgé son incroyable identification avec la mort. Il n’y à pas un seul être, peut-être, qui ne soit complice de la Mort en un coin. C’est effrayant. Mais ces vingt-trois années de Mère sont des années effrayantes.

En somme, chacun, dans ce laboratoire évolutif, était comme un petit échantillon de mort à «élaborer».

2. L’espèce nouvelle

C’était presque un nouvel Ashram qui sortait de terre. Au fond, on prend tout, la terre tout entière, et puis on baratte, et tout ce qui est inutile s’en va. Des enfants, une quantité d’enfants, de plus en plus. Et à vrai dire, c’était cela qui l’intéressait, beaucoup plus que les disciples pleins de lumière et de yoga et d’expériences, et qui savent tout ce qu’il faut faire ou ne pas faire: Ils sont fixés. De très bons objets pour mettre dans un musée, mais pas pour faire du travail… Moi, j’avoue que j’aime mieux pour mon travail quelqu’un qui sait très peu, qui n’a pas fait trop d’efforts, mais qui a une grande flamme d’aspiration, une grande bonne volonté. Quelque chose de malléable, quelque chose de progressif, qui n’a pas besoin d’être cassé en petits morceaux pour faire des progrès.1 En fait, c’est évident, la prochaine vie, celle qui doit être, le prochain pas de l’évolution, est si radicalement différent de tout ce que nous sommes et pensons et voyons dans nos sommets de lumière bien-pensante – même nos qualités sont si radicalement nulles et presque sans correspondance avec ce qui animera la prochaine espèce – qu’il faut se décider à cultiver autre chose si nous ne voulons pas continuer à appartenir aux premiers de classe d’une espèce périmée. Personne, pour l’avenir, n’a besoin d’être un athlète de la voltige arboricole et personne, non plus, n’a besoin d’être un athlète du «yoga», parce que, de toute façon, ce sera complètement autre chose. Quelles sont les qualités de l’avenir, voilà qui serait intéressant à déchiffrer.

Elle voyait clair, elle voyait loin. Elle avait fondé l’École de l’Ashram en 1943 avec 25 élèves; neuf ans plus tard, il y a près de 200 élèves et elle fonde le «Centre Universitaire International Sri Aurobindo». N’oubliez pas, vous tous qui êtes ici, leur disait-elle, que nous voulons réaliser quelque chose qui n’existe pas encore sur la terre; ainsi il est absurde de chercher ailleurs un exemple de ce que nous voulons faire.2 Au fond, elle essayait de leur inculquer le merveilleux de l’avenir, l’inattendu de l’avenir, l’étrange «chose» en fabrication dans le creuset évolutif – oui, l’évolution, ça se fabrique: fabriquons-la ensemble. Fabriquons un autre être sur la terre. C’est tout de même plus intéressant que de s’apprêter à devenir des assurés sociaux de la Ve dynastie républicaine après le Christ, et on recommence et on recommence. Cette vieille routine de la mort, elle essayait d’abord de l’extirper de la conscience des professeurs, et en somme elle fabriquait d’abord des professeurs. Les professeurs étaient sur le banc des élèves et elle levait toute la pâte ensemble dans un étrange mélange jamais vu où personne n’est professeur et personne n’est élève, et où tout le monde cherche ensemble la formule de l’avenir: les enfants dans leur spontanéité sans souci d’un faux «avenir» à assurer, et les professeurs dans leur récalcitrance promptement pincée par Mère et par les élèves eux-mêmes, jusqu’à ce que, cahin-caha, un étrange produit se forme. Et d’abord pas de diplômes, pas d’examens (déjà! dix-huit ans avant notre fameuse révolution de 68). Comme elle a dû lutter pour déraciner cette graine-là de la conscience des professeurs – des diplômes pour quoi? Pour faire des super-pions de l’espèce caduque? Depuis un siècle environ, le monde humain souffre d’une maladie qui semble se répandre de plus en plus et qui, de nos jours, a atteint sa période la plus aiguë: c’est ce que nous pourrions appeler l’utilitarisme… Les enfants atteints de cette maladie ne sont pas à leur place dans le Centre d’Éducation de l’Ashram.3 Il fallait bien se mettre dans la tête que l’on faisait de l’avenir: «C’est amusant, non?» comme elle disait. On invente l’avenir. On l’invente sans se laisser ligoter par les «ce-n’est-pas-possible» et les «c’est-possible» – tout est possible! ne cessait-elle de leur répéter: Quand est-ce qu’une chose vous parait impossible? – C’est quand vous essayez de la faire: si vous n’aviez jamais essayé de la faire, elle ne vous aurait jamais paru impossible. Et comment se fait-il que vous essayiez de la faire? – C’est qu’elle est quelque part dans votre conscience: si elle n’était pas dans votre conscience, vous n’auriez pas essayé de la faire. Et de la minute où c’est dans votre conscience, il est de toute évidence que c’est quelque chose que vous réaliserez. C’est seulement ce qui n’est pas dans votre conscience que vous ne pouvez pas réaliser. Simple comme cela!4 Non?

La conscience, c’était le nœud de l’avenir; le changement de conscience, c’était la clef. Changer de conscience, cela veut dire d’abord faire dégringoler toutes les vieilles impossibilités, ouvrir les portes, ne pas mettre des murs entre soi et les possibilités de l’avenir – nous mettons constamment des murs, nous sommes constamment pré-fabriqués. Cette pré-fabrication-là, il faudra descendre jusque dans les cellules du corps pour la démolir, mais en attendant elle commençait à ouvrir les portes: Ça, le doute, cela durcit la conscience, ça lui met une carapace de façon à l’empêcher d’être réceptive. C’est comme si vous mettiez un vernis sur quelque chose pour empêcher qu’il y ait un contact.5 Et en fait, nous sommes constamment dans la pure merveille, nous baignons dans l’Avenir, il est là tout plein et débordant, complet – mais nous n’en touchons et réalisons que ce avec quoi nous sommes capables d’établir le contact. L’Amazonie est là, complète, le Supramental est là, complet, et tout dépend de ce que nous pouvons toucher: si nous avions une foi suffisante, nous pourrions être transformés en une seconde… Seulement il faudrait que cette foi-là aille jusque dans les cellules. Les cellules, ça commence par une pensée ouverte. La première muraille est dans la pensée: une formidable muraille, collective, millénaire, soutenue par des millions et des millions d’hommes «raisonnables»: «Mais enfin! on ne peut pas.» – Si vous comprenez, leur disait-elle, une fois pour toutes, que l’univers tout entier (ou si vous voulez, notre terre, pour concentrer le problème) n’est pas autre chose que le Divin qui s’est oublié lui-même, où mettez-vous la faiblesse là-dedans? Pas dans le Divin sûrement! Donc, dans l’oubli. Et si vous luttez contre l’oubli, vous luttez contre la faiblesse.6 Elle leur apprenait, d’abord, à croire en eux-mêmes. Le changement de conscience, vraiment, cela commence par le déracinage de la vieille forêt autour. Si nous étions purement nous-mêmes, nous serions purement divins. Et c’est vrai. C’est même la clef de l’avenir. «Ah! mais», disent les vieux spécimens évolutifs – ils disent «mais» et instantanément ils s’enfoncent dans la fondrière. Après, ils ont beau jeu de dire «je vous l’avais bien dit». Il ne faut pas de mais. Il faut du OUI absolu. Il faut sortir de la vieille fondrière mondiale. Il faut cesser d’être parmi les morts qui se croient vivants et qui traînent seulement les chromosomes du grand-père. Au fond, la seule chose que vous devriez faire avec assiduité, disait-elle aux professeurs, c’est de leur apprendre à se connaître eux-mêmes et à choisir leur propre destin… Apprendre à se regarder, à se comprendre et à se vouloir. C’est infiniment plus important que de leur apprendre ce qui s’est passé sur la terre autrefois, ou bien même comment la terre est bâtie.7 Et aux enfants, elle disait, répétait: Vous êtes là pour devenir les représentants de la race nouvelle. Tout dépend de votre volonté et de votre sincérité. Si vous voulez ne plus appartenir à l’humanité ordinaire, si vous voulez ne plus être seulement des animaux évolués, si vous voulez devenir des hommes nouveaux réalisant l’idéal supramental de Sri Aurobindo, si vous voulez vivre une vie nouvelle et supérieure sur une terre renouvelée, alors vous trouverez ici toute l’aide nécessaire pour y parvenir8… L’humanité n’est pas le dernier échelon de la création terrestre. L’évolution continue et l’homme sera dépassé. C’est à chacun de savoir s’il veut participer à l’aventure de l’espèce nouvelle.9

Une petite fenêtre d’âme

Oui, mais tout de même…, disent les hommes sages, il faut bien leur apprendre un peu d’histoire et de géographie, et puis de chimie, et puis de trigonométrie pendant qu’on y est, et puis… Toute la liste, jusqu’à la mort. On commence par un simple, seul, petit, microscopique «tout de même» et on est embobiné jusqu’au cadavre (qui d’ailleurs ne vous appartient pas, c’est la possession légale des experts en certificats d’inhumation). Et il est vrai que Mère leur faisait apprendre de la chimie, avec de superbes laboratoires installés par Pavitra, de la géographie et le reste – mais autrement. Et tout est dans cet «autrement». «Par n’importe quelle méthode choisie», avait dit Sri Aurobindo; le Supramental se faufilera par tous les moyens, même la trigonométrie, mais il faut savoir que ce sont des moyens… pour autre chose. Il faut, au départ, savoir que c’est simplement une «gymnastique», comme d’autres sortes d’haltères, pour former le muscle de la conscience, et que la conscience, c’est le levier – le mental, c’est simplement un instrument pour triturer la matière, perméer, imprégner cette substance issue de l’inertie mécanique du protoplasme. Nous croyons que c’est pour faire des évangiles ou de la philosophie, ou du Marxisme, mais ce sont des passades évolutives, comme la jolie plume de l’oiseau mâle, pour attirer, toujours, de plus en plus, la conscience dans la Matière. Puisque c’est , le but, la clef cachée, la raison de tout ce mouvement. Et le Mental, en effet, est un singulier harceleur, il ne vous laisse pas une minute en paix, on ne peut pas avoir inventé de meilleur truc pour vous empêcher de vous endormir dans la béatitude de l’évolution naturelle. Si nous avons pris les valences chimiques pour le but et le certificat de l’École Normale Supérieure, c’est simplement notre erreur d’«animaux évolués». Les intentions évolutives sont plus merveilleuses, heureusement.

Elle leur enseignait donc «autrement».

Le soir, après sa partie de tennis, on la voyait arriver au «Terrain de Jeu», toute menue, tranquille, blanche, chaussée de gétas japonaises, avec un long pantalon bouffant serré à la cheville, une «kamize» qui changeait de couleur selon les jours – car les couleurs aussi ont leur sens avec leur pouvoir particulier et leur centre de conscience – et un serre-tête de mousseline blanche à cause du vent. Mais elle s’était fait couper ses longs cheveux. Et puis une petite cape de soie, l’«hiver», sur ses épaules déjà voûtées. Elle a soixante-treize ans. Ce Terrain de Jeu, c’était vraiment le centre de son laboratoire particulier. On y faisait de la gymnastique – beaucoup – des agrès, du judo, des asana hathayogiques, tout ce que l’on veut, de la boxe et du cheval d’arçon, et que sais-je. Des filles en serre-tête blanc et en short – des shorts en Inde, en 1950, c’était un scandale d’impudeur – et des garçons mélangés, par groupes colorés: il y avait le groupe au short rouge, le groupe bleu, le groupe kaki, et le vert pour les tout-petits, le blanc après dix-huit ans, le gris, et que sais-je. C’était frais, riant, avec une sorte d’atmosphère transparente. Après tout, c’était très amusant de préparer une espèce nouvelle. Et pas de parents – elle ne voulait pas de parents, ces parents sont des êtres affreux. Ils vous refourrent tout de suite dans la vieille ronde atavico-culinaire avec toutes les anxiétés autour d’un rhume et les «manières». Il vous arrive des enfants qui sont terriblement bien élevés – tellement polis, tellement bien élevés, qui vous répondent si correctement… et on a l’impression de petits pantins à moitié vivants qui ont été bien polis, bien brossés, bien astiqués au-dehors, mais au-dedans il n’y a pas de réponse.10 Elle voulait la réponse dedans. Elle voulait un feu dedans. Les degrés d’évolution, elle les connaissait parfaitement par cette réponse-là. Les êtres étaient pour elle toute une gamme de couleurs et de vibrations qui exprimaient à l’atome près la qualité de la conscience et son degré d’intensité. Quand on regarde quelqu’un qui est conscient de son âme et qui vit dans son âme, si l’on regarde cela, l’impression que l’on a est de descendre, d’entrer profondément, profondément, profondément dans la personne, loin, loin, loin dedans… alors on a… une petite réponse, très tranquille… Quelque chose qui est chaud, tranquille, riche de contenu, et très immobile, et très plein, comme une douceur – ça, c’est l’âme. Et quelquefois il y a des yeux où l’on n’entre pas, c’est fermé comme une porte: deux plaques noires. Et aussi, il y a des yeux qui sont ouverts, on entre, et puis on rencontre assez près derrière quelque chose qui vibre là, comme ça, qui brûle quelquefois, qui vibre. Et alors, si on se trompe, on dit: oh! il a une âme vivante. Ce n’est pas cela: c’est son vital.11 Le petit tourbillon charmant. Elle prenait de tout, mais pas «les plaques noires». Elle plongeait son regard de diamant mêlé de douceur ou de rire ou de moquerie, descendait là, tout au fond, comme si elle traversait des marécages et des épaisseurs, des couches et des couches de politesses obscures, et elle tirait, tirait comme du fond de ce puits une petite flamme d’être, pure, quelque chose qui bougeait comme pour la première fois, qui était inconnue, étrange, tendait le cou comme un oisillon, et vous remplissait d’une sorte de vie toute neuve, tout inattendue – et on pouvait danser et rire, ou quelquefois pleurer comme si tous les vieux murs étaient fracassés, et on se retrouvait le nez au jour du monde, à ne pas s’y reconnaître. Et c’était délicieux de ne plus s’y reconnaître dans ce vieux fourbi absurde où l’on avait vécu dix ans, vingt ans comme des petits automates bien astiqués. La vieille habitude qui tombait. Une autre respiration. Tout d’un coup la Vie avait un sens. Un autre sens. Et tout était possible. Et quelquefois les gens s’enfuyaient devant ce regard: le marécage dedans trouvait cela insupportable. Et c’était tant mieux. C’était le tri automatique. Dis-moi, nous disait-elle un jour en nous donnant une fleur, ce serait joli si l’on pouvait prendre la conscience des gens comme on prend une fleur, et puis, parce qu’on la regarde et qu’on la tient, et que la vibration est cette vibration d’Amour suprême, ça s’ouvre comme ça, ça s’organise et ça devient magnifique. – «Oui, c’est ce que tu fais!» répondions-nous. Et elle riait comme une gamine malicieuse. Elle aurait tant voulu que les êtres, tous les êtres, s’ouvrent à la vraie vie, leur vraie vie – celle qui est là, si simple, sans bruit, derrière la couche absurde. La première petite fenêtre sur l’autre évolution. Le premier pas de l’espèce nouvelle. Un «quelque chose» qui est là tout au fond de la Matière désencombrée de ses manières humaines. L’évolution, c’est vraiment, toujours, comme un chemin à rebours: on trouve ce qui était toujours là. On désoublie. Je mets seulement en vous la conscience-de-vérité nécessaire et le reste s’élabore automatiquement.12 Mère prenait un bouton de rose fermé, le tenait entre ses mains: la rose s’ouvrait. Elle aurait bien voulu ouvrir la rose du monde.

Et par cette petite fenêtre, une autre perception du monde s’ouvrait. Elle est si simple, cette petite fenêtre, elle est presque toujours ouverte ou prête à s’ouvrir chez les enfants. Alors on colle des lois, des précautions, des anxiétés là-dessus, des médecins de famille et des idées mortelles, des manières mortelles, des tu-dois, tu-ne-dois-pas, tu-peux, tu-ne-peux-pas; puis on les envoie à l’école pour leur apprendre ce qu’on a bouché derrière la porte: la fausse géographie, la fausse histoire, la fausse loi de la vie. Et tout était là, ouvert, immédiat par la petite fenêtre: le monde au bout des doigts, la géographie instantanée, l’histoire partout, la grande Histoire qui coule sans barrières et sans date et qui fait qu’on comprend toutes les histoires et tous les êtres. Elle leur apprenait la grande Histoire, le soir, après leurs exercices. Elle était assise sous une grande carte de l’Inde sculptée dans le mur – l’Inde une, celle qui n’a jamais été tronquée par les Anglais et les tristes histoires fausses–, il y avait une petite lampe de chevet près d’elle, elle avait l’air très blanche, on voyait surtout ses yeux qui semblaient si grands sous ce petit serre-tête de tulle tiré bas sur le front. Ils étaient tous assis par terre en demi-cercle autour d’elle, les professeurs et les élèves et les disciples, peut-être mille personnes déjà. Elle lisait quelques pages de La Synthèse des Yoga, ou peut-être les derniers chapitres de La Vie Divine: «L’homme et l’évolution». La philosophie devenait simple, c’était de l’expérience vécue, c’était ce qu’on voit, ce qu’on touche quand la porte du dedans est ouverte, c’était de l’évolution sous le nez: on voit ça, alors on devient ça. On a ça dedans, alors on est dans ça partout, on entre partout dans le monde comme chez soi, parce que le monde, c’est chez soi. Mais tout est là! Tout est là, toutes les choses dont vous pouvez avoir l’expérience et infiniment d’autres dont vous ne pouvez pus avoir l’expérience13… La connaissance qui semble vous venir du dehors est seulement une occasion d’amener à la surface la connaissance qui était au-dedans de vous.14 Les professeurs n’étaient pas là pour «enseigner» dans cette école de l’évolution, mais pour renseigner, disait-elle. Il n’y a rien à enseigner! Il y a seulement à tirer dehors ce qui est déjà là, c’est tout. Nous sommes une prodigieuse totalité de connaissance immédiate qui s’est oubliée… dans un coin de cerveau.

Mais comment ça se touche, cette connaissance immédiate?

Un exemple peut-être, très simple, banal, tiré de notre expérience personnelle, pourrait faire mieux toucher l’extraordinaire précision physique, et même physiologique, de cette connaissance immédiate: on nous apporte une photographie, un jour, d’une personne tout à fait inconnue, vivant à dix mille kilomètres de là; nous regardons… impossible d’expliquer. C’est une totalité de perception simultanée qui embrasse tous les niveaux de l’être, toutes ses vibrations, fluctuations, contradictions, et comment dire cela en langage mental? Notre langue mentale est plate comme une photographie, abstraite, creuse, avec des nez longs et courts, des vertus, des péchés, mais rien de toutes ces profondeurs vivantes, fluctuantes, entremêlées, qui font un être. Et comme il était impossible de rien dire mentalement à la personne qui avait apporté la photographie, tout à coup nous avons été poussé à faire un geste, absurde geste, comme de quelqu’un qui distribue des cartes à une partie de bridge! «Mais c’est exactement son tic! c’est ce qu’il fait toujours quand il parle!» Et c’est ainsi, on est dans la personne, à dix mille kilomètres, et non seulement dans sa tête mais dans son corps, avec ses tics et ses réflexes physiologiques. Une connaissance exacte, à la vibration près (pas toujours agréable). Et tout est là. On est dans le caillou, dans la lune, dans la VIe dynastie égyptienne ou la fleur qui sourit au bord du chemin – plus agréable. Mère, c’était cette totalité de monde qui s’ouvrait, l’avenir, le passé, l’évolution concrète, le merveilleux Possible, le simple présent qui s’illumine tout d’un coup d’une profondeur de sens comme si toutes les dynasties du monde et les millénaires d’Histoire venaient se ressouvenir dans un geste banal et lui donner un sens pour l’avenir de la terre. C’étaient comme de grandes portes qui s’ouvraient dans les consciences, ses paroles portaient l’expérience, donnaient l’expérience: on voyait, on touchait avec elle, le monde devenait une unité concrète, un livre ouvert. Et c’était comme cela. Les petits bonshommes fondaient, on commençait à être partout à la fois, à sentir dans tout, à percevoir en tout, à vivre avec tout ce qui vit, là-bas, tout près, partout. C’était simple, c’était UN. Tu ne peux comprendre et connaître quelque chose que parce que c’est en toi d’une façon quelconque ou tu es en cela.15 Les petits sacs de peau numérotés et baptisés, c’était simplement pour empêcher de se fondre comme de la soupe ensemble, une sorte de truc évolutif pour faire des individus, mais là, derrière, ou dedans, c’était la grande Conscience qui coulait, sans porte, sans barrières, sans loi – et si on attrapait cette Loi-là, alors… Alors tout devenait possible, alors on était déjà dans la prochaine évolution, on entrait dans l’espèce nouvelle à la grande Conscience ronde et UNE comme un soleil: Si l’on était répandu en toutes choses, si toutes les vibrations qui viennent ou qui s’en vont exprimaient le besoin de se fondre en tout, de s’élargir, de croître, non pas en restant dans ses limites mais en sortant des limites, et finalement de s’identifier au tout, on n’aurait plus rien à perdre, parce qu’on aurait tout. Seulement on ne sait pas. Et alors, comme on ne sait pas, on ne peut pas. On essaie de prendre, d’accumuler, accumuler, accumuler, mais c’est impossible, on ne peut pas accumuler. Il faut s’identifier. Et alors, le petit peu qu’on a, on veut le récupérer: on donne une bonne pensée, on s’attend à une reconnaissance; on donne un petit peu de son affection, on s’attend à ce qu’on vous en donne… Parce qu’on n’a pas la capacité d’être la bonne pensée en tout, on n’a pas la capacité d’être l’affection, la tendresse en tout. On a le sens d’être comme cela, tout coupé et limité, et on a peur de perdre tout, on a peur de perdre ce que l’on a parce qu’on serait amoindri. Tandis que si l’on est capable de s’identifier, on n’a plus besoin de tirer. Plus on se répand, plus on a. Plus on s’identifie, plus on devient. Et alors au lieu de prendre, on donne. Et plus on donne, plus on grandit.16

Elle leur apprenait l’Unité vraie du monde – pas celle qui écrase et nivelle dans «l’union des masses»: celle qui embrasse et entre dedans, et qui respecte l’infinie complexité des éléments parce qu’elle est tout ce qui bouge, qui sent, qui vit, et, étant tout, connaît le besoin vrai de chaque chose et le mouvement juste de chaque instant. Elle leur faisait toucher la Spontanéité de la grande Conscience Exacte: pas de plans, pas de prévisions qui ratent toujours, mais l’union avec la grande Coulée qui vous fait faire à chaque instant le geste qu’il faut. Et l’Ashram tout entier poussait comme cela, sans plans, sans prévisions, dans une sorte de croissance spontanée. On aurait dit qu’une autre loi fonctionnait là. Une clef directe qui n’a pas besoin d’une science compliquée pour s’exprimer.17

S’ils avaient été suffisamment longtemps purs, ces enfants, nous aurions peut-être, aujourd’hui, un lieu du monde bien étrange, comme un échantillon de la prochaine manière d’être sur la terre – mais le reste du monde l’aurait-il toléré?… L’unité joue dans tous les sens. Le «reste du monde», il était là, aussi, dans les cellules de ces enfants. Il fallait quelque chose de plus radical que quelques consciences élargies, il fallait descendre dans les cellules du monde pour changer les choses à la racine. Il fallait trouver la «clef directe» .

Une question d’attitude

Et ils posaient des questions, ces enfants, mille questions chaotiques, mais toujours en français; elle voulait que tout le monde parle français et elle ne répondait qu’en français. Aux jeunes Indiens se mêlaient maintenant des échantillons d’un peu tous les pays, c’était vraiment le laboratoire du monde. C’étaient les «classes du mercredi», l’époque des Entretiens, qui allait durer huit ans, jusqu’en 1958. Elle faisait couler comme de l’eau de roche dans un langage si simple, pour les enfants, toute la connaissance occulte que l’on gardait soigneusement autrefois pour les collèges initiatiques. Ces simples classes, c’est la plus formidable «désoccultation» qu’on ait jamais opérée dans l’Histoire. Elle ne voulait rien d’«occulte», elle voulait que tous les secrets soient dits, elle voulait que ce soit tout-là, tout naturel, sans embarras. Et que l’on vive ce que l’on disait. C’était le Véda vivant. Il n’y a rien de plus simple que la Vérité. Elle est transparente comme l’air, nous la respirons à chaque instant, c’est la Merveille sans truc. Il faut beaucoup de truquage pour que nous commencions à comprendre, c’est curieux. «Mais alors, à quoi sert le Mental, demandaient les plus rationnels, pourquoi allons-nous à l’École, pourquoi prends-tu tant de peine à nous faire étudier, si le Mental doit être dépassé?» Et en effet, quand on commence à sortir de la bouillie mentale, comme disait Mère, quand ça s’éclaircit un peu au-dessus et tout autour, on commence à vivre dans un émerveillement toujours renouvelé, jusque dans le moindre détail renouvelé: de connaissances qu’on ne se savait pas avoir, de précisions impensables, de distances abolies, comme si quelqu’un, ou quelque chose, se souciait – vraiment se souciait – de vous faire connaître tout ce qui est nécessaire et dans les détails les plus inattendus, et vous faire connaître non seulement mentalement, mais concrètement, dans la vie, par des sortes de réponses vivantes, de microscopiques scènes «banales» où l’exemple de toute une tranche de monde vous est donné avec un sourire… un peu humoristique. Comme si la vie entière, dans cette éclaircie mentale, venait vous donner la réponse. Tout répond. C’est une étrange complicité entre soi et les mille choses qu’on croise, comme si tout ça vivait d’une vie unique et se reconnaissait et se faisait des petits signes: tu vois, c’est comme ça. Sans en avoir l’air, sans embarras. La vie UNE. Sri Aurobindo, quand on lui demandait comment il avait pu écrire tant de livres simultanément, cinq livres, six livres, répondait: J’aurais pu écrire sept numéros de l’Arya tous les mois pendant 70 ans, et la connaissance qui venait d’en haut n’aurait guère été épuisée.18 Et c’est vraiment comme cela, on est dans un déluge de connaissance infinie pour laquelle il n’y a pas de «détail»: tout compte, totalement, absolument. Et tout se tient. Et il n’y a pas une pensée là-dedans, sauf quand on veut faire des discours, ou écrire un livre, par exemple. Et les mille fils insaisissables, simultanés, inattrapables pour le Mental qui marche pas à pas comme un âne sur le chemin, sont attrapés par une super-pensée exacte qui arrange d’un coup d’œil tout le tableau et vous fait traverser une forêt vierge aux millions de branches, directement. Et tout est contenu là-dedans, dans un ordre impensable pour le Mental, avec une super-cohérence translucide, puissante. En vérité, il n’est rien de ce que le mental fait qui ne puisse se faire, et mieux, dans l’immobilité mentale et une tranquillité sans pensée19… Mais alors pourquoi continuer la vieille ronde mentale si ce prochain stade évolutif, tellement plus léger, sautera par-dessus?

C’est évident, expliquait Mère, si nous avons un instrument avec trois notes seulement et un piano avec 88 ou même un orchestre de trois cents musiciens, la musique sera peut-être la même, mais la richesse d’expression, ou de traduction plutôt, sera incomparable. On fabrique des notes, leur disait-elle, pour que l’autre Conscience puisse se servir d’un clavier complet. Mais c’est simplement un clavier pour autre chose. Le Mental a commencé à sombrer dans la dégénérescence quand il a fait comme Franz Listz, des arpèges incroyables pour rien d’autre qu’un piano à queue. Et c’est là où l’école du nouveau monde, pourrions-nous dire, ou l’école de la prochaine évolution, fait un imperceptible détour – imperceptible pour tout le monde, le yoga de Sri Aurobindo est le yoga invisible par excellence, comme l’air qu’on respire, comme la vérité peut-être: on peut faire ce que l’on a l’habitude de faire, mais le faire avec une attitude tout a fait différente.20 Cette simple petite phrase contient un formidable pouvoir… si seulement nous savions. Des années plus tard, un jour, Mère nous a dit, alors qu’elle était en plein dans ce redoutable yoga du corps qui est vraiment comme une lutte avec la mort et une bataille contre des lois physiologiques millénaires: L’attitude juste, c’est la clef véritable de tout le problème de la transformation. Elle avait dit la même chose trente ans plus tôt.21 Aussi simple que cela. Mais c’est peut-être le mystère le plus profond que nous aurons à sonder. On fait tout pareil – les mathématiques, de la boxe ou Shakespeare et se brosser les dents – mais avec une autre attitude. Et cette attitude a le pouvoir de changer les circonstances – des circonstances identiques avec des résultats totalement différents. On traverse une épidémie de grippe ou une page de mathématique, ou la rue même sous notre nez, et ce sont comme deux mondes si totalement différents que dans un cas on saute des années de vie et de conscience comprimées en une seconde, et dans l’autre on tourne la ronde des morts, ou on attrape la grippe. Tout change, les lois changent. Ce sont vraiment comme deux mondes l’un dans l’autre, avec seulement une petite différence intérieure d’attitude. Dans un cas, on est branché sur la vieille vie comme d’habitude, c’est-à-dire la vieille mort comme d’habitude, et dans l’autre on est branché sur… quelque chose, la prochaine conscience, la prochaine vie, la prochaine découverte évolutive; ce quelque chose d’incompréhensible qui sera notre stade post-humain et qu’il faut fabriquer, ça ne va pas tomber du ciel tout seul. Le fabriquer, cela veut dire l’appeler. C’est comme une incantation de l’avenir. Et cet appel le force à être, on dirait même que ça le fait naître sous les pas: C’est comme un aimant qui attire de partout l’occasion de faire le progrès. Un aimant pour capter le prochain mode d’être sur la terre. Dans le temps, dans l’ancien temps, les candidats, on leur disait: «Maintenant préparez-vous, on va vous faire passer par des épreuves terribles. On vous enfermera dans un cercueil, on vous mettra en présence de dangers terribles. Mais ce sont des épreuves pour voir si vous avez les qualités requises…» Mais ce n’est plus la méthode. On ne fait plus comme cela. C’est la vie elle-même, les circonstances de chaque jour qui sont les épreuves par lesquelles il faut que vous passiez.22 Nous sommes dans l’épreuve évolutive. Le Mental est simplement une zone immobile de transmission, et dans ce silence, derrière tout, partout, chaque geste, chaque rencontre, on promène cette espèce d’antenne tendue vers… quoi? – l’avenir, la chose. Ce qu’il faut devenir, ça qu’il faut tirer de notre corps comme un jour le singe a tiré un homme. Mais si l’on avait dit au singe supérieur: vous savez, il faut s’asseoir cinq minutes sous un arbre et regarder… rien… ou simplement la pousse qui sort, il aurait trouvé que c’était une idiotie inutile. Il n’aurait rien compris à la différence d’attitude.

«Mère, demandait un enfant un peu réfléchi: quand le mental est descendu dans l’atmosphère terrestre, le singe n’avait pas fait d’efforts pour se convertir en homme, n’est-ce pas, c’est la Nature qui a fourni l’effort. Mais maintenant…» Et Mère de répondre instantanément: Mais ce n’est pas l’homme qui va se convertir en surhomme! – «Non?» disait l’enfant, la bouche ouverte – Essaie un peu! répondait Mère au milieu des rires du Terrain de Jeu. C’est cela, n’est-ce pas, c’est quelque chose d’autre qui va travailler. Seulement (oui, il y a un seulement, je ne veux pas être cruelle): maintenant L’HOMME PEUT COLLABORER. C’est-à-dire qu’il peut se prêter au processus, de bonne volonté, avec aspiration, et aider de son mieux. Et c’est pour cela que j’ai dit que cela ira plus vite – j’espère que ça ira beaucoup plus vite.23 C’était en 1956. Le Mental ne va pas fabriquer ce qui le dépasse, c’est évident, pas plus que le trapèze des singes ne fabriquait l’homme mental. Mais les erreurs des singes, quelquefois, préparaient la réflexion d’un homme. La branche manquée, dans le cas de l’homme, c’est l’habituel support mental qu’on appelle à chaque instant à la rescousse du moindre geste, de la moindre circonstance – tout est une branche. Quand on lâche la branche mentale, c’est le vide, d’abord, le trou – un rien qui fait très peur et où l’on a peur, peut-être, de perdre tous ses esprits. C’est le vide qui appelle l’autre chose. Pour que l’autre chose puisse entrer, il faut que la place soit débouchée. Et on s’aperçoit, avec étonnement, puis amusement, puis comme un émerveillement grandissant, que ça répond. Ça répond de tous les côtés, ça se met à grouiller partout, sous les pas, sous les yeux, dans les rencontres, les gestes… ça afflue de toutes parts. C’est inattendu, c’est imprévisible, on passerait à côté sans s’en apercevoir, et puis ça signifie, tout signifie. Vraiment, comme si l’autre vie attendait seulement qu’on se désencombre de la vieille pour affleurer. «C’est cela, n’est-ce pas, disait-elle, c’est quelque chose d’autre qui va travailler.» On n’a pas besoin de «faire» le surhomme: il faut le laisser faire. Nous nous trompons toujours, nous grandissons dans un monde où tout est déjà: c’est l’avenir qui force nos pas, l’avenir sous nos pas… selon l’attitude, la vieille façon de voir ou la nouvelle, la vieille habitude d’être, ou l’inhabituelle. Ce sont les millénaires d’habitude qui voilent un toujours-là radieux. La cage évolutive – qui a formé, façonné, taillé tous ces petits moi oublieux et séparés, nécessairement séparés pour prendre conscience d’eux-mêmes–, il arrive un moment où elle doit casser pour prendre conscience de la grande Conscience et reproduire la conscience totale dans un point. Nous sommes à ce moment-là. L’homme peut collaborer. Nous traversons une Amazonie toujours existante… pour nous apercevoir au bout que c’est l’Amazonie. Alors le regard vire: c’est pareil et tout est clair. Le monde entier est dans la même forêt magique – la chenille aussi. Peut-être faut-il que tout le monde s’aperçoive de la Merveille pour qu’elle soit. Un formidable changement de regard. Une autre manière d’être au monde – au même monde. C’est peut-être cela, le surhomme?

3. Un début universel

Le pont évolutif

Mais le surhomme, c’est encore une toute petite transition – à la rigueur quelques grosses têtes de plus dans l’univers. Ce n’est pas cela, le fond du problème, encore que ce soit une condition préliminaire. Le sens de l’Unité, la perception concrète de l’Unité, c’est seulement le b-a ba des enfants de la nouvelle évolution, c’est simplement déboucher la vieille porte naturelle – et en fait, pratiquement, ce n’est même pas pour donner quelques perceptions plus vastes, élargir le champ des curiosités et faire des petits bonshommes mondiaux. Il ne manquerait pas de candidats à la cervelle mondiale. Et puis quoi, on percevrait un peu plus vastement la sordidité du monde, la misère du monde, la douleur du monde. Le premier résultat de cette «unification» est plus souvent douloureux que plaisant. C’est incroyable ce que l’on peut avaler – la conscience est très «exacte». En fait, ce b-a ba unificateur ou réunificateur plutôt, n’a pas la raison mentale que nous lui supposons, nous ne pouvons pas nous empêcher de transplanter le vieil homme mental dans la peau du prochain être, mais c’est notre erreur. La raison en est presque mécanique, pourrait-on dire, de la mécanique physiologique, et pas du tout (ou accessoirement) pour les grands panoramas mondiaux. Cette Conscience Nouvelle, elle est écrasante, elle est formidable, elle est tout à fait disproportionnée au petit réseau de nerfs qui s’évanouissent quand ils se coincent le doigt dans la porte de la cuisine. Cette Conscience, c’est d’abord un Pouvoir, ou qui nous apparaît tel et qui est perçu tel par la conscience microscopique enfermée dans un treillis de veines, veinules et cellules pyramidales qui éclatent comme des bulles. Il faut que la mécanique de la substance matérielle s’élargisse pour supporter la charge. Il faut un changement corporel. La conscience même du corps doit faire un exercice d’élargissement (ou d’éclaircissement, ce qui revient au même) correspondant physiologiquement à ce que peut être l’élargissement cérébral qui sépare l’homme du néolithique de l’homme devant sa télévision. Et ce que fera ou ce que pourra ce prochain être, nous n’en savons rien, à moins, encore une fois, de lui transférer nos propres qualités d’homme glorifiées, dont il n’aura probablement que faire. «C’est seulement le corps qui peut comprendre», disait Mère, c’est lui qui saura et percevra avant nous ce que sera la prochaine vie. C’est au niveau de la Matière que se déroule l’évolution, pas au niveau du cerveau – le cerveau, c’est l’addition jolie pour nous aider à comprendre le phénomène, si nous le voulons, et à y participer peut-être. Et nous trouvons ici deux textes-clés qui, un jour, nous ont complètement ouvert les yeux alors que nous en étions, indécrottablement, à chercher le prochain sens du monde avec des petites cellules pyramidales. Un premier texte de Sri Aurobindo, une petite phrase comme il avait l’art de les faire, au milieu d’autres choses, sans avoir l’air de rien: Un corps entièrement conscient pourrait même découvrir et élaborer la méthode matérielle et le processus exact de la transformation matérielle… Ainsi le corps serait le participant, l’agent de sa propre transformation.1 Puis un autre texte de Mère extraordinairement lumineux: Tel qu’il est, le corps physique n’est vraiment qu’une ombre très défigurée de la vie éternelle du Moi, mais ce corps physique est capable d’un développement progressif: à travers chaque formation individuelle, la substance physique progresse, et un jour elle sera capable d’établir un pont entre la vie physique telle que nous la connaissons et la vie supramentale qui se manifestera.2

C’est le corps qui fera le pont.

C’est dans le corps qu’est la clef.

Tout le mystère commence là.

D’où l’importance capitale qu’elle attachait à la culture du corps dans son laboratoire. Comme elle y veillait, dans le moindre détail, comme elle se penchait sur chacun, chaque exercice, chaque mouvement du corps! Jamais on n’avait vu au monde (surtout dans les années 45 à 50) une «institution» qui consacrait tant de temps et de soins au corps: plusieurs heures tous les jours. Et jamais des exercices spécialisés: chacun devait pratiquer toute la gamme des exercices, et les filles faisaient de la boxe comme de la barre fixe ou des haltères. On peut se demander en quoi la boxe peut faire un corps nouveau (à part un corps musclé) et si les champions de la course à pied ont plus de chance dans la prochaine évolution que les licenciés ès lettres? – C’est bien possible, après tout. Mais tout dépend de la façon dont on court. Et tout dépend de la façon dont on fait une licence. Et là aussi, il y a un imperceptible détour dans ce yoga invisible du prochain monde: on fait tout pareil, mais «avec une attitude différente.» On peut monter les escaliers avec conscience, on peut soulever un baquet d’eau avec conscience, on peut se servir de son corps avec conscience – et on peut aussi faire de la course à pied avec conscience. La gymnastique, c’est simplement un moyen ou un prétexte pour infuser de la conscience dans la Matière – peut-être même une autre conscience. Ou peut-être, tout simplement, pour éclaircir un certain nombre de cellules et permettre à la Conscience au fond, cette Conscience Exacte, cette Conscience vraie, cette Conscience-de-Vérité de la Matière, de transpercer toutes les couches obscures de l’inertie corporelle et de commencer à œuvrer directement dans le corps, comme elle œuvre dans l’oiseau, l’atome et partout, mais indirectement, à travers une certaine habitude d’être ou une certaine manière d’être d’oiseau, de plante, de table ou de moule quelconque. C’est le vieux moule d’être, la vieille manière d’être corporelle qui doit se laisser imprégner et manipuler autrement. Il faut découvrir la prochaine manière. Le corps doit découvrir et élaborer sa prochaine manière. Une aventure… Comme elle les exhortait, les poussait, ces enfants! Quelles tonnes d’énergie elle déversait sur eux, toute l’atmosphère était comme électrisée par sa présence, comme si, vraiment, les portes du Possible s’ouvraient: Personne n’est allé là! personne n’a fait ça, c’est un début, un début universel, leur disait-elle. C’est par conséquent une aventure absolument inattendue et imprévisible… Chaque soir, ils passaient un à un devant elle, après leurs exercices, pour recevoir ce regard qui enfonçait les portes, délivrait l’impossible du fond de ce corps encrassé d’atavisme – défaire, défaire, défaire toutes les vieilles habitudes, les vieux refuges de mort, les petites négations de la grande peur du nouveau dans ces cellules. Je vous convie à la grande aventure. Il ne s’agit pas de refaire spirituellement ce que les autres ont fait avant nous, parce que notre aventure commence par-delà. Il s’agit d’une création nouvelle, entièrement nouvelle, avec tout ce qu’elle comporte d’imprévu, de risques, d’aléas – une vraie aventure, dont le but est une victoire certaine mais dont la route est inconnue et doit être tracée pas à pas dans l’inexploré. Quelque chose qui n’a jamais été dans cet univers présent et qui ne sera jamais plus de la même manière. Si cela vous intéresse… eh bien, on s’embarque. Ce qui vous arrivera demain, je n’en sais rien. Il faut laisser de côté tout ce qu’on a prévu, tout ce qu’on a combiné, tout ce qu’on a bâti, et puis… se mettre en marche dans l’inconnu. Et advienne que pourra. Voilà.3 Elle était là, toute petite et très blanche, sous cette grande carte de l’Inde, elle tournait une fleur de frangipanier (la «perfection psychologique») entre ses doigts tandis qu’elle parlait, et c’était comme si, vraiment, sur un coin de terre, un nouveau chapitre de l’évolution s’ouvrait.

Si seulement ils avaient vraiment compris.

Si seulement quelques-uns – deux, trois – avaient vraiment, totalement essayé… Et pourtant, dans ces premières années, une poignée a vraiment essayé, nous avons vu le grand Possible briller dans quelques yeux et une si jolie sincérité, si simple, si fraîche, dans quelques filles (il faut bien le dire: plus que les garçons), là, sous leur serre-tête de tulle blanc, qui faisaient leurs exercices avec un clair enthousiasme, travaillaient le jour dans leur coin d’imprimerie à la monotype ou à laver la vaisselle. Il y a eu quelques exemples purs. Mais la deuxième vague d’enfants n’était déjà plus la même, la vague du monde était déjà là, toujours là; le problème, vraiment, était le problème du monde entier.

La contagion

Un début d’évolution nouvelle, c’est frêle, c’est menacé comme une jeune pousse; nous ne savons pas combien d’espèces furent essayées par la Nature, détruites, réessayées jusqu’à ce que la pousse – une pousse – survive aux millions de petits insectes et au climat difficile. C’est un tableau très exact de ce qui se passe et s’est passé et se passera chaque fois qu’une tentative nouvelle voudra germer sur ce terrain évolutif. Peut-être les difficultés mêmes sont-elles voulues par la Nature pour faire la force de ses jeunes pousses; nous comprenons toujours mal la vaste sagesse de notre Mère et ne savons pas assez que ses obstacles sont ses instruments de travail et qu’elle est, mon dieu, aussi dans le petit insecte qui veut détruire la jolie pousse. L’humanité doit bien comprendre la situation parce que, l’entreprise évolutive, il faudra bien qu’elle la fasse ici ou là, sous une forme ou une autre, avec un vocabulaire ou un autre, un bonnet de tulle ou d’astrakan. C’est comme cela, on y va tous. Et le problème est le même pour tous, avec cette chenille ou une autre. Il faut essayer d’unifier un terrain, leur disait-elle, de produire un sol particulièrement fertile pour que le maximum de réceptivité soit obtenue collectivement.4 Oui, un peu comme de jeunes arbres qui aspirent, aspirent pour que la pluie tombe, et quand ils sont là, bien serrés ensemble, le nuage vient là, il ne va pas verser sa pluie ailleurs – il faut des plantes, beaucoup de plantes, de jeunes plantes pour attirer la pluie. Sinon c’est du désert civilisé et rien ne pousse que des machines. C’est une loi simple, il y a aussi de la météorologie évolutive. Il y a un moment, dans la vie de chacun, un moment où cette nécessité de sincérité parfaite vient comme un choix définitif… La sincérité, c’est d’aspirer à la jolie pluie, celle qui fait pousser, mais c’est curieux, on aspire au microbe en même temps, on tire toujours dans deux directions. Il y a aussi un moment dans la vie collective, quand on fait partie d’un groupe, il y a un moment où le choix doit se faire, où la purification doit s’accomplir. Quelquefois, ça devient très sérieux, c’est presque une question de vie ou de mort pour le groupe, il faut qu’il fasse un progrès s’il veut survivre.5 Elle était penchée, là, sur cette jeune cocoteraie, et comme elle versait, versait sa pluie de lumière sur eux! – l’«Ashram», c’était un nom, elle se moquait tout à fait des histoires d’ashram, elle n’était pas venue ici pour «faire un ashram»: mais c’était ce coin de terre où il fallait qu’une pousse, une seule pousse, prenne dans ce terrain évolutif. Il fallait que quelque part, le problème soit conquis sur la terre. Et c’était exprès: Sri Aurobindo et elle avaient choisi de faire pousser leur expérience évolutive dans les conditions mêmes du monde, pas sur un Himalaya, pas entre quatre murs: au milieu même de la société – il fallait que l’expérience puisse tenir au climat du monde ou alors à quoi ça sert?

Mais le monde, c’est très contagieux. Elle leur expliquait la totalité du problème, jour après jour, dans ce Terrain de Jeu qui était peut-être un terrain des jeux de l’évolution. Il fallait absolument que quelques humains mesurent l’étendue du travail: comprendre le travail, c’était déjà participer, c’est pour cela qu’on les avait dotés d’un joli cerveau, pas pour faire des arpèges. Même l’ascète, le solitaire qui va s’asseoir dans une caverne, ou sous un arbre, dans la jungle, il ne peut pas complètement se libérer de cette solidarité avec le reste du monde. L’air qu’il respire est plein de toutes les vibrations du monde, la nourriture qu’il mange contient les vibrations du monde, et par conséquent il suffit qu’il existe pour qu’il ait une solidarité avec les difficultés du mondé. Parce que c’était le refrain: si je m’en allais un peu, là, dans les Himalayas, je pourrais tellement mieux surmonter mes difficultés! et après je redescendrai plus fort, j’aurai fait un pas – après, on remet le manteau du monde et c’est comme avant. Il n’y a jamais d’après! Il faut faire le travail dans les conditions du laboratoire terrestre, on n’échappe pas. Vous pouvez, dans une certaine mesure, établir un équilibre intérieur, mais vous vivez dans un entourage qui est plein de déséquilibres… Vous donnez et vous recevez, vous respirez et vous absorbez. Alors il y a un mélange qui se produit, ce qui fait que l’on peut dire que tout est contagieux, parce que vous vivez dans un état de vibrations constantes.7 Et pourtant, c’était très simple, on ne sait pas à quel point c’est simple: ce n’est pas la somme des difficultés qui est grave, ce n’est même pas de se casser la figure en route qui est grave, ce n’est pas du tout d’être vertueux ou pécheur qui importe – où est-il cet unique saint du monde? – on avale ses microbes comme tout le monde… mais avec une différence: la SINCÉRITÉ du propos. C’était son refrain, à elle: soyez sincères, soyez sincères… C’était la seule défense dans cet engloutissement général; c’était la seule solidité du terrain, simplement une attitude sincère telle que, à travers tout, le plus obscur, le plus rebelle, le plus contradictoire – et on porte tout le monde de contradictions! toutes les obscurités sont là, tous les microbes possibles–, en dépit de tout et envers et contre tout, il y a ce «quelque chose» dedans qui garde le cap évolutif: c’est que je vais, c’est ça que je veux. Alors chaque contradiction devient une force de plus d’aller en avant. La bataille de l’évolution ne consiste pas à ne jamais se tromper, mais à saisir toutes les occasions dans le sens vrai. Alors on est toujours dans le Sens, par n’importe quel détour. C’est le besoin de vérité qui crée la vérité, c’est le besoin d’un autre air qui crée le prochain air évolutif, comme c’est le besoin d’en sortir qui a fait pousser des ailes au reptile du Secondaire. Ce ne sont pas ses vertus de reptile qui l’ont tiré d’affaire. C’est cela, la sincérité évolutive: aller dans le sens, par n’importe quel moyen, oui, aller . C’est là que je vais, et même si je tombe dans l’enfer, c’est encore là que je vais, parce que c’est seulement là qu’on respire. Il y a un moment, disait-elle, où la vie telle qu’elle est, où la conscience humaine telle qu’elle est, parait une chose absolument impossible à supporter; on dit: «Non, ce n’est pas ça, ce n’est pas ça, ça ne peut pas être ça, ça ne peut pas continuer.» Eh bien, quand on en est là, il n’y a qu’à jeter son tout – tout son effort, toute sa force, toute sa vie, tout son être – dans cette chance ou, si on veut, cette occasion exceptionnelle qui est donnée de passer de l’autre côté… Cela vaut la peine de jeter beaucoup de bagages derrière, de se débarrasser de beaucoup de choses pour pouvoir faire le saut .8 Et elle disait que cette sincérité-là, ce besoin-là, d’autre chose, était si puissant dans sa simplicité qu’il avait un pouvoir même sur la mort. Nous ne saurons jamais combien les clefs du prochain monde sont simples – aussi simples que les difficultés sont formidablement compliquées.

Et une fois la pousse enracinée, elle se répandra sur le reste du champ terrestre, automatiquement: la contagion joue dans les deux sens aussi.

L’interdépendance

Les années passaient et c’était comme si le problème devenait plus serré, plus urgent. Il fallait que quelque chose se produise. Quoi? Elle ne le savait pas elle-même très bien. On voudrait avoir devant soi des centaines et des centaines d’années pour pouvoir faire le travail9, leur disait-elle déjà. Elle était devant cette masse humaine, plus de mille personnes – 1185 en 1958 – son laboratoire, et ça bougeait si lentement, si comme-tous-les-jours. On est choqué quand il y a quelques milliers de roupies qui sont gaspillées, mais on n’est pas choqué quand il y a des flots de conscience et d’énergie qui sont détournés de leurs fins véritables!… Si l’on veut faire une œuvre divine sur la terre, il faut venir avec des tonnes de patience et d’endurance, il faut savoir vivre dans l’éternité et attendre que la conscience s’éveille en chacun – la conscience de ce qu’est la vraie honnêteté.10 Ils ne comprenaient pas vraiment l’enjeu terrestre et comme leurs gestes, leur petit geste «honnête», conscient, là, dans un tout petit détail de la Matière, pouvait avoir ses répercussions dans toute la Matière. Parce qu’il y a des moments, des moments vraiment exceptionnels dans l’histoire de la Matière, où les conditions évolutives, climatiques pourrions-nous dire, sont telles qu’un tout petit grain de pollen, là, voulu, joli, gratuit, simple – pur – peut engendrer toute une manière d’être nouvelle sur la terre. Nous ne comprenons rien aux «grandes choses» du monde, nous les cherchons là où elles ne sont pas, nous cherchons de l’éclat et du tambour humain quand c’est autre chose que de l’humain qui doit sortir: de l’«inutilité» posthumaine. Une toute petite manière d’être qui a une autre qualité. Il y avait un vieux fou à l’Ashram, parfaitement «inutile» et querelleur par-dessus le marché, et tout le monde s’étonnait que Mère garde pareille brebis (sous entendu, «moi, je suis tellement mieux» et pas fou naturellement): «Pourquoi gardez-vous Untel?» – Mais il fait si bien les enveloppes! Il n’y en a pas deux comme lui pour faire des enveloppes. Et voilà. Il y a quelqu’un au monde qui collait parfaitement les enveloppes. Et elle inventait toutes sortes d’occupations «invraisemblables» avec les uns, les autres – un minuscule travail de cinq minutes dans la journée: un mélange de vernis pour les ongles pour obtenir telle couleur rose-saumon exacte, des fleurs à ranger d’une certaine façon dans un vase en comptant le nombre des pétales pour obtenir un chiffre, des timbres de Nouvelle-Calédonie, ou de Patagonie, à classer historiquement… nous ne finirions pas les listes invraisemblables, quelquefois «utiles» mais pas toujours, apparemment. Toutes ces occupations inventées, c’était une manière particulière de toucher la Matière. Avec chacun, elle touchait la Matière d’une manière particulière. Qui comprenait le geste exact, conscient, «honnête»? Qui comprenait que l’autre façon ne se fabrique pas de la vieille façon? – mais qu’il faut la fabriquer tout de même, il faut bien commencer par quelque chose, ça ne va pas tomber du ciel. Le prochain monde, il commence avec un tout petit geste. Il faut faire le geste. Il faut commencer quelque part. Que dirait le chimpanzé du néolithique d’une certaine manière humaine de polir des silex?… Il rigolerait, si les chimpanzés rigolent.

Nous sommes complètement à côté.

Et ils pensaient «Mère fera, Mère est là, ce n’est pas nous qui allons faire tout ça…» Évidemment, ce n’étaient pas eux et il n’y a pas un seul homme capable de fabriquer l’autre homme, parce que, pour le fabriquer, il faut savoir ce que c’est – fabriquer de l’inconnu? fabriquer de l’inexistant? Mais il y a aussi une manière de laisser faire l’autre chose et de ne pas boucher les portes constamment avec la vieille routine mortelle. On leur demandait seulement de ne pas boucher la porte, de faire un trou là-dedans, pour que ça entre, ces tonnes de conscience qu’elle déversait. Et Mère ne pouvait pas faire toute seule. Il y a là toute une dimension du problème qu’elle tentait de leur expliquer avec une sorte de pathétique qui nous serre le cœur maintenant. Elle était là, vraiment, comme une Ancienne de l’évolution, qui connaissait bien l’histoire, qui l’avait vécue beaucoup de fois, l’avait soufferte beaucoup de fois, et qui aurait tellement voulu qu’on fasse le pas, le pas sauveur. Elle ne pouvait pas faire le pas toute seule. Est-il possible d’obtenir une transformation personnelle totale sans qu’il y ait au moins une correspondance dans la collectivité?… Cela ne me parait pas possible. La nature humaine reste ce qu’elle est – on peut obtenir un grand changement de conscience (ça, oui, on peut purifier sa conscience), mais la conquête totale, la transformation matérielle, dépend certainement en grande partie d’un certain degré de progrès dans la collectivité.11 Que ferait un Einstein tout seul au milieu d’une bande de polisseurs de silex? Il n’aurait pas pu être, c’est tout, il aurait été asphyxié par le climat psychologique. Mère a vécu ses dernières années dans un état d’asphyxie torturante. Elle voyait, elle savait; comme elle les adjurait, les exhortait! La marche individuelle est pour ainsi dire contrôlée ou enrayée par l’état collectif. Il y a, entre la collectivité et l’individu, une interdépendance dont on ne peut pas se libérer totalement, même si l’on essaye. Et même celui qui, dans son yoga, essaierait de se libérer totalement de l’état de conscience terrestre et humain, serait, dans son subconscient tout au moins, lié à l’état de l’ensemble qui freine, qui tire en arrière. On peut essayer d’aller beaucoup plus vite, on peut essayer de laisser tomber tout le poids des attaches et des responsabilités, mais malgré tout, la réalisation, même de celui qui est tout en haut et le tout premier dans la marche de l’évolution, est dépendante de la réalisation du tout, dépendante de l’état dans lequel se trouve la collectivité terrestre. Et cela, ça tire en arrière au point qu’il faut parfois attendre des siècles pour que la Terre soit prête12… Des siècles encore? Et cela dépendait, cela dépend vraiment de si peu de chose, d’un tout petit état nouveau dans la Matière, dans notre Matière, un tout petit geste «honnête» – n’y en aura-t-il pas un quelque part? Tout d’un coup une fente dans la vieille habitude d’être humain. Et c’est pourquoi, continuait-elle, à l’effort de progrès et de réalisation individuelle doit s’unir un effort pour essayer de soulever l’ensemble et lui faire faire un progrès indispensable pour permettre le progrès plus grand de l’individu: un progrès de la masse, pourrait-on dire, qui permettrait a l’individu de faire un pas de plus en avant.12 Ce progrès de la masse, sera-ce celui qui gronde lentement à l’Est, ou sera-ce celui que nous arracherons à notre propre Matière? Parce que le progrès sera fait, que nous le voulions ou non – plus nous serons rebelles, plus la mécanique sera lourde et impitoyable, et écrasante. La Nature choisit tous les moyens. Pourquoi ne ferait-on pas la même chose d’une meilleure manière? demandait-elle… On pourrait échapper à cette plaisanterie macabre de la Nature. Pour elle, cela n’a aucune importance: elle voit le tout, elle voit l’ensemble, elle voit que rien ne se perd, que c’est seulement remélanger des quantités, d’innombrables éléments minuscules, sans importance, que l’on remet dans un pot et qu’on mélange bien et dont on sort quelque chose de nouveau. Mais ce jeu-là n’est pas amusant pour tout le monde. Et si l’on arrivait, dans sa conscience, à être aussi vaste qu’elle… pourquoi ne ferait-on pas la même chose d’une meilleure manière?13 Et toujours elle appelait, elle invoquait le grand Possible, elle tentait de le semer dans les consciences, ce grand-Possible toujours-là qui dépend… d’un rien – le formidable demain dépend d’un souffle, c’est d’une incroyable facilité, si on savait… mais il faut être quelques-uns à savoir, quelques-uns à vouloir, à faire le pas . Cela a l’air d’une folie, mais toutes les choses nouvelles ont toujours paru des folies avant qu’elles ne deviennent des réalités. L’heure est venue pour que cette folie se réalise.14 Je voudrais, là, que nous puissions ouvrir le chemin, passer au-delà, tous ensemble, un peu.15

Un peu, disait-elle…

Elle essayait d’ouvrir un Âge de la Matière consciente.

Elle tirait cette masse – quels flots d’énergie et de lumière n’a-t-elle pas dépensés sur cette poignée d’humains dans un coin de Terrain de Jeu, toute petite et blanche, là, et si frêle au milieu d’eux, et si terriblement puissante. Elle aurait tout brisé s’il n’avait tenu qu’à elle, elle se serait lancée comme un ouragan à l’assaut de sa propre Matière, mais on ne peut pas forcer la porte toute seule – ou le peut-on? C’est encore un mystère à éclaircir. Qu’est-ce qu’elle a fait en dépit de nous? Qu’est-ce qu’elle a pu faire? En 1953, exactement vingt ans avant son départ, sur ce Terrain de Jeu même, elle posait la question – elle la posait à ceux-là mêmes qui seront près d’elle jusqu’au bout, ces échantillons humains qui seront comme les symboles de la grande Négation du monde, et qui, pourtant, lui demandaient de devenir radieuse, toute-puissante, rajeunie, transformée, le miracle vivant de la prochaine terre: Est-il possible qu’un corps change sans que quelque chose change dans l’entourage? Quelle sera votre relation avec les autres objets si vous avez tellement changé? Avec d’autres êtres aussi?… Il semble nécessaire qu’il y ait tout un ensemble de choses qui change, au moins dans certaines proportions relatives, pour que l’on puisse exister, continuer à exister.16 C’était le 20 mai 1953.

Le 19 mai 1973, tous les contacts avec l’extérieur seront coupés et elle entrera… dans quoi? La mort, ou autre chose?

Qui comprendra ces années où Mère a lentement asphyxié parmi nous?

Est-ce en vain? Que s’est-il passé?

S’est-il passé quelque chose?

Quelque chose que nous ne comprenons pas encore, parce que nous ne comprenons que les gestes et les éclats du présent humain immédiat. Un début universel, ça se comprend des siècles après, quand les historiens s’aperçoivent tout d’un coup que cette tribu pillarde, c’était la France, ou ce pli-là, c’était le Tertiaire. Nous sommes là à balbutier l’histoire du prochain Âge comme un scribe sans mémoire.

Seul avec Mère. À travers un rideau qu’il faudrait détruire, ou désenchanter peut-être.

4. La descente supramentale

Et brusquement, ce début universel s’est concrétisé. C’était un 29 février 1956, une année bissextile.

En fait, si tout dépendait de la bonne ou de la mauvaise volonté des hommes, ou même de leur pensée, il y aurait bien peu d’espoir pour la Terre. C’est un étrange phénomène, quelquefois nous avons l’impression que toute l’histoire de la Terre est mal lue, que c’est une histoire vraie, avec les mêmes phénomènes que nous connaissons tous, mais lue dans une seule couche, à travers une certaine paire de lunettes, et que les choses ont un tout autre sens – les géologues et les paléontologues sont peut-être plus proches du mouvement vrai de la Terre, leur vision est moins truquée, plus voisine du fait directement matériel: au fond, ils regardent la Terre sans le Mental. Nous voyons des Renaissances, des invasions mongoles, des doctrines politiques et des sphères d’influence, mais nous ne voyons rien du mouvement de la Matière elle-même, de l’expérience terrestre en tant que marche d’une espèce dont tous les instruments et tous les discours et toutes les histoires peuvent tomber en poussière et disparaître à jamais sans que cela change d’un iota le progrès de… quelque chose qui est une physiologie humaine collective, terrestre. Ce que nous en pensons aurait pu très bien ne jamais exister ou être lu d’une manière complètement différente, avec des mots complètement différents et des principes complètement différents, et le fait serait resté le même. Nous jouons une pièce que nous ne connaissons pas. Ou en tout cas dont nous ne connaissons qu’une couche, comme des géologues de la surface. Quel sens se donnaient les premières tribus achéennes? Certainement pas le même que le nôtre, et notre sens est probablement aussi aberrant et limité que le leur. Il y a une couche que nous ne connaissons pas, et au fond, tant que nous n’aurons pas touché le roc fondamental de l’Homme, le vrai propos qui est enfermé dans une toute petite cellule, toutes nos Histoires sont comme des travestissements d’enfant et des charades d’un tout autre conte.

Il faut faire tomber les lunettes mentales pour vraiment comprendre le mouvement du monde. Il faut sortir de la traduction mentale. Nous ne vivons rien du monde tel qu’il est: nous vivons une traduction de monde. Mais les lunettes font peut-être aussi partie du plan évolutif, parce qu’il était nécessaire, peut-être, pendant un temps, de voir le monde d’une certaine façon pour pouvoir commettre toutes les «erreurs» qu’il faut. Nous ne saurons jamais assez l’immense sagesse des choses et comme nos erreurs ont aussi un tout autre sens. L’évolution ne fait pas d’erreur, elle avance pas à pas par tous les moyens, les bonnes et les mauvaises volontés, ou les pas de volonté du tout, vers un but imprescriptible, en n’importe quelle langue qu’il nous plaise de l’appeler. Parce que l’évolution n’est pas une évolution du Mental, c’est une évolution de la Matière.

Et c’est tout ensemble, en marxiste ou en petit chrétien.

Le changement d’Histoire

Mais il y a un moment où les lunettes peuvent tomber, nous voulons dire collectivement, terrestrement. Un moment de changement de lunettes. Et le bout de l’évolution, c’est peut-être le regard pur, totalement désencombré. Comme s’il était nécessaire qu’un certain nombre de filtres nous voilent une réalité trop forte pour nous. Le Supramental, c’est le regard direct de la Matière. C’est la Matière elle-même qui voit, qui fait, qui opère, qui connaît, sans l’intermédiaire du Mental. C’est la conscience de la Matière, dans la Matière, qui modèle son propre monde, directement – et infailliblement. Nous ne pouvons rien comprendre vraiment à ce Supramental, parce que nous mettons toujours du Mental dessus, mais si nous pouvions pressentir cette conscience enfouie dans la Matière, dans l’atome, dans les cellules, celle qui règle si infailliblement tous les mouvements de la Nature comme la route des oiseaux, et pour laquelle rien n’est séparé, rien n’est autre, ni loin, ni hier, mais dans une seule pulsation totale, un seul espace continu, un seul mouvement unique, terrestre, qui se connaît à chaque instant lui-même partout et sait donc à chaque instant l’acte juste, la direction juste, la coordination exacte de tout – et sans y penser: c’est, tout simplement, et c’est comme cela–, nous commencerions probablement à voir de grandes, formidables écailles tomber, et le monde serait complètement différent, d’une façon ahurissante. Toutes nos Histoires partiraient dans un formidable non-sens. C’est un autre mode d’être. Et le corps, c’est le «pont», parce que c’est dans le corps qu’elle est, cette conscience, ce n’est pas dans la tête. Ce n’est pas une amélioration du mental, c’est un éclaircissement de la Matière, qui voit, et qui fait ce qu’elle voit. Une fantastique simplification de tout. Et la grande Exactitude. Une autre vie vraiment. Peut-être la vie.

En somme, une mutation de et dans la conscience corporelle.

Mais ce mot «mutation» est encore une adaptation mentale d’un phénomène que nous n’expliquons pas du tout, c’est l’étiquette pseudo-scientifique pour exorciser un quelque chose qui nous échappe – et ce quelque chose, c’est tout. Nous traduisons toujours physiologiquement et matériellement, dans le cadre de notre perception matérielle humaine actuelle, ce qui est d’un autre ordre, ou d’une autre couche de temps et de réalité. Ainsi, par «mutation», nous nous attendons peut-être à voir des bizarreries physiologiques surgir à droite et à gauche comme une mutation de chenille (et en effet il y aura peut-être aussi des phénomènes de ce genre, mais pas comme nous le comprenons), à nous trouver soudain en présence de variations étranges, de mégalocéphales dodus, peut-être d’hommes qui vont se mettre à pousser un troisième œil ou des organes télépathiques ou à changer de couleur – nous transposons toujours le présent, comme des enfants irrémédiables. Mais ce qui va muter d’abord et avant tout, c’est la conscience, c’est la perception du monde, la perception de la Matière, ou plutôt notre fausse perception de quelque chose qui est une fausse matière parce qu’elle est vue faussement: au lieu de voir à travers un bain de boue mentale, le corps va se mettre à voir directement dans son propre milieu. Mais ça change tout! C’est comme la naissance d’une autre réalité, d’un autre monde, qui est pourtant toujours le même.

Et si le corps voit autrement, perçoit autrement la Matière, naturellement il la manipulera autrement par des moyens que nous ne pouvons pas concevoir parce que nous ne concevons que les moyens qui passent par le «à travers»: des scalpels, des grues, des télescopes, des concasseurs… Nous ne comprenons rien à ce que peut être la manipulation de la vraie Matière, parce que nous ne savons pas ce qu’est la vraie Matière. Et naturellement, se percevant lui-même autrement, le corps se vivra autrement, peut-être se refaçonnera autrement – mais parce qu’il se sera vu autrement. Le corps ne peut devenir que ce qu’il voit comme possible pour lui. Pour l’instant, sa seule possibilité c’est de vieillir, se scléroser, se désagréger, mourir, parce qu’il est enfermé dans un système, ou dans un air, qui n’est pas le sien. Et comment se sont produites les autres transitions évolutives ou mutations? Nous n’en savons rien, nous mettons des étiquettes, c’est tout. Mais il est très peu probable que par une aberration similaire à nos imaginations pseudo-scientifiques, l’écrevisse se soit soudain mise à pousser un autre genre de pattes (encore que cela aussi soit possible, parce que tout est possible) mais il est plus probable, à tous les étages (à n’importe quel étage) qu’un changement de perception s’opère d’abord, un autre mode de sentir le milieu, probablement contraint par les circonstances extérieures, climatiques ou autres, qui déclenche automatiquement un nouveau façonnement de l’être et éventuellement un changement de forme plus adapté. Toujours, c’est la conscience qui fonctionne d’abord, la perception qui se met d’abord à toucher autrement la Matière et donc à la manipuler autrement. Nous ne connaissons rien aux miracles d’adaptabilité de la Matière parce que nous la voyons aussi fossilisée que notre propre perception est fossilisée. On vit, on meurt, on revit, remeurt, tombe malade et récupère et retombe malade et meurt encore – c’est la loi. Mais c’est la loi de notre perception mentale. La mutation, c’est une mutation de conscience. C’est un autre ordre de la même réalité – disons une réalité plus éclaircie – qui se dévoile.

Le Supramental, c’est peut-être un nouveau dévoilement ou un nouvel «éclaircissement» dans l’histoire de la Matière. Et naturellement ce nouvel éclaircissement doit créer ses propres moyens et ses propres instruments, son propre mode d’être avec cette «autre» Matière. Alors toute notre grande Histoire nous apparaîtra sous un tout autre jour, parce que nous ne pouvions pas la voir autrement qu’à la lumière de notre perception mentale et dans le seul sens du Mental. C’est certainement ce que l’on peut appeler une autre ère. Une ère aussi radicalement différente que celle qui a pu se produire quand la Vie s’est mise à exploser au milieu des cailloux du monde.

Un changement d’Histoire.

Le besoin incorrigible

«Quand est-ce que ça va se produire?» demandaient les enfants. Ils reprenaient le refrain des disciples de Sri Aurobindo: «Le Supramental, c’est pour quand? Quand est-ce que ça va descendre?» Parce que, naturellement, pour eux, c’était quelque chose qui allait comme tomber du ciel. Ce qu’ils ne comprenaient pas, c’était tout ce chemin à éclaircir entre ce «ciel» et cette Matière embourbée dans les millénaires d’habitudes mentales. La Matière est complètement engloutie et encagée dans une trame mentale. Le «ciel», il brille là-haut pour les ascètes de la conscience cosmique, qui s’y endorment très proprement et très religieusement, mais entre les deux, c’est tout un «bourbier à nettoyer» – il faut faire le passage! Nous étions beaucoup trop occupés à jouer avec notre nouvel instrument mental, hein, c’est si intéressant d’avoir un nouveau jeu, là, leur disait-elle. On jouait avec cela, on essayait tous les moyens de s’en servir… comme des enfants dans une cour de récréation: on invente, on cherche, on joue, on trouve, on se bouscule, on se bat, on s’entend, on se querelle, on découvre, on détruit, on construit. Mais il y a un plan derrière… Il y a de plus en plus un plan. Et peut-être tout cela qui joue à la surface, malgré tout, cela mène vers quelque chose qui va se produire un jour1… – «Quand? Comment ce sera?» Elle répondait patiemment sur ce Terrain de Jeu: Ça dépend de vous2; ils ne comprenaient pas que, la réponse, elle était en train de la leur faire fabriquer à travers leurs petits gestes un peu plus clairs, leur corps moins encrassé. Quand on peut être si complètement conscient de toutes ces infirmités et ces stupidités de la conscience extérieure, leur disait-elle, de tous ces mensonges de la soi-disant connaissance matérielle et des soi-disant lois physiques, des soi-disant nécessités du corps, de la «réalité» de ses besoins, si l’on commence à voir à quel point c’est faux, stupide, illusoire, obscur, imbécile, on est vraiment très près de la solution.3 Elle essayait de faire tomber les écailles du Mental qui réglemente et tyrannise le corps avec ses lois, ses tu-peux, tu-ne-peux-pas, tu-dois, tu-ne-dois-pas. Et comme c’est difficile! Chacun commence par dire: mais enfin il faut de cette vitamine, mais enfin j’ai besoin de pain, mais enfin il faut huit heures de sommeil, mais enfin… La liste est interminable, microscopique, sournoise, à tous les tournants. Et la nouvelle espèce, elle commence là, tout bonnement, avec ce petit désencombrement-là. Il faut commencer à éclaircir quelque part. «Quand est-ce que ça va se produire?» – Il est plus facile pour l’esprit ou l’intelligence supérieure de concevoir les choses nouvelles qu’il n’est facile pour l’être vital, par exemple, de sentir les choses d’une façon nouvelle. Et il est encore plus difficile que le corps ait la perception purement matérielle de ce que sera un monde nouveau. Pourtant cette perception doit précéder la transformation matérielle; on doit d’abord sentir d’une façon très concrète l’étrangeté des choses anciennes, leur manque d’actualité, si je puis dire. Il faut avoir l’impression, même matérielle, qu’elles sont périmées, qu’elles appartiennent à un passé qui n’a plus de raison d’être.4 Il faut que le corps commence à percevoir ce que pourrait être un nouveau mode, et pour cela, c’est évident, il faut que le vieux mode devienne périmé à ses propres yeux – et c’est toujours la même chose, ce n’est pas tellement éduquer le corps qui est nécessaire, mais le déséduquer, faire tomber les lunettes du Mental. Il faut avoir besoin d’autre chose, le besoin est la clef de tous les passages évolutifs.

Le besoin, oui, cette mémoire au fond qui se souvient du grand Possible d’avant l’Âge Mental. C’est cela qui pousse dedans, cette mémoire de la terre, peut-être de la vraie Terre qui se souvient. Le passage Mental est une obscure transition évolutive dont nous ne comprendrons vraiment le sens que quand nous serons arrivés au-delà du Mental, dans la vraie Matière. Alors nous dirons: «Ah! c’est cela, c’était cela!» Mais c’est qu’il y aura quelqu’un pour dire «Ah! c’est cela», tandis qu’avant le Mental, il n’y aurait eu personne pour le dire et le sentir et en jouir: il y aurait eu une vaste soupe cosmique se baignant en elle-même indifféremment et peut-être délicieusement, nous n’en savons rien. Mais il faut que la terre ait besoin, tout entière, il ne suffit pas de quelques êtres plus ou moins récalcitrants sur un Terrain de Jeu. Tout homme qui a dépassé le stade de l’animal-homme et qui devient l’homme-homme a vraiment un besoin que je pourrais appeler «incorrigible» d’être autre chose que ce demi-animal tout à fait insatisfaisant.5 C’est ce besoin «incorrigible» qui doit vraiment devenir tout à fait incorrigible parmi les humains. Il faut qu’ils n’en puissent plus d’être là, dans leur peau asphyxiante. Peut-être la Nature est-elle en train de tourner la vis pour rendre l’asphyxie plus sûre ou le besoin plus évident. Je pense que ça se produira au moment où il y aura un nombre suffisant de consciences qui sentiront d’une façon absolue qu’il ne peut pas en être autrement… Il faut que tout ce qui a été et qui est encore maintenant apparaisse comme une absurdité qui ne peut pas durer – ce n’est qu’à ce moment-là que ça pourra se produire, mais pas avant.6 Et la vis tourne, c’était en 1955 déjà. Il est de toute évidence que, maintenant, à travers tous les remous et toutes les stupidités, il y a un besoin qui s’éveille, presqu’une sorte de sensation de ce que cela pourrait être et devrait être – ce qui voudrait dire que le moment est proche. Pendant fort longtemps on a dit: «Ce sera, ce sera» et on a promis. Il y a des milliers, des milliers d’années, on a déjà commencé à promettre qu’il y aurait une conscience nouvelle, un monde nouveau, quelque chose de divin qui se manifesterait sur la terre, mais on disait: ce sera, ce sera – comme ça, on a parlé d’âges, de millions et de milliards d’années. On n’a pas eu cette sensation que l’on a maintenant, que ça doit venir, que c’est tout proche… Malgré tout, il y a un moment où ça se passera, il y aura un moment où le mouvement basculera dans une réalité nouvelle.7

C’était cela, jour après jour, qu’elle déversait dans leurs consciences, cette soif du Moment. On aurait dit qu’elle empoignait la Terre entière. À travers ces petits échantillons, c’est toute cette masse asphyxiante qu’elle levait, tirait comme de la pâte. On pouvait presque sentir toute la Terre, là, sur ce coin de Terrain de Jeu – comme elle était vaste, cette Mère, comme elle tirait, tirait cette pâte obscure. Il y a eu un moment. Il y a eu un moment où l’être mental a pu se manifester sur la terre. Le point de départ pouvait être très pauvre, très incomplet, très partiel, mais tout de même il y a eu un point de départ. Pourquoi ce ne serait pas maintenant?8… Il y aura un moment où une conscience humaine sera dans un état suffisant pour qu’une conscience supramentale puisse entrer dans cette conscience humaine et se manifester… Ça ne s’étale pas comme un caoutchouc, n’est-ce pas: il y a un moment où ça se produit. Ça peut se faire dans un éclair.9

La «descente»

C’était une «classe du mercredi», un 29 février 1956. Elle avait lu quelques pages de La Synthèse des Yoga, répondu à leurs questions, cette vieille question de l’inconscience du monde: «Et comment l’inconscience peut-elle aspirer à devenir consciente?» demandaient-ils. Oui, la pierre ou cette Matière? Mais nous nous trompons tout à fait, la pierre est consciente, la Matière est consciente (bien que pas à notre manière, certes), on peut avoir un contact avec une pierre (quelquefois plus facilement qu’avec un homme), une améthyste ne répond pas comme un granit et le granit qui a vécu au contact d’un être conscient garde l’empreinte du contact: les murs de Thèbes ont une empreinte. Même nos maisons ont parfois de tristes empreintes. S’il n’y avait pas de conscience là-dedans, nous ne pourrions pas avoir de contact; en fait, un objet «inconscient» serait invisible tout simplement, parce que c’est la conscience qui établit le contact, sans conscience il n’y a pas de contact. Au vrai, ce n’est pas la Matière qui est inconsciente, c’est le Mental. Il a tout recouvert de son voile d’inconscience et de séparation. Il s’est séparé de tout – comme le coucou suisse dans sa pendule. Et ce soir-là, elle leur disait: Non, c’est le Divin dans l’inconscience qui aspire au Divin dans la conscience. C’est-à-dire que sans le Divin, il n’y aurait pas d’aspiration, sans conscience cachée dans l’inconscience, il n’y aurait pas de possibilité de changer l’inconscience en conscience.10 Et quelquefois nous nous demandons si la Matière, notre matière corporelle, ne deviendra pas consciente avant nous, ou plutôt si sa conscience vraie, pure, déjà existante, ne va pas contourner le Mental, pour ainsi dire, dans une sorte de stratégie évolutive, et tout à coup nous révéler des choses inattendues, nous prendre par surprise; il suffirait que nous la laissions parler, que le Mental lâche sa prise obscurcissante – et c’était tout l’effort de Sri Aurobindo et de Mère; mais même si le Mental reste récalcitrant, ne se pourrait-il pas que la poussée évolutive soit telle qu’en dépit de nous, cette conscience-là, dans la Matière, cette conscience divine vraiment, exacte, supramentale, se mette à pousser ses antennes dehors, irrésistiblement, comme la chenille se transforme irrésistiblement en papillon en dépit de toutes ses lois et ses principes de chenille? Parce que, encore une fois, l’évolution est une évolution de la Matière et non du Mental, ou plutôt de la conscience dans la Matière – c’est là qu’est le germe, pas dans une petite circonvolution cérébrale, et si c’est là qu’est le germe, forcément, automatiquement, il doit se développer. Il suffit que les conditions «climatiques», évolutives soient favorables. Pour l’instant, cette Matière a pris la forme d’un homme doté d’un cerveau, mais qui dit que, par sa propre poussée, elle ne prendra pas une autre forme encore, dotée d’un autre instrument de prise de contact. C’est cette inéluctabilité qui faisait dire à Sri Aurobindo dans sa «Vie Divine»: Si l’homme est incapable de dépasser sa mentalité, il sera dépassé; le supramental et le surhomme se manifesteront nécessairement et prendront la tête de l’évolution.11 Peut-être que tout l’effort de Mère et de Sri Aurobindo tendait à ce que l’affaire se passe avec nous plutôt que sans nous.

Et ce soir-là, pour quelque mystérieuse raison plus favorable que d’autres, ou peut-être sans raison, gracieusement, la Manifestation s’est produite. Cette «descente générale» que Sri Aurobindo avait si longtemps tentée s’est produite. Pourquoi maintenant plutôt qu’il y a six ans? C’est encore une autre question. Et nous disons «descente», comme une pluie qui tombe, mais c’est encore notre langage enfantin. En fait, depuis des années et des années Sri Aurobindo et Mère tentaient d’établir la connexion dans leur propre matière, de nettoyer le passage entre cette Conscience pure qu’ils voyaient dans leurs sommets éclaircis et cette même Conscience enfouie dans la Matière, et il y avait des moments où la connexion se faisait, puis tout se refermait. Ça s’ouvrait encore, puis se rebouchait. Nous supposons que le premier anthropoïde faisait la même opération (disons le pionnier des anthropoïdes): il faisait la connexion avec cette même chose toujours, parce qu’il n’y en a pas trente-six, cette même Force qui faisait des petites vibrations curieuses dans sa tête, son endroit le plus dégagé, le plus éclairci pourrions-nous dire, et, parfois, pour de bizarres raisons, ça «se produisait», il était là à «réfléchir», à relier des choses inattendues entre elles, comme une nouvelle sorte de cohérence du monde, et puis ça se fermait encore, le passage se bouchait par la vieille habitude d’être un singe. Et il y a eu tout de même un moment où «la chose» se faisait plus naturellement, où elle est même devenue contagieuse – peut-être quand la préparation générale est devenue suffisante (nous oublions toujours que le monde est d’une seule pièce). En quelque sorte, il sortait un moment de sa peau de singe et prenait conscience de la grande Conscience totale, générale, mais parce qu’il était singe, le point de sortie, ou le point de contact, se faisait au niveau le plus éclairci de son corps, dans son crâne évolué, et, passant par ce niveau-là, la grande Conscience se traduisait par une certaine qualité de vibration que nous appelons mentale – à chaque niveau où elle passe et peut passer, cette même grande Conscience totale se colore et prend une qualité de vibration particulière. Jusqu’au jour où elle pourra être purement, totalement elle-même, dans un milieu sans déformation. Ce milieu, c’est la Matière. C’est le dragon qui se mord la queue. La réalisation supramentale, c’est l’union parfaite de ce qui vient d’en haut et de ce qui vient d’en bas. Le 29 février 1956, la jonction s’est faite, non plus au niveau d’un crâne et à travers un milieu mental, mais au niveau de la Matière et en tous points du corps: C’était la barrière qui était brisée et le flot qui allait. Peut-être la barrière collective humaine, quelque chose a fléchi là-dedans. Pourquoi? – Il faudrait avoir la vision mondiale, totale, pour vraiment le comprendre. Le mouvement universel est comme cela: certains individus qui sont les pionniers, l’avant-garde, par l’effort intérieur et le progrès intérieur, entrent en communication avec la Force nouvelle qui doit se manifester et la reçoivent en eux. Et alors, parce qu’il y a des appels comme cela, cela rend la chose possible, et l’âge, l’époque, le moment de la manifestation arrive. C’est comme cela que ça s’est produit – et la Manifestation s’est produite.12

Mais nous sommes toujours pris au piège de notre langage mental. Nous disons «la Force nouvelle» et qu’est-ce qu’il y a de «nouveau»? C’est aussi vieux que le monde. C’est nous qui sommes très jeunes et qui prenons conscience d’un très vieux monde! Il y a des années, nous parlions à Mère des travaux d’un savant italien sur l’énergie électrique engendrée par les cellules du corps: C’est tout la même Force! s’écriait-elle… C’est le Pouvoir, mélangé suivant les états: le mental, le vital, ou bien la forme purement matérielle où ce serait l’électricité – le Seigneur en vibrations électriques! Et elle riait. C’est leur notation matérielle du Fait, voilà. Et nous n’avons vraiment rien compris au Fait, parce que le niveau électrique ou atomique ou magnétique, c’est encore un niveau superficiel, si l’on peut dire, une traduction du même Pouvoir dans un certain milieu que nous croyons être la Matière ou que nous appelons la Matière – mais il y a quelque chose de plus fondamental encore… qui est peut-être la Matière vraie, sans nos lunettes mentales: le Fait. Le Mystère vraiment. Celui que Mère allait lentement dégager. Un jour, le singe a ouvert le passage du Pouvoir à travers son crâne, et il a ouvert le monde mental et la perception mentale de la Matière – y compris celle qui se développera en télescopes et microscopes, car qui regarde, sinon le Mental? En ce coin de l’Inde, un jour, un être a ouvert le passage du Pouvoir ou de la Shakti, la Conscience-Force, à travers son corps, et il a ouvert le monde supramental et la perception supramentale de la Matière – un même «quelque chose», vu différemment. Un même Pouvoir, vécu différemment. Ce corps, disait-elle, est tout pareil à tout le reste de la terre, mais il se trouve que, pour une raison quelconque, il a pris conscience de l’autre manière; eh bien, cela, ça doit normalement se traduire dans la conscience terrestre par une «arrivée», une «descente», un «commencement» – mais est-ce un commencement! Qu’est-ce qui est «arrivé»!? L’expérience est venue comme l’expérience d’un Fait éternel, pas du tout de quelque chose qui était en train d’arriver. C’est le toujours-là qui se révèle… de plus en plus clairement. C’est l’Amazonie éternelle qui devient l’Amazonie par le fait de notre parcours – peut-être la Matière qui devient peu à peu vraiment ce qu’elle est.

Et maintenant, la terre est en route pour prendre conscience «de l’autre manière».

Une petite pulsation

Ce Supramental, à quoi ressemble-t-il?…

Si nous pouvions le définir ou le décrire complètement, il serait complètement sur la terre. Ce n’est pas une quantité fixe comme l’acide chlorydrique ou la lune: ça grandit, ça se développe. Ou plutôt la perception que nous en avons grandit et se développe.

C’est cette perception que Mère allait développer pendant dix-sept ans encore, comme pour aguerrir des yeux humains ou de la substance humaine – elle frayait le passage. Cette extraordinaire vibration qui est celle que j’ai reconnue quand le monde supramental est descendu… Ça vient et ça vibre comme une pulsation dans les cellules.

Bien peu l’ont reconnue ce soir-là du 29 février sur le Terrain de Jeu, mais pour la reconnaître il faut que la conscience physique soit déjà très désencombrée de son revêtement mental, son grouillement mental, pourrions-nous dire. En fait, on s’en aperçoit plutôt négativement, par la réaction du «grouillement». On avait éteint les lumières sur le Terrain de Jeu; c’était après la lecture de La Synthèse et les questions des enfants. Ils étaient tous en demi-cercle autour d’elle, assis par terre, on entendait le bruit de la mer, le phare venait balayer le haut des murs: deux brèves, une longue. C’était la «méditation du mercredi», on voyait Mère dans la pénombre, assise sur sa chaise basse, un peu penchée sur elle-même, la fleur de frangipanier entre ses doigts immobiles. Elle était toujours très blanche, cette Mère, même quand elle était vêtue de rouge ou de toutes couleurs, comme si quelque chose filtrait à travers son corps, une sorte de luminosité blanche qui parfois devenait compacte, visible pour nos yeux matérialistes. Et les disciples dans le silence. Des enfants en short vert endormis près de sa chaise. Elle «unifiait un terrain», comme elle disait, elle rassemblait toutes ces jeunes pousses terrestres pour faire sa «météorologie évolutive» – parce qu’elle riait, elle riait de tout cette Mère, elle riait surtout à la figure des difficultés, c’était le meilleur moyen de les dissoudre: Pour ma part, leur disait-elle, je dois vous confesser que je me sens beaucoup plus moi-même essentiellement quand je suis joyeuse et que je joue (à ma manière) que lorsque je suis très grave et très sérieuse, beaucoup plus. Grave et sérieuse, cela me donne toujours l’impression que je suis en train de tirer le poids de toute cette création si lourde et si obscure, tandis que quand j’y joue – que je joue, que je peux rire, que je peux m’amuser–, cela me fait l’effet comme d’une poudre de joie qui tomberait d’en haut et qui donnerait une coloration très spéciale à cette création, à ce monde, et le rendrait beaucoup plus proche de ce qu’il doit être essentiellement13, parce que la joie, c’est la vérité de la Terre, seulement nous avons oublié, nous sommes tristes, nous souffrons. Elle voulait tirer sa pluie de joie, son «chemin ensoleillé», comme elle disait. Pourquoi souffrir? Moi je dis, il ne faut pas souffrir, ce n’est pas nécessaire. Le Supramental, en fait, c’est la joie du monde d’avant le Mental; la douleur est de n’être pas ce qu’on est. La Terre vraie, c’est une terre de joie, c’est pour cela que ça a été fait, toute cette histoire. Seulement nous n’y sommes pas encore, elle voulait que ça aille plus vite, elle tirait, tirait sa jolie pluie supramentale sur cette substance. Et le silence. Cette Pression terrible qu’on sentait (Mère pensait que tous les gens seraient aplatis sur le Terrain). Ça, qu’il y eût un Pouvoir là, c’était évident, ça pouvait se couper au couteau. C’était même quelquefois suffocant. Et des fois, ça fondait, s’ouvrait, on était emporté par le grand Courant, la vie était toute fraîche et ça pétillait dans la substance – oui, peut-être était-ce là ces petites «pulsations», mais c’était presque trop «naturel» pour qu’on le remarque (c’est ainsi, la Merveille est si naturelle qu’on ne s’en aperçoit qu’après, comme des idiots, quand ça a disparu). Nous étions donc là, ce soir, c’étaient les premières années de notre séjour. Et à peine la méditation finie, les lumières allumées, nous n’avions qu’une envie, c’est de prendre nos cliques et nos claques et de filer aussi loin que possible, au diable, si possible… Nous avons passé dix ans à essayer de ne pas filer au diable – simplement à essayer. C’était la suffocation du «grouillement» là-dedans.

Une expérience négative du phénomène, pourrait-on dire.

Nous sommes partis en ville et nous sommes allés boire un verre à la santé du yoga «intégral»: ah! mais, on est libre ou on ne l’est pas. C’est cela, la tristesse au fond, ce quelque chose qui est accroché à la douleur, à la liberté de la douleur. Cette nuit qui suffoque dedans, et qui ne veut pas et qui dit non-et-non. Le Supramental, c’est la grande suffocation de la Nuit. C’est le grouillement extirpé de sa cachette, poussé au jour par cette petite pulsation subreptice qui est en train de faire la joie du monde malgré nous – ça pousse tout dehors, ça ne veut être que soi, pur. C’est implacable, irrésistible, comme un petit poudroiement dedans, et c’est dans la Matière, on n’y peut rien: on crie, on hurle, mais ça pousse, ça pousse. C’est dans la Matière du monde. C’est parfaitement dedans. C’est indéracinablement dedans. Et ça ira jusqu’au bout – jusqu’à toute la joie dedans, ça ne nous laissera pas une minute de paix avant; ça ne nous lâchera pas plus que la première pensée n’a lâché les babouins évolués depuis quelque deux millions d’années (ou était-ce trois)? Nous sommes seulement en l’an vingt, ou presque, de ce début universel. On peut mesurer. Il n’y a qu’à regarder autour de soi. Ça grouille, ça grouille. Elle les pétrit du dedans, cette Conscience, qu’ils le veuillent ou non.14 Comme nous comprenons bien maintenant Sri Aurobindo: «Chaque fois que j’ai essayé une descente générale, j’ai obtenu seulement une ascension générale de boue subconsciente.» Elle monte, elle grimpe, c’est effrayant. 1956, encore, c’est très décent. C’est presque charmant, faisons le tour: la France vient de céder gentiment sa place aux États-Unis en Indochine, le pacte de Varsovie est tout frais. Insurrection à Budapest, appel aux troupes russes. Le Président Nasser nationalise Suez, les troupes franco-anglaises débarquent à Port Saïd, pour battre en retraite – Suez fermé. Les Israéliens marchent sur le Sinaï. C’est l’indépendance du Soudan, du Maroc, de la Tunisie, du Togo, le commencement des grandes «indépendances». Khrouchtchev vient de faire le procès de Staline en séance secrète… quatre jours avant le 29 février. Les émeutes des ouvriers polonais à Poznan, l’occupation de Budapest. Le premier congrès du parti communiste chinois qui confirme Mao Tsé-toung comme président du comité central…

Toute une graine, là.

Mais ce n’est pas la graine qu’on pense.

On verra – on verra de plus en plus.

Ce pourrait être une continuation avec une amélioration, un élargissement du monde ancien tel qu’il était… mais, disait-elle, ce qui s’est produit, la chose vraiment nouvelle, c’est que c’est un monde nouveau qui est né, né, né. Ce n’est pas l’ancien qui se transforme, c’est un monde nouveau qui est. Et nous sommes en plein dans cette période de transition où les deux s’enchevêtrent, où l’autre persiste encore, tout-puissant et dominant entièrement la conscience ordinaire, mais où le nouveau se faufile, encore très modeste, inaperçu – inaperçu au point qu’extérieurement il ne dérange pas grand-chose, pour le moment [c’était en 1957] et que même, dans la conscience de la plupart, il est tout à fait imperceptible. Et pourtant il travaille, il croît – jusqu’au moment où il sera assez fort pour s’imposer visiblement.15 Quarante ans plus tôt, quand il écrivait l’Arya, Sri Aurobindo avait dit: Quand l’esprit conscient [c’est-à-dire le supramental] intervient, un rythme de rapidité évolutive suprêmement concentré devient possible.19

L’accélération est assez vertigineuse.

Mais pourquoi maintenant, pourquoi ce temps-ci?… On aurait pu penser que ce monde nouveau, supramental, aurait eu des chances de naître plus pacifiquement et plus décemment au milieu d’humains raffinés, comme à l’époque de la Renaissance, par exemple? Ou le siècle de Périclès, pourquoi pas? Enfin une époque où les hommes ont un certain… nous allions dire «vernis» – mais c’est bien cela, c’est le vernis qui tombe, dessous c’est tout pareil, en peau de Périclès ou de Khmer rouge, c’est le même grouillement dedans. Ici, il est non atténué. Il est même poussé dehors, là, au plein jour, pour que nul n’en ignore. Ce Supramental, c’est comme de formidables pinces à laver qui vous attrapent tout le linge sale du monde et vous le met bien sous le nez, jusqu’à ce que vous soyez assez suffoqué et dégoûté pour… consentir à autre chose. «Pourquoi les difficultés ont-elles augmenté depuis cette descente supramentale?» se plaignait un disciple, un jour, au Terrain de Jeu, quatre mois après cette fameuse «descente» – Qui vous dit que ce n’est pas parce que vous êtes devenus plus conscients! Que vos difficultés étaient là, avant, et que vous ne le saviez pas? Si vous voyez plus clair et que vous voyiez des choses qui ne sont pas très jolies, ce n’est pas la faute du Supramental, c’est votre faute! Il vous donne une lumière, un miroir dans lequel vous pouvez vous voir mieux que vous ne vous voyiez avant, et vous êtes un peu ennuyés parce que ce n’est pas toujours très joli? Mais qu’est-ce que je peux faire!17 Un formidable phare, en fait, tout ce qu’il y a de plus cru et qui fait surgir toutes les petites bêtes cachées.

Ce Supramental, c’est un formidable pousseur-dehors.

Et Sri Aurobindo, en 1925 exactement, avait fait une très étrange remarque lorsqu’on lui demandait quels seraient les signes indiquant que le temps de la descente supramentale est proche. Il en avait indiqué quatre, dont le quatrième nous laisse songeur. Le premier signe, c’est que la connaissance du monde physique s’est tant accrue qu’elle est sur le point de briser ses propres frontières [peut-être pour aller trouver la petite «pulsation» là, derrière]. Le second, c’est une tentative générale dans le monde pour briser le voile entre les mondes intérieurs et extérieurs, et même entre le physique extérieur et le physique intérieur [le «physique intérieur», encore pas connu, c’est justement le lieu du soubassement vibratoire derrière notre soi-disant Matière]: les hommes deviennent plus «psychiques». Troisièmement, le mondevital1 essaye de prendre possession du monde physique comme il ne l’a jamais fait avant. C’est toujours le signe que la vérité supérieure, chaque fois qu’elle descend, pousse à la surface le monde vital hostile, et on voit toutes sortes de manifestations vitales anormales, comme l’accroissement de gens qui deviennent fous, les tremblements de terre, etc.. Aussi, le monde devient de plus en plus UN du fait des découvertes des sciences modernes: aéroplanes, chemins de fer, télégraphie sans fil, etc.. Cette «unité» est la condition pour que la Vérité la plus haute puisse descendre – et c’est aussi notre difficulté [et en effet!]. Quatrièmement, l’apparition de personnes qui exercent une formidable influence vitale sur de larges foules humaines.18

Nous pouvons méditer.

Mais pourquoi ces «foules»? Pourquoi ce monde tout en paquet ficelé avec ses «aéroplanes» qui ont pris même des réactions, ses distances abolies, ses télévisions. Un nœud humain, compact. On lève le petit doigt à Pékin et ça bouge à Quimper-Corentin, ou à Terra del Fuego. Périclès est loin. Qu’est-ce qui a avancé depuis Périclès? La science? – Ce n’est pas sûr. Mais le paquet humain s’est inextricablement ficelé – indissolublement, pourrait-on dire. On ne peut pas bouger un atome là sans que tout bouge. Une formidable maladie générale… ou quelque chose d’autre? Une contamination de tout, impensable. Périclès n’y aurait jamais pensé – mais nous sommes tous à «y penser», malgré tout.

Et il nous apparaît, par lueurs, que ces conditions si effroyables sont en effet les meilleures conditions possibles pour la contagion supramentale. Ce n’est pas le cerveau de Périclès qui grandit évolutivement, ce ne sont pas de super-Périclès en fabrication: c’est de la Matière terrestre qui évolue, tout entière, compactement, c’est dans la Matière que ça se passe, la petite «pulsation» tellement nouvelle qui dérange tout.

La terre entière est en train de virer le cap, toute ensemble, qu’on le veuille ou non. C’est ce que Mère appelait en riant la catastrophe supramentale. Elle disait: Tout ce qui dérange l’Inertie est, pour l’Inertie, une catastrophe. Dans le monde (le monde terrestre, le seul dont je puisse parler avec compétence; les autres, je n’ai que des visions d’ensemble), dans le monde terrestre, l’Inertie est la base de la création, elle était nécessaire pour fixer, pour concrétiser. Tout ce qui la dérange est une catastrophe, c’est-à-dire que l’arrivée de la Vie a été une catastrophe monstrueuse, et l’arrivée de l’intelligence dans la Vie une autre catastrophe monstrueuse, et maintenant l’arrivée du Supramental est une dernière catastrophe! C’est comme cela.

Et en effet, nous aurions tout à fait tort si nous croyions que tout cela va se remettre – ça ne va pas se remettre, ça va se démettre complètement, jusqu’au dernier atome de nuit, poussé dehors. Jusqu’à l’AUTRE CHOSE… qui nous jaillira peut-être au nez malgré nous, subrepticement issu de notre propre Matière. C’est là-dedans que ça se passe, c’est qu’il faut regarder. Et moins nous y mettrons de lunettes mentales, plus nous pourrons observer la beauté du phénomène, si l’on peut dire. Une autre Histoire commence, celle qui nous donnera la clef de tout: De ce point de vue aussi, le phénomène qui a lieu maintenant, disait-elle aux enfants, est absolument unique dans l’histoire de la Terre; et probablement (pour ainsi dire certainement) quand on aura suivi jusqu’au bout le processus de cette transformation, on aura la clef de toutes les transformations précédentes, c’est-à-dire que tout ce que l’on essaie de comprendre maintenant, on le saura d’une façon pertinente quand le processus se sera reproduit, cette fois-ci entre l’être mental et l’être supramental.19

Et à ces enfants rebelles, là, dont nous étions, sur le Terrain de Jeu, elle déclarait, toujours avec ce petit air de moquerie et comme une pointe d’humour derrière: Vous êtes donc conviés à un développement tout particulier de la capacité d’observation afin que tout cela ne se passe pas dans un demi-rêve et que vous ne vous éveilliez pas à une vie nouvelle sans même savoir comment les choses se sont passées. Il faut être tout à fait vigilant, tout à fait éveillé et, au lieu de s’intéresser à des petits phénomènes psychologiques intérieurs qui sont assez… vieux-jeu (ils appartiennent à toute une histoire humaine qui a perdu de sa nouveauté en tout cas), il vaudrait mieux être plus attentif à des choses plus générales, plus subtiles, plus impersonnelles, et qui vous mettront en présence de découvertes nouvelles d’un intérêt particulier.20

En somme, il faut aller à la pré-perception de la Matière de demain.

Mais tout de même, il y a ces foules humaines qui grondent derrière…

5. Le monde supramental

Si nous étions comme un voyageur qui revient d’un continent inexploré et doit décrire les merveilles qu’il a vues, des forêts pareilles à nulle autre, des habitants avec des ailes, des métaux aux étranges propriétés, ce serait très facile. Mais ce n’est pas le cas. Le monde futur, il est très présent, il est sous nos yeux. C’est un continent inexploré et pourtant il est sous nos pas: c’est un autre continent dans le continent. On y est, sans le voir. Le monde où cabriolaient les singes et le monde où nous marchons est le même, et pourtant… Cet autre monde, disait-elle, c’est forcément une expérience tout à fait nouvelle. Il faudrait remonter au temps où il y a eu une transition entre la création animale et la création humaine pour retrouver une période semblable, et à ce moment-là, la conscience n’était pas suffisamment mentalisée pour pouvoir observer, comprendre, sentir avec intelligence: le passage a dû se faire d’une façon tout à fait obscure. Par conséquent, la chose est absolument nouvelle, unique dans la création terrestre, c’est quelque chose qui n’a pas eu de précédent et qui est vraiment une perception ou une sensation ou une impression… tout à fait étrange et nouvelle.1

Une perception nouvelle.

Nous ne sommes même pas sûr qu’il y ait une vraie analogie entre notre passage et les passages anciens, parce que, non seulement la différence physiologique est mince entre le singe et l’homme, ou même entre la mangouste qui se forme dans le ventre de sa mère et l’enfant d’homme qui se forme dans le ventre de sa mère, mais la différence de perception, si formidable pourtant, entre le singe et l’homme, s’applique à une certaine Matière identique dont on fait simplement un usage nouveau du fait de la perception nouvelle: parce que l’on perçoit autrement la Matière, on en use autrement, on découvre de nouveaux rapports et de nouvelles manipulations, mais c’est la même Matière. Jusqu’à un certain point, c’est ce qui va nous arriver. Les singes greffaient simplement un nouvel appareil, mental, sur la vieille substance terrestre. Mais là, ce n’est pas une greffe nouvelle, ce n’est pas un nouvel appareil, supramental, qui va s’ajouter à l’arsenal terrestre: c’est la Matière elle-même qui change. On pourrait dire que ce sont les propriétés de la Matière qui changent, ou sont en train de changer. Rien de plus simple, pensera-t-on: quand ce sera fait, on verra bien. Si la girafe se met à pousser un deuxième cou, on s’en apercevra bien. Mais voilà… il est bien possible que notre vieille perception d’homme ne nous permettra pas de voir la nouvelle Matière, et que cette nouvelle Matière n’a pas l’intention de se livrer à des bizarreries physiologiques comme nous les imaginons, parce que c’est nous qui les imaginons, c’est nous qui continuons de transposer éperdument et incorrigiblement une vieille façon d’être dans une autre façon qui n’a rien à voir avec la nôtre, qui est la façon de la nouvelle Matière. En somme, on nous demande de percevoir ou de pré-percevoir avec des organes humains quelque chose qui ne répond pas à des organes humains. Faire de l’évolution d’avance, si l’on peut dire. C’est une gageure. La tâche du singe était bien plus facile… peut-être. Mais il doit tout de même y avoir une correspondance dans notre propre substance, sinon comment se ferait le passage, le pont entre cet état et l’autre? Il doit y avoir un moyen, une sorte de perception du point de fuite, pourrions-nous dire, de la direction dans laquelle cela nous échappe; et si on a le courage de se laisser couler dans cette échappée un peu vertigineuse pour nos vieux points de repère, il est possible que l’on entre sur la nouvelle piste. Entrer sur la piste, c’est faire le passage. Qu’est-ce qu’il y aura au bout, on n’en sait rien vraiment, c’est inimaginable avec nos moyens d’homme. Une drôle d’aventure. Peut-être une dangereuse aventure.

Les apparences fossilisées

Le passage, il se fraye d’abord dans la perception. Le singe aussi changeait de perception, mais ses yeux restaient les mêmes: simplement il établissait de nouveaux rapports entre les choses habituelles. Ici, ce n’est pas l’organe de perception qui change ou s’améliore ou s’élargit, c’est l’objet même de la perception et tout le champ de la perception qui change, parce que ce ne sont pas vraiment des yeux nouveaux qui voient: c’est toute la Matière qui voit pour ainsi dire, qui se perçoit elle-même différemment, comme si elle avait des yeux à elle partout – ce sont des cellules qui voient, des atomes conscients qui bougent, et tout cela dans une unité totale où la séparation superficielle et artificielle des petits corps en peau européenne ou chinoise ou littéraire ou mathématicienne, n’existe plus. La frontière est aussi irréelle que les fils de fer barbelés sur la pente des Alpes. Ça n’existe plus, c’est tout qui existe simultanément. Simplement la conscience individuelle, si laborieusement taillée par l’évolution, sert à diriger un rayon ici ou là dans cette totalité, à faire couler le mouvement de force dans une direction choisie selon les nécessités du moment, et elle ne le fait pas couler ou ne le dirige pas «là-bas»: tout est au-dedans d’elle. Un corps, ou tout l’univers, c’est pareil. C’est de la Matière consciente; évidemment pas la Matière que nous percevons ou qui nous vient à travers nos yeux, nos doigts et nos télévisions. Que la Matière ne soit pas ce que nous la voyons et comme nous la voyons, c’est évident: nos microscopes nous le crient. Au point de vue de la science, disait-elle aux enfants, vous êtes un ensemble de… même pas d’atomes, de quelque chose d’infiniment plus imperceptible qu’un atome, et dans un mouvement perpétuel. Il n’y a absolument rien qui ressemble à une figure, un nez, des yeux, une bouche, c’est seulement juste une apparence. Et les savants arrivent à cette conclusion – la même que les anciens spiritualistes effrénés – que le monde est une illusion. Cela, c’est une grande découverte, très grande… Un pas de plus et ils entreront dans la Vérité.2 À Tlemcen, déjà, nous avons vu une autre Matière. Eh bien, ce ne sont pas de super-microscopes qui nous le diront cette fois, ni des visions de voyantes ni des pouvoirs occultes: c’est la Matière elle-même qui nous le dira, qui se verra elle-même. C’est la vraie Matière, directe, sans mélange, qui verra, opérera: le phénomène spontané de l’évolution pré-mentale, «naturelle», se reproduira à l’échelle consciente. Seulement, au lieu d’un oiseau limité à son parcours transsibérien, ce sera une totalité de conscience et d’être qui embrassera tous les parcours dans sa propre substance. La vie ne sera plus «pensée»: elle sera vécue, tout simplement. C’est la Matière qui vivra au lieu d’une pensée de la Matière. Nous ne voyons rien de la vie, nous ne vivons rien de la vie, nous la pensons seulement. Tout nous vient à travers un voile mental. C’est ce voile qui est parti. Et ces millénaires où nous avons si laborieusement tissé un voile, c’était simplement pour permettre, un jour, à une conscience centralisée, individuelle, de prendre conscience de cet inimaginable tout de matière et de vie, et de vivre tout, d’être tout, de comprendre tout, de sentir tout… C’est vraiment une autre vie. Et d’aimer tout et d’avoir la joie de tout, parce que le but de cette affaire, c’est la joie d’être, dont nous manquons si lamentablement.

Mais d’abord, il faut établir le contact avec cette vraie Matière. Et comment? Par quelle perception? Nos sens sont des menteurs!3 s’écriait Mère. Comment dégager cet autre continent dans le continent? Il est probable – il est certain – qu’il se dégagera lui-même, le Supramental s’explique de lui-même, très bien. La «petite pulsation» est déjà à l’œuvre, formidablement. Elle est en train de faire papilloter toutes les cellules du monde sous le vacarme de nos histoires mentales et de nos révolutions de surface qui ne révolutionnent rien. Ça, c’est la vraie révolution, dedans, inéluctable. Aussi bien, ce n’est pas notre postérité plus heureuse qui nous préoccupe, c’est notre immédiat contemporain, si nous voulons participer à l’affaire, si nous voulons accélérer le mouvement, si nous voulons voir le passage au lieu de le traverser en titubant dans le cauchemar irréel du Mental. Parce qu’il se pourrait très bien, n’est-ce pas, que nous nous réveillions dans deux ou trois générations (en fait, probablement plus) comme des petits, ou des grands prochains hommes qui trouveront tout cela aussi naturel que nous trouvons naturel aujourd’hui de réfléchir à un problème et de décrocher le téléphone pour appeler l’Observatoire. L’Histoire nouvelle nous dira comme nous étions bêtes auparavant, mais nous ne serons plus de ces bêtes-là – pour l’instant nous y sommes, en plein, et il y en a qui trouvent cela suffocant. C’est pour ceux-là. Un jour, cette pensée nous a frappé comme nous regardions Mère, cet effroyable labeur auquel elle se livrait dans la Matière pour dégager ce monde plus vrai, ces cellules plus vraies: «Mais ils trouveront cela tout naturel quand ce sera fait! Ils diront: c’est NOUS qui avons fait tout cela, c’est notre superbe évolution!» Et Mère souriait: Le monde continuera. Les choses se passeront. Et il y aura peut-être une poignée d’hommes qui sauront comment elles ont été faites. C’est tout.4

Mais pour ceux qui voudraient bien faire le passage les yeux grands ouverts, il faudrait tout de même qu’ils aient une première idée ou, mieux encore, une première perception du processus supramental: dans quel sens regarder et par quel moyen regarder si nos yeux sont faux, nos pensées sont fausses. Et c’est cela, en fait, le tout premier pas du processus. Ce n’est pas «faire», c’est défaire: Je vous défie bien de transformer votre corps si votre mental ne l’est pas. Essayez un peu, qu’on voie! Vous ne pouvez pas remuer un doigt, dire un mot, marcher un pas sans que le mental intervienne, alors avec quel instrument voulez-vous transformer votre corps si votre mental n’est pas déjà transformé?5… Tant que votre mental est réel pour vous, tant que votre façon de penser est une chose vraie pour vous, réelle, concrète, cela prouve que vous n’y êtes pas encore. Il faut passer de l’autre côté, d’abord.6 Nous ne savons pas à quel point c’est simple et si formidablement différent. Un exemple personnel, simple, pourrait faire mieux comprendre à quel point le phénomène est sournois, invisible, et si naturel que l’on vit dans le filet sans s’en apercevoir – tout naturellement, bien sûr, autrement nous en serions déjà sortis: Ce qui prend le plus de temps, disait Mère, c’est de devenir conscient de ce qu’il faut changer! sortir du vieux naturel. Un jour, donc, nous étions dans un certain coin du monde, seul, en haillons, au bord d’un fleuve, en train de nettoyer un pot de cuivre qui était notre seule propriété au monde, et tout en nettoyant ce pot avec le sable du fleuve, nous regardions cette vie assez bizarre, misérable, à mendier notre nourriture le jour et à nous battre la nuit avec des insectes, et ce corps que n’importe quelle société décente aurait considéré comme malade – nous allions même, peut-être bien, tomber malade si nous regardions d’un peu trop près. Et si nous avions eu un thermomètre à ce moment-là, nous serions certainement tombé malade. Or, tout à coup, une pensée, qui n’était pas une pensée – une force plutôt – s’est emparée de nous: «Mais qu’est-ce que ça peut faire, tout ce que tu en penses!?» Et instantanément, c’étaient comme des écailles qui tombaient des yeux, la maladie qui quittait le corps, la situation qui se transformait, le monde qui changeait: on n’en pensait rien… et les millions de pensées n’avaient aucune importance, ça filait comme des rats – c’était pareil et c’était complètement autre! C’était toute la pensée qui faisait le tableau – un faux tableau. On l’enlève et ça se vit très joyeusement. C’était le corps qui était soudain devenu très allègre, comme si on l’avait débarrassé d’un bain de boue.

On vit constamment dans cette boue-là. Elle voile tout, déforme tout, dénature tout. C’est le premier pas. C’est le «point de fuite» dans l’autre chose. Ce qu’on en pense n’a aucune importance. Et c’est faux pardessus le marché. Ils aimeraient mieux mourir et garder leurs habitudes que de vivre d’une façon immortelle et les perdre.7 La mort aussi tient à une certaine habitude, comme la misère, comme la vision fausse, comme les maladies, comme tout le mensonge du monde. Nous vivons dans une formidable habitude fausse: «Je le vois, donc c’est vrai; je le touche, donc c’est vrai; je le sens, donc c’est vrai…» Eh bien, il faut que ce vrai-là tombe comme de la poussière, c’est le tout premier microscope qui fait un trou dans la cuirasse et commence à dégager la perception de la vraie Matière. Il faut sortir de cette vision nuageuse et imprécise qui ne voit que juste des apparences, qui sont tellement trompeuses, tellement irréelles – tellement fossilisées.8 Notre Quaternaire Mental est une époque fossile et périmée comme les sigillaires dans les couches de charbon.

Seulement, l’Habitude, il faut aller la déraciner jusque dans la cellule. C’est tout le travail de Mère. Mais il faut bien commencer quelque part. Nous sommes au moment où on va voir les choses. Il y a de longs-longs moments où on prépare les choses; il y a, après, un très long, très long moment où les choses se développent, s’organisent, s’installent et ont des conséquences. Mais entre ça et ça, il y a un moment où ça se fait, où les choses arrivent. Ce n’est pas toujours très long (c’est quelquefois long, c’est quelquefois très court), mais où quelque chose arrive. Et c’est ce quelque chose qui va donner un nouveau développement au monde. Eh bien, nous sommes juste à ce moment-là. C’est-à-dire que si nous ne sommes pas aveugles, si nos yeux sont ouverts, nous verrons, nous allons les voir… Il y a des gens qui sont dans la nuit, dans le passé, dans le mensonge jusque là, ils ne voient rien-rien-rien – ils iront jusqu’au bout sans rien voir. Ceux qui ont les yeux ouverts verront.

C’est ce qu’elle répétait sans cesse à ces enfants sur le Terrain de Jeu: Ceux qui savent ne pas être alourdis par les habitudes anciennes9

La substance supramentale

Tout de même, si l’on savait ce qu’il y aura au bout… Par la perte de l’Habitude, on entre dans la grande Forêt, un peu comme des aveugles d’un monde inexistant, ou qui existe au fur et à mesure qu’on marche, mais quand on en sortira, là-bas, dans le Pérou au bout, qu’est-ce qu’il y aura? Un Pérou qui est parfaitement sous nos pieds, mais aveugle. Si l’on voyait un peu, si on savait le cap, à quoi ça ressemble, ce monde supramental, peut-être le chemin serait-il moins aveugle. Au fond, la merveille des Pionniers, c’est qu’ils vont dans rien et que cela devient quelque chose par leur passage. C’est leur grâce, leur cadeau au monde.

Or, juste un an avant d’entrer dans cette grande Forêt sans nom, où elle allait passer quinze ans à tailler dans la nuit, le rien, la mort, Mère a eu une vision qui est un peu comme un coup de phare dans cette inextricable inexistence des habitudes défaites et de la nouvelle habitude pas encore née. C’était en février 1958, le 3. Décidément février est un joli mois. Elle n’a pas pu voir jusqu’au bout, malheureusement, parce que, comme d’habitude, quelqu’un était pendu à ses basques et l’a tirée brutalement du prochain monde pour la rappeler… à la vieille habitude d’être sot. C’est effrayant ce qu’il y a de sottise humaine mêlée à cette prodigieuse aventure et comme à chaque pas, chaque moment, jusqu’au bout, ce sera là, comme si elle devait tailler non seulement dans le Nouveau mais déraciner l’ancien. Mais c’est ainsi, les deux vont de pair, elle devait bien déraciner la vieille habitude du monde dans chacun de ces petits échantillons autour pour faire naître un joli Pérou sous nos pas. Elle voulait tant que ce soit joli. Au fond, elle aimait le monde beaucoup. N’importe qui d’autre aurait pris de la dynamite et fait sauter tout le panier de crabes – mais c’est ce que nous faisons tous, des petites guerres et des petites guerres, et ça recommence toujours pareil. Elle voulait tant que ce ne soit plus pareil. Alors elle prenait tout ça, qui résiste, qui nie, qui est si bête, si petit, si crabotant, elle avalait, avalait le poison du monde, elle transmuait inlassablement chaque petitesse, elle avançait à la hache d’un côté, et elle laissait tout son amour comme un sillage de lumière pour qu’on puisse marcher aussi… un peu.

Ce monde supramental, elle l’a vu tout d’un coup, symboliquement. Un coup d’œil dans l’avenir, dans le déjà tout existant qui se dévoile peu à peu. Et ça semble loin, loin… mais enfin. Il y a aussi plus d’un miracle, dans cette Forêt, qui sait? N’est-ce pas, l’écureuil qui regarde un homme, il n’y comprend pas grand-chose, en vérité, il n’y a presque pas de lien entre ses petits yeux ronds et nos grands airs en complet-veston, mais c’est tout à coup comme si un lien était tissé, un pont jeté entre cette mystérieuse espèce là-bas et nos grands yeux ronds. Si on a un fil, on peut tirer dessus. Il faut tirer sur le grand Fil, peut-être le fil de la joie. Cette vision, c’est comme un premier pont. Il faut établir le contact avec le déjà-là. Ce qui prend des millénaires, c’est d’établir le contact, c’est seulement d’imaginer un contact possible. Et puis c’est le contact qui nous tire, ce n’est pas nous du tout qui nous tirons de là – essayez un peu, dirait Mère! L’évolution c’est un grand avenir qui nous tire, et comment la Nuit pourrait-elle tirer autrement que de la nuit?

C’était un grand paquebot qui était comme le symbole du lieu de passage où l’on préparait des hommes-humains à la vie supramentale: une sorte de navire-école du monde supramental. Et tous ceux qui étaient prêts, qui remplissaient les conditions voulues, allaient bientôt débarquer dans le monde supramental. Sur le rivage de ce monde attendaient des êtres de haute taille qui étaient des êtres supramentaux et qui devaient passer en revue les jeunes apprentis du paquebot pour savoir s’ils pouvaient ou non débarquer. Nous disons bien pouvaient, parce que c’était comme une question d’oxygène, ou plutôt de substance corporelle, qui faisait que l’on pouvait vivre et respirer et être dans ce milieu nouveau ou ce monde supramental. La prochaine substance, voilà une singulière découverte. Or, non seulement les êtres sur le rivage, mais le bateau lui-même, la matière du bateau, étaient faits de cette substance supramentale: La substance supramentale la plus proche du monde physique, la première à se manifester. La lumière était un mélange d’or et de rouge formant une substance uniforme d’un orange lumineux. Tout était comme cela: la lumière était comme cela, les gens étaient comme cela, tout avait cette couleur, avec des nuances variées cependant, qui permettaient de distinguer les choses les unes des autres. L’impression générale était d’un monde sans ombres: il y avait des nuances mais pas d’ombres. L’atmosphère était pleine de joie, de calme, d’ordre, tout marchait régulièrement et en silence.10 Mais voilà qui devient décidément très curieux et fort intéressant: Sur ce bateau, la nature des objets n’était pas celle que nous connaissons sur la terre; par exemple, les vêtements n’étaient pas faits d’étoffe, et cette chose qui ressemblait à de l’étoffe n’était pas fabriquée: elle faisait partie de leur corps, elle était faite de la même substance qui prenait des formes différentes. Cela avait une sorte de plasticité… Cette plasticité, oui, c’est déjà la grande caractéristique du Supramental: on passe de la rigidité de la Matière (fausse) que nous connaissons à quelque chose qui ressemblerait plus au mouvement de la Matière microscopique des savants. Quand un changement devait être effectué, il se faisait non par un moyen artificiel et extérieur mais par une opération intérieure, par une opération de la conscience qui donnait forme ou apparence à la substance. la vie créait ses propres formes [c’est nous qui soulignons]. Il y avait une seule substance en toute chose: elle changeait la qualité de sa vibration suivant les besoins ou les usages10… Maintenant nous entrevoyons ce que serait cette «Matière consciente» qui prend des formes à volonté au sein de cette unité de substance totale. Tout cela apparaît comme un conte, mais notre évolution est peut-être un conte fantastique, nous sommes encore des bébés du Mental du deuxième millénaire après le Christ. Que savons-nous? Le petit lémurien des Philippines aurait probablement trouvé très fantastique ce bonhomme sur deux pattes si on lui avait dit que c’était sa postérité. En somme, on nous invite à regarder un peu cette postérité: Les êtres de haute taille sur le rivage n’étaient pas de la même couleur, du moins ils n’avaient pas cette teinte orange, ils étaient plus pâles, plus transparents. À l’exception d’une partie de leur corps, on ne pouvait voir que les contours de leur forme. Ils étaient très grands, ils semblaient n’avoir pas d’ossature et pouvoir prendre des formes selon leurs besoins. C’est seulement de la taille jusqu’aux pieds qu’ils avaient une densité permanente, que l’on ne sentait pas dans le reste de leur corps. Leur couleur était beaucoup plus pâle et contenait très peu de rouge, elle tirait plutôt sur l’or ou même le blanc19… Voilà qui est bien loin.

Mais il y avait ces jeunes recrues supramentales, ces apprentis plus proches. Ils étaient de tous les pays et de tous âges, mais généralement pas vieux. Certains étaient renvoyés comme si leur entraînement était insuffisant ou leur substance pas au point. C’était décidément une question de substance: Ceux qui étaient renvoyés pour un nouvel entraînement n’étaient pas d’une couleur uniforme, c’était comme si leur corps avait des taches d’une opacité grisâtre, d’une substance qui ressemblait à la substance terrestre: ils étaient ternes, comme s’ils n’avaient pas été entièrement imprégnés par la lumière, pas transformés. Ils n’étaient pas partout comme cela, mais par endroits.10 Cette opacité, c’est vraiment le propre de la fausse matière, celle que nous connaissons, ou voyons plutôt, la Matière inconsciente (c’est-à-dire de notre inconscience, plus exactement). Et nous nous demandons si la différence, la formidable différence, apparemment, entre ces êtres et nous, cette Matière et l’autre, n’est pas simplement comme un petit rideau à tirer – un rideau de quelque chose d’inconscient qui voile la Matière vraie, qui lui donne son apparence opaque et rigide. Que dirions-nous si, par le simple fait de la conscience, ces opacités s’illuminaient, s’éclairaient, commençaient à se mouvoir… Et c’est la même Matière pourtant, ce n’est pas comme si nous devions inventer ou fabriquer une Matière différente: c’est la même. L’une éclairée, l’autre obturée – par quoi? Peut-être par la pensée de la Matière ou la vision mentale de la Matière… Il y a un Mental à défaire jusque dans les cellules. Mais ce n’est pas une autre Matière, c’est , c’est la même – désobturée. La différence qu’il y a, peut-être, entre des sigillaires vues dans une couche de charbon et les mêmes sigillaires en pleine vie au soleil.

Qu’est-ce qui a le pouvoir de désobturer cette Matière, ou de la décrasser? Évidemment pas tout ce que nous en pensons ni de super-phénoménologies de l’esprit chez les petits Hegel du Quaternaire, ni même nos vertus religieuses ou marxistes… ce doit être autre chose. C’est cet autre-chose-là qui nous intéresse. Quelles sont les «vertus» qui aident à fabriquer la prochaine espèce? Si nous le savions, déjà le chemin serait plus clair. On renvoyait «les opaques» à la vie terrestre. Le point de vue, le jugement était basé exclusivement d’après la substance qui constituait les gens, c’est-à-dire s’ils appartenaient complètement au monde supramental, s’ils étaient faits de cette substance si particulière. Le point de vue adopté n’est ni moral ni psychologique. Il est probable que la substance dont leur corps était fait était le résultat d’une loi intérieure ou d’un mouvement intérieur10… Cette loi, ce mouvement, quel est-il? Peut-être une certaine manière d’aspirer dans la Matière – dans le Mental, nous aspirons à la beauté, la vérité; dans le cœur, nous aspirons à l’amour, l’unité… il doit bien y avoir un mouvement semblable à créer au niveau de la Matière, dans le corps. Un autre rythme. Il faut probablement être déjà très dégagé de tous les revêtements mentaux et vitaux pour comprendre ce que peut être le mouvement vrai de la Matière corporelle. Au bord de ce fleuve, devant un pot de cuivre, ce corps soudain dégagé de la pensée était devenu très allègre – oui, peut-être comme une autre respiration là-dedans: c’était clair, pétillant, léger. Le corps, c’est peut-être le mouvement de la joie, le monde de la joie. Le mouvement vrai de la Matière, c’est la joie. Mais ça ne dure pas à cause de la vieille habitude qui revient, la vieille habitude d’être malade et de penser qu’on va tomber malade et que… toute la routine mortelle. L’opacité habituelle. Ce point de vue n’avait rien de mental et il donnait un sentiment intérieur étrange que quantité de choses que nous considérons comme bonnes ou mauvaises ne le sont pas réellement10… Oui! le faux sens. Le mauvais, c’est de ne pas prendre tout dans le bon sens, parce que tout a un sens pour la vie de demain: seulement on le prend, ce sens, ou on ne le prend pas. On pourrait dire que le «péché» pour le monde supramental, c’est de ne pas tout transformer en ce petit rythme allègre, ou prendre tout comme une occasion de créer ce petit rythme, de désobscurcir cette Matière. Le trou, le péché, c’est de rester opaque: dans la maladie, dans la bonne santé, dans le péché, dans la vertu – les opaques de la vertu sont les pires! Mais attraper cette misère pour lui souffler dessus la joie de demain, pour lui fourrer dans le crâne la légèreté du bon Sens, du vrai Sens, du Grand Sens – là où on va. Et tout va là. Si on veut. Il n’y a pas de bien ou de mal, il y a seulement des occasions manquées. Il était très clair que tout dépendait de la capacité des choses, de leur aptitude à traduire le monde supramental ou à être en relation avec lui… D’une certaine manière, on est en relation; de l’autre, on est bouché. Un singe qui fait des galipettes est complètement bouché à la vie mentale; un homme qui met ses lunettes morales et mentales est complètement bouché. C’était si complètement différent, parfois même si contraire à notre appréciation ordinaire! Ce qui est très évident, c’est que notre appréciation de ce qui est divin ou non divin n’est pas correcte10… Cela n’a rien d’étonnant. Et quelquefois on se demande si Sri Aurobindo et Mère n’étaient pas en train de découvrir un nouveau divin! – peut-être un divin qui rit, qui sait rire, pour une fois, après ces siècles de crucifixion et de Sinaï dans le tonnerre de Jéhovah et d’ascètes en transe cosmique. Un sacré changement, ou en tout cas un changement sacré. Peut-être une conscience cosmique dans la Matière? Et une conscience douée d’humour par-dessus le marché. J’ai vu que ce qui aide les gens à devenir supramentaux, ou les en empêche, est très différent de ce qu’imaginent nos notions morales habituelles. J’ai senti combien nous sommes… ridicules.10 Ainsi soit-il. En vérité, disait-elle en conclusion, le plus court chemin d’un point à un autre n’est pas la ligne droite que les hommes imaginent!10 Et nous nous demandons si ce fameux Supramental loin, loin là-bas, au bout de… au bout de quoi? On peut y être en une seconde, peut-être. C’est tout . C’est en tous points. Il y a seulement une certaine manière d’établir le contact. Il faut trouver la manière. Il faut trouver le Sens . Et le mystère de demain pourrait être d’une foudroyante simplicité.

Quelque chose à désobturer.

Le chaînon manquant

Cette désobturation, nous nous demandons à quoi elle tient? Pas une désobturation psychologique: une désobturation matérielle, de la Matière. La vraie Matière, là. Ou la prochaine Matière, si nous voulons – nous nous débattons maladroitement avec des mots de chenille pour un langage de papillon.

Il y a tout de même quelque chose de très mystérieux. Lorsqu’elle a raconté son expérience du monde supramental, Mère disait: Le 5 février, je m’y suis promenée concrètement, aussi concrètement que je me promenais à Paris autrefois, dans un monde qui existe en soi, en dehors de toute subjectivité10… Voyons, elle a bien dit «concrètement», elle a bien dit «en dehors de toute subjectivité», c’est-à-dire un monde objectif… comme les Champs-Élysées. Nous nous excusons, mais nous sommes extraordinairement matérialiste: Toi, mon petit, tu ne seras content que quand tu seras supramental de la tête aux pieds, nous disait-elle. Oui, de préférence les pieds d’abord. D’ailleurs nous lui répondions: «Ce n’est pas sûr», parce que nous n’étions pas sûr d’être jamais content de quoi que ce soit. Une soif absolue, dirait-on. Mais enfin pas d’histoires. Tu seras content quand ce sera dans la Matière. Au fond, c’est peut-être cela, il n’y a que le corps qui peut être vraiment content; tout le reste, ce sont de vagues histoires. Mais tout de même, cette Matière-là, il faut la préparer, la faire, la déboucher. Cela, nous y croyons ferme. Elle n’est pas ce qu’elle doit être, c’est évident – elle n’est pas ce qu’elle est, probablement. Mais ce «concret», où est-il? Il est vrai qu’elle ne disait pas «aussi concrètement que je me promène sur ce Terrain de Jeu» – elle mettait ça à Paris. Les Champs-Élysées, c’est loin, à dix mille kilomètres du Terrain de Jeu et quatre heures et demie de différence en fuseau horaire les jours d’été – mais cela aussi, après tout, c’est assez subjectif, cette différence-là. Encore quelques «réactions» de plus et ce sera peut-être la veille. Et elle disait: C’est comme un pont qui est en train d’être jeté entre les deux mondes.10 Sa vision était comme un premier pont. Donc, si c’est «concret» ou matériel d’une certaine façon, ce doit être une autre Matière dans la Matière ou derrière la Matière – un autre monde dans celui-ci? Et si ça ne peut pas être deux Matières identiques l’une dans l’autre, c’est qu’il doit y en avoir une vraie et une fausse… ou peut-être encore que les deux sont vraies et que c’est la même, perçue différemment: deux étages de vision. Comme il y a l’étage de Monsieur Dupont, et l’étage du microscope. Une autre sorte de «concret» – la prochaine sorte. À vrai dire, nous n’en savons rien du tout, nous n’avons pas les yeux qu’il faut. Tout ce que nous savons, c’est que quelque chose est en train de se produire. Quand je suis revenue [de ce monde supramental], en même temps que le souvenir de l’expérience, je savais que le monde supramental est permanent, que ma présence là-bas est permanente, et que seul un chaînon manquant était nécessaire pour permettre la jonction dans la conscience et dans la substance, et c’est ce chaînon qui est en train de se construire.10

Pour que la Matière se désobture, il faut qu’elle commence à se percevoir autrement, c’est-à-dire qu’elle sorte d’une certaine habitude de se percevoir ou d’être perçue par nous et qu’elle entre dans une autre manière. Ce changement de manière, ce serait le passage. C’est en quelque sorte la perception qui fraye le chemin du nouveau monde. L’Amazonie supramentale est là, évidemment, tout entière, et au fur et à mesure qu’on la traverse, elle prend des contours, des reliefs, des fleuves et des petits oiseaux qui étaient toujours là. La traversée, c’est sans doute la construction du chaînon manquant entre la perception d’un début d’Amazonie et la perception de l’Amazonie complète. Quand ce sera complètement perçu, ce sera entièrement là – mais perçu dans la substance. C’est le corps qui traverse l’Amazonie supramentale et la perçoit peu à peu, ce n’est pas la tête. Nous traversons cette même Amazonie dans notre tête, et c’est pour cela que nous ne la voyons pas (ou que nous la voyons d’une autre manière). C’est la conscience du corps qui est vraiment le «pont évolutif», c’est elle qui fait le passage dans sa substance, qui prend conscience de l’autre manière, qui construit le «chaînon manquant» entre la perception périmée, fossile, et l’autre. C’est décidément très intéressant, sinon curieux. Avant, nous cherchions des chaînons manquants entre certain anthropopithèque et quelque quadrumane, ou entre tel reptile et tel ptérodactyle, c’étaient dans les formes que nous cherchions le chaînon; maintenant c’est dans la conscience et dans la perception de la conscience qu’est le chaînon. Il est bien possible, d’ailleurs, que chacun des passages évolutifs se soit produit dans la conscience avant de se produire dans la forme: il nous a toujours semblé qu’il fallait d’abord une certaine perception de la possibilité ou pré-perception pour que cette possibilité puisse naître. En quelque sorte, il fallait que quelque chose pousse des ailes intérieures ou un besoin d’aile chez le reptile pour qu’elles puissent naître dans sa matière. Quand nous disons que quelque chose a soudain «muté» dans ces cellules-là, nous repoussons simplement le problème un peu plus loin, nous le mécanisons, mais ce que nous ne savons pas, c’est que les cellules sont aussi conscientes et intelligentes à leur façon que nos petits cerveaux d’anthropologistes – il y a une conscience, là. Et justement, ce nouveau passage évolutif, c’est la conscience , dans la substance, qui va le faire: ce n’est pas un petit jeu de probabilités qui met dix millions de molécules de ADN ou de ARN dans un gros sac, secoue bien, et sort d’un coup une nouvelle espèce. Ce n’est pas comme cela. Ça n’a jamais été comme cela.

Un changement brusque?

Par cette première perception de l’«avenir», Mère tissait le lien dans sa propre substance et dans la substance terrestre: Elle commençait à faire pousser «les ailes intérieures» de la prochaine espèce. Seulement cet avenir, il est tout là, n’est-ce pas. Alors le problème commence à devenir très… nous allions dire miraculeux. La grande Forêt de Mère est magique, nous l’avons dit – peut-être plus qu’on ne le croit. Parce que si c’est tout-là et s’il manque seulement un chaînon de perception, ce n’est pas loin là-bas à des millions de kilomètres ou d’ères géologiques et anthropologiques. C’est un demain qui peut être foudroyant. Une désobturation qui peut se faire d’un coup de joie – oui, un coup de joie, peut-être, pourrait défaire tout ce vieux cauchemar mental et nous ouvrir les vrais yeux de la Matière, qui sait? Ou les yeux de la vraie Matière. On sort de la couche de charbon. C’est . Cette «substance supramentale» qui doit faire le prochain être, où est-elle, sinon dans certains petits coups de joie qui nous livrent tout à coup une matière inattendue, un corps tout frais, allègre, qui ne se savait pas «comme cela». Il faut que le corps apprenne qu’il peut être «comme cela». Il faut qu’il touche le mouvement vrai de ses cellules: le mouvement supramental, il est là, au fond de toute la Nature; la substance supramentale, elle est là, derrière cette fausse substance encrassée par dix millions de théorèmes mentaux, médicaux, logiques et ataviques, avec Newton et tout le tremblement des fausses gravitations de notre tête. Le 29 février 1956, une petite pulsation vraie a commencé de clignoter dans les cellules du monde, ou plutôt un premier être doté d’un corps terrestre a pris conscience de cette pulsation, un premier pont s’est jeté entre la fausse et la vraie Matière, mais qui dit que la jonction complète, la désobturation finale, ne peut pas se faire dans un éclair? Je puis vous dire que par le fait que vous vivez sur la terre en ce moment, disait-elle aux enfants – que vous en soyez conscients ou que vous n’en soyez pas conscients, même que vous le vouliez ou que vous ne le vouliez pas–, vous absorbez avec l’air que vous respirez cette nouvelle substance supramentale qui est en train de se répandre dans l’atmosphère terrestre. Et elle prépare en vous des choses qui se manifesteront très soudainement, dès que vous aurez fait le pas décisif.11 Il faut faire le pas décisif dans sa conscience. Il faut ouvrir les yeux à la POSSIBILITÉ. Si la conscience croit que c’est possible, alors tout est possible! La seule impossibilité c’est de croire que ce n’est pas possible. Ça bouche la porte complètement, ça vous enterre dans la vieille perception fossilisée – ce reptile-là, il serait resté indécrottablement reptile, il aurait séché dans son marais, il n’aurait jamais fait le passage. Mais nous qui voulons faire le passage, il faut ouvrir la porte du Possible, qui ouvre la porte de la perception, qui ouvre la porte du grand changement du monde, de la transformation. C’est cela que l’on attend de nous. Collaborer à l’évolution, cela veut dire ne pas mettre à chaque instant les bâtons de la vieille logique évolutive dans les roues de la nouvelle logique évolutive – forcément ce n’est pas la même logique! Mais c’est logique tout de même. Si vous prenez le monde matériel, disait-elle aux enfants, et que vous descendiez à l’élément le plus minuscule (vous savez qu’on en est arrivé à des choses absolument invisibles, n’est-ce pas, et innombrables), si vous prenez cet élément comme base et le monde matériel comme tout, et que vous imaginiez une Conscience [oui, cette grande Conscience totale, celle que nous devenons à petite dose, prudemment, pour ne pas éclater] ou une Volonté qui s’amuserait, avec tous ces éléments, à faire toutes les combinaisons possibles sans jamais répéter la même combinaison… nous arrivons à cette conclusion que l’univers est nouveau à chaque instant de l’éternité. Et si l’univers est nouveau à chaque instant de l’éternité, cela nous oblige à constater qu’il n’y a absolument rien qui soit impossible; non seulement cela, mais que ce que nous appelons logique n’est pas nécessairement vrai.12 C’est seulement la répétition des combinaisons qui donne une apparence – nous disons bien une apparence – de stabilité à l’univers, d’où nous tirons des lois, des principes, des «évidences», mais l’évidence de l’oiseau n’est pas celle du reptile. Constamment nous emprisonnons l’univers dans notre petit réseau d’évidences, comme s’il était à jamais «humanisé», mais l’univers se moque peut-être des évidences humaines comme il s’est moqué un jour des évidences du lémurien. Vous pouvez comprendre, leur disait-elle, que si, par votre aspiration ou par votre attitude [c’est nous qui soulignons], vous introduisez un élément supérieur, un élément nouveau – ce que nous pouvons appeler maintenant un élément supramental – dans les combinaisons existantes, vous pouvez soudainement en changer la nature, et toutes ces prétendues lois nécessaires et inéluctables deviennent des absurdités. C’est-à-dire que vous-mêmes, avec votre conception, avec votre attitude et l’acceptation que vous donnez à certains prétendus principes, vous fermez la porte du miracle… Et c’est vous-mêmes, en vous disant avec une logique qui parait tout à fait raisonnable: «Eh bien, si je fais ça, nécessairement ceci va arriver, ou si je ne fais pas ça, nécessairement telle autre chose va arriver», c’est vous-mêmes qui fermez la porte. C’est comme si vous mettiez un rideau de fer entre vous et la libre action de la Grâce… Comme il serait bon d’imaginer une autre logique, celle de l’imprévu. Vous ne croyez pas que ce serait charmant? Nous en avons assez du monde tel qu’il est! Pourquoi ne pas le laisser devenir au moins ce que nous concevons qu’il devrait être?13

Le monde est au bord d’un miracle, il est là, possible, c’est presque palpable. Mais de quel déclic dépend ce renversement d’apparences? Qu’est-ce qui fera que, tout d’un coup, les humains verront autrement? Ou est-ce qu’il faudra encore attendre des siècles que, lentement, lentement, les perceptions changent, presque imperceptiblement, une à une et par des millions d’expériences répétées qui peu à peu éclaircissent, allègent la Matière – et on glissera dans l’autre façon sans presque s’en apercevoir. Mais c’est peu probable. Le phénomène pousse du dedans, il nous prendra par surprise, parce que ce n’est pas dans la tête qu’il se passe ni même avec notre consentement mental, mais c’est dans notre corps, dans la substance terrestre générale. Pour l’instant, nous ne voyons que la négativité du phénomène, les grandes vagues de boue terrestre qui roulent, le grand décrassage général de la Matière – elle jette dehors tout le vieux mensonge, elle est en train de broyer, malaxer ça, triturer tout jusqu’à ce que plus personne ne s’y reconnaisse. Et c’est peut-être bien cela, plus personne ne s’y reconnaîtra plus! Nous aurons perdu prise, plus rien n’expliquera rien, plus rien ne vaudra, nous aurons la bouche ouverte devant un monde incompréhensible et ingouvernable où tout se nie et chaque remède annule l’autre et tout s’annule mutuellement. Un chaos de perceptions. Mais derrière, il y a un suprême élément Positif qui pousse, qui pousse, qui est en train de faire craquer la vieille ossature pour nous livrer sa Merveille nue. C’est là, il faut établir le contact avec ça, il faut se laisser tirer par ça. La qualité même de l’atmosphère est changée,14 disait-elle, et elle savait la différence des «airs», elle qui pouvait distinguer l’odeur d’une détonation atomique à des milliers de kilomètres de distance. Cela ne dépend pas d’une lente, interminable évolution des consciences, ce n’est pas comme si nous devions affiner, aiguiser des instruments, développer de nouvelles antennes, nous concentrer et méditer et toucher des régions supérieures: c’est là, sous nos yeux. On se demande même si le phénomène se produira de notre côté ou de l’autre, pour ainsi dire: si c’est nous qui irons jusqu’à lui ou lui qui ira jusqu’à nous. Mais quel est le point humain, le moment terrestre qui fera que les deux se rencontrent, il doit bien y avoir quelque chose de notre part, un mouvement à faire?… Peut-être un point d’impossibilité, quelque chose qui crie partout dans la conscience terrestre: chacun est comme mis devant une impossibilité particulière qui est le point par lequel il accédera à la nouvelle porte. La terre entière, chaque nation, arrivera peut-être à son point d’impossibilité où il faudra bien qu’elle appelle autre chose. Nous ne savons pas, nous n’en savons rien vraiment, nous avons seulement l’impression d’une formidable Possibilité, une incroyable perception nouvelle qui est seulement voilée par… peut-être le temps qu’il faut pour que suffisamment de consciences s’en aperçoivent. Une contagion de la perception nouvelle. Chaque fois qu’un élément nouveau est introduit dans l’ensemble des combinaisons possibles, disait-elle, cela fait ce que l’on pourrait appeler un déchirement des limites… Il est évident que la perception scientifique moderne est beaucoup plus proche de quelque chose qui correspond à la réalité nouvelle que les perceptions de l’âge de pierre, par exemple, cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Mais cela même va se trouver tout d’un coup complètement dépassé, surpassé, et probablement bouleversé par l’intrusion de quelque chose qui n’était pas dans l’univers que l’on a étudié. Eh bien, c’est ce changement, cette transformation brusque de l’élément universel, qui va amener très certainement une sorte de chaos dans les perceptions, d’où surgira une connaissance nouvelle. Cela, de la façon la plus générale, c’est le résultat de la Manifestation nouvelle… La qualité, la quantité et la nature des combinaisons universelles possibles vont tout d’un coup changer d’une façon si considérable que ce sera probablement ahurissant pour tous ceux qui font des recherches dans la vie.

Maintenant, nous allons voir.15 Et elle posait les bras sur son fauteuil, avec cet air de tellement rire dedans, comme quelqu’un qui tient une bonne surprise. Puis elle se levait, regardait tout le monde avec un pétillement de malice et de défi – et elle était partie.

Peut-être un mouvement de joie et de foi en la vraie terre.

Quelque chose de très simple, presque candide.

Et ça fond, la carapace des apparences.

On y est.

C’était toujours là.

On avait toujours été cette Vastitude légère.

Mais cette fois dans un corps.

Une mutation terrestre.

6. Un voile

Ce changement de perception de la Matière, brusque ou lent, individuel ou plus général, doit nécessairement s’accompagner d’un changement dans la manipulation de la Matière. Un changement considérable. Après tout, il n’y a pas de différence essentielle entre le singe qui ronge une liane avec ses dents et l’homme qui découpe un arbre avec une scie électrique: tous deux se servent d’un mécanisme. L’homme, c’est la perfection du mécanisme. La différence peut nous paraître formidable dans ses effets, mais essentiellement une intelligence s’applique à la Matière et trouve des moyens ou des instruments de plus en plus perfectionnés: un bras musclé ou une pince électronique. La Matière reste la même, on l’a seulement violentée d’une façon plus ou moins judicieuse ou on s’est servi de quelques-unes de ses forces arrachées par une mécanique de plus en plus compliquée. Nous sommes parfaitement et complètement les héritiers du singe, sauf par une illusion qui nous fait croire à une supériorité, laquelle est en train de s’écrouler sous le poids même de la formidable Mécanique que nous avons inventée. Même dans notre chair, il n’y a pas de différence appréciable: le fonctionnement physiologique du singe et le nôtre sont identiques, encore que le nôtre se soit considérablement détérioré, justement sous le poids de la mécanique.

Nous sommes devenus un peu trop intelligents, nous allions dire un peu trop super-singes. On se demande pourquoi on parle de surhommes: où est l’homme, tout simplement?

La prochaine bifurcation évolutive sera radicale, c’est-à-dire qu’elle va nous faire totalement sortir de ce singe-là, même «amélioré», pour nous faire entrer… peut-être dans l’homme vrai.

La création supramentale

L’homme, c’était l’amélioration des procédés du singe. Le prochain homme, ce sera l’homme sans procédés. Il n’y aura plus qu’un «procédé», si l’on peut dire, c’est la conscience. Mais l’univers entier n’a jamais cessé d’être un procédé de la conscience, ou plutôt un fait de conscience, qui nous a été voilé par le développement de ce succédané de conscience que nous appelons le Mental. Ne comprenant plus rien et ne voyant plus rien du phénomène fondamental de l’univers, nous avons été naturellement obligés de recourir à des moyens, des instruments, des «trucs», des paires de lunettes diverses pour toucher extérieurement ce que nous ne pouvions plus toucher directement par la conscience: de conscience à conscience. Même un enfant comprend cela. En tout cas, la petite Mirra comprenait très bien l’aspiration d’une plante, le mouvement d’une bête, la vibration d’une pierre: sa conscience touchait la même conscience partout – bien entendu, il n’y a que cela! On se comprend très bien par cela et en cela, à dix mille kilomètres ou à vingt centimètres comme s’il n’y avait pas de séparation. Et il n’y a pas de séparation, sauf dans notre aimable cerveau intelligent qui tout d’un coup s’est cru plus intelligent que toutes les petites cellules du monde. Mais enfin… C’était un passage nécessaire de l’évolution. Et dire que nous croyons que tout ce labeur évolutif c’était seulement pour faire des rhapsodies hongroises ou en bleu et envoyer de jolis garçons sur la lune!… Nous avons une piètre idée de notre avenir. Mais si nous comprenions un peu mieux le fonctionnement du prochain homme, cela nous aiderait peut-être à le fabriquer. C’est la grande grâce de Mère et de Sri Aurobindo, en vérité, de nous aider à voir dans notre propre avenir. La forêt est immense, ou semble immense, et nous ne savons pas quand nous émergerons au bout, dans cette Amazonie complète, supramentale, mais le fait de savoir ce qu’il y aura au bout peut nous aider à faire la traversée plus vite. Ce qui manque toujours, c’est de voir: on ne peut pas réaliser ce qu’on ne voit pas, c’est inexistant, dans les limbes, mais dès que l’on voit un peu dans sa conscience, c’est comme un premier pont qui est jeté et les moyens s’élaborent presque automatiquement, presque nécessairement pourrions-nous dire. Le miracle des pionniers, c’est d’arracher la nouvelle vision là où il semblait ne rien y avoir.

Maintenant, c’est à nous de voir, et de faire pousser cette nouvelle vision dans notre substance – mais peut-être qu’elle est en train de pousser toute seule. Alors, disons: de l’aider à pousser plus vite.

Or, dans cette vision du 3 février 1958 à bord du «paquebot supramental» qui est la traduction imagée de cette prochaine Matière, la vraie Matière, la Matière consciente – celle qui nous est voilée justement par le Mental–, il y avait quelques détails fort intéressants que nous répétons. Il y avait une seule substance en toute chose, que ce soient les objets à bord de ce bateau, le bateau lui-même, ou même les êtres de haute taille sur le rivage. Et en effet, il nous paraît bien, même scientifiquement, que toute la Matière est une seule substance, c’est seulement nous qui avons mis des différences de peau et de cravate et de religion sur quelque chose qui se meut ou devrait se mouvoir tout uniment (et tout grince justement parce que ça ne se meut pas uniment du tout: c’est bloqué, intercepté, dénaturé par la fallacieuse différence de cravate et le reste – et bouché, sans communication). Les marxistes ont très bien vu cela, la fausseté de la séparation et de la division, et c’est pourquoi nous avions dit qu’ils étaient plus près du sens évolutif que bien des spiritualistes qui veulent rétablir l’unité là-haut, dans les nuages, ou des idéalistes qui font de grands discours unitaires assez vains parce que leur unité se tisse ou tente de se tisser dans le Mental, là où l’unité ne peut pas se faire: c’est dans la substance qu’elle peut et qu’elle doit se faire, et c’est l’erreur des marxistes de croire que cette unification peut se faire encore comme des super-singes, par des moyens extérieurs, des procédés comprimants, des mécanismes sociaux. On transplante éperdument le mécanisme partout. Alors que le prochain homme est l’homme sans mécanisme. L’unité ne peut se faire qu’au niveau de la Matière consciente, parce que c’est la seule chose UNE au monde.

Mais il faut qu’elle devienne consciente, ou plutôt que nous retirions ce qui l’empêche d’être consciente ou ce qui nous empêche de nous apercevoir de sa conscience et de la manipuler en conséquence.

Or, cette unique substance en toute chose changeait la qualité de sa vibration suivant les besoins ou les usages; les êtres de haute taille sur le rivage semblaient n’avoir pas d’ossature et pouvoir prendre des formes selon leurs besoins; et même, à bord de ce bateau, quand un changement devait être effectué, il se faisait non par un moyen artificiel et extérieur, mais par une opération intérieure, par une opération de la conscience qui donnait forme ou apparence à la substance – la vie créait ses propres formes. Voilà qui est extraordinairement nouveau, et nous pourrions dire extraordinairement logique – naturel pour une fois. Au lieu de faire un tableau, une imitation de vision, une traduction à coups de marteau ou de ciseau et de pinces, de quelque chose que l’on voit: c’est vu, c’est fait. C’est la vision qui fait. Ce qui se passe dans la conscience ici se traduit automatiquement dans la substance là, parce que c’est la même conscience, la même substance consciente qui se modèle suivant les besoins, les sentiments, les moments. Une vie constamment neuve et renouvelée et renouvelable qui n’est enfermée dans aucune autre forme que celle d’une beauté qui change et se développe et s’imagine sans cesse. La seule limite au fonctionnement de cette nouvelle substance est la limite de notre propre qualité de vision et de notre propre qualité de conscience. C’est-à-dire que personne ne peut tromper personne: si vous êtes gris, vous ne produisez que de la grisaille, vous ne pouvez pas améliorer cela avec quelques cravates, diplômes et compte en banque – on se ressemble parfaitement. Le monde que l’on fait est à l’exacte semblance de notre qualité d’âme. Les moyens que l’on a sont à l’exacte mesure de notre pouvoir de «rayonnement», si l’on peut dire. C’est-à-dire un monde vrai, pour une fois. C’est pourquoi Mère disait que le monde supramental serait la manifestation hiérarchique parfaite, spontanée, essentiellement vraie – et sans coercition d’aucun genre – où chacun aura conscience de sa perfection propre.1 Quelle coercition? On est soi-même sa propre coercition! et l’appel spontané de tout être, alors, n’est pas d’acquérir de faux moyens extérieurs, de faux pouvoirs et de faux succédanés de conscience, mais de grandir intérieurement, de se parfaire intérieurement, de développer sa qualité et son pouvoir de rayonnement pour sans cesse modeler une vie et un milieu qui grandissent, eux aussi, selon sa propre vision. On se différencie par la qualité d’âme, ou disons la qualité vibratoire, et l’étendue du rayonnement.

Car le Supramental n’est pas un milieu où tout le monde se ressemble. Ici, dans la fausse matière régie par le mental, nous confondons constamment l’unité et l’uniformité, nous mécanisons l’unité vraie, essentielle, pour en faire une égalité mécanique, rabotante et stéréotypée. Mais c’est une affreuse caricature. Parce que nous ne connaissons qu’un moyen de faire l’unité, c’est de tout raboter: Ceux qui ont la tête au-dessus, on la leur coupe, et ceux qui sont trop petits, on les pousse par en bas. Mais cela ne fait rien de bon,2 disait-elle simplement. La loi même du monde est une loi d’unité dans la diversité, il n’y a pas deux feuilles qui se ressemblent sur un même arbre. Mais l’unité, elle n’est pas dans l’expression et la manière d’être, elle est dans la conscience et la substance. Et comme nous ne sommes pas conscients de la conscience vraie, pas vivants de la substance vraie, nous sommes constamment obligés d’employer de faux moyens pour agir sur une fausse substance et une fausse vie – et tout est faux, tout est instantanément faussé. On fabrique des moyens par incapacité d’être, on réglemente les moyens par incapacité d’être, on mécanise par incapacité de toucher au Mécanisme vrai du monde. Mais dans l’unité vraie, supramentale, de la conscience et de la substance supramentales, tout est un jeu infiniment varié d’une seule chose. Alors cette seule chose n’est pas en compétition avec elle-même, les pieds ne sont pas l’ennemi des bras, ils n’ont pas besoin de copier les gracieusetés du métacarpe. C’est un seul corps dans une infinie diversité. Comment concevez-vous la vie supramentale? demandait-elle aux enfants. Comme un paradis dans lequel tout le monde fera la même chose, de la même manière? tout le monde devient des anges qui jouent de la harpe?… Ce serait un monde terrible.3 Personne n’a besoin de se ressembler dans le monde supramental, personne n’a besoin de faire mieux que le voisin ou d’avoir plus que le voisin! Chacun est son propre modèle et a la parfaite joie complète d’exprimer ce qu’il est – c’est sa joie à lui d’être lui, tout simplement, mais comme c’est un monde vrai, non un monde fossilisé, chacun a conscience que la perfection grandit, que la beauté grandit, que la vision grandit, la joie grandit, et qu’il y a une manière toujours plus vaste d’exprimer le mode d’être particulier que chacun représente dans la totalité universelle, tout en ayant essentiellement la joie de tout ce qui est dans l’univers, parce que c’est un monde où tout est UN réellement… Il y a encore beaucoup de choses à inventer, inimaginables par nos mesures actuelles.

Et finalement, notre faux monde est avalé par les moyens qu’il faut pour vivre. On ne vit rien du tout. On fabrique des moyens pour tenter de vivre une vie illusoire qui ne se vit jamais! On fait ça pour avoir ça. Rien ne se vit à la seconde, spontanément: on tend constamment vers quelque chose qui est toujours plus tard, toujours après, «quand», plus loin, là-bas. C’est l’artifice qui avale l’artifice. Le procédé s’engouffre lui-même. La différence la plus essentielle entre notre monde et le monde supramental (et c’est seulement après être allée là-bas consciemment avec la conscience qui fonctionne généralement ici que cette différence m’est apparue avec ce que l’on pourrait appeler son énormité): tout ici, excepté ce qui se passe au-dedans et très profondément, m’est apparu comme absolument artificiel. Aucune des valeurs de la vie ordinaire, physique, n’est basée sur la vérité. Et de même que pour nous vêtir, nous sommes obligés de nous procurer de l’étoffe et de nous coudre des vêtements, de les mettre sur notre dos quand nous voulons les porter, de même pour nous nourrir, nous avons besoin de prendre des choses extérieures et de les mettre au-dedans de notre corps pour être nourris – pour tout, notre vie est artificielle. Une vie vraie, sincère, spontanée comme dans le monde supramental, est un jaillissement des choses par le fait de la volonté consciente, un pouvoir sur la substance qui fait que cette substance s’accorde à ce que nous décidons qui doit être. Et celui qui a le pouvoir et la connaissance peut obtenir ce qu’il veut, tandis que celui qui ne les a pas n’a aucun moyen artificiel de se procurer ce qu’il désire. Dans la vie ordinaire, tout est artificiel. Suivant le hasard de la naissance, de la situation, vous avez une position plus ou moins élevée ou une vie plus ou moins confortable, non pas parce que c’est l’expression spontanée, naturelle et sincère de votre manière d’être et de votre besoin intérieur, mais parce que le hasard des circonstances de la vie vous a mis en contact avec ces choses… Un monde absurde parce qu’il est artificiel. N’importe quel imbécile a plus de pouvoir s’il a plus de moyens pour acquérir les artifices nécessaires. Tandis que dans le monde supramental, plus on est conscient et en rapport avec la vérité des choses, plus la volonté a de l’autorité sur la substance.

L’autorité est une autorité vraie. Si vous voulez un vêtement, il faut avoir le pouvoir de le faire, un pouvoir réel. Si vous n’avez pas ce pouvoir, eh bien, vous restez nu. Aucun artifice n’est là pour suppléer au manque de pouvoir. Ici, pas une fois sur un million l’autorité n’est une expression de quelque chose de vrai. Tout est formidablement stupide.4

Oh combien!…

Et le corps lui-même est un corps vrai.

Même le corps prend une forme ou une teinte ou une luminosité qui correspond à notre mouvement intérieur vrai: on ne peut pas truquer, on est ce qu’on est. Et on peut varier aussi suivant les humeurs, les états de conscience ou les rencontres. Il y a des jours où on est comme un oiseau lyre, d’autres jours où on coule comme une rivière argentée, et d’autres où on est de mauvaise humeur… alors on n’existe pas. Un monde infiniment fluide comme une musique vivante qui exprime une perpétuelle tonalité d’âme changeante. C’est une hiérarchie automatique de lumière et de beauté.

Et la mort n’est plus. Parce que seul meurt ce qui est inconscient, sans lumière propre. Notre monde de la lumière reflétée est un monde mortel. Ici, la lumière est dedans, c’est la substance qui est consciente et qui émane la luminosité de sa propre conscience. Et comment la lumière pourrait-elle cesser d’être lumineuse?

Il y a quelque chose dans notre Matière telle qu’elle est qui intercepte la vraie lumière de la Matière – qu’est-ce que c’est?

Un voile de mort sur… quelque chose.

Peut-être sommes-nous déjà autrement derrière ce voile?

Alors il faudrait faire la jonction avec ce déjà-autrement.

Un voile de mort à traverser.

Le mystère

C’est étrange, c’est même très mystérieux et peut-être le cœur du mystère, il nous semble qu’il y a deux manières possibles et presque radicalement différentes d’opérer le passage de ce corps opaque à ce corps nouveau, de cette fausse matière obscure à cette vraie Matière consciente – ce que Sri Aurobindo et Mère appellent «la transformation». Peut-être ne sont-elles pas opposées, peut-être se complètent-elles ou se rejoignent-elles en un point du parcours? Si nous pouvions les définir ou les voir clairement, il est possible qu’un grand voile serait levé. Mais, n’est-ce pas, ce n’est pas un problème d’arithmétique que l’on peut résoudre à la réflexion, ce n’est pas un problème mental du tout – nous pouvons le voir mentalement, mais ce n’est pas là que ça se voit vraiment, c’est dans le corps, c’est là le lieu de passage, c’est à ce niveau-là qu’il faudrait comprendre. Est-ce que c’est ce corps opaque, ce faux corps pourrions-nous dire, qui peu à peu, évolutivement, va se «désobturer», s’alléger, s’éclaircir, s’illuminer, ou est-ce la vraie Matière, la Matière telle qu’elle est vraiment, déjà, qui va venir à la rencontre de l’autre et prendre la place de l’autre par un procédé qui nous semble incompréhensible, mais qui est peut-être, alors, d’une extraordinaire simplicité, presque d’une instantanéité, comme quand on tire un voile: une sorte de changement de conscience ou de changement de vision matérielle, quelque chose qui peut être aussi radicalement différent que la vision du papillon est différente de la vision de la chenille… Dans quel sens va se produire le phénomène: de nous à lui ou de lui à nous? Est-ce une évolution ou une révélation? D’une certaine façon, toute l’évolution est une révélation, en fait, de quelque chose qui est déjà là dans la semence. La révélation est lente et elle semble passer nonchalamment, interminablement, d’une forme à l’autre. Mais «forme» veut dire quoi? Une forme, c’est une certaine manière de conscience, un certain mode d’être, et on va, pas à pas, vers une conscience plus vaste, plus totale. Mais il doit bien arriver un moment, un point de l’évolution, où l’on est au bord de cette conscience totale, où elle est comme prête à percer dans une forme de matière suffisamment affinée, préparée par les millénaires – où, en somme, ce n’est plus tellement une question de changement de forme qu’une question de changement de conscience. Le problème se ramènerait alors à savoir si la vieille forme raffinée peut laisser filtrer cette conscience, si son vieux moule obscur peut s’imprégner, se «transformer», ou… C’est là qu’est le mystère. Ou quoi? Ou si la conscience elle-même va produire directement son nouveau corps?… Cela a l’air fantastique. Mais en fait, c’est toujours comme cela que les choses se sont produites dans l’évolution: c’est toujours le changement de conscience qui a produit le changement de forme, c’est parce que quelque chose dans la conscience cellulaire du reptile s’est éveillé à un nouveau besoin que le changement s’est produit dans sa matière. Et c’est la clef aussi de ce nouveau passage. Mère disait clairement: La vraie transformation est la transformation de la conscience, tout le reste suivra automatiquement.5 Sri Aurobindo disait la même chose dans «La Vie Divine»: C’est la conscience elle-même qui, par sa propre mutation, imposera et opérera toute mutation nécessaire au corps.6 Mais cette fois-ci, il ne s’agit pas de passer à une autre forme supérieure de la même Matière obscure, il s’agit de passer à une autre Matière, qui est peut-être la même Matière mais désobscurcie, consciente. Et tout le problème se repose: transformation lente de l’une en l’autre ou dissolution, pourrait-on dire, de l’élément obscurcissant. Qu’est-ce qui obscurcit? Quel est cet élément? Si nous le savions, tout le problème serait probablement résolu – c’est ce qu’elle allait chercher à tâtons dans son corps quelques mois plus tard. Mais dans un cas comme dans l’autre, c’est le changement de conscience qui produit le nouveau corps, soit par lent éclaircissement, soit par brusque désobturation. Et il est très possible que les deux procédés se rejoignent ou se recouvrent à un point du parcours, qu’il faille arriver à un certain degré d’éclaircissement interne, arriver à une certaine frontière, peut-être user une certaine frontière, pour que le voile obscurcissant de la fausse matière se déchire – mais peut-il se déchirer pour un seul individu sans se déchirer pour toute la terre? C’est encore une autre question. La Matière est UNE, nous l’oublions toujours.

Tout tourne autour de ce point: est-ce vraiment une autre Matière, inconnue, imperceptible pour nos sens grossiers, ou est-ce la même, éclaircie, transformée? Dans un cas, nous tombons dans le surnaturel (ou en tout cas dans une autre nature) et dans l’autre, c’est l’évolution logique (ou d’une prochaine logique) qui se déroule. Nous croyons que c’est la même, perçue différemment – mais pour arriver au point de «perception différente», il faut un considérable changement dans la substance opaque de singe amélioré que nous sommes. C’est-à-dire que les deux procédés se recouvrent ici aussi. Et que veut dire ce point de perception différente? Si nous percevons différemment une chose, nous la manipulons différemment (les microscopes nous le disent, ils ont déjà fait une différence considérable dans la manipulation de la Matière), si nous percevons autrement la Matière, nous la manipulons autrement, comme les êtres supramentaux de ce paquebot la manipulaient – mais ceux qui n’ont pas la perception n’y voient rien, parce que, pour eux, la Matière est toujours la même vieille chose obscure. C’est-à-dire que l’on pourrait très bien continuer à être apparemment comme on est dans la Matière tout en ayant déjà d’autres rapports, imperceptibles pour les autres, avec cette même Matière. Il y a une frontière, un mur de perception à franchir. Il y a toujours ce même mystérieux passage qui semble être le problème du passage collectif, de la perception collective. Et qu’arrive-t-il au vieux corps qui, lui, est arrivé au point de perception différent? Est-ce que cela va changer visiblement sa vieille structure? ou la changer seulement pour sa propre perception? Mais cela ne peut pas changer «visiblement», parce que, justement, ce visiblement est notre fausse perception, notre vieille perception de la Matière. Ou alors, ayant élaboré sa nouvelle perception, ayant même peut-être fabriqué son nouveau corps, dégagé sa vraie Matière (invisible pour nous), le vieux corps tombe, sa mission accomplie? – On «disparaît» dans la vraie Matière. Et il reste seul le nouveau corps qui ne sera visible pour tous que quand tous auront également franchi le mur de perception et également façonné en eux-mêmes, dégagé en eux-mêmes la vraie Matière, qui est le prochain corps. Ainsi, il se pourrait vraiment qu’il y ait deux mondes l’un en l’autre, un continent dans le continent, qui sont tous deux également matériels, mais l’un retardataire, pourrait-on dire, vieux, périmé, qui se subsiste, et l’autre qui grandit derrière la vieille croûte.

C’est aussi loin que nous puissions aller mentalement. Maintenant il nous reste à regarder l’évolution du problème dans Mère, dans l’expérience de son corps, sur le vif. C’est en quelque sorte le corps-témoin du monde, le creuset évolutif, l’exemple vivant de ce qui peut se passer – et qui nous aidera peut-être à tous passer. Elle frayait le passage dans son corps.

La forêt de Mère est décidément très mystérieuse. Elle découvrait elle-même, peu à peu, le mystère – elle ne savait pas elle-même à quel point c’était mystérieux lorsqu’elle s’est embarquée. Déjà en 1958, après l’expérience du paquebot supramental, elle disait aux enfants: Quand je vous ai conviés à un voyage dans l’inconnu, un voyage d’aventure, je ne savais pas que je disais si vrai, et je peux promettre à ceux qui sont prêts à tenter l’aventure qu’ils feront des découvertes très intéressantes.7

Et ce n’était que le début.

Le corps amélioré

En somme, il faut que le corps dégage la vraie Matière. C’est lui, l’agent évolutif, le moyen, le pont. Il faut qu’il construise le «chaînon manquant». C’est-à-dire que, jusqu’à un certain point, il doit travailler dans la fausse matière, telle qu’elle est, ou du moins apparaît, et telle qu’il la vit, la sent, la perçoit. Puis il y a un moment où il commence à percevoir autrement, alors les moyens de travail changent ou doivent changer. Du moins, nous le supposons. La première partie du parcours, qui nous semble la plus concrète parce qu’elle opère sur la vieille Matière, celle qui nous est familière, ne serait qu’une préparation à l’autre chose… mystérieuse, un prétexte ou un moyen de travail pour arriver à l’autre perception. Est-ce bien ainsi, nous n’en savons rien vraiment ou rien encore, nous ne comprendrons vraiment le processus que quand nous ou quand un être sera arrivé au bout. Jusqu’à ce qu’on arrive au bout, on ne pourra pas dire à quel échelon on est. c’est l’échelon final qui comptera. Alors c’est seulement celui qui viendra dans quelques centaines ou quelques milliers d’années et qui regardera en arrière, qui pourra dire: il y a eu tel échelon, tel autre échelon, telle réalisation, telle autre réalisation… C’est de l’Histoire, cela, ce sera une perception historique de l’événement. Jusque là, nous sommes tous dans le mouvement et dans le travail. Où en sommes-nous et jusqu’où, arriverons-nous? – Il vaut mieux ne pas trop y penser parce que ça vous coupe les jarrets et on ne peut pas bien courir. Il vaut mieux penser seulement à courir et pas à autre chose.8 Il faut donc que ce corps tel qu’il est s’affine, s’allège, s’éclaircisse, élargisse même ses perceptions matérielles limitées, perde ses vieilles habitudes animales, sorte de la routine mortelle: un corps amélioré.

Le grand Cap clair et simple dans cette navigation vers l’inconnu nous est donné en deux mots par Mère: C’est dans la direction d’une obéissance parfaite de la Matière à la Conscience. Elle nous disait cela en 1970, par conséquent c’est quelque chose qui était bien vu, expérimentalement vu. Ici, toute la discipline purement physique de la gymnastique, les sports, etc., a son rôle à jouer, et c’est pourquoi elle accordait tant d’importance à l’éducation physique dans l’Ashram. On peut y joindre aussi la maîtrise plus complète que peut donner le Hatha-yoga – tous les moyens sont bons. Mais en vérité la toute petite méthode d’une certaine «attitude» dans et envers les milliers de gestes de la vie quotidienne est une source extraordinairement riche et pour ainsi dire infinie de développement gratuit de la Matière, nous l’avons dit, mais il est bon de le répéter parce que nous avons incorrigiblement besoin de mécaniser tout ce que nous faisons, de faire tout entrer dans une certaine mécanique, même une mécanique de la transformation! Chaque fois qu’on peut faire entrer un peu de conscience dans un geste, on est plus près du but que si l’on a soulevé cinquante kilos d’haltères pendant deux heures en regardant dans un miroir si le muscle s’est bien développé – c’est le muscle de la conscience matérielle qu’il faut développer. Il peut se développer en se brossant les dents.

Dès lors, un énorme champ de développement possible s’ouvre devant nous. Des résultats contrôlés et dûment enregistrés figurent dans les annales de presque tous les pays, et, s’ils sont exceptionnels, l’exceptionnel peut se généraliser, c’est une question de culture: maîtrise des fonctionnements vitaux, maîtrise du souffle, maîtrise des battements du cœur, circulation volontaire des énergies à travers le corps, concentration des énergies en un point, suspension des énergies, repos parfait de la transe (ou catalepsie yoguique), renouvellement des énergies en puisant dans la substance universelle par une sorte d’osmose telle qu’elle existe aux premiers stades de l’évolution, ou, mieux encore, en tirant l’énergie des régions inépuisables de la conscience supérieure, etc.. Toutes ces maîtrises conduisent naturellement aux premiers desiderata essentiels de la transformation: immunité aux maladies et prolongation de la vie à volonté, car tout ce processus laborieux semble exiger un temps considérable seulement pour arriver au point.

En cours de route, un autre développement considérable se produit qui déjà change extraordinairement les perspectives du corps et peut accélérer des milliers de fois le laborieux processus: c’est l’ouverture des centres de conscience ou chakra qui sont le relais des énergies universelles à travers les divers étages de notre corps. En fait, les organes physiques et nos divers plexus sont une maladroite traduction ou adaptation matérielle de ces centres d’énergie. Généralement, ces centres ne laissent filtrer qu’un tout petit filet de courant nécessaire à nos opérations animales routinières. Une fois ces centres ouverts, il n’est guère de limite possible au développement du corps, note Sri Aurobindo dans sa «Manifestation Supramentale sur la Terre»: des pouvoirs nouveaux et des moyens de communication nouveaux, universels, ou en tout cas mondiaux, s’ouvriraient dans ce petit corps désormais branché par ses centres à tous les niveaux possibles de l’Énergie et de la Conscience universelles; les distances sont annulées, la vision va partout, la perception va partout; la manipulation des énergies et les moyens d’action aussi s’étendent partout; même le fonctionnement des organes pourrait changer. Il se pourrait bien, dit Sri Aurobindo, que la poussée évolutive procédât à un changement des organes eux-mêmes, de leur fonctionnement matériel, de leur utilisation, et que l’indispensabilité de leur usage, voire de leur existence, soit considérablement diminuée. Les centres [de conscience] déverseraient leurs énergies dans les nerfs, les plexus, les tissus matériels et irradieraient le corps matériel tout entier. Dans cette existence nouvelle, toute la vie physique et toutes les activités nécessaires pourraient être alimentées et actionnées par ces instruments supérieurs avec une liberté, une ampleur plus vastes et par des méthodes moins encombrantes et moins restrictives. Ce changement pourrait aller si loin que les organes eux-mêmes pourraient cesser d’être indispensables, nous sentirions qu’ils sont trop obstructifs: la force centrale aurait de moins en moins recours à eux et, finalement, s’en dispenserait complètement. Si les choses en arrivaient là, les organes pourraient dépérir par atrophie, être réduits à un minimum insignifiant, ou même disparaître. La force centrale pourrait les remplacer par des organes subtils d’un caractère tout différent ou, si quelque agent matériel restait nécessaire, par des instruments qui seraient des «réceptacles de dynamisme» ou des «transmetteurs malléables» plutôt que des organes tels que nous les connaissons.9

Tel est le corps amélioré.

Le point de rupture

Tous ces résultats sont possibles… à l’échelle des siècles évolutifs. La substance s’affine, les nouveaux caractères acquis peuvent se transmettre héréditairement – une interminable histoire, celle que nous vivons suffisamment douloureusement depuis des ères. Une sorte de surhomme sortirait de ce labeur, pas celui que nous imaginions avec un gros cerveau ni même de gros muscles, mais un corps conscient, vibrant infiniment à tous les messages du monde, pétri d’unité, baignant dans l’unité, maître des forces et capable de faire couler la force en tous points du monde où il pourrait guérir, aider ses frères moins évolués, influencer les circonstances par le maniement des vibrations qui font les circonstances, harmoniser un peu tout ce chaos douloureux. C’est peut-être un sommet qui nous paraîtrait enviable, et il est possible, en effet, que les choses se passent partiellement comme cela, parce que tout est possible et que l’on peut s’attendre à toutes sortes de transitions ainsi qu’il en fut à chaque étape évolutive: la Nature essaye une formule, puis une autre, des milliers de formules dans sa grande pâte à modeler et en tire toutes sortes de modèles bizarres qui survivent ou disparaissent, végètent ou servent de marchepied à une autre formule plus complète, mieux adaptée, jusqu’à ce qu’elle arrive à l’échelon final de cette transition-là: Je pense, disait Mère aux enfants, que toutes les possibilités sont prévisibles et que toute aspiration sincère et consécration totale aura une réponse, et que les procédés, les moyens, les transitions, les transformations seront innombrables dans leur nature – pas du tout que les choses se feront d’une certaine manière et pas autrement.10

Mais ce surhomme laborieusement acquis, il serait encore un homme, en mieux, ce serait le même vieux corps, amélioré, il continuerait de mourir comme tous les corps animaux, même s’il arrive dans une large mesure à prolonger sa vie presque à volonté, à mourir presque à volonté – parce que le monde serait encore sous le règne de la Mort, la racine de la Mort serait là, inchangée: on aurait seulement acquis le pouvoir de la déjouer… un certain temps, jusqu’à ce que certain petit clou imprévu vienne nous percer le pied au bord d’un joli fleuve. Et ce «sommet enviable», mon dieu, il nous apparaît un peu comme un gonflement de l’humain, un peu trop humain – et la Nature tend rarement à gonfler indéfiniment une même espèce–, quelque chose comme le bout cosmique de la vieille promenade des péripatéticiens; peut-être même pourrait-on mettre côte à côte toute la collection des idéalistes du monde, secouer un peu ce joli sac charmant, et en tirer l’espèce idéale – que la Nature essaiera sans doute de réaliser, parce qu’elle est très serviable, cette Nature, elle se prête à tous les caprices un peu sincères… pendant un certain temps. Mais à vrai dire, tant qu’il y aura la Mort quelque part, rien ne peut être charmant. Tant qu’il y aura un seul homme à mourir, quelque chose en nous mourra un peu et peinera avec lui. Et puis quoi, vivre trois cents ans dans un sac de peau invariable… pour quoi faire? Une ribambelle de petits enfants douteusement améliorables. Il est possible qu’il soit moins nécessaire d’empiler des comptes en banque et des bibliothèques parce que nous aurons peut-être aussi trouvé quelque mécanisme social plus juste et des moyens de connaissance moins bourbeux que nos bibliothèques cérébrales. Tout cela est possible. Et après? Il y a quelque chose qui s’appelle la Mort et qui est comme la racine de tout le poison du monde, et il nous semble que tant que cette racine-là ne sera pas dissoute, le monde se réempoisonnera sous une forme ou une autre, imprévue aujourd’hui, et qui déjouera finalement tous nos savoirs et toutes nos sagesses et toutes nos «améliorations». On n’améliore pas la pourriture. Il y a un fond de pourriture dans le monde qui décomposera tout en dépit de tous les pouvoirs humains ou surhumains que nous collerons dessus.

Le seul problème du monde, c’est la Mort.

La seule racine à changer, c’est celle-là.

Et en attendant, on tourne en rond, on tourne en rond, et c’est quelquefois un cercle de fer, c’est quelquefois un cercle d’or, mais on tourne en rond, on tourne en rond, et les enfants tourneront en rond et les petits-enfants tourneront en rond – et puis ça continuera. Voilà.11 Comme elle disait bien, cette Mère.

Si nous savions ce qu’était vraiment la Mort, le problème serait aux trois quarts résolu, parce que nous saurions par quel bout l’attraper, au lieu de coller de la pénicilline sur un phénomène qui nous échappe totalement. La Mort n’est pas où nous le pensons. Où est la Mort? Où se cache-t-elle?… Elle est là, sous notre nez.

Peut-être le voyage de Mère passe-t-il par là.

Aussi bien, Mère et Sri Aurobindo avaient-ils vu une autre espèce, un autre corps, une autre substance – une autre Matière qui n’était plus soumise au règne de la Mort. Un monde supramental. Ils l’ont vu, ça existe. Mais comment aller là?… Peut-être, justement, y a-t-il la Mort à traverser? Mais où est-elle? où? La mort, ce n’est pas le cadavre, ça commence avant, c’est partout. Le cadavre, c’est seulement le résultat. La maladie, c’est seulement le résultat. Et toute la sottise du monde, la folie du monde, c’est le résultat de ce… quelque chose. Et si vraiment nous devons attendre des siècles et des siècles et des corps améliorés, de plus en plus améliorés, pour arriver à la frontière et passer dans l’autre Matière, la vraie Matière… alors c’est effrayant. La douleur du monde est affreuse. C’est une progression géométrique et cataclysmique de douleur, presque aussi effrayante que le nombre des petits bébés grouillants qui poussent et poussent sur les routes de l’Inde. Ce n’est pas possible. Nous sentons bien que nous arrivons au point du pas-possible. Quelque chose doit éclater, quelque chose doit changer, se renverser. Nous n’avons pas besoin de surhommes, vraiment, nous avons besoin d’AUTRE CHOSE. Nous n’avons pas besoin d’améliorer ou de réglementer notre pourriture, nous avons besoin d’en sortir, de respirer un autre air; et comme nous ne croyons pas au paradis, parce que l’évolution ne croit pas au paradis, elle croit à la terre, c’est pour cela qu’elle l’a faite, il faut bien que quelque chose se passe dans cette Matière! Pas dans un siècle, mais bientôt, c’est urgent.

Quoi?

Il faut passer dans cette vraie Matière, puisqu’elle est là, mais qu’est-ce qui la voile, qu’est-ce qui empêche?… Nous ne pouvons pas, nous ne pouvons plus attendre que les yeux du monde par millions et milliards se dessillent, si c’est seulement une question de changement de perception. Et qui décrassera ces millions d’yeux qui n’ont pour la plupart aucune envie d’être décrassés, qui jouissent même de leur crasse? Nous ne pouvons pas, nous ne pouvons plus fabriquer quelques êtres d’élite qui viendront donner l’exemple au monde, nous n’avons plus le temps! La grande Mort totale est à notre porte. La suffocation est tout à fait suffocante, il faut déjà être presque héroïque pour continuer à vivre là-dedans quand on est un peu éveillé ou réveillé. Alors quoi? La question est presque épouvantable quand on la vit les yeux grands ouverts, avec des yeux qui touchent la misère partout, des cellules qui sentent la misère partout.

Et puis Mère est partie, elle a essayé. A-t-elle réussi, a-t-elle raté toute l’histoire, notre histoire, puisque tout cela se jouait dans les cellules de son corps: c’était le creuset du monde, le pont pour nous, le passage pour nous… Qu’est-ce qu’elle a fait, a-t-elle fait quelque chose? A-t-elle ouvert le passage? Si nous comprenions, peut-être que cela aiderait à ouvrir le passage en grand, c’est comme une porte qui est là, devant nous, presque dans l’air, nous le sentons, et il suffirait de voir où est la porte. Il faut que le phénomène vienne à nous, c’est le seul espoir possible, il n’y en a pas un sur des millions qui soit prêt à faire l’effort sincère pour aller jusqu’au bout de la forêt – même jusqu’à la lisière de la forêt–, mais tout de même, il doit bien y avoir un acte de notre part qui descellerait la porte, si on sait où elle est – si on comprend où elle est.

C’est notre voyage à nous, ensemble, dans ce livre, comme à travers la Mort, comme vers l’espoir du monde.

Trouver la porte.

Est-ce qu’il y aura une continuité ou est-ce qu’il y aura une brusque apparition de quelque chose de nouveau? Y aura-t-il un passage progressif entre ce que nous sommes maintenant et ce que notre esprit intérieur aspire à devenir, ou est-ce qu’il y aura une rupture…? Est-ce que l’espèce humaine sera comme certaines espèces qui ont disparu de la terre?12

7. Krishna en or

Mais justement, toute cette précipitation catastrophique n’est-elle pas le fait de la précipitation de l’«autre chose»? Le phénomène qui court à nous. Nous regardons toujours dans le mauvais sens, nous voyons toujours du «contre» là où il n’y a que du pour. Le monde entier dans ses millions d’aberrations ou de «bon sens» ne va que dans un sens et il y va par les aberrations comme par les non-aberrations – et finalement nous ne savons pas du tout ce qui se passe en fait, nous jouons une fausse pièce, là, dehors, pour quelque chose de tout autre qui pousse dedans. Nous avons pris les nécessités pratiques ou pragmatiques de l’action pour des fins idéales ou morales, parce que la situation veut que l’on agisse pour ou contre, mais ce sont des procédés pour une autre fin qui dépasse tous nos calculs idéaux ou moraux. Quand on a vu cela une fois, on est une fois pour toutes guéri des apparences et on commence à comprendre mondialement le problème. Alors on voit la précipitation de l’Autre Chose dans le chaos des apparences et par tous les moyens. Il est vrai que ce n’était pas exactement comme cela en 1950, mais depuis 1956 il y a un fait nouveau dans le monde, qui change toutes les données et leur donne une singulière accélération. Le monde a changé. Il a vraiment, radicalement changé, nous ne savons pas encore à quel point, il faudra que les apparences nous éclatent au nez pour que nous commencions à comprendre – mais c’est ce qu’elles sont en train de faire.

1958: il est encore tout jeune, ce monde, il a deux ans, Mère le découvre pas à pas – peut-être faudrait-il dire qu’elle le dé-couvre. Elle enlève le couvercle, ou le voile. Nous nous souvenons d’une vision très remarquable d’une jeune, toute jeune Indienne, enfant de Mère, qui ne comprenait pas très bien elle-même ce qu’elle voyait parce qu’on ne pouvait pas vraiment comprendre ce que c’était à l’époque où elle l’a vu. Maintenant c’est assez évident. Elle était avec un monsieur «important», une grande personne dignement coiffée d’un chapeau (ce Monsieur, c’est le Mental) et elle était elle-même très jeune, comme une enfant, dix ans, douze ans. Ils sont arrivés à la porte d’un lieu, un sanctuaire, où ce Monsieur n’aurait pas dû entrer, mais il avait la clef, ils sont entrés. Dans ce sanctuaire, sagement assis sur son trône, il y avait le dieu Krishna: Krishna enfant, tout petit, tout en lumière bleue comme on le représente d’habitude dans l’imagerie indienne (le bleu, c’est la lumière du Mental et Krishna est le symbole des régions supérieures du Mental), mais il était vivant, souriant. Or, dès qu’il a vu cette jeune Indienne, il s’est levé, il est venu à elle, l’a prise par la main et, malgré les protestations du Monsieur très important, il est sorti dehors… dans le monde. Il arrivait tout juste à la poitrine de la petite fille. Et ils ont commencé à se promener tous deux, la main dans la main: «Attends, tu vas voir», avec ce sourire de malice délicieux comme seul Krishna peut en avoir, «on va bien s’amuser». Et ils avançaient, et sur leur passage les gens paisibles se mettaient à se quereller, les champs bien tranquilles commençaient à grouiller de monde, les villes entraient dans la confusion – il semait le chaos partout, en riant. L’enfant s’est retournée vers lui, un peu inquiète, et elle s’est aperçue soudain qu’au lieu de le regarder en bas, c’est lui qui la regardait d’en haut: son Krishna était devenu très grand, il avait même changé de couleur. C’était un Krishna en or. En or massif, et pourtant léger, souriant, malicieux, qui gambadait avec elle à travers le monde. Et il grandissait, grandissait de plus en plus. Et le chaos grandissait, grandissait de plus en plus. Finalement, devant ce chaos partout, le Monsieur très digne et indigné à voulu faire rentrer Krishna dans son sanctuaire (le sanctuaire du Mental) afin qu’on lui rende l’adoration qu’on lui doit, sous clef, et qu’il cesse son chaos. Krishna s’est laissé faire un moment, tout en gardant la main de la petite fille dans sa main, et il est rentré dans le sanctuaire en souriant du coin de l’œil: «Attends, tu vas voir». Il est rentré là-dedans, ce Krishna en or, et il s’est mis à grandir, grandir tant que le toit du sanctuaire a volé en éclats, et il a passé la tête au-dessus, riant, puis il a arraché les murs à pleines mains, enjambé les ruines, enjambé le Monsieur sous les débris, et… tout s’est terminé, dans la vision de l’enfant, sur un immense rire.

Le rire divin du nouveau monde.

L’or, c’est la couleur du supramental.

Krishna en or grandit parmi nous. Attention au sanctuaire.

Mais une vision, qu’est-ce que c’est? C’est une traduction, dans une certaine langue visuelle, d’un phénomène qu’on peut voir en toutes sortes de langages, à toutes sortes d’étages, avec autant d’explications que d’étages. Il s’agit de voir les choses au bon étage. Mère, c’est dans son corps qu’elle allait voir les choses, ou plutôt c’est le corps qui allait voir les choses, non plus une traduction symbolique de «quelque chose» à l’échelle du microscope, du Mental ou du cœur, mais le phénomène vivant, dans le lieu même. Parce que, finalement, il n’y a qu’une chose qui comprend vraiment, c’est la Matière, c’est le corps – tout le reste, ce sont des traductions. Mais voilà, quelle Matière?

Le phénomène se précisait, ou se dé-couvrait, comme on veut. Cette année 1958, la dernière avant le grand tournant et la «retraite» de Mère pour plonger dans le corps (comme Sri Aurobindo en 1926), est marquée par deux expériences, ou plutôt trois, car il y en a une qui date d’un peu avant 58. Ces expériences, nous aimerions presque pouvoir les numéroter, A2, G3, C4, etc., comme les expériences de laboratoire, parce que chacune entraîne toute une lignée d’expériences d’un certain ordre, A1, A2, A3, etc., qui viennent recouper une autre lignée Bl, B2, B3, etc., et finalement faire un treillis d’expériences où certaines lignes, certaines courbes se dégagent. Il y a des milliers d’expériences, ce n’est que le début d’un prodigieux diagramme où s’esquisse peu à peu une nouvelle configuration du monde.

Ou peut-être une nouvelle configuration de la Matière.

Mais, n’est-ce pas, quand on est dans l’expérience, on ne sait même pas que «ceci va là» et «cela va ici», on ne sait pas du tout dans quel sens ça va: simplement ça se produit. C’est «quelque chose» qui se produit. Après, nous mettons ou essayons de mettre un sens, mais sur le moment, ça n’a pas de sens: c’est un certain bain qu’on prend et qui produit certaines modifications de la conscience corporelle que l’on ne comprend pas très bien, sauf quand elles se répètent par milliers. Alors c’est très simple: A2+V4+… produit X0. Et à X0 on recommence sur une nouvelle courbe. Et on n’est sûr de rien tant qu’on n’est pas arrivé au bout, parce que, comme dit Mère, «c’est l’échelon final qui compte», alors qu’est-ce qui fait partie du chemin ou n’en fait pas partie? Qu’est-ce qui est important ou ne l’est pas? Un grain de poussière oublié contient peut-être toute la clef du mystère.

Un diagramme très difficile. Parce que si le monde nouveau était tout expliqué, il ne serait plus nouveau du tout!

Un corps friable

C’est l’action, le développement et les effets de ce Pouvoir nouveau qui peu à peu se précisent dans le corps. Un corps qui est une sorte d’«objet représentatif» du monde, disait-elle, pour voir si ça peut pousser là et être supporté par cette substance terrestre, puis s’étendre à toute la Matière. Un Pouvoir nouveau, c’est toujours difficile à supporter; si le courant de la puissance mentale s’était brusquement déversé dans un cerveau de singe, son épaisseur même aurait produit une résistance ou une friction telle qu’il en aurait été assommé ou abruti. Les expériences sont dosées, la «quantité» ou le quantum de supramental se manifeste peu à peu à mesure que le corps s’habitue ou s’éclaircit. C’était tout d’abord perçu comme une sorte de pulsation dans les cellules, quelque chose qui laissait une perception ou une sensation ou une impression… tout à fait étrange et nouvelle.1 Dans une deuxième expérience (était-ce la deuxième, car vraiment nous ne savons pas toujours quand c’est une «expérience»: il y a des milliers de petites touches discrètes, à peine perceptibles, comme un changement d’air ou une sorte de sensation bizarre, fugitive, qui passent et repassent et préparent la substance sans en avoir l’air – en fait, l’expérience se passe constamment), cette fois quelques «constantes» supramental allaient se dessiner plus clairement: Une entité supramentale avait pris entièrement possession de moi, note Mère, quelque chose d’un peu plus grand que moi… Et effectivement l’expérience donne toujours l’impression de déborder le corps, comme si la frontière ne s’arrêtait pas là où l’on pense ni où on la perçoit; le corps est une espèce de chose étriquée et durcie, comme une poupée là-dedans ou une sorte de représentation figée: un simulacre. Quelque chose d’un peu plus grand que moi: les pieds étaient plus bas que mes pieds et la tête dépassait un peu ma tête. Un bloc solide… Quelque chose d’une seule pièce. Et c’était plus dense que mon corps physique. Cette constante-là, nous la retrouverons souvent. Déjà, à Tlemcen, cinquante ans plus tôt, Théon avait dit, et Mère avait perçu «une substance plus dense que la Matière physique». Qu’est-ce que c’est que cette matière dense, nous n’en savons rien pour le moment, mais c’est un fait. Les Oupanishads parlent bien d’une «conscience dense», chidghana, mais c’est une «conscience» – à moins que cette conscience ne soit devenue matérielle ou ne se soit matérialisée, concrétisée, comme les nuages de gaz primitifs? La vraie Matière serait donc plus «dense» que la Matière perçue par nos sens… La suite des expériences nous l’expliquera peut-être. Et dans cette densité, le corps physique m’apparaissait comme quelque chose de presque irréel – et comme friable – comme un sable qui s’effrite.

Évidemment, si la substance supramentale doit se modeler comme nous l’avons vu et si les formes doivent pouvoir changer à volonté, il faut que la rigidité apparente de la Matière telle que nous la percevons disparaisse. Il faut que le corps lui-même commence à se percevoir autrement pour pouvoir éventuellement manipuler autrement sa substance. Tant qu’il se sent dur et figé, il ne peut être que de la matière opaque et irrémédiablement mortelle. Le corps est incroyablement soumis à la perception qu’il a de lui-même, il est comme hypnotisé par ses sensations: c’est la vérité pour lui, comme au niveau mental la justice ou le bien du monde peuvent être la vérité… et pourtant nous savons comme ces vérités sont fragiles et fluctuantes et modifiables. Il faut donc que le corps puisse se percevoir autrement pour qu’il ait le moindre espoir de changer – en somme, il faut qu’il perde l’habitude de la fausse matière et des fausses sensations de la fausse matière: La perception doit précéder la transformation matérielle1, disait Mère. Quand le corps commence à savoir que ça peut être autrement, c’est une révolution pour lui aussi grande, et plus grande, que de savoir dans sa tête que la terre tourne autour du soleil, et non l’inverse. Mais ce qu’il y a de très remarquable avec le corps, c’est que quand il sait quelque chose, ça change toute sa façon d’être, ça commence à travailler cellulairement, tandis que nous pouvons remuer des millions d’idées et de cosmogonies sans que cela change d’un iota notre vie. Savoir, pour le corps, c’est pouvoir faire. Chaque fois que vous percevez avec exactitude un détail, cela veut dire que c’est sur le point de se réaliser… La conscience corporelle ne peut savoir une chose avec précision et dans tous les détails que quand elle est sur le point de se réaliser. Et ce sera l’indication sûre.2 Oui, le corps ne spécule pas, il sent qu’il peut faire ou ne peut pas faire, plonger ou ne pas plonger, sauter ou ne pas sauter: c’est lui, le «pont», c’est lui qui doit percevoir la possibilité de sa prochaine manière d’être. Le corps commençait donc à se percevoir comme poreux, ou «friable», perméable. Mais il faut beaucoup d’expériences répétées pour que toutes les cellules sachent.

Telle est la base du processus de la transformation supramentale.

Et de moi, cela irradiait, conclut Mère: des myriades de petites étincelles qui pénétraient tout le monde… Je commence à voir comment sera le corps supramental.

La lumière de la Matière commençait donc à apparaître. Des myriades de petites étincelles. Et toujours cette question: qu’est-ce qui la voile?

Le trésor dans le roc

Une autre expérience, de juin 1958, est plus importante encore parce que, malgré tout, elle déroute tout ce qu’on peut penser du phénomène (c’est cela, le malheur, nous pensons le phénomène). L’expérience s’est produite dans la salle de bains de Mère, comme pour montrer qu’il n’est pas nécessaire du tout d’être en méditation ou en contemplation pour participer à cet ordre d’expériences; elles se produisent toujours dans la banalité la plus banale – mais bien sûr! le supramental, ce n’est pas au ciel: c’est le banal qui ne devient plus banal. Comme disait Mère avec son humour charmant: Si vous voulez des expériences de la Matière, il faut être dans la Matière! Mais curieusement, cette expérience très matérielle était comme une répétition, dans la Matière, des expériences divines que l’on peut avoir en dehors de la Matière, quand on est en méditation profonde, sorti de son corps, en état dit d’«extase», tout là-haut, au sommet de la conscience – oui, le ciel dans la Matière! Et nous nous souvenons tout à coup de la parole des anciens Rishis védiques: «Ils trouvèrent le Trésor du ciel caché dans la caverne secrète comme le petit de l’oiseau – ce Trésor dans le roc infini.» (I.130.3) Ici, ce n’était pas le roc, mais c’étaient des flacons d’eau dentifrice! Un flacon, c’est de la Matière comme nous, jusqu’à preuve du contraire. Or, tout à coup, ces flacons, et tous les objets de la salle de bains, y compris le corps de Mère, se sont mis à vibrer d’une étrange vie continue, sans division, et une vie si harmonieuse, un monde si compactement ordonné, lumineux, qu’il ne pouvait pas y avoir un atome de désorganisation dans cette Harmonie. Tous les objets de la salle de bains étaient pleins d’un enthousiasme de joie – tout obéissait, tout!… Tout le temps que l’expérience était activement là, il était absolument impossible qu’il y ait le moindre désordre dans le corps [Mère était souffrante à ce moment-là] et non seulement dans le corps mais dans toute la Matière environnante. C’était comme si tous les objets obéissaient, et sans avoir besoin de décider d’obéir: c’était automatique. C’était une Harmonie divine dans tout, constamment. Alors, si cela s’établit d’une façon permanente, il ne peut plus y avoir de maladies, c’est impossible – il ne peut plus y avoir d’accident, il ne peut plus y avoir de désordres, et toutes les choses (probablement d’une façon progressive) doivent s’harmoniser comme c’était harmonisé à ce moment-là. Le voile sur la Matière était tiré. Et automatiquement tout était dans l’ordre, harmonieux: pas de maladie pas d’accident, pas de heurts. Tout répondait. Une sorte d’unité de la Matière, dont le corps fait partie comme le reste (pas plus que le reste, pas moins que le reste), mais une Matière consciente, qui répond et se répond partout à elle-même, sans division. Mais cette Matière, tout de même, elle n’est pas subitement devenue consciente, par un coup de baguette magique…? C’est probablement nous qui, soudainement, par quelque déclic de conscience ou quelque «dévoilement», avons pris conscience de quelque chose qui est toujours comme cela. Mais diable, en prendre conscience, c’est considérable! parce que si c’est vraiment comme cela, cela veut dire que tout un nouveau mode de manipulation consciente de la Matière devient possible – de la Matière terrestre, parce que où s’arrête la Matière? à quelle cloison sinon à la cloison de notre petit cerveau? Une manipulation directe, de Matière à Matière, du corps aux flacons ou à n’importe quelle Matière environnante ou lointaine. J’ai vraiment eu l’impression que c’était une première expérience, c’est-à-dire que c’était nouveau sur la terre. Parce que l’expérience d’identité absolue de la volonté individuelle avec la Volonté divine, je l’avais eue depuis 1910, elle ne m’avait jamais quittée… [on pourrait penser, en effet, que c’est comme une Volonté supérieure ou une vision supérieure qui regarde différemment la Matière du haut de ses sommets et la manipule différemment par une sorte de fiat divin]. Ce n’est pas cela, c’est autre chose. C’est la Matière qui devient le Divin. Et c’est venu vraiment avec l’impression que c’était une chose qui se passait pour la première fois sur la terre.

Nous nous demandons si, un jour, quelque hominidé sous la première vague de pensée n’aurait pas senti que cette petite vibration curieuse dans sa tête, le «mental», n’était pas le «Divin» qui venait lui souffler de combiner cette liane et ce bout de bois pour faire un arc. Mais maintenant, cette petite vibration curieuse se retrouvait dans la Matière (même dans les flacons de dentifrice) et ce n’était pas quelque chose qui soufflait de prendre un morceau de matière pour l’additionner à un autre et obtenir un résultat par la combinaison des deux, non – rien à additionner, rien à combiner, aucune manipulation extérieure: c’est la Matière elle-même qui bouge, se répond, s’entre-meut et qui produit ses propres résultats. Un peu comme les sandales de Madame Théon qui venaient automatiquement se mettre à ses pieds: la vibration d’un morceau de matière ici (les sandales) répond à la vibration d’un autre morceau de matière là (Mme Théon), parce que c’est toute la même Matière consciente. Ce n’est plus la révélation divine sur les sommets du Nirvâna dans une conscience endormie, c’est la révélation divine… dans un flacon de dentifrice (et pourquoi pas! en quoi le silicate serait-il moins noble ou moins matériel que des fibroblastes cérébraux endormis?).

La Matière qui devient le Divin…

Mais c’est un renversement assez fabuleux si l’on y songe bien parce qu’il met en bas (c’est le cas de le dire) toutes les religions du monde et toutes les spiritualités du monde. C’est une révolution plus grande que celle de Copernic. Si le ciel est dans la Matière, où courons-nous, où courent-ils tous? Et qu’est-ce qu’il advient de toutes leurs consciences mirobolantes, cosmiques et nirvâniques et célestes? En somme, les humains étaient trop bouchés pour avoir accès à cette «Chose» qu’on appelle «divin» ou «Dieu» ou «Conscience suprême», sauf par une petite éclaircie dans le Mental, un petit trou dans la carapace, et on file au ciel, ainsi soit-il – mais c’est seulement leur propre épaisseur évolutive qui leur voilait quelque chose qui était partout là, matériellement là, Dieu sous les pieds (et dans les pieds et marchant avec les pieds, et pas seulement des pieds d’homme: même les flacons de dentifrice). Et «Dieu», c’est encore un mot tellement plein de mensonge qu’il vaudrait mieux s’abstenir; quelquefois même nous avons l’impression que Dieu, c’est la plus belle invention du diable – mais bien sûr, ils vont de pair! Qu’est-ce que c’est que ce démiurge omnipotent qui gouverne la terre du haut de son ciel, c’est enfantin, c’est révoltant pour tout esprit éclairé, même s’il envoie de temps en temps son fils pour réparer tout le gâchis dont il est l’auteur, après tout – parce que si ce n’est pas lui, l’auteur, qui est-ce? Le diable, bien entendu – et voilà les deux complices inséparables et indissociables, on se demande qui est le père de l’autre. Mais nous en avons peut-être fini des pères et des «autres», fûssent-ils «Dieu», ou «diable», et des morceaux de Matière séparés dans des petits corps, et des grands cieux illuminés qui planent sur la vieille pourriture inchangée de la terre. Le «gâchis» évolutif, c’était peut-être pour conduire une espèce, quelle qu’elle soit, et par n’importe quel moyen, au point où elle serait obligée de trouver son propre secret divin dans la Matière. Nous entrons peut-être dans le règne de l’unité divine de la Matière, sans «autres», sans loin, sans là-bas. Nous commençons peut-être à mettre le doigt sur la clef qui changera la Mort. Parce que si cette Matière est consciente, si cette Matière est divine, ça ne meurt pas, la conscience. Il n’y a que l’inconscience qui meurt.

Il n’y a que notre vision inconsciente qui fait la mort, et qui était obligée de fabriquer des dieux et des paradis pour remplacer ce qu’elle ne voyait pas avec tout son corps. Maintenant, le corps verra, et, voyant, il peut faire.

«Ce Trésor dans le roc infini.»

Tout de même, qu’est-ce qui a fait que, tout d’un coup, Mère a vu cette vibration divine dans la Matière (comme les Rishis d’il y a sept mille ans, d’ailleurs, ce sont les seuls qui semblent avoir échappé à l’aberration collective)? Quel déclic, ou quel voile s’est retiré? Nous aimerions bien le connaître, ce déclic-là, n’est-il pas vrai? Ce subit microscope divin qui fait remuer la Matière. Et encore, nous nous trompons, parce que ce n’est pas un «instrument», pas un super-microscope, pas quelque chose d’extérieur à la Matière qui nous fait voir autrement la Matière: c’est la Matière elle-même qui se perçoit ainsi, telle qu’elle est, avec ses propres yeux – ce sont les cellules de Mère, c’est le corps de Mère qui, tout à coup, percevait tout autrement. C’est dans son corps qu’elle s’est tout à coup aperçue que les objets répondaient, comme dans notre tête nous pouvons nous apercevoir subitement d’une vibration qui signale la présence de Pierre ou Paul. Quel déclic faisait donc cette perception nouvelle? Ce ne sont pas ses yeux (ou ce sont aussi ses yeux). C’est la conscience , qui percevait la conscience ici, en parfaite continuité, comme au sein d’un même corps.

Partiellement, Mère nous donne une réponse; elle explique le pourquoi mais pas le comment (pour la bonne raison qu’elle ne le savait probablement pas encore elle-même): Cette dernière expérience est le résultat de la descente de la substance supramentale dans la Matière. C’est seulement elle qui peut rendre cela possible, c’est ce qu’elle a mis dans la Matière physique. C’est un ferment nouveau. Oui, peut-être, finalement, comme notre goutte d’hydrate de sodium dans un bain d’iode obscur: tout s’éclaircit. Le Supramental, c’est ce qui rend la Matière claire, c’est ce qui relie toute la Matière, comme le Mental c’est ce qui divise toute la Matière en millions d’objets… pour tenter de les relier maladroitement après d’un coup de pensée. Mais cela ne nous explique pas encore le mécanisme du phénomène: qu’est-ce qui faisait que c’était voilé? Si nous le tenions, ce mécanisme du voile pour toute la terre, ce serait la plus formidable révolution de tous les âges. Ce serait une nouvelle terre. Et Mère continue: Au point de vue matériel, cette substance supramentale enlève à la matière physique de son inertie, de sa lourdeur inconsciente; au point de vue psychologique, de son ignorance et de son mensonge. La Matière est subtilisée… Il y a une inconscience qui part, il y a un voile d’inconscience. Mais certainement, c’est venu seulement comme une première expérience, pour montrer comment ce sera. C’est un état, vraiment, d’omniscience et d’omnipotence absolues dans le corps. Et ça modifie toutes les vibrations environnantes. Voilà des mots qui nous font un peu frémir: «omniscience», «omnipotence», mais c’est probablement notre vieil état humain en sac de peau qui réagit, parce que si le corps, un corps, prend conscience de la conscience de la Matière, il prend conscience du corps total: tout est un seul corps, son corps, et il n’y a rien d’étonnant à ce qu’il soit conscient de ce qui se passe dans un coin quelconque de son corps, ni qu’il agisse sur un coin quelconque de son corps. C’est tout UN, les flacons de dentifrice et le reste. Hong-Kong et Paris.

C’est à voir…

Mais ces flacons de dentifrice conscients soulèvent un coin inattendu du problème, et nous glissent peut-être une première clef imprévue (que l’on nous excuse, mais il faut absolument qu’il y ait aussi un coin d’humour derrière tout cela, parce que si nous promenons partout notre solennité humaine derrière le phénomène, nous manquons probablement la joie souriante de la Matière, voilée par un certain nombre de siècles de gravité et gravitation «scientifiques»). Et pourtant c’est très sérieux, mais c’est joliment sérieux, c’est légèrement sérieux, ouf! quel poids nous avons traîné depuis Hippocrate et Jérusalem. Or, donc, si lesdits flacons étaient conscients, pourquoi pas nous? Nous aurions dû légitimement (!) passer avant les flacons, non? En fait, c’est la question même que nous avons posée à Mère, probablement un peu vexé dans notre dignité de mammifère supérieur. Et elle nous a répondu du tac au tac (mais c’est là où nous commençons à écarquiller les yeux devant quelque chose de très inattendu): Je suis convaincue que chez les plantes, par exemple, chez les animaux, la réponse sera beaucoup plus prompte que chez les hommes. Il sera plus difficile d’avoir à agir sur un mental très organisé, les êtres qui vivent dans une conscience mentale tout à fait cristallisée, organisée, c’est dur comme de la pierre! Cela résiste. Certainement, selon mon expérience, ce qui est «inconscient» suivra plus facilement. La matière soi-disant inerte est beaucoup plus facilement «responsive» – beaucoup plus, elle ne résiste pas. C’était délicieux de voir l’eau du robinet, le dentifrice dans la bouteille, le verre, le chiffon, tout cela vous avait des allures de joie et d’adhésion! Il y a beaucoup moins d’ego, n’est-ce pas, ce n’est pas un ego conscient. L’ego devient de plus en plus conscient et résistant à mesure que l’être se développe. Des êtres très primitifs, très simples, des petits enfants, répondront en premier parce qu’ils n’ont pas d’ego organisé. Mais ces grands personnages, des gens qui ont travaillé sur eux-mêmes, qui se sont maîtrisés, qui sont organisés, qui ont un ego comme fait d’acier, ce sera difficile pour eux.

Et tout à coup, nous avons l’impression, nous, humains, d’être comme un énorme artifice planté au milieu de «quelque chose» qui se déroule le plus naturellement du monde; un simulacre d’être qui est enfermé dans un bocal pensant à travers lequel il ne voit rien, ne sent rien de ce qui est, qui se targue de tout savoir et qui est un dérisoire échafaudage d’impuissance agissant artificiellement sur ses propres artifices vus à travers ses yeux artificiels. Le monde, c’est quelque chose d’autre. Ce qui est «inconscient» suivra mieux. Notre soi-disant «conscience», c’est le voile. La Matière est plus consciente que nous – plus totalement consciente que nous; seulement elle ne sait pas le dire, elle n’écrit pas des volumes pour nous faire part d’un faux savoir. Elle se contente de vivre, justement ce qui nous échappe. Et ce qui a l’air désolant est en fait notre plus grand espoir, parce que si, vraiment, l’avenir de l’espèce dépendait de notre «adhésion» mentale, notre adhésion humaine mondiale, il n’y aurait qu’à attendre le final écroulement inéluctable d’une espèce qui n’adhère qu’à sa propre sottise; mais c’est la Matière elle-même, la Matière consciente, qui adhérera avant nous et qui fera elle-même craquer les apparences sous nos yeux ébahis – Krishna en or grandit parmi nous. Et ce n’est pas tout: si, réellement, notre conscience mentale est le voile, un voile sur quelque chose d’autre qui est la vraie Matière, la Matière consciente, alors le mal du monde n’est fondamentalement nulle part, sauf dans le voile. Un voile de mal, un voile de mort couvre le monde. Mais un voile, ça se déchire! La mort n’est pas propre au monde, le mal n’est pas propre au monde, il n’est pas né avec ça, c’est quelque chose d’ajouté – probablement une commodité évolutive passagère pour nous aider à nous réaliser (douloureusement) en tant qu’individus–, mais si on enlève le voile, la mort n’est plus, le mal n’est plus. Si la Matière est consciente, il n’y a fondamentalement rien qui l’empêche d’être immortelle, c’est quelque chose d’autre qui fait la mort – c’est l’inconscience qui fait la mort, c’est le voile mental qui fait la mort. Ce n’est pas que nous ayons à acquérir des qualités que nous ne possédons pas avec des efforts surhumains: ces qualités sont , ces possibilités sont , l’immortalité est , la perfection est – seulement couverte par un voile.

Le Supramental, c’est ce qui est en train de tirer le voile du monde malgré nous.

L’homme divin, immortel, il est là, derrière le voile (d’ailleurs Sri Aurobindo, à la fin, disait le corps divin et non l’homme divin, comme si le corps comprendrait mieux et plus vite que nous). Et la preuve – j’ai une preuve parce que j’en ai l’expérience sur moi-même – c’est que de la minute où l’on est dans l’autre conscience, la vraie conscience, toutes ces choses qui paraissent si réelles, si concrètes (toutes les prétendues lois physiques, causes, effets et conséquences, tout ce que la science a découvert physiquement, matériellement) changent instantanément. Il y a un nombre de choses, de conditions matérielles de mon corps – matérielles – qui ont changé instantanément. Cela n’a pas duré assez longtemps pour que tout change, mais il y a des choses qui ont changé et qui ne sont jamais revenues, qui sont restées changées. C’est-à-dire que si cette conscience-là était gardée constamment, ce serait le miracle perpétuel – le miracle fantastique et perpétuel. Mais au point de vue supramental, ce ne serait pas du tout un miracle, ce serait la chose la plus normale.

Un fantastique changement de réalité est à nos portes.

Ce que nous appelons une réalité concrète est une réalité mensongère.

Maintenant, il nous reste à découvrir le mécanisme du voile. C’est la prochaine histoire de Mère.

Est-ce que nous passerons tous, ou est-ce qu’il y aura de la casse?

Le ressort tout-puissant

Ce «Trésor dans le roc infini», une troisième expérience, de novembre 1958, juste un mois avant le grand tournant de la vie de Mère, allait nous révéler un peu mieux sa nature, son pouvoir et aussi sa cachette, ou plutôt ce qui le cache. Nous sommes là, vraiment très maladroits (nous nous en rendons bien compte) pour tenter de déchiffrer ce qui appartient au langage de demain, avec de pauvres images qui pourraient nous sembler aussi obscures que ne le seraient nos premières additions d’écolier pour l’homme de l’âge de pierre. Mais il y a un fait, il faut saisir le fait. Nous ne sommes pas des mystiques, nous œuvrons durement dans une réalité difficile pour nos sens d’écoliers du nouveau monde.

C’était l’une des dernières «classes du mercredi», Mère était assise, là, devant toute cette masse amorphe et bien gentille qui l’écoutait, voulait bien, mais, mon dieu, la vie continuait comme toujours, on était là comme sur un joli pré de lumière à paître et à ruminer, on posait même des questions qui faisaient parfois penser que le Mental avait du bon (!) et Mère, comme Sri Aurobindo, aurait pu parler indéfiniment, pendant cent sept mille classes au lieu d’écrire cent sept mille lettres, sans que cet Ashram ait fait un réel progrès. C’est cela que Mère commençait à voir. Ce n’était pas le problème de l’Ashram qui l’intéressait, c’était le problème du monde: Je ne suis pas venue sur terre pour créer un Ashram! Ce serait vraiment un très pauvre objectif.3 Elle nous disait, plus tard: Là-bas, au Terrain de Jeu, il fallait que je lutte pour trouver une réceptivité… La situation ne s’améliorera guère après, mais enfin, ce soir-là, après leurs «questions» assez désespérantes, comme on avait fermé les lumières pour l’habituelle méditation, Mère était là en train de se demander: Mais qu’est-ce qu’il y a donc dans ces cerveaux qui ne s’intéressent à rien qu’à leur petites affaires personnelles? J’avais l’impression: enfin, vraiment, est-ce qu’on peut faire quelque chose avec une matière pareille?… Alors, pendant la méditation, j’ai commencé à descendre dans l’atmosphère mentale des gens à la recherche de la petite lumière, de ce qui répond. Et j’ai été littéralement tirée en bas, comme dans un trou… Et alors, dans ce trou, je le vois encore ce que j’ai vu. Je descendais comme dans une faille entre deux rochers abrupts, des rochers qui seraient faits de quelque chose de plus dur que du basalte, NOIRS, mais métalliques en même temps, avec des arêtes si aiguës… on avait l’impression que si on les touchait seulement, on serait écorché. C’était comme sans fin et sans fond, et ça allait en s’amincissant, de plus en plus étroit, de plus en plus étroit, comme un entonnoir, si étroit qu’il n’y avait presque plus la place, même pour la conscience, de passer. Et le fond était invisible: un trou noir. Et ça descendait, ça descendait… comme si je glissais le long de cette faille. Ça n’en finissait plus et cela devenait de plus en plus comprimant, étouffant, suffocant… Et nous sommes extraordinairement frappé par la description de Mère parce que nous avons eu personnellement une expérience exactement semblable, et c’était une expérience de la mort2. Nous sommes entré dans une mort noire de basalte, suffocante, exactement comme elle la décrit. Était-ce donc cela, le lieu de la mort? Mais alors cela devient très intéressant…

Et je me suis demandé: Mais qu’est-ce qu’il y a donc au fond de ce trou?… A peine avais-je formulé cette question, c’était comme si j’avais touché un ressort qui se trouvait tout au fond du trou, un ressort que je n’avais pas vu mais qui a agi instantanément, avec une puissance formidable, et d’un seul coup m’a fait jaillir, m’a projetée hors de cette faille dans une immensité sans limite, sans forme… où vibraient les semences du monde nouveau. Et c’était tout-puissant, d’une richesse infinie, comme si cette immensité était faite d’innombrables imperceptibles points, des points qui n’occupent pas de place dans l’espace, d’un or chaud foncé. Quelque chose comme l’équivalent du point mathématique, mais qui était comme de l’or vivant: un poudroiement d’or chaud… [Ce poudroiement d’or chaud, nous en reparlerons beaucoup: c’est la substance supramentale – au fond de ce trou, derrière la «mort»]. On ne peut pas dire brillant, on ne peut pas dire sombre; ce n’était pas non plus de la lumière: une multitude de petits points d’or, rien que cela. On aurait dit qu’ils me touchaient les yeux, le visage, et avec une puissance et une chaleur contenue dedans, c’était formidable! Nous avons l’impression d’assister à une description microscopique de ce que serait le monde de la vraie Matière «derrière» le poudroiement obscur de nos atomes et particules: le soubassement vrai. Et tout cela absolument vivant, vivant d’une puissance qui paraissait infinie. Et pourtant immobile. Une immobilité parfaite dans un sens d’éternité, mais avec une intensité de mouvement et de vie incroyable!… Encore l’une des constantes du Supramental: c’est le lieu de jonction des contraires, le dynamisme foudroyant dans la paix absolue, comme si ce dynamisme même était issu de cette puissance d’immobilité. Et une paix – la paix d’une éternité. Un silence, un calme – un POUVOIR capable de tout. Et tout cela qui n’avait pas de forme avait le pouvoir de devenir des formes.

Nous avons touché à la substance supramentale, celle qui fabriquera les corps de demain, les objets de demain – celle qui les fabrique peut-être déjà, celle qui est la vraie Matière dont tout est fait, mais que nous ne voyons pas encore tel que c’est et que nous ne vivons pas encore tel que c’est: il y a encore un «chaînon manquant» – un voile. Mais ce qui est extraordinairement intéressant dans cette mystérieuse géographie où nous commençons à avancer à tâtons, c’est que ce «lieu» supramental, ce monde supramental, Mère l’a trouvé de l’autre côté (ou au fond) de l’inconscient mental. C’est une prodigieuse découverte qui n’a l’air de rien – une dé-couverte, vraiment. Parce que tout cela, ce monde nouveau, ce poudroiement d’or tout-puissant qui peut créer des formes, ça ne se situe pas là-bas, au bout de je ne sais quelle évolution lointaine, à bout de muscles développés et de siècles laborieux et de matières interminables à purifier, éclaircir, subtiliser – c’est derrière l’inconscient mental. C’est là, tout de suite, «un ressort que je n’avais pas vu». C’est seulement séparé de nous par le Mental: par les racines du Mental. Le Mental, c’est le voile – mais jusqu’où plonge-t-il ses racines dans la Matière, c’est-à-dire son voile obscurcissant dans la Matière, c’est là le mystère. Nous avions l’habitude de penser que l’Inconscient, ainsi que Sri Aurobindo le décrivait et tous les Rishis, c’était la première matière du monde, la première couche évolutive, si l’on peut dire, le premier terreau sur lequel tout le reste a poussé. Mais ce n’est pas vrai! Ce n’est plus vrai. Ce terreau-là n’est pas inconscient, les Rishis parlaient très bien de «l’UN conscient dans les choses inconscientes», Sri Aurobindo lui-même disait: La nescience de la Matière [parce qu’il ne voulait pas dire, justement, l’inconscience] est une conscience voilée, involuée; c’est une conscience somnambule qui contient d’une manière latente tous les pouvoirs de l’Esprit.4 Le vrai Inconscient, c’est-à-dire la non-conscience, a surgi plus tard dans l’évolution, un voile d’inconscience est tombé sur la Matière, a masqué sa puissance, sa lumière, sa plasticité malléable pour en faire une caricature figée, durcie, immuable, dégénérescente – quelque chose qui meurt parce que ça ne peut pas se renouveler. C’est bien ce monde de rocs vu par Mère, avec ses arêtes coupantes et comme métalliques – noir, sans air. C’est la mort. La mort est un phénomène mental, ce n’est pas un phénomène matériel. C’est notre corps mental, vu par le mental, vécu par le mental, senti par le mental, qui meurt. C’est une fausse mort, aussi fausse que notre vie – c’est la fausse vie qui meurt. Mais c’est un voile… sur quelque chose d’autre, qui est matériel. Non! pas du tout de paradis de conscience là-haut, après la «mort», mais un monde matériel, de vraie Matière, de l’autre côté du voile de mort, qui est seulement la mort du Mental. Une autre Matière dans la Matière, un autre continent dans le continent. Mais nous n’avons pas besoin de mourir pour y accéder! Voilà, justement. Nous avons seulement besoin de tirer ce voile et de laisser entrer la vraie vie dans la vie, la vraie Matière dans nos yeux décrassés, dans nos cellules décrassées, et le vrai mouvement de la Matière, sa vraie malléabilité, sa vraie lumière, sa vraie chaleur, sa vraie puissance créatrice de formes. Le corps physique m’apparaissait «comme friable» notait Mère dans sa première expérience. Un formidable changement de réalité, sans mort.

Une découverte, formidable, peut-être plus grande que le jour où un premier humain s’est aperçu que le prochain monde ne se situait pas dans un rêve miraculeux de l’autre côté du sommeil, mais juste derrière une minute de réflexion.

Toute la difficulté est de savoir est le nouveau monde.

Et Mère précisait bien son étonnement, sans en voir encore toutes les conséquences (les conséquences, il faudra les «élaborer»): C’était l’inconscience mentale. Parce que le point de départ de l’expérience était mental [elle descendait dans l’atmosphère mentale de ces enfants, pour voir pourquoi ils étaient tellement bouchés]. Une inconscience spéciale – rigide, dure, résistante – de tout ce que le Mental a apporté dans notre conscience. C’est bien pire! C’est bien pire qu’une inconscience purement matérielle [les flacons d’eau dentifrice ne sont même pas comme cela!], une inconscience «mentalisée», si l’on peut dire. Toute cette rigidité, cette dureté, cette étroitesse, cette fixité – une fixité–, cela provient du Mental dans la création. Quand le Mental n’était pas manifesté, l’Inconscient n’était pas comme cela, il était sans forme et il avait la plasticité de quelque chose qui est sans forme – la plasticité est partie. C’est une image terrible [ces rocs de basalte] de l’action mentale dans l’«Inconscient». Ça a rendu l’Inconscient agressif – il ne l’était pas avant. Agressif, résistant, obstiné. Ce n’était pas là avant. Ce n’est pas un Inconscient «originel», pourrait-on dire, c’est un Inconscient mentalisé, avec tout ce que le Mental a apporté d’opposition – de résistance, de dureté, de rigidité… Et alors l’inconscience mentale refuse de changer – ce que l’autre n’a pas; l’autre n’a rien, n’existe pas, n’est pas organisée d’aucune façon, n’a pas de «manière d’être», tandis que ça, c’est un Inconscient «organisé» – un Inconscient qui est organisé dans son refus de changer. Cent fois pire!… C’est une expérience très nouvelle. Nous croyons bien, en effet, qu’elle est extraordinairement nouvelle, avec des conséquences que nous n’avons pas fini de mesurer. Parce que ça change toute la mort, et ça change toute la vie, comme si cette mort-là allait avec cette vie-là, ou plutôt comme si cette mort-là était aussi fausse que cette vie-là. La mort n’existe pas, c’est quelque chose d’autre – c’est peut-être la clef du phénomène. Il y a un voile de mort à traverser – et il faut que la terre entière, ensemble, le traverse, les yeux grands ouverts. Dans une subite inspiration, alors qu’elle nous dictait la notation de cette expérience du 7 novembre 1958 ainsi conçue: Tout au fond de l’inconscience la plus dure, la plus rigide, la plus étroite, la plus suffocante, j’ai touché un ressort tout-puissant qui m’a projetée d’un seul coup dans une immensité sans forme et sans limite où vibraient les semences du monde nouveau, Mère s’est arrêtée, nous a regardé comme si elle voyait toute la Terre devant elle: Ce ressort tout-puissant, c’est l’image parfaite de ce qui se passe – ce qui doit se passer, ce qui se passera, pour tout le monde: tout d’un coup on jaillit dans l’immensité.

La terre entière.

Krishna en or grandit parmi nous. Un «poudroiement d’or chaud» est en train de briser, pulvériser le roc mental du monde. La mort est en train de mourir.

Il faut trouver le ressort.

8. La triple fin

Mère arrivait au tournant.

Ce monde supramental, ce Pouvoir supramental, formidable, cette création supramentale, incroyable, elle le voyait mieux que nous, sans doute, mais c’était pour elle un mystère aussi grand que pour nous: comment arriver là, comment faire la jonction? Dans sa tête, on fait toutes les jonctions que l’on veut mais ce n’est pas là que ça se passe, et comment ça doit-il se passer dans le corps, comment ça peut se passer? C’est une espèce d’impossibilité vivante. Et pourtant, il y a ce Pouvoir formidable, elle l’a vu: Un Pouvoir qui peut tout défaire et tout refaire, oui, c’est très bien, et s’il s’agissait de partir de zéro, ce serait presque un jeu d’enfant, mais on part de ce qui est déjà là, d’un vieux corps qui a son habitude d’être, son fonctionnement cellulaire, des organes comme tout le monde: Si nous en venons au cœur: le cœur remplacé par le centre de la Puissance – une puissance dynamique formidable! disait-elle en riant. À quel moment va-t-on supprimer la circulation et jeter la Force?… C’est le passage de l’un à l’autre qui semble fabuleux, ce n’est pas le fait d’un corps qui serait mû par des énergies supramentales. Que nous dépendions pour vivre de la circulation du sang et que pour avoir du sang, il faille manger, et ainsi de suite, et tout ce que cela implique, ce sont des limites et des esclavages terribles! Tant que la vie matérielle dépendra de cela, il est évident que nous ne pourrons pas diviniser notre vie.1 Comment aller là? C’est ainsi que le mystère lui apparaissait tout d’abord, et elle en concluait très logiquement: Il faut d’abord obtenir la prolongation de la vie à volonté, parce que, s’il faut transformer un à un tous ces fonctionnements organiques, nerveux, cellulaires, il faut du temps, c’est très concevable à l’échelle des siècles. Alors, si l’on a résolu de transformer son corps, eh bien, il faut attendre avec toute la patience qu’il faut – trois cents ans, cinq cents ans, mille ans, cela ne fait rien–, le temps qu’il faut pour changer. Moi, je vois que trois cents ans, c’est un minimum.2

Jusqu’à ce qu’elle bute en route sur des données tout à fait inconnues et nouvelles. Au fond, remarquait-elle quatre ans plus tard: On appelle cela la «transformation», parce qu’on ne sait pas ce que c’est. Si on savait ce que c’est, ce serait qu’on a déjà commencé à réaliser! Et heureusement, parce que, à vrai dire, tous ces siècles nous font froid dans le dos. Nous croyons bien qu’ils font froid au dos de tout le monde, sauf de ceux qui s’en fichent ou qui, du moins, ne demandent qu’à continuer leur petite ronde mécanique sans trop de désagréments – ils sont des centaines de millions… C’est un autre aspect du problème, ces énormes foules d’insensés – «insensés» au sens bouddhique: qui n’ont pas de sens. Quid de ceux-là? En 1958, la «catastrophe supramentale» n’avait pas encore très visiblement commencé ses heureux dégâts.

Le premier dégât allait être les religions. L’ordre religieux. Le deuxième dégât sera la politique et les finances avec tout le système qui en découle: l’ordre matérialiste. Et le troisième?… Peut-être une mystérieuse dégénérescence rapide des éléments inévoluables.

Une heure de choix.

Toute une partie de l’humanité, toute celle qui s’est ouverte consciemment ou inconsciemment aux forces nouvelles, va s’imprégner de plus en plus de cette nouvelle substance et de cette nouvelle conscience au point de monter vers elle et de servir de lien entre les deux… mais ceux qui ne pourront pas être soulevés, ceux qui se refusent au progrès, seront «démentalisés», ils perdront automatiquement l’usage de la conscience mentale et retomberont à un échelon infra-humain. Il faut monter au-dessus, surgir dans la Lumière et l’Harmonie, ou retomber au-dessous dans la simplicité d’une vie animale et saine, sans perversion.3

Pour une fois, la métempsychose aurait un sens.

C’était en 1958, l’année de de Gaulle et de Khrouchtchev.

La fin des religions

Et Mère avait devant elle son propre échantillonnage terrestre… C’était lourd, c’était quelquefois même écrasant, cette masse qui n’avait pas beaucoup envie de bouger et se serait très bien contentée d’une sorte de petit îlot hygiénique avec quelques bonnes méditations, parce que tout de même on est «spiritualiste», un peu de travail, mais pas trop, pour la bonne conscience, et des exercices physiques pour avoir un corps qui ne vous donne pas trop de tracas. Et puis le reste, mon dieu, ça continue. Les humains plafonnent bas, et quand ils veulent déplafonner, ils font un trou là-haut, sourient aux anges… et retombent à quatre pattes dans la bonne vieille animalité qui vous donne l’impression que, tout de même, «ça existe», la vie. Et on continue. C’est effroyable. Mère passait et repassait son ouragan là-dessus et son sourire là-dessus, mais on avait l’impression – et elle avait l’impression de plus en plus – qu’elle aurait pu continuer à déverser des tonnes d’ouragan que cela n’aurait pas changé grand-chose. Et un jour, avec je ne sais quelle pointe de tristesse et d’indignation, au milieu de ce Terrain de Jeu, elle leur a dit: Au commencement de mon existence terrestre actuelle, j’ai été mise en rapport avec beaucoup de gens qui disaient avoir une grande aspiration intérieure, un élan vers quelque chose de plus profond et de plus vrai, mais qu’ils étaient liés, soumis, esclaves de cette nécessité brutale de gagner leur vie, et que cela les alourdissait tellement, leur prenait tant de temps et tant d’énergie, qu’ils ne pouvaient se livrer à aucune autre activité, intérieure ou extérieure. J’ai entendu cela très souvent, j’ai vu beaucoup de pauvres gens (je ne dis pas pauvres au point de vue monétaire) mais de pauvres gens parce qu’ils se sentaient emprisonnés dans une nécessité matérielle étroite et abrutissante. J’étais très jeune de ce temps-là, et je m’étais toujours dit que si jamais je pouvais le faire, je tâcherais de créer un petit monde – oh! tout petit, mais enfin – un petit monde où les gens pourraient vivre sans avoir à se préoccuper de la nourriture, du logement, du vêtement et des nécessités impérieuses de la vie, afin de voir si toutes les énergies, libérées par cette certitude de l’existence matérielle assurée, se tourneraient spontanément vers la vie divine et vers la réalisation intérieure. Eh bien, vers le milieu de mon existence – enfin, ce qui est généralement le milieu d’une existence humaine–, ce moyen m’a été donné et j’ai pu réaliser cela, c’est-à-dire créer des conditions de vie comme cela. Et je suis arrivée à cette conclusion que ce n’est pas cette nécessité qui empêche les gens de se consacrer à une réalisation intérieure, que c’est une veulerie, c’est un manque d’aspiration, c’est un laisser-aller misérable, un je-m’en-fichisme, et que ceux qui ont même les conditions de vie les plus difficiles sont quelquefois ceux qui réagissent le plus et qui ont l’aspiration la plus intense.4

C’est un bilan aussi.

Il ne manquait pas de gens, d’ailleurs fort respectables et on ne peut plus «spiritualistes», pour dire que cet Ashram aurait besoin d’une «purge», et Mère de répondre: Ils sont encore dans cette façon de travailler qui consiste à éliminer tous les obstacles – juste l’opposé de ce que Sri Aurobindo faisait. Sri Aurobindo les prenait comme cela, à pleins bras, et puis il agissait dessus pour que ce ne soient plus des obstacles… Éliminer, éliminer, alors c’est éliminer de la vie tout ce qui ne répond pas au Divin, alors qu’est-ce qui restera?… On m’a même dit qu’il y a des gens qui ne «devraient pas» être à l’Ashram. J’ai répondu que tout le monde doit être à l’Ashram! Et comme je ne peux pas contenir le monde tout entier, je dois, au moins, contenir un représentant de chaque espèce! Et avec son sourire charmant, elle concluait: Tous ces gens qui font un effort spirituel, ils m’amènent des tombereaux de moralité! Non, ce n’était pas une question de moralité de l’Ashram ni de spiritualité de l’Ashram, c’était un tout autre problème. C’était vraiment un renversement de spiritualité qu’il fallait faire, on pourrait presque dire un changement de Divin, ouvrir les portes divines de la Matière, pas nettoyer des petits péchés et faire reluire des vertus. Mais, n’est-ce pas, quand on dit qu’il faut dépasser la moralité, instantanément les gens se précipitent dans l’immoralité. On n’en sort pas, c’est oui et puis c’est non, c’est Dieu et puis c’est le diable, c’est le bien et puis c’est le mal… Voilà quelques milliers d’années que cette gymnastique «spirituelle» continue. Et on médite et on médite pour sortir de cette impasse, et plus on médite, plus la bête est bête, et plus le petit saint est saint. Et ça continue. Et on fait des quantités de petits ashrams pour que ça continue. Ce sont les «bons» de la création. Ainsi soit-il. Les vilains sont dehors, ce n’est pas nous. Mais Mère ne voulait pas du tout faire des petits ashrams comme cela. Ils ne comprenaient pas, les «bons» de l’Ashram, pas plus que les «mauvais» – personne ne comprenait la révolution qu’elle voulait faire. Il ne s’agit pas de fonder une religion, disait Sri Aurobindo vingt-cinq ans plus tôt, mais d’ouvrir un chemin qui est encore bloqué.5

Le chemin, il était surtout bloqué dans les consciences, dans une certaine façon habituelle de regarder le monde, et on pouvait le regarder par des binocles spiritualistes ou matérialistes et c’était presque aussi faux d’un côté que de l’autre, un même genre de déformation par le haut ou par le bas. Comme elle essayait de leur expliquer! Ces derniers Entretiens du Terrain de Jeu – huit ans d’entretiens – sont presque poignants quand on les relit, on sentait vraiment qu’elle voulait frayer un chemin dans ces consciences, elle les empoignait dans ses grands yeux comme elle aurait empoigné la Terre entière: si seulement un, deux, pouvaient comprendre! Il fallait que la compréhension commence quelque part, dans un coin, fût-ce un seul être au monde. Un monde nouveau, ça commence à un. Justement, comme chaque semaine, on venait de projeter un film au Terrain de Jeu, un film indien fort beau, d’ailleurs, sur Ramakrishna et la dévotion religieuse hindoue, sur ce sens des dieux dans la vie, et de quelque chose de «suprême» dont tous ces dieux sont l’image, et ce chant de l’âme, derrière, partout – bref, quelque chose de très supérieur en qualité à la conception occidentale de «Dieu»; et elle leur disait: Je voyais tout ce monde religieux d’adoration, d’aspiration, toute la relation humaine avec les dieux, qui était (je parle déjà au passé) qui était la fleur de l’effort spirituel humain vers quelque chose de plus divin que l’homme, un quelque chose qui était l’expression la plus haute et presque la plus pure de son effort vers ce qui lui est supérieur. Et tout d’un coup, j’ai eu d’une façon concrète, matérielle, l’impression que c’était un autre monde, un monde qui avait cessé d’être réel, vivant, un monde périmé qui avait perdu sa réalité, sa vérité, qui était dépassé, surpassé par quelque chose qui avait pris naissance et qui commençait seulement à s’exprimer, mais dont la vie était tellement intense, tellement vraie, tellement sublime que tout cela devenait faux, irréel, sans valeur. Alors j’ai vraiment compris, parce que compris non avec la tête, non avec l’intelligence, mais compris avec le corps – vous comprenez ce que je veux dire – compris dans les cellules du corps, qu’un monde nouveau est né.6

C’est tout , n’est-ce pas, mais il faut regarder autrement. Et tant que nous aurons les yeux fixés au ciel, ou fixés dans la fausse matière, nous n’y comprendrons rien, nous n’y verrons rien, nous sommes au milieu de la Merveille, sans la voir. Non, les grands tournants évolutifs, ce n’est pas l’accession à une conscience plus haute et plus large, mais une prise de conscience nouvelle et plus exacte de ce qui est toujours là. On pourrait dire que c’est une croissance en exactitude. Oh! comme elle secouait tout cela, c’était presque pathétique de l’entendre, comme si le destin du monde dépendait de quelques regards moins bouchés. Et ils disaient: «Je ne vois rien, moi.» Nous-même, nous disions à Mère: «Mais est-ce que l’âme n’a pas le pouvoir de changer la Matière? de faire, elle aussi, des merveilles physiques comme les savants?» (Parce que nous ne pouvions pas nous empêcher de penser que «l’autre chose» devait être miraculeuse, que ce devait être une sorte de bouleversement anormal qui vient se planter sur la face du monde comme une super-merveille qui dépasse les merveilles scientifiques: nous prenons notre sorcier actuel, le savant, et nous voulons faire mieux que le sorcier, c’est-à-dire que nous voulons faire comme le sorcier, en mieux. Mais ce n’est pas cela du tout!) Elle a ce pouvoir, l’âme, nous répondait Mère, et elle l’exerce constamment, mais la conscience humaine n’en est pas consciente. Et la grande différence, c’est que la conscience humaine devient consciente. Mais elle devient consciente de quelque chose qui est toujours là! Le pouvoir n’est pas tant d’agir sur la Matière – c’est une chose qui se produit constamment – mais… c’est d’ouvrir la compréhension, c’est cela qui est si difficile. La chose dont on n’a pas l’expérience est inexistante. La transformation peut avoir lieu jusqu’à un certain point sans même que l’on en soit conscient. On dit, n’est-ce pas, qu’il y a une grande différence: que quand l’homme est venu, l’animal n’avait pas les moyens de s’en apercevoir, tandis que maintenant… Eh bien, je dis que c’est exactement la même chose: en dépit de tout ce que l’homme a réalisé, l’homme n’a pas le moyen: certaines choses peuvent se produire, il ne le saura que beaucoup plus tard, quand «quelque chose» en lui sera suffisamment développé pour qu’il s’en aperçoive. Notre conception du miraculeux fait partie des faux moyens, c’est le Mental qui a inventé la notion de miracle, parce que, pour lui, tout suit des lois, alors si ça sort de la loi, c’est un miracle. Mais ses lois sont des lois mentales, des inventions mentales, une Matière vue par le mental – hors du Mental tout est miracle et constant miracle. Ou plutôt tout est miraculeusement naturel. Un naturel que nous ne voyons pas. Le supramental, c’est le miracle naturel de la Matière. La vraie vision, c’est la vision du miracle qui est constamment. Il n’y a pas besoin de fabriquer des miracles et des merveilles! Ils sont là. Il faut les voir, il faut les vivre, il faut se laisser modeler par eux sans mettre la grille de fer de nos impossibilités mentales. Et tout change, matériellement change. «C’est le Divin qui devient la Matière», disait Mère. C’est le prochain stade de l’évolution, c’est celui qui est en train de se fabriquer, de percer au jour. Oui, faire craquer la vieille croûte.

Et du même coup, toutes les expériences suprêmes de libération, de nirvâna, d’immensités cosmiques, toutes les visions divines de toutes les langues et de tous les temps et de tous les pays, étaient comme annulées ou «délogées» si l’on peut dire, par cette nouvelle perception de la Matière, comme si les dieux, les miracles, les libérations, les paradis, tout cela, c’était encore du Mental et des projections mentales, peut-être de la lanterne magique mentale, mais une lanterne tout de même à côté de ce poudroiement d’or de la Matière. Le Supramental, ce n’est pas une vision mentale améliorée, élargie, étendue, plus divine: Ce n’est pas quelque chose qui est supérieur au sommet auquel nous pouvons atteindre ici, essayait d’expliquer Mère, ce n’est pas un échelon de plus, ce n’est pas cela: nous sommes au bout ici, au sommet, mais… c’est la qualité qui est différente. C’est vraiment un nouveau renversement de conscience. Quand nous commençons à vivre la vie spirituelle, il se produit un renversement de conscience qui est pour nous la preuve que nous sommes entrés dans la vie spirituelle, eh bien, il s’en produit encore un autre quand on entre dans le monde supramental. Et peut-être que chaque fois qu’un monde nouveau s’ouvrira, il y aura encore un nouveau renversement. Ce qui fait que même notre vie spirituelle, qui est un renversement si total par rapport à la vie ordinaire, elle est, elle parait, par rapport à cette conscience supramentale, à cette réalisation supramentale, encore quelque chose qui est si totalement différent que… les valeurs sont presque opposées. C’est comme si toute notre vie spirituelle était faite d’argent, tandis que la supramentale est faite d’or, comme si toute la vie spirituelle d’ici était une vibration d’argent, pas froide mais simplement une lumière, une lumière qui va jusqu’au sommet, une lumière tout à fait pure, pure et intense, mais il y a dans l’autre, la supramentale, une richesse et une puissance qui font toute la différence. Toute cette vie spirituelle de l’être psychique et de toute notre conscience actuelle, qui paraît si chaude, si pleine, si merveilleuse, si lumineuse à la conscience ordinaire, eh bien, toute cette splendeur paraît pauvre par rapport à la splendeur du monde nouveau. C’est cela… C’est presque comme si le Suprême lui-même était différent.

C’est la fin des religions. Parce que les religions, c’est le Mental qui regarde quelque chose qui n’est pas lui-même. L’autre monde, c’est… tel que c’est.

Et ils en étaient encore, ces disciples, à vouloir faire une «synthèse de l’Orient et de l’Occident», une «union des religions du monde», une haute «continuité» des traditions du monde… et que sais-je. Continuité, oui, comme l’oiseau suit le reptile, c’est entendu, mais ce n’est pas en additionnant la vision de tous les sauriens occidentaux et orientaux qu’on fera un regard d’oiseau. Ni en ajoutant les Oupanishads + l’Évangile + le Coran, on secoue un peu… C’est un AUTRE monde! Comme c’était difficile à comprendre, bien sûr. Sri Aurobindo et Mère auront vécu 78 ans et 95 ans sans avoir eu peut-être trois disciples qui comprennent, c’est ce que nous a dit Mère avant de partir – il y a trois milliards huit cent soixante millions d’hommes au monde.

La fin du matérialisme

Il fallait employer d’autres moyens. Ce n’est pas avec des «entretiens» que l’on transforme le monde. Il fallait que ça se passe en dehors de et malgré la tête des gens, autrement c’était sans espoir. Et le temps pressait, elle a 80 ans en 1958. Et tout son temps matériel était avalé par une besogne écrasante qui aurait démoli n’importe quel homme dans la fleur de l’âge. Évidemment il y avait là une source d’énergie inconnue aux humains, c’est incroyable ce qu’elle pouvait faire pendant vingt-deux heures sur vingt-quatre… depuis 1926, sans arrêt. L’Ashram était devenu une affaire assez gigantesque avec près de 1200 personnes en 1958, dont plus de 300 enfants et 250 maisons. Et elle s’occupait de tout, dans le moindre détail, depuis la qualité du papier d’un livre à l’Imprimerie jusqu’à la manière de coller un timbre sur un colis et au déménagement du disciple pour qu’il ait un coin de jardin avec un peu plus d’aération à l’Est. Tout y était. Et les lettres, interminables. Et les querelles, interminables. Et les finances… impensables et miraculeuses. Et les critiques… si petites, si sottes! on pourrait faire une étrange enquête jusque dans les Archives du Quai d’Orsay et voir des générations de studieux fonctionnaires sécréter leurs petits rapports fielleux, c’est inimaginable – pas un n’a compris ce que Mère représentait, simplement pour la France, pour leur propre pays! Et Mère riait, elle nous disait avec son humour, cet humour qui sauve de tout, de tout ce déchaînement de bêtise du côté des «bons» ou des «mauvais»: Je reçois des lettres tout à fait exubérantes, pleines de mots redondants, et il y en a d’autres qui me disent très franchement qu’ils sont pleins de doute, que j’emploie tout simplement des «trucs» pour «faire marcher l’affaire»!… Cela me fait le même effet, l’un et l’autre. C’est leur impression – ils ont le droit d’avoir toutes les impressions qu’ils veulent. À vrai dire, tout ce qu’on pourrait leur répondre, c’est: ayez les impressions qui vous font progresser. Si simplement, cette Mère, elle cherchait toujours le progrès, toujours plus loin, toujours le meilleur du pire – c’est le progrès du monde qui l’intéressait: soyez «bons», soyez «mauvais», ça ne fût rien, pensez du bien, pensez du mal, ça ne fait rien, mais pour l’amour de dieu (ou du diable) avancez!

Ce n’était pas la besogne écrasante qui l’écrasait, c’était le temps qui pressait. Un jour, dans l’une des dernières «classes du mercredi», cette phrase lui a échappé (ou peut-être pas?): Au fond, la question est de savoir, dans cette course vers la Transformation, lequel des deux arrivera le premier: celui qui veut transformer son corps à l’image de la Vérité divine, ou la vieille habitude de ce corps d’aller en se décomposant… C’est une course entre la Transformation et la Déchéance.7

La transformation, est-ce à dire tous ces siècles, ce lent labeur? Ou autre chose? Quelquefois nous avons l’impression que ce n’est pas vraiment un problème de la transformation, mais de la mort: ça, trouvé, ou découvert, annulé, tout le reste doit suivre presque automatiquement, comme si, la mort, c’était justement ce qui faisait le tissu de la fausse matière, celle que nous voyons, opaque, rigide, immuable sauf par la mort – ça ne peut changer qu’en mourant, se décomposant, retournant à la poudre d’atomes. Mais il y a cette «poudre d’or». Ce n’est pas transformer cette fausse matière qu’il faut, ou faudrait, lentement, à coups de siècles, c’est la remplacer par la vraie, c’est enlever le quelque chose qui voile. Alors l’opération peut être presque foudroyante… si tout le reste des hommes n’est pas foudroyé par la violence de l’opération. Le reste des hommes qui vit dans la mort et par la mort, parce qu’ils sont la mort, c’est leur tissu. Est-ce qu’un être peut vraiment tirer le voile sans le tirer pour tout le monde, et s’il tire le voile pour lui, est-ce qu’il peut continuer à être sans disparaître du regard des morts qu’on appelle vivants? Avec quels yeux le verraient-ils, ces «vivants» qui ne voient que la mort et la substance de la mort? Si ce n’est plus opaque, ils ne voient plus. Il faut un minimum de correspondance avec les vieux organes des humains. Peut-être Mère allait-elle la faire, cette correspondance, ou la préparer. Préparer les yeux du monde. Les milliers d’yeux de nos cellules. Alors ce sera seulement le Mental qui sera foudroyé, un jour, tandis que nos corps s’éveilleront d’un long cauchemar. Quelquefois nous avons l’impression que tout ce mystère de l’avenir est formidablement simple, d’une simplicité impensable (justement) et que quelque chose nous attend au détour. Quelquefois nous avons l’impression que tout est là, réellement là, et qu’il suffirait d’un déclic – il faudrait trouver l’endroit. Il faudrait qu’un voie, attrape le mécanisme. Et Mère a tout vu, elle a tout dit, on peut lire, c’est mille fois écrit dans ses paroles, seulement on ne sait pas que c’est ça. Il y a quelque chose qui ne passe pas par le Mental. Il y a quelque chose à trouver. Nous allons à tâtons comme un aveugle dans le tout-découvert. Nous allons à tâtons dans la découverte de Mère. Nous allons dans une grande Amazonie qui manque seulement d’être nommée, un peu comme un premier homme qui tente une première fois de nommer son monde et ses objets, et par son verbe tire les choses de leur inexistence, les fait être parce qu’il les nomme. Allons-nous trouver le lieu, trouver la clef qui fait voir, le verbe qui fait être?

Et ses dernières paroles, ses toutes dernières paroles au Terrain de Jeu, à ces enfants, rassemblés là, à qui elle aurait tant voulu faire voir, toucher le nouveau monde, nous reviennent maintenant avec je ne sais quelle poignance: Au fond, l’immense majorité des hommes sont comme des prisonniers avec toutes les portes et toutes les fenêtres fermées, alors ils étouffent (ce qui est assez naturel), mais ils ont avec eux la clef qui ouvre les portes et les fenêtres, et ils ne s’en servent pas… Et ils ont peur. Ils ont peur de se perdre. Ils veulent rester ce qu’ils appellent «eux-mêmes». Ils aiment leur mensonge et leur esclavage. Quelque chose en eux l’aime et y reste agrippé. Il leur reste l’impression que sans leurs limites, ils n’existeraient plus. C’est pour cela que le trajet est si long, c’est pour cela qu’il est difficile.8

C’était un 26 novembre 1958.

Et tandis qu’elle parlait, il y avait des petits bouts de chou du «groupe vert» profondément endormis par terre, près d’elle, sur une natte, et qui commençaient à «voir des choses». Ils ont quelque vingt ans maintenant, ils pourraient dire leur expérience. Ils voyaient une étrange Mère, plus grande qu’elle n’est, dans un corps qui semblait être d’une autre substance, une substance qui éclairait du dedans, si l’on peut dire – une vraie Mère: pour eux c’était «Mère vraie». Et ils demandaient, l’un d’eux demandait: «Pourquoi es-tu venue comme nous sommes? Pourquoi n’es-tu pas venue comme tu es vraiment?» Typiquement la réaction d’un enfant qui n’a pas encore été truqué par le Mental; ce qui lui paraissait étonnant, ce n’est pas que Mère soit autrement, lumineuse et plus grande, mais c’est qu’elle ne soit pas matériellement comme cela. «Pourquoi n’es-tu pas venue comme tu es vraiment?» Et Mère de répondre, très typiquement aussi: Parce que si je n’étais pas venue comme vous êtes, je n’aurais jamais pu être proche de toi et je n’aurais pas pu te dire: deviens ce que je suis.

Mais oui! il ne faut pas que le monde soit saisi par un miracle, fût-ce le miracle d’un corps glorieux: il faut qu’il trouve son propre miracle. Quand il l’aura trouvé, alors tous les miracles seront naturels. Le mystère de Mère, c’est notre inconscience. Il faut trouver la clef, il faut ouvrir la porte. Alors nous deviendrons tous comme elle est – peut-être le sommes-nous déjà, comme elle est! Peut-être le vrai corps est-il déjà là. Il y a un chaînon qui manque. Il y a un voile de quelque chose à enlever… La Matière est tout autrement, le monde est tout autre, nous n’y comprenons rien. Il y a un voile de mort sur le monde. Il y a des yeux qui voient la mort et qui font la mort. On nous dira fou, schizophrène, paranoïaque – parce qu’ils y tiennent tellement à leur mort, ils veulent absolument que ce soit «comme cela», c’est leur «loi», c’est leur «bon sens», c’est leur «mais-enfin-je-le-vois-je-le-touche» – comme des singes qui palpent l’ombre des arbres. Nous palpons l’ombre d’un monde jamais vu. Nos évidences d’aujourd’hui sont des puérilités scientifiques de singes améliorés. Au fond, disait Mère dans un raccourci saisissant, la pensée matérialiste, c’est l’évangile de la mort.

Et si nous en avions fini des évangiles, une fois pour toutes, de la mort ou du paradis éternel? Si nous croyions en la vérité de la Matière, en la possibilité divine de la Matière, en la vie divine dans un vrai corps?

Eh bien, il faut aller à la recherche de la vraie Matière, c’est tout, sans préjugé de mort, sans préjugé de vie, sans préjugé de singe amélioré, scientifique, matérialiste ou spiritualiste. Candidement. Avec des yeux ouverts à l’inattendu. Parce que, de toute façon, c’est là où nous ne nous y attendons pas.

Et ce sera la fin du matérialisme. Parce que le matérialisme, c’est le Mental qui triture quelque chose d’autre que lui-même. L’autre monde, c’est… tel que c’est.

Ce matérialisme-là va avec cette religion-là.

La fin de la mort

Le 9 décembre 1958, exactement huit ans, jour pour jour, après que l’on eût déposé Sri Aurobindo sous le grand flamboyant aux fleurs jaunes, Mère allait être frappée dans son corps et obligée d’arrêter toutes ses activités extérieures. Le 7 décembre, elle jouera sa dernière partie de tennis et fera sa dernière visite journalière au Terrain de Jeu. Elle n’a eu besoin de rien décider, rien faire arbitrairement: les circonstances sont venues lui faire faire ce qu’elle devait faire, un peu brutalement. Et c’est la caractéristique exacte de ce nouveau Pouvoir qui est à l’œuvre dans le monde: il agit matériellement, il crée les circonstances, il fait faire. Quand il y a un «problème», une difficulté, une hésitation, il ne donne jamais de réponse mentale: il donne une réponse physique, dans les faits, dans les circonstances. C’est un Pouvoir qui agit exclusivement, et formidablement, au niveau de la Matière nue – et brutalement, par des exemples «frappants», si nécessaire. À travers les années nous avons vu ce Pouvoir grandir en précision de détail avec un ahurissement parfois émerveillé – les gens veulent voir des miracles, on se demande pourquoi: le monde grouille de miracles. Seulement il faut regarder là où il faut et comme il faut, sans préférence pour que les circonstances aillent dans un sens ou dans l’autre, même sans préférence pour être soi-disant en bonne santé. Alors on voit comment ça bouge. On le voit dans le détail le plus microscopique. Alors on commence à voir la formidable unité totale de la Matière où la plus petite circonstance, la moindre rencontre, le plus léger choc est comme mû par la même grande vague de Pouvoir qui va faire un tremblement de terre ou une révolution. Et quelquefois même on entrevoit comment un petit choc ici, vrai, peut créer un grand choc là, comment une petite vibration vraie, ici, dans un coin de Matière, a ses répercussions sur le monde total des êtres et des choses. Le monde nouveau est vraiment nouveau. C’est un monde qui ne passe plus par le Mental: on pourrait dire que c’est la Matière qui joue avec elle-même, la Matière consciente, la vraie Matière qui est en train de pousser et faire craquer toute l’inconscience mentale qui la recouvre.

À quatre-vingt-un ans, Mère entrait dans le yoga des cellules. Elle entrait dans le pourquoi et le comment de la Mort. Elle allait tenter de dissoudre le voile, traverser la mort sans mourir et préparer dans les cellules de son corps les milliers d’yeux de nos petites cellules qui un jour s’éveilleront peut-être sans que nous sachions comment. Et tout sera changé.

La mort sera morte parce que nous ne la verrons plus.

Sauf ceux qui veulent.

Ce sera la mystérieuse dégénérescence rapide des éléments inévoluables: ceux qui croient en la vérité de la mort.

Deuxième Partie
La traversée du voile
ou la purification des cellules

9. La forêt

Maintenant nous entrons dans la forêt.

Nous entrons là les yeux fermés, sans rien savoir vraiment. Ça pousse de tous les côtés, c’est une jungle d’expériences. Des illuminations, des centaines d’illuminations qui jaillissent, on croit avoir compris, attrapé le truc, le mécanisme, et puis on file ailleurs, ça a l’air d’être tout le contraire, on n’y comprend plus rien, mais que l’on comprenne ou non, ça continue de pousser, ça se moque parfaitement de tout ce qu’on peut en penser, ce sont des mystères et des mystères, clairs, transparents, évidents, et puis c’est impensable. Ce sont des évidences incompréhensibles. Et pourtant, ça a un sens, c’est bourré de sens, n’est-ce pas, comme l’arbre dans la forêt vierge avec toutes ses lianes et son délire splendide; mais qu’est-ce que c’est que cet arbre? – il n’a pas de nom. Que de fois, lorsque nous étions en pleine forêt vierge, la «vraie», la matérielle, celle de l’Amérique du Sud, en 1950, nous étions là devant une merveille d’arbre gigantesque, échevelé, croulant de lianes dans le cri des oiseaux, et puis cet arbre n’avait pas de nom, ces oiseaux n’avaient pas de nom, et nous étions, absurdement, alors même que nous regardions cette merveille, ces mille merveilles, comme volé de quelque chose: nous ne pouvions pas nommer cet arbre, nous ne pouvions pas nommer ces oiseaux, c’étaient des milliers de choses, de plantes, de bêtes sans nom, de rivières sans nom, de marécages sans nom dans un délire somptueux à ne pas y croire. Alors nous inventions des noms de rivière, des noms d’oiseaux pour apprivoiser la merveille, la mettre un peu dans notre poche. C’était absurde, c’était puéril. La merveille était parfaitement là sans tous nos noms, mais c’était comme si elle n’était pas tout à fait existante, pas vraiment à nous. Mère elle-même, devant ses propres expériences qui poussaient et poussaient, était comme dans une connaissance sans connaissance. Elle nous disait, un jour, devant une de ces évidences sans nom: Le jour où je le saurai… ce sera fait probablement. Parce que ça viendra comme un fait massif: ce sera comme ça. Et longtemps après que ce sera «comme ça», la compréhension dira: ah! mais c’est ça! – Ça vient d’abord et puis on le sait après.

Des milliers de fois ça a été «comme ça» et Mère n’a jamais su.

Mère n’a jamais su.

Cela paraît incroyable, mais c’est ainsi.

Elle a traversé toute la forêt sans savoir ce que c’était, où ça allait, pour quoi c’était, elle n’a jamais eu de nom, elle n’a jamais eu d’explication – ou des milliers d’explications, chaque chose était son explication, sa propre explication. Ça poussait, comme ça, tout droit, comme un arbre, et puis c’est tout. Et puis il y avait des milliers d’arbres. Simplement il fallait traverser tout ça, et le fait qu’on le traverse faisait tout un monde… sans nom. Une jungle d’expériences qui ne semblaient pas plus se suivre que ce «balata» de la rivière «Marie-Louise» suivait ce «cœur de hor» – mais au bout, ça faisait un monde. On ne débouchait nulle part, on était partout sur le lieu. Et puis tout d’un coup, on tombait sur une savane de palmistes émeraude, et c’était la mer. On ne la voyait pas, elle était à des centaines de mètres, ou des kilomètres peut-être, derrière cette infinitude de marécage aux troncs grêles où stridulaient les «insectes» et des «oiseaux» – mais on entendait, on sentait l’odeur de la mer. C’était comme un bout de contour de ce monde – mais quel bout? Il n’y a pas de «bout». Quand on le saura, ce sera fait. Mais c’est déjà fait! C’est fait par le passage de Mère, automatiquement, mais on ne sait pas que c’est ça, il n’y a pas de nom, il n’y a pas de carte. Elle a fait tout le chemin sans carte – bien sûr! on ne va pas dans l’inconnu avec la carte de l’inconnu. Ça devient connu parce qu’on marche dedans. Quand nous aurons fait la carte – si nous réussissons à la faire – on dira: ah! c’est ça. Alors ce sera ce que nous appelons «clair», les arbres rentreront dans le dictionnaire et les rivières se coloreront de rose dans un atlas, avec des pointillés et des courbes de niveau. Mais en attendant ce n’est pas «fait»… pour nous. En somme, nous allons dans un pas-fait qui est tout fait!

Mère n’a jamais su ce qu’elle faisait: simplement elle marchait. De plus en plus, nous disait-elle, la vie qui est réservée à ce corps, c’est de faire les choses sans le savoir, de changer le monde sans le voir et… de ne pas s’occuper de cela, absolument pas du tout s’occuper du résultat. Le «résultat», c’est la carte. Et quelquefois nous nous demandons si le fait de faire la carte ne fera pas apparaître ce monde. Une sorte de magie. Si un être arrive à ouvrir les yeux, à voir le tracé, à recouper les lignes, coordonner les courbes de niveau et joindre les rivières au fleuve et ce fleuve à cette montagne… est-ce que ça ne va pas faire vivre tout d’un coup cette masse innommée qui est simplement comme un mur vert devant nous?

Qui est le monde de demain.

Nous avons suivi pas à pas la marche de Mère sans rien y comprendre ou avec des milliers de compréhensions successives et nous sommes à peine plus avancé aujourd’hui, en cette page 160, qu’il y a dix-huit ans quand Mère a commencé avec nous. Que l’on ne s’y trompe pas, nous ne conduisons pas le lecteur très malinement dans une direction que nous connaissons d’avance, mais que nous cachons dans nos manches pour la fin. Nous ne savons pas quelle est la direction! Nous emmenons le lecteur «nulle part»! – mais peut-être que d’y aller fera le «quelque part». C’est tout. Nous allons en aveugle là-dedans en accrochant la main de Mère de l’autre côté du voile et en la priant de nous faire aller dans le sens qu’il faut – nous ne savons pas le sens. C’est une aventure dans l’inconnu. Nous écrivons chaque ligne sans savoir celle qui suivra. Personne ne peut imaginer ce que c’est.

L’histoire a commencé un jour de 1957 quand nous étions déjà depuis trois ans dans cet Ashram en train de nous battre chaque jour pour ne pas décamper de là. Nous voulions retourner dans la forêt vierge, c’était le seul endroit du monde qui nous avait paru respirable, avec les aras, les tapirs et les singes rouges, et des serpents, beaucoup de serpents, mais on s’y habitue très bien, on finit par les sentir sans les voir et tout s’accorde, on passe dessus, ou à côté, on sent partout, on s’entend avec tout, ça coule à travers le corps, la vie ruisselle dans les veines, les arbres parlent, les jambes courent comme si elles savaient toutes seules où aller – nous avons perdu dix fois le compas dans cette forêt, et dix fois nos jambes ont su mieux que le compas la direction infaillible dans cette mêlée verte où tout était la direction. Alors nous avions très envie de retourner dans cette forêt, soi-disant pour chercher de l’or, mais les iguanes valaient leur pesant d’or, et l’or, c’était surtout de le chercher. Mais nous étions très obstiné, nous avions vu Sri Aurobindo en 1946 ou 47 et cela avait fait comme un trou là-dedans, une espèce de clairière inexplicable dans notre forêt de négation du monde, et Sri Aurobindo nous suivait pas à pas, en souriant (il avait toujours l’air de sourire, surtout l’œil gauche) tandis que nous courions les bois et gambadions comme un anthropoïde léger du temps d’avant les hommes. Ça nous tirait vaguement, «comme ça», vers l’Inde. Bien, nous avons dit: allons faire une expérience de deux ans, «pour voir», au cas où vraiment ce serait un monde pas comme les autres, et surtout pas comme celui qui nous avait civilisé.

Le premier soir où nous sommes arrivé à Pondichéry, nous avons voulu fuir, immédiatement, prendre le premier train. Mais nous sommes obstiné, c’est notre faiblesse: nous avions dit «deux ans»… Nous avons mis plus de dix ans à essayer de ne pas nous enfuir dans notre forêt. C’est que Mère nous en réservait une autre.

Et nous n’y comprenions rien, nous étions séduit malgré nous et très en colère de notre séduction. Mère riait beaucoup – pas nous. Elle a tout supporté de nous, nous avons tenu tête dix ans. Parce que tel est le mystère de l’échantillonnage humain qui l’entourait, nous étions l’un de ces échantillons… involontaires – et si nous parlons de notre propre échantillon, c’est pour donner quelque vague idée de la collection de négations qui entourait Mère. Chacun était une négation particulière. Au fond, une forme de mort particulière. Nous avions donc trouvé un excellent «truc» pour nous échapper, puisque nous n’arrivions pas à nous extirper physiquement de cet endroit: le truc de la «libération». Nous avions découvert une certaine façon de trouer la carapace par le haut, une petite lucarne, et on file dans une étendue… oh! si vaste, si claire, si rythmée, presque musicale, sans un remous, sans un problème, sans une question: c’est, c’est merveilleusement. On baigne là-dedans comme pour l’éternité… Jusqu’au jour où nous avons dit à Mère: «Mais enfin, on pourrait rester là-dedans une éternité» – Pas une éternité: l’éternité, nous a-t-elle coupé. «… Sans que ça change rien.» Et voilà, nous étions pris au piège. Personne ne pouvait aller nous dénicher là, pas même Mère, pas même «Dieu»: c’est imprenable de lumière et de beauté. C’était peut-être même Dieu, qui sait! Mais tout d’un coup, nous étions dans notre éternité comme dans un pot de miel, collé – nous ne voulions pas être collé, fût-ce par l’éternité. Alors cela a été le commencement de notre dégringolade… Mère nous attendait en bas.

Mais du jour où nous avons compris, nous avons compris totalement, et nous avons aimé Mère totalement. Et nous avons commencé à entrer dans le nouveau monde. Et nous avons vécu jusqu’au dernier jour de Mère avec une foi totale qui était une évidence totale, et toute notre négation du monde nous l’avons jetée dans une négation de la mort. Parce que ce n’était pas le monde que nous rejetions vraiment, nous le comprenons maintenant: c’était cette odeur de mort dans le monde, c’était le monde de la mort. Nous sommes peut-être le seul ou l’une des deux seules personnes qui n’ont jamais cru en la mort physique de Mère. Et nous continuons. Parce que nous avons vu, touché, senti – seulement nous ne savons pas dire ce que nous avons vu. Nous n’avons pas encore fait la carte. Nous allons faire la carte ensemble. Peut-être qu’au bout, nous verrons Mère. Nous ne croyons pas en la mort; la mort c’est le mensonge du monde.

Nous allons détruire le mythe de la mort.

Nous allons faire voir ce qui est vrai.

Pour ceux qui veulent.

La naissance de l’«Agenda»

Nous voulions voir, c’était notre aspiration principale lorsque nous sommes arrivé dans cet Ashram: le yoga, pour nous, c’était d’abord une sorte d’éducation de la vue que l’on faisait les yeux fermés en méditant longtemps. Nous étions sûr qu’il y avait quelque chose à voir – quoi? nous n’en savions rien vraiment. En fait, nous ne savions rien du tout, nous étions un «bon» occidental en révolte, et toutes les manières de changer de monde nous semblaient a priori excellentes: l’Europe, c’était l’étouffoir. Mais nous entendions bien changer de monde matériellement. L’Esprit, cela nous intéressait au niveau des deux pieds. Et voilà que nous avons reçu notre première et assez formidable déconfiture des mains de Mère: en fait, nous en avons été ébranlé pendant des années. Elle nous faisait appeler deux fois par semaine, sous quelque prétexte de travail, et elle nous parlait. C’était en 1957. Le travail, nous l’acceptions parce que cela fait partie des «devoirs» de la vie, mais nous n’avions nullement cherché ni même désiré le privilège de rencontrer Mère personnellement. Pour nous, le yoga, c’était dans sa chambre qu’on le faisait, tout seul, et aussi dans la rue en promenant une certaine sorte de soif avec soi. Mère riait en sourdine, nous prenait très au sérieux et, sans en avoir l’air, nous racontait mille et un faits de sa vie, de Tlemcen, de ses expériences… qui démolissaient une à une, presque à notre insu, toute notre façon de voir le monde. C’étaient des expériences, il n’y avait rien à dire, ce n’était pas de la théorie – ce n’était jamais de la théorie avec Mère. Et quand elle parlait… oh! cette merveille de foudre mêlée de douceur et de rire, ce rire toujours, cette moquerie à peine voilée, et puis ces éclats de lumière soudain qui vous ouvrent un immense paysage: on restait pendu là, on commençait à voir avec elle. Elle disait et on voyait, comme si la puissance de la vérité se rendait palpable, comme si le verbe devenait vivant, une vibration qui fait voir, et toujours au détour inattendu, quand elle venait de rire ou de parler d’un «rien»: tout d’un coup, ses grands yeux de diamant qui s’ouvrent, on entrait dans quelque chose d’autre, c’était . Il n’y avait pas à discuter: on ne discute pas une cataracte. Nous sortions de là en secouant la tête: tout de même, cette Mère… Nous avions une énorme frousse d’être pris, nous ne voulions pas être pris, par rien – sauf par nous, hélas, on est son meilleur piège. Et nous ne savions pas très bien pourquoi elle nous racontait tout cela – des trésors perdus, jamais notés, nous n’avions pas la moindre idée que tout cela était le commencement de l’Histoire du nouveau monde3. Tout de même, c’était très «intéressant» (!) Et nous allions là, semaine après semaine, sans nous rendre très bien compte à quel point elle nous déracinait à travers ses mille histoires qui n’avaient l’air de rien: c’était comme si elle nous bâtissait lentement une autre manière de marcher sur terre. Il faut tout ce recul des années pour comprendre à quel point nous, les hommes, sommes sauvagement, férocement, impitoyablement enfermés dans la prison d’un certain atavisme – c’est une prison de verre. Mais c’est plus dur que du béton et ça ne laisse filtrer qu’un type de rayon – et nous croyons détenir toute la gamme du monde! Nous voyons tout dans un petit rayon coloré, ou décoloré, comme on veut. Elle cassait les murs… en douce, parce qu’elle nous aimait bien (nous ne savions pas pourquoi non plus). Elle pouvait tout casser, sauf notre petit infini, là-haut, c’était intouchable, c’était notre grande cachette. Elle l’a cassé tout de même, après dix ans de précautions. Alors nous avons été si ébahis que c’était comme si nous naissions une troisième fois au monde – un monde qui n’était plus le mensonge atavique de la naissance matérielle, qui n’était plus le demi-mensonge de la naissance spirituelle là-haut… qui était comme une renaissance dans la Matière, mais alors une étrange matière dont nous n’avons pas fini de nous étonner.

Mais notre premier ébahissement, ou notre première déconfiture date d’avant, des premières années, quand elle nous parlait là, dans le bureau de Pavitra, assise sur sa grande chaise droite au dos sculpté qui nous faisait toujours penser au trône de la reine d’Angleterre. Elle avait l’air d’une reine, cette Mère, avec quelque chose de plus. On se sentait infiniment proche, et on était dépassé de toutes parts; elle était là, avec nous, et puis elle était inscrutablement à des milliers d’années-lumière comme s’il y avait une Mère derrière une Mère derrière une autre, et quelquefois un voile tombait, puis un autre, et c’étaient des distances de Mère, des visages si radicalement différents, pourtant avec je ne sais quel sourire toujours semblable, et des yeux qui devenaient noir de jais, dorés, bleu d’outre-mer, bleu d’azur… et encore autre chose où il n’y avait plus d’yeux mais comme de l’infini mouvant sur une immensité. Et chaque fois on entrait dans une nouvelle dimension: on ne voyait pas Mère du dehors comme un spectateur de Mère: on entrait là. Avec Mère, ce n’était jamais de la théorie ni même des images: Elle vous faisait devenir ce qu’elle était ou ce qu’elle voyait à ce moment-là. Chaque fois que nous revenions de chez Mère, c’était comme revenir d’un nouveau voyage. Nous avons voyagé dans tous les temps, nous avons voyagé dans beaucoup d’espaces. Mais tout de même, nous sommes affreusement matérialiste, et pourtant bizarrement matérialiste parce que nous ne doutions jamais qu’il y eût d’autres manières de voir que celle des savants, mais nous étions certain aussi que cette autre manière de voir devait être une autre manière matérielle de voir. En somme, nous étions un matérialiste de l’Esprit, sans le savoir. Nous étions donc persuadé que quand on a «des visions», c’était une sorte de précipitation matérielle ou de condensation matérielle ou de dévoilement matériel: le dieu, ou quoi que ce soit, entre dans la chambre. Il passe à travers les murs peut-être, mais il est là physiquement. Eh bien, non! Le jour où Mère, à l’espèce de sauvage occidental que nous étions, a dit: Mais non, mon petit! ce n’est pas physique, c’est que tu entres dans un autre plan de conscience et que tu vois avec les yeux de cet autre plan. C’était un écroulement. Si ce n’est pas physique, c’est de la blague. Une blague supérieure, peut-être, mais c’est irréel, c’est une sorte de rêve debout. Nous n’avons jamais pardonné à ce rêve-là. Tous les spiritualistes se moqueront de notre enfantillage – et c’est vrai, c’est très enfantin.

Mais nous avions raison.

Nous voulions que ce soit matériel.

Nous voulions que ce soit une autre manière de Matière.

Sans le savoir, nous étions en quête du monde supramental.

Et elle nous décrassait lentement, sans que nous en sachions rien, sauf que, tout de même, cette Mère était aimable, mais avec une terrible méfiance de cet amour-là. Il a fallu vraiment qu’elle soit réduite à l’impuissance, écrasée de faiblesse et de douleur par la douleur du monde, pour que nous comprenions, un jour, qui était Mère. Alors ce n’est pas elle qui nous a fait voir, forcé à voir: c’est notre corps qui a vu, c’est notre chair qui a vu, c’est notre douleur humaine qui a vu, touché, senti, aimé. Pleuré aussi.

Les semaines et les mois, trois années ont passé, entrecoupées de tentatives de fuite et de retour toujours comme si nous ne pouvions pas nier ou renier ce que nous avions vu avec Mère, comme si notre forêt vierge, là-bas, eût été une fuite devant nous-même, un retour au passé de la terre et non un bond dans l’avenir, jusqu’au jour où Mère nous a dit, «comme cela», au milieu de la conversation, avec cet air de rien, mais qui nous a donné un étrange petit choc incompréhensible: Nous avons quelque chose à faire ensemble.

Ce quelque chose à faire ensemble, il a poussé subrepticement: c’était ces centaines et ces milliers d’expériences que Mère allait appeler son Agenda – plus de 6000 pages inédites, 13 volumes: le document des temps futurs–, cette grande Forêt dans laquelle nous étions entrés l’un et l’autre sans savoir très bien même que c’était la Forêt de l’avenir. On ne sait pas que c’est la forêt, on ne sait pas que c’est l’avenir, mais tout d’un coup on se trouve devant un arbre, puis un autre, puis un autre… des centaines et des milliers d’arbres qui poussent l’un après l’autre. Et tout d’un coup on se dit: mais c’est la forêt. C’est une forêt!

Nous allons marcher dans la forêt.

La grande forêt de Mère.

La forêt du prochain monde.

Et ce «quelque chose à faire ensemble», il continue derrière un voile, comme si elle nous tenait par la main… comme si elle voulait nous faire arriver au point où le voile disparaîtra.

Alors nous verrons.

Nous verrons matériellement.

10. L’autre côté du voile

Le chemin de nulle part

Ce Supramental, comment le fixer dans le corps?

Cette question, Mère la posait juste quelques jours avant sa première maladie, fin 1958. Et la «maladie» était une première réponse dans les faits. En vérité, on nous donne tous les moyens matériels d’arriver au but, seulement nous ne savons pas que c’est le moyen. Une grande partie du yoga du corps consiste simplement à s’apercevoir que tout est le moyen. C’est une très formidable découverte qui n’a l’air de rien. Et bien sûr, nous sommes constamment à chercher des moyens mentaux, un système mental, une réponse mentale, mais si le Supramental est dans la Matière, c’est la Matière elle-même qui nous donne la réponse: c’est toute la Matière qui nous la donne. Matière veut dire: les marches d’escalier, les flacons d’eau dentifrice, l’oiseau qui passe, le rhume et la lame de rasoir qui vous entaille la figure, et les mille petites matières soi-disant «voisines» qui vous apprennent subrepticement que ton corps c’est mon corps et que tout est le corps. La Matière, c’est immense. La Matière, c’est formidablement entremêlé. Et la question de Mère au milieu de cette jungle matérielle nous rappelle assez exactement celle que pouvait se poser le singe supérieur devant cette petite vibration fugitive qu’il n’arrivait pas à fixer dans sa tête. Le Supramental, Mère l’avait perçu une fois, deux fois, dix fois, mais c’était comme «derrière» quelque chose: ça venait, éblouissant, tout-puissant, et puis ça filait on ne sait où, on ne sait comment. Au fond, pendant longtemps, le singe devait se poser la question; et c’était peut-être sa question, la répétition de sa question, qui faisait finalement la réponse. Le fait de se demander «comment?» était le moyen. Ça faisait la pensée. C’était déjà la vibration, le contact avec l’autre chose. Mais évidemment, ici, dans notre transition supra-mentale, ce n’est pas la tête qui doit se poser la question. C’est le corps qui doit se poser la question. Un corps, vraiment, est-ce que ça pose des questions? – Pas exactement, mais ça les vit. On le met dans la maladie ou dans une pièce étouffante ou dans une odeur de mort et il cherche le moyen de respirer ou de s’extirper de la difficulté. Il faut que ce soit le corps qui appelle et le corps qui trouve la réponse.

Un corps, c’est très mécanique: ça oublie, ça s’endort, ça continue sa petite routine et tout ce qui dérange sa routine est un épouvantable malheur. Mère parlait en riant de la «catastrophe supramentale», mais elle allait s’apercevoir que le Supramental, c’est d’abord la grande catastrophe du corps. Pour que le corps commence à se poser des questions et à résoudre la question, il faut qu’il soit «catastrophé». C’est la sensation assez aiguë que lorsque le monde, la terre, passe d’un état à un autre, il y a une sorte de transition, et toujours c’est comme une crête entre deux mondes, et il y a un moment très périlleux où la moindre chose peut faire une catastrophe. Alors il y aurait beaucoup de choses à recommencer. Et ce même phénomène existe à une toute petite échelle, pour les individus, en ce sens que quand ils passent d’un état de conscience (d’un ensemble d’états de conscience qui constitue leur individualité) à un état supérieur et qu’ils introduisent dans leur état un élément qui donnera une synthèse supérieure, il y a toujours une période dangereuse où la catastrophe est possible. Et c’est encore le même phénomène à l’échelle du corps. La transition de la terre, qui commence à devenir très frappante pour tout le monde, Mère allait d’abord la vivre dans son corps à travers toutes sortes de «catastrophes». C’est une loi du progrès. Qu’il s’agisse du progrès des mondes ou des sphères, ou d’un progrès individuel, c’est la même chose, mais à des échelles différentes. J’ai l’impression que l’on est dans une de ces périodes. Il faut peut-être que le corps de la Terre appelle, lui aussi. Il faut qu’il commence à se poser la question. On pourrait dire que poser la question, c’est déjà la réponse, ça établit le contact avec l’autre chose comme la question du singe établissait le contact avec le monde de la pensée. Cette conscience corporelle, si neutre, si épaisse… on a l’impression de quelque chose qui ne bouge pas, qui ne change pas, qui est incapable de répondre, l’impression qu’on pourrait attendre des milliers et des milliers d’années que rien ne bougerait – il faut des catastrophes pour que cela commence à bouger!… Eh bien, je suis en plein là-dedans, depuis des mois, et ma façon d’être là-dedans, c’est de passer par toutes les maladies possibles. Mère remontait lentement à la source de la Maladie du monde. Elle allait mettre en branle dans son corps une singulière «effervescence» qui allait bientôt être la question de tout le monde. Le monde n’est pas «malade», pas plus que Mère: il est en question.

Comment fixer ça?

On commence par essayer toutes sortes de choses sans précision, sans exactitude, sans savoir par quel bout commencer, et on a l’impression qu’on tâtonne, qu’on cherche, qu’on tourne et qu’on ne va nulle part1… Oui, mais ce «nulle part», c’est déjà, justement, le «quelque part»! Parce que, ce que le corps appelle «chez lui», quelque part, c’est la vieille habitude millénaire – il faut aller nulle part, c’est évident. Mais il faut y aller. Et le fait d’y aller, dans ce «nulle part» aveugle, le fait de tourner en rond sans savoir, le fait de tâtonner, est la réponse même, déjà: ça fait surgir des réponses matérielles de tous les côtés, comme les petites bêtes qu’on n’avait pas vues sous les feuilles de la forêt. On pose le pied là, et ça grouille. Quand on en arrive au corps, quand on veut le faire avancer d’un pas (oh! pas même d’un pas: un petit pas), tout s’accroche. C’est comme si on mettait le pied sur une fourmilière. Et notre grosse difficulté à comprendre, c’est de comprendre que c’est ça la réponse, ce grouillement. Tout ce qui s’accroche, tout ce qui est «contre», tout ce qui surgit, c’est la réponse. C’est déjà le «quelque part». Seulement nous le voyons mal, nous le voyons avec nos lunettes mentales qui, bien entendu, trouvent que tout cela n’est pas conforme à l’ordre et à la vérité ni à la bonne santé ni à la morale – naturellement, ce n’est pas conforme! C’est un autre conforme qui tente de passer le nez en dépit de lui. Mais un conforme qui n’est conforme à rien qu’à lui-même. Un autre «conforme» à comprendre. Il est très difficile d’admettre que le désagrément, c’est le désagrément du vieux, pas du nouveau. Et puis, petit à petit, une chose se montre, ou une autre.2 Les choses se montrent d’elles-mêmes, c’est-à-dire que dès que l’on a consenti à ne plus regarder les choses avec nos réactions mentales, automatiquement elles passent le nez dehors; tu vois, je suis comme ça. Elles nous disent leur sens pur. Et tout nous dit son sens. Le Mental, c’est ce qui mettait tout en cage: on enlève la cage et ça grouille de sens de tous les côtés.

Mais c’est un monde immense. Plus c’est petit, plus c’est immense. Et ce n’est pas étonnant, finalement: on rattrape tout l’univers dans une petite cellule. C’est tout pareil! C’est le même mouvement. Ceux qui vont sur la lune, on se demande bien pourquoi. Ils veulent noyer le petit dans le grand. Mais il faut trouver le grand dans le petit! Le corps, cela vous paraît une chose très simple, n’est-ce pas, c’est un corps, c’est «mon» corps, et après tout, ça a une seule forme. Mais ce n’est pas comme cela! Ce sont des centaines d’entités qui sont combinées, qui s’ignorent l’une l’autre, qui sont harmonisées par quelque chose de plus profond qu’elles ne connaissent pas…3 Mère entrait dans la grande forêt, et où donc cela allait-il, tout cela? Du désordre et du chaos dès que l’on essayait de mettre le nez là-dedans: ah! tu veux faire mieux que notre automatisme, eh bien regarde ta sottise – il faut être extrêmement sot pour avoir le courage de faire ce travail-là. Il faut accepter de désapprendre tout. Mentalement, c’est très bien, on fait de très jolies galipettes mentales anti-mentales, mais quand il s’agit du corps: désapprendre à marcher… désapprendre à respirer…? Personne ne mesurera jamais très bien, nous allions dire l’héroïsme de Mère, mais c’est quelque chose d’autre, presque plus simple et plus terrible: il ne faut pas avoir froid aux yeux. Le chemin à parcourir entre l’état habituel du corps, cette inconscience presque totale à laquelle nous sommes habitués parce que c’est «comme ça» que nous sommes, et puis l’éveil parfait de la conscience, la réponse de toutes les cellules, de tous les organes, de tous les fonctionnements… entre les deux, il semble qu’il y ait des siècles de travail. Et chaque fois qu’il y a un élément qui n’était pas entré dans le mouvement de la transformation et qui s’éveille pour y entrer, on a l’impression que tout est à recommencer – tout ce que l’on croyait avoir fait, il faut le refaire. Mais ce n’est pas vrai: ce n’est pas la même chose que l’on refait, c’est une chose semblable dans un nouvel élément qui avait été ou bien oublié ou bien laissé de côté parce qu’il n’était pas prêt et qui, étant prêt, s’éveille et veut prendre sa place. Mais cela crée un désordre épouvantable et il faut tout recommencer. Il y a beaucoup d’éléments comme cela…4

Elle allait pas à pas, tranquillement, on entendait le frou-frou de sa longue robe de soie dans le couloir, et puis elle était là, souriante, moqueuse. Elle essayait de nous dire le chemin de nulle part.

La dépersonnalisation

Ce couloir, c’était à lui seul toute une forêt. Un long couloir, au premier étage de l’Ashram, qui reliait le bâtiment de l’Est au bâtiment de l’Ouest. Mère avait sa chambre tout en haut du bâtiment de l’Est, au deuxième étage, comme une grande cabine de navire au milieu des fleurs jaunes du flamboyant et dans le bruissement des palmes de cocotier. Cette chambre, elle s’y retirera en 1962 pour ne plus en redescendre, sauf en 1973 pour rejoindre Sri Aurobindo sous le grand flamboyant. De cette soi-disant «maladie» de 1958 jusqu’à la retraite de 1962, c’est comme une première longue étape préparatoire pour défricher cette forêt qui s’ouvrait de tous les côtés à la fois (ou se murait, comme l’on veut).

Mais la forêt, elle commençait dans ce couloir. Je suis descendue à 9h30. J’avais compté qu’une demi-heure suffirait pour traverser le couloir et arriver ici [le bureau de Pavitra, où Mère nous rencontrait], il faut croire que non! Ce sera tout le temps comme cela, jusqu’au bout comme cela, de pis en pis et dans tous les détails: des dizaines et des dizaines de petits échantillons sur son passage, chacun avec son problème, sa «maladie», sa révolte, son exigence. Et Mère, ce n’était plus depuis fort longtemps une personne enfermée dans un sac de peau: elle avalait tout cela, royalement, complètement, avec rhume et bagages. Ah! tu veux te transformer, eh bien, il faut tout transformer… La question que son corps se posait, le «comment fixer ça», c’était d’abord englouti sous tout ce qui empêche de fixer ça. Ce n’était pas le problème d’un corps, c’était le problème de tous les corps. Ou alors on se retire tout à fait, mais qu’est-ce que cela veut dire, un corps transformé tout seul, et est-ce même possible? N’est-ce pas, tu sais la situation: sur les vingt-quatre heures de la journée, il n’y a pas une minute où je suis seule. Et en plus de la foule extérieure, il y a la foule intérieure: c’est de partout, tout le temps, ça vient, ça vient, vient… Oh! tout le temps et de plus en plus, de plus en plus… De toutes les choses que nous avons vues de Mère, et il y a eu des exemples presque horrifiants, nous n’en avons pas trouvé une de plus surhumaine ou inhumaine que cette vie dévorée par les hommes sans une minute de répit – pas un coin où se cacher, sauf dans sa salle de bains, et encore même là elle sera poursuivie, épiée. Pas une seconde à elle, chez elle, sans personne, simplement pour respirer l’air – jusqu’au bout. C’est humainement impensable. Pas une seconde pour déposer le fardeau. Ils étaient impitoyables, tous. Ils seront impitoyables jusqu’au bout, sans une exception. C’est comme si les circonstances voulaient voler Mère de sa personne, la dépersonnaliser, pourrait-on dire. Mais, n’est-ce pas, elle savait bien que le chemin, c’était partout le chemin, à chaque instant le chemin, en tout le chemin: le bon, le mauvais, le pour, le contre – tout allait pour la transformation, dans le sens. Il semblerait que si l’on veut se servir de cette individualité, de ce corps, pour transformer le tout, c’est-à-dire si l’on veut utiliser la présence corporelle pour agir sur la substance corporelle universelle, il n’y a pas de fin. Pas de fin aux difficultés, pas de fin à la bataille! Il faut être vraiment un «fighter» [lutteur] – «fighter» est plus exact que «guerrier»: on ne fait la guerre à personne, c’est tout qui vous fait la guerre! Même aux enfants de l’Ashram, elle disait déjà, au Terrain de Jeu: Dès que vous voulez progresser, immédiatement vous rencontrez la résistance de tout ce qui ne veut pas progresser en vous et autour de vous.5 Et c’est exactement comme cela. Même dans les derniers jours, quatorze ans plus tard, elle nous dira encore: Je suis là à pousser, pousser contre un monde d’obstacles.

Et les obstacles faisaient le chemin aussi. C’est cela que nous avons tant de mal à saisir. Les obstacles créaient les conditions corporelles nécessaires pour avancer. Sans cette écrasante asphyxie de toutes parts, le corps n’aurait jamais trouvé le moyen de sa respiration nouvelle. C’est une terrible école, celle de l’évolution accélérée. Gentiment, la Nature vous démolit vos organes et les atrophie au cours des siècles pour en faire pousser d’autres, mais quand on veut comprimer le reptile dans un oiseau en quelques années terrestres, c’est très déchirant pour le reptile et c’est très incompréhensible pour l’oiseau pas né. La conscience de l’énormité de la chose m’est donnée comme goutte à goutte – pour que l’on ne soit pas écrasé!… C’est très facile d’être un saint, oh! c’est même très facile d’être un sage, j’ai l’impression que je suis née avec ça, c’est spontané et naturel, et si simple! si simple! On sait tout ce qu’il faut faire et on le fait aussi facilement qu’on le sait, ce n’est rien. Mais ça, cette transformation de la Matière! Qu’est-ce qu’il faut faire? Comment il faut faire? Quel est le chemin?… Est-ce qu’il y a un chemin? Est-ce qu’il y a un procédé? – Probablement pas. C’est vraiment de la marche aveugle, sans rien, dans un désert, un désert encombré de tous les pièges et de toutes les difficultés et de tous les obstacles possibles – tout ça, comme cela, accumulé, là. On a les yeux bandés, on ne sait rien, on marche… Je suis absolument en train de frayer une route dans une forêt vierge – pire qu’une forêt vierge. Et quelquefois, les premières années, nous l’entendions avoir un cri, comme si cela la soulageait de nous dire les choses – elle était si humaine aussi, cette Mère, il ne faut pas s’y tromper: sa conscience n’était pas comme la nôtre, ses énergies n’étaient pas comme les nôtres, mais son corps était fait de notre matière, la même matière douloureuse; et c’est comme si toutes les circonstances à travers les années allaient écraser à coups de poing et de marteau, comme elle disait, tout ce pouvoir, toutes ces énergies, même toute cette immensité de conscience, pour la réduire purement et simplement à l’état physiologique de corps terrestre, afin que ce soit son corps et seulement son corps qui fasse le travail tout seul, sans énergies surhumaines et sans conscience surhumaine et sans pouvoir surhumain. Vraiment on a démoli Mère – qui comprendra? Nous l’avons vue foudroyante de puissance: on lui a cassé sa puissance. Nous l’avons vue commander aux forces et aux éléments: on lui a cassé son pouvoir. Nous l’avons vue immense et souveraine: on l’a enfermée dans deux mètres carrés de peau infernale, POUR FAIRE LE TRAVAIL. Le travail c’est dans le corps, sans trucs et sans miracles. Oui, du «travail honnête» comme disait Sri Aurobindo. Et elle a tout laissé partir. De plus en plus elle a ouvert les mains: Ce que Tu voudras, ce que Tu voudras… C’était la première leçon du chemin sans chemin, et à vrai dire la première et la seule porte possible: l’abandon total, l’acceptation de tout. Vraiment, le reptile doit abandonner complètement sa peau de reptile et ses pouvoirs de reptile pour devenir l’autre chose. Et vraiment, l’oiseau pas né ne peut pas savoir ce qui fera de lui un oiseau; et en fait, la seule chose claire dont on s’aperçoive, c’est que, toutes les difficultés, tous les obstacles, toutes les négations, les «maladies», sont le chemin de la transformation. Alors il n’y a plus qu’à s’abandonner totalement et sans retour. De plus en plus je comprends: tout ce qui est arrangé, tout ce qui est mis ensemble comme cela, toutes ces cellules, ces nerfs, tout cela qui vous donne des impressions, c’est fait uniquement pour le Travail, ça n’a pas d’autre but que le Travail. Toutes les imbécillités que l’on fait, c’est pour le Travail; toutes les sottises que l’on pense, c’est pour le Travail. Ça vous a arrangé comme cela, tel que vous êtes, parce que c’est comme cela que vous pouvez faire le Travail – et ça ne vous regarde pas de chercher à être autre part. Voilà ma conclusion. «Très bien, comme Tu veux, que Ta volonté soit faite!» – Non: pas «soit faite», elle est faite. C’est comme Tu veux, exactement comme Tu veux. Et ça finit par être très amusant! Pas toujours. Quelquefois ça criait dans son corps: Si je pouvais rester tranquille comme cela, pendant des heures, sans lettres, sans… oh! sans voir tous ces gens – ça irait peut-être plus vite?… Je ne sais pas… C’est très difficile de mener les deux à la fois: la transformation du corps et puis s’occuper des gens. Mais quoi faire? J’ai dit à Sri Aurobindo que je ferai le Travaille, je le fais – je ne peux pas laisser tout là.

Et d’autres fois, c’était cette totalité de noir autour d’elle qui l’écrasait. Parce que c’est très joli de dire qu’on «s’abandonne», qu’on «laisse faire» et qu’on n’y peut rien de toute façon, qu’on ne peut pas inventer l’oiseau dans le reptile, mais il faut en même temps qu’il y ait quelque chose de positif dans le corps, qui pousse, qui veuille, qui appelle, qui asphyxie positivement si l’on peut dire. Une vie dans le corps, ça veut dire des milliers de rencontres et de gestes à faire; à chaque instant c’est la question: faire ou ne pas faire, dire ou ne pas dire, et comment faire et comment dire? Est-ce que ça va dans le sens du reptile ou dans le sens de l’oiseau? Probablement on ne sait pas, ça va en avant à cause du déchirement, c’est tout. On ne sait rien – rien… Cette tension de chaque instant dans tous les mouvements que l’on fait – n’est-ce pas, faire exactement ce qu’il faut faire, dire exactement ce qu’il faut dire: la chose exacte dans tous les mouvements… C’est une tension constante, constante. Ou si l’on prend l’autre attitude, que l’on se fie à la grâce divine et qu’on laisse le Seigneur s’occuper de tout, est-ce que cela ne risque pas d’être la désintégration du corps? – Raisonnablement je sais, mais il faudrait que ce soit le corps qui sache! Quand on a quelqu’un qui a fait l’expérience, c’est si simple. Avant, quand il y avait la moindre chose, je n’avais même besoin de rien dire à Sri Aurobindo et cela s’arrangeait. Maintenant, c’est moi qui suis en train de faire le Travaille, je n’ai personne vers qui me tourner, alors cela aussi, c’est une sorte de tension. On n’imagine pas – on n’imagine pas la grâce que c’est d’avoir quelqu’un à qui on puisse se confier entièrement, se laisser guider sans avoir besoin de chercher. J’avais cela, j’étais très consciente de cela tant que Sri Aurobindo était là, et quand il a quitté son corps, ça a été un écroulement épouvantable… On n’imagine pas. Quelqu’un à qui l’on puisse se référer avec la certitude que ce qu’il dira sera la vérité. Il n’y a pas de chemin, il faut frayer le chemin!

Le doute aussi l’assaillait – pendant dix ans et jusqu’au bout il l’a assailli, et sous la forme la plus cruelle qui soit: Eh bien, mais Sri Aurobindo, lui, il ne l’a pas fait… Alors comment espères-tu réussir là où il n’a pas réussi?! En 1965 encore, elle nous disait: Le test le plus sévère que l’on pouvait donner, c’est le départ de Sri Aurobindo. Et c’est comme une chose qui vient dire: voyez, tout cela, ce sont des rêves pour dans des milliers d’années. Et ça revient, et ça revient… Et au moment où l’on croit que les choses s’arrangent (pour vous donner justement une preuve que l’on avance), il arrive quelque chose qui vient vous prouver que tout ça, c’est une illusion. Et ça devient de plus en plus aigu, de plus en plus aigu. Il y a toujours une voix (que je connais bien) qui vient vous dire: tu vois, tu vois comme tu te trompes, tu vois comme tu te fais des illusions, tu vois comme tout cela c’est un mirage, tu vois… Et alors, si on écoute, on est fichu. C’est très simple, tout est fichu. Il n’y a qu’à boucher ses oreilles, fermer ses yeux et rester accroché là-haut. Ça, depuis que Sri Aurobindo est parti, c’est ce qui vient et revient, et tu sais, plus cruel que toutes les tortures humaines et tout ce que l’on peut imaginer de cruauté: «Tu te trompes, ce n’est pas possible, tu te trompes, ce n’est pas possible…». C’est comme une perfection de méchanceté. Et alors: «Tu vois, il y a une preuve de la vérité de ce que je te dis: Sri Aurobindo qui savait, lui il est parti.» Et si on écoute, et si on y croit, on est absolument fichu. Et c’est cela qu’ils veulent. Seulement il ne faut pas qu’ils réussissent, il faut s’accrocher. Depuis combien d’années?… Quinze ans, mon petit, depuis quinze ans, il n’est pas de jour qui se passe sans des attaques comme cela, pas de nuit qui se passe sans… Tu dis que tu vois des horreurs – mon petit, tes horreurs doivent être quelque chose de très charmant en comparaison des choses que j’ai vues. Je ne crois pas qu’un être humain puisse supporter la vue de ce que j’ai vu.

Elle a tout traversé.

Et finalement, sa seule preuve qu’elle avançait, c’était tout simplement de ne pas en mourir de chagrin. Et toutes ses douleurs étaient faites pour l’aplatir jusqu’au point où il n’y avait plus personne existant: seulement l’Infini existant à travers elle. Quand il n’y a plus eu un atome d’humain, plus eu un atome de vieille Matière qui se sente souffrir, qui se sente obscur, qui se sente… tout ce qu’on est dans un corps humain, alors quelque chose d’autre a émergé. L’oiseau est sorti du reptile. Mais il fallait que tout cela meure. Une dévastation systématique, acceptée, voulue. Une mort lente, quotidienne, dans chaque fonctionnement, chaque réflexe, chaque automatisme – jusqu’à ce qu’il n’y ait plus eu que… l’autre chose.

Ah! Mère, qu’est-ce que tu n’as pas fait?

La demeure de Sri Aurobindo

L’«autre chose» a émergé très soudainement, on ne sait d’où, on ne sait comment – et très fugitivement – dans la nuit du 24 au 25 juillet 1959. C’est sorti tout d’un coup, au milieu de ce «nulle part», sans raison apparente, et c’est parti presque aussi vite que c’était venu. On ne peut pas dire que c’est une «première expérience», parce qu’elle se situe dans la lignée A1, A2, A3… (la petite «pulsation», le «paquebot supramental», le «ressort tout-puissant») qui chaque fois faisait apparaître un quantum de supramental ou une modalité du supramental plus précise, plus définie, plus puissante. Puis la ligne disparaît sous le mur vert de la jungle, c’est le nulle-part suffocant partout, le sans-chemin, la marche aveugle; et ça reparaît soudain sous les pieds, là, sans qu’on sache pourquoi, comme si le «quelque part» était partout, à chaque moment, comme si le but, l’autre chose, le «bout» n’était pas là-bas, au bout, mais partout, seulement voilé par… quelque chose. Il n’y a pas de «distance», n’est-ce pas, il n’y a pas de millénaires ou de siècles à traverser, on pourrait même dire qu’il n’y a pas de «là-bas» à aller, pas de forêt à traverser: c’est tout-là, en chaque point. La «forêt»… c’est quoi? C’est quelque chose dans le corps qui voile: quelque chose dans la conscience du corps. Le «chemin», c’est de trouver ce qui voile – mais ça voile en n’importe quel point; le Supramental, il est toujours et partout sous ce mur vert, il n’est pas à obtenir, pas à fabriquer. Ce n’est d’ailleurs pas un «mur vert», on dirait plutôt que c’est un mur de boue. Il y a quelque chose de boueux dans la conscience corporelle qui empêche que ce soit là, complet, instantané, clair, à tout moment. Et c’est ce qui nous donne un immense espoir. Un miraculeux espoir. Le singe, non plus, n’avait pas à aller «là-bas» dans un Mental lointain à fabriquer: il avait à déboucher ou éclaircir ce qui empêchait le contact – sa «forêt», elle était surtout dans sa tête. Notre forêt, cette fois, elle est dans le corps: c’est un contact à établir avec une même chose qui n’est plus perçue seulement sur un sommet crânien mais par toutes les cellules du corps. Mais le chemin du singe, il était long et difficile parce que la modalité de la perception ou le lieu de la perception était si étroit et si «personnel», pourrait-on dire, qu’il faussait tout, dénaturait tout, encageait tout, personnalisait tout; il fallait bâtir une cage; tandis que notre nouveau lieu de perception, il est naturel, corporel, impersonnel et se passe de tout ce qu’on en pense ou n’en pense pas, en veut ou n’en veut pas. Il ne s’agit plus de faire une cage, mais d’en défaire une, en gardant tout le mérite de l’individualisation acquise par le singe. Mais une cage, ça se démolit en une seconde. Krishna en or cassait très bien le sanctuaire. Il faut trouver le déclic, le ressort – le mécanisme du voile.

Cette nuit-là, ça allait donc se dévoiler. Nous n’avons pas fini de mesurer les conséquences de cette expérience qui soulève presque autant de mystères qu’elle n’en dévoile. Et en effet, nous n’avons pas les moyens de comprendre, pas encore. Mais le fait est là. Pour la première fois, cette nuit-là, Mère a perçu le Supramental directement dans son corps: ce n’était plus quelque chose «derrière» ou au fond de l’Inconscient, plus quelque chose «là-bas» dans une sorte de vision d’«avenir» (encore ces «distances» irréelles, il n’y a pas d’«avenir»!). On pourrait dire que les distances avaient diminué ou s’étaient soudain évanouies. C’était là, dans son corps. C’était insupportablement là. La lumière supramentale est entrée dans mon corps directement, sans passer par les êtres intérieurs. C’était la première fois. C’est entré par les pieds… Voilà un détail bien symbolique. Une couleur rouge et or, merveilleuse, chaude, intense. Et ça montait, montait. Et à mesure que ça montait, la fièvre montait aussi parce que le corps n’était pas habitué à cette intensité. Quand toute cette lumière est venue vers la tête, j’ai cru que j’allais éclater et qu’il fallait arrêter l’expérience. Alors, très clairement, j’ai reçu l’indication de faire descendre le Calme, la Paix, élargir toute cette conscience corporelle, toutes ces cellules, pour qu’elles puissent contenir la lumière supramentale. J’ai élargi: en même temps que la lumière montait, je faisais descendre l’ampleur, la paix inébranlable. Et tout à coup, il y a eu une seconde d’évanouissement… et je me suis retrouvée dans un autre monde, mais pas «loin». C’était un monde presque aussi substantiel que le monde physique… Et nous notons ici déjà une vaste différence avec les expériences de la lignée A1, A2, etc., du «paquebot supramental», par exemple: c’est comme si cet «autre monde», entre-temps, s’était «substantialisé», si l’on peut dire, rapproché de nous, comme si le «chaînon manquant» était moins manquant! Et tout à coup, Mère a retrouvé Sri Aurobindo, là, vivant – comme si le voile de mort n’était plus. Comme si, ce qui faisait la mort, faisait aussi l’obscuration de la Matière, l’obscurcissement de notre perception matérielle. Dans cette lumière-là – cette lumière dans la Matière, dans le corps de Mère (qui lui donnait même la fièvre) – la mort était abolie, ou le voile de la mort était aboli, on percevait sans la mort. La mort est un voile, et l’«autre côté» de la mort n’est pas ailleurs, dans une non-matière, mais dans la Matière… vraie. La Matière qui éclaire, la vraie Matière.

Un monde presque aussi substantiel que le monde physique. Il y avait des chambres – la chambre de Sri Aurobindo avec le lit où il se repose – et il vivait là, il était là tout le temps; c’était sa demeure. Il y avait même ma chambre, avec un grand miroir comme celui que j’ai ici, des peignes, toutes sortes de choses. Et ces objets étaient d’une substantialité presque aussi dense que dans le monde physique, mais ils portaient leur propre lumière: ce n’était pas translucide, pas transparent, pas rayonnant, mais lumineux en soi. Les objets, la matière des chambres, n’avaient pas cette opacité des objets physiques: ce n’était pas sec et dur comme dans le monde physique. Et Sri Aurobindo était là, avec une majesté, une beauté magnifique. Il avait tous ses beaux cheveux d’autrefois. Tout cela était si concret, si substantiel… Je suis restée là une heure (j’avais regardé ma montre avant et je l’ai regardée après). J’ai parlé à Sri Aurobindo… Il n’a rien dit. Il m’écoutait, tranquille, et me regardait comme si toutes mes paroles étaient inutiles: Il comprenait tout, tout de suite… Et quand je me suis «réveillée», je n’ai pas eu comme d’habitude cette sensation de revenir de loin et qu’il fallait rentrer dans mon corps. Non, c’est simplement comme si j’étais dans cet «autre monde», puis j’ai fait un pas en arrière et je me suis retrouvée ici. Il m’a fallu une bonne demi-heure pour comprendre que ce monde-ci (le nôtre) existait autant que l’autre, que je n’étais plus de l’«autre côté» mais ici, dans le monde du Mensonge. J’avais tout oublié: les gens, les choses, ce que j’avais à faire – tout était parti comme si cela n’avait aucune réalité. N’est-ce pas, ce monde de Vérité, ce n’est pas comme s’il fallait le créer de toutes pièces: il est tout prêt, il est là, comme en doublure du nôtre. Tout est là. Tout est là.

Tout cela est bourré de mystères incompréhensibles que la suite éclairera peut-être, mais personnellement, la première chose qui nous ait frappé, c’est ceci: comment! Mère a donc mis neuf ans – de 1950 à 1959 – pour retrouver Sri Aurobindo?… Pendant neuf ans, elle n’a pas trouvé le chemin. Pourquoi?

Sûrement, elle le rencontrait dans le monde mental et dans le monde vital ou psychique, comme il nous arrive à tous (du moins à ceux qui sont conscients) de rencontrer des prétendus morts après leur disparition physique. On se promène dans le monde mental ou dans le monde vital. Mais là, c’est par son corps qu’elle a trouvé le chemin, c’est la conscience de son corps qui a trouvé le chemin. C’est donc évidemment un monde de Matière, mais d’une autre Matière que celle que comprennent nos sens habituels – d’une autre Matière, ou la même, perçue différemment? C’est-à-dire qu’elle a passé neuf ans à construire (ou à laisser construire) le chaînon manquant dans la perception ou dans la substance matérielle. Ça s’est éclairci et elle a vu: sa conscience corporelle a vu. Et ce n’était déjà plus aussi «loin» que les visions de la lignée A1, A2, etc., c’était plus physique, presque aussi substantiel que le monde physique. Mais si ça s’est «rapproché» comme cela, où s’arrête le rapprochement, où est la ligne de démarcation? – Est-ce que ça s’arrête vraiment quelque part, est-ce que ça ne va pas continuer de se rapprocher? Est-ce qu’il y a un point où la ligne de démarcation fondra? Et qu’est-ce qui fait qu’il y a une ligne de démarcation, où est la ligne, où est le voile? Qu’est-ce qui fait que c’est voilé?… Un voile, ça se retire. C’est quelque chose qui est voilé dans notre substance matérielle, dans notre conscience matérielle. Et pourtant, disait-elle, il suffirait de très peu de chose – très peu de chose – pour passer de ce monde à l’autre, pour que l’autre devienne le vrai. Un petit déclic suffirait, ou plutôt un petit retournement dans l’attitude intérieure. Comment dire?… C’est imperceptible pour la conscience ordinaire: il suffit d’un tout petit déplacement intérieur, d’un changement de qualité… pour passer de ce monde à l’autre ou pour que l’autre passe ici? Dans quel sens?… Il n’y a probablement pas de sens! Quand le voile aura fondu, ce sera dans tous les sens – mais il peut fondre. Il suffit d’un «déclic». Il faut trouver ce déclic-là dans notre Matière. Peut-être est-il en train de se fabriquer tout seul, à notre insu, comme il s’est fabriqué en Mère, à son insu, pendant neuf ans?… Peut-être Mère allait-elle user le voile dans son propre corps, opérer la jonction finale dans son corps – si un corps, une matière fait la jonction, c’est que tous les corps, toute la Matière peut faire la jonction. On a une très forte impression, disait-elle, qu’il suffirait de condenser, pour ainsi dire, ce monde, afin qu’il devienne visible pour tous.6 Elle disait cela en 1956 déjà, après l’expérience de la «descente» supramentale. De 1956 à 1959, il y a seulement trois ans. Que s’est-il passé en 1973 quand Mère a disparu? Elle a disparu où?…

Dans cette même expérience de 1959, Mère a posé une question à Sri Aurobindo, une seule: J’ai montré tout ce monde à Sri Aurobindo, tout ce champ de travail, en lui demandant quand cet autre monde, le vrai qui est là, tout près, viendrait prendre la place de notre monde du Mensonge… Mère dit bien «prendre la place», ce n’est pas que l’on va passer dans l’autre, c’est que l’autre va passer dans celui-ci – l’autre, quel autre?… C’est le même! Il n’y a pas deux mondes de Matière, il y en a un seul: l’un vu vraiment, l’autre vu mensongèrement. Mais si on voit vraiment, la différence est formidable! C’est passer du singe à l’oiseau. C’est vraiment passer dans un autre monde, qui est le même pourtant! Et tout change, tout. La vie change, le mode d’être change. Un autre continent dans le continent. Un colossal renversement… qui tient à un rien, un déclic. Mais il faut pouvoir supporter ce déclic-là. Est-ce que seuls certains êtres pourront supporter le déclic, voir – se préparer au déclic et voir, et vivre – tandis que les autres continueront? Est-ce que l’expérience ne deviendra pas «contagieuse», est-ce que l’humanité ne va pas passer la ligne en bloc – sauf ceux qui veulent autrement, qui continueront de croire en la mort et qui mourront bel et bien? L’Apocalypse, c’est peut-être cela. Mais les gens qui écrivaient l’Apocalypse ne savaient pas l’existence du monde supramental, ils ne connaissaient pas cette Matière-là et ils situaient cela dans quelque ciel, bafouant ainsi le sens de la terre. L’Apocalypse, ce serait vraiment ceux qui restent en deçà de la ligne et qui étoufferont de plus en plus dans leur monde de plus en plus sordide – personne ne les apocalypsera! ils s’apocalypseront eux-mêmes, corps et biens. Leur propre vibration lourde et asphyxiante les conduira automatiquement en leur propre lieu: la mystérieuse dégénérescence rapide des éléments inévoluables. Ils auront la maladie de la mort – la maladie de ce qu’ils sont. Il faut préparer la vibration légère! Il faut préparer l’autre respiration. On nous donne peut-être le temps de nous préparer. Nous sommes en préparation. Nous sommes en question.

Quand? demandait Mère à Sri Aurobindo – «Not ready», c’est tout ce qu’il a répondu. Pas prêt.

Mais le voile s’amenuise. Il s’est amenuisé depuis 1959 – qu’a fait Mère dans son corps entre 1959 et 1973? La «distance» est peut-être nulle. Elle est peut-être foudroyante… sauf par une grâce, qui attend seulement notre vibration légère, notre foi en la vie vraie, notre amour de la vie vraie, notre besoin d’une vraie vie. Avons-nous besoin? vraiment besoin? C’est peut-être toute la question.

Les lourds deviendront de plus en plus lourds.

Les légers s’éclaireront et souriront à l’aurore nouvelle.

Il suffit peut-être seulement d’ajouter la joie, disait-elle.

11. La magie mentale

Puis tout a disparu derrière le mur vert. Ou le mur de boue plutôt.

En fait, nous l’apprendrons, ce fameux voile ou cet écran de boue qui nous masque le vrai monde, la Matière vraie, c’est ce que l’on pourrait appeler un enveloppement ou un encrassement cellulaire, et toute la tâche, cette longue, lente, périlleuse traversée du voile, c’est une œuvre de purification des cellules, leur décrassement de tout ce revêtement atavique et génétique et millénaire, pour arriver à la petite cellule pure. La sortie du programme cellulaire.

Et le premier enveloppement, ce ne sont pas les molécules d’ADN ou d’ARN, comme nous l’imaginerions, c’est le Mental: les racines du Mental dans la Matière.

Pourtant l’expérience de l’autre côté du voile n’a pas été si fugitive que nous l’avons dit, ce n’était pas une sorte de «rêve» qui vient, puis s’en va: Deux jours complets je suis restée là-dedans, deux jours d’une félicité absolue. Et Sri Aurobindo était tout le temps avec moi, tout le temps: quand je marchais, il marchait avec moi, quand je m’asseyais, il était assis avec moi… Ce n’était pas un rêve, c’était la conscience du corps qui avait l’expérience, celle qui sent le chaud, le froid, voit l’opaque, touche le dur. Un voile était parti. Deux jours complets, elle a marché dans un autre monde qui était pourtant le nôtre. Sri Aurobindo m’a donné deux jours comme cela: une béatitude complète… S’il y avait eu un but personnel, il est évident que le but était atteint – c’est indescriptible, c’est absolument au-delà de toutes les splendeurs imaginables et exprimables. Et c’est à ce moment-là que j’ai reçu l’ordre du Suprême – Il était là, n’est-ce pas, comme ça [Mère se touchait le visage, le corps, les mains], et Il m’a dit: «Ça, c’est une promesse pour plus tard. Maintenant, il faut faire le Travail.» Et ce n’est pas le travail individuel: c’était le travail collectif. Et Mère ajoutait ceci, qui tout à coup nous laisse songeur: Eh bien, c’est une chose équivalente, mais beaucoup plus totale et complète et absolue que Sri Aurobindo a faite en quittant son corps – parce qu’il avait l’expérience, il avait ça, il l’avait, je l’ai vu, je l’ai vu supramental sur son lit, assis sur son lit… Il l’avait écrit: ce n’est pas pour moi que je le fais, individuellement, c’est pour la terre tout entière. Et c’était exactement la même chose, oh! cette expérience!… Mais alors rien ne comptait plus, les choses, les gens, même la terre, cela n’avait absolument aucune importance. Sri Aurobindo avait donc cela, il connaissait le double monde, assis là, dans son fauteuil, regardant le Mur… Et il était arrivé à vivre dans les deux mondes simultanément: il entendait, regardait les disciples faire leurs blagues autour, attendait les pas de Mère. C’était le même monde, et c’était un autre monde. Et par sa présence physique ici, il tirait l’autre dans celui-ci, amenuisait la couche séparatrice, le Mur… qui n’était déjà plus un mur lorsque Mère a eu l’expérience, quelque chose s’était déjà aminci, éclairci – jusqu’au jour, peut-être, où il a compris qu’il travaillerait plus efficacement de l’«autre côté», moins emprisonné dans l’extériorité des disciples, des lettres, des mille sottises qui avalaient tout son temps de vrai travail. On l’a comme poussé de l’autre côté, cinq fois il avait dit: je n’ai pas le temps. Et Mère restait de ce côté du pont, jusqu’à ce jour de 1959 où une première jonction s’est faite. Mais il n’avait pas besoin de mourir, il avait le «trésor des deux mondes», comme disaient les Rishis, «ce Trésor au fond du roc comme le petit de l’oiseau». Est-ce que l’on comprend ce que cela veut dire?… Probablement pas vraiment. Il a accepté de mourir, d’entrer consciemment, avec ce corps conscient, vivant, dans ce qui est le contraire de la conscience: la nuit, la mort. Comme pour jeter cette graine d’être dans le roc, le non-être. C’est peut-être cela, Krishna en or, qui grandit, brise les murs. C’est assez effrayant. Eh bien, Mère quittait ce vrai monde, ce monde vraiment vivant, pour rentrer dans notre mort, que nous appelons la vie. Elle faisait l’opération inverse de Sri Aurobindo. Elle allait user le voile du dedans, si l’on peut dire. Tenter de faire la jonction pour la terre. N’est-ce pas, ce qui nous paraît la vie, c’est la mort. On pourrait dire sans faute qu’il y a des sortes d’échelons dans la mort; qu’il y a des échelons dans la vie et des échelons dans la mort: il y a des êtres qui sont plus ou moins vivants, ou, si l’on veut le mettre du côté négatif, des êtres qui sont plus ou moins morts. Mais ceux – oh! pour ceux qui savent, et qui savent que cette forme matérielle peut manifester une lumière supramentale, eh bien, ceux qui n’ont pas la lumière supramentale en eux sont déjà un petit peu morts. C’est comme cela.

Mettre la lumière supramentale dans le corps de la terre, c’est aller déraciner la mort. C’est tirer ce voile de «quelque chose» qui fait la mort, celui-là même qui a été tiré pendant deux jours.

La triple condition

Et tout a disparu. De nouveau c’était la forêt. La marche aveugle, suffocante, pas à pas, sans chemin. Comment fixer ça? cette lumière supramentale dans le corps. Pas une expérience fugitive, mais une permanence. Et qu’est-ce qui empêche? La difficulté, toujours, ce n’est pas de trouver ce qu’il faut faire, mais ce qu’il faut défaire, parce que la chose à défaire est invisible comme l’habitude et évidente et sûre comme la pomme de Newton. C’est toute la sûreté des lois de la mort à défaire, et où se nichent-elles, ces lois-là avant qu’on les ait mises en équation? – il faut les pincer dans leur nid. Il faut pincer toutes les «évidences» dans leur nid: pourquoi on tombe, pourquoi on est lourd, pourquoi a suit b qui suit c, qui fait la petite mort au bout. C’est toute la chaîne irréfutable qu’il faut remonter, maillon par maillon, jusqu’au microscopique – là où est la petite bête. Toute cette chaîne logique, évidente, irrécusable et mathématique qui fait le voile. Un énorme Mensonge dans tous les détails. Évidemment, il faut d’abord penser que c’est un mensonge – mais on n’est pas seul à penser: les cellules du corps ont leur mode de pensée, elles ont attrapé la maladie de la mort comme tout le reste sagement vêtu en complet-veston. Il faut aller dénicher ça, cette petite «pensée» là.

Il y a donc un premier travail de clarification de la Matière, ou de la fausse matière, plutôt, à faire. Quand elle sera claire, elle sera vraie, et la lumière passera, la vraie vie entrera là-dedans, l’«autre» monde, les yeux grands ouverts, là, quand on marche, quand on parle… Mais il y a simultanément un autre travail à faire: cette lumière, ce Pouvoir formidable, quand il entre, c’est comme une fièvre de cheval, on dirait que tout va éclater, on se sent comme écrasé en dedans, dans toutes les cellules du corps – bien sûr! il y a une résistance, une obscurité, une lourdeur là-dedans qui fait une friction intolérable. Le courant veut passer et il n’arrive pas à passer: ça tourne au rouge. Si on insiste, ça peut même faire tout sauter. Ce n’est pas un petit courant mental, n’est-ce pas. D’ailleurs, c’est extrêmement bien dosé, il faut le reconnaître, on vous coupe le courant quand ça va mal tourner, ou on s’évanouit. La conscience du corps, c’est une conscience de bébé, c’est tout petit, ça n’a rien des «immensités» mentales. Il suffit de se pincer le doigt dans la portière pour comprendre. L’évanouissement, ce n’est pas parce qu’on a mal, c’est parce que l’intensité du courant de réaction fait sauter les plombs. Il ne faut plus avoir de réaction, il faut que tout coule dans une immensité corporelle semblable à celle de là-haut. Une immensité lisse. L’infini, c’est dans le corps qu’il faut l’avoir. Et en fait, toutes les «grandes expériences» de là-haut, c’est dans le corps qu’il faut les avoir. Alors on pourra commencer à recevoir le courant sans s’évanouir comme une femmelette (mais les femmes sont beaucoup plus solides, que les hommes, leur matière est infiniment plus travaillée que la nôtre: Mère disait toujours qu’elles avaient un rôle décisif à jouer dans la transformation et que c’étaient elles qui pouvaient faire le mieux le pont). La première leçon de l’expérience de 1959 était donc la nécessité d’universaliser cette conscience corporelle: l’élargir dans l’infini immobile qui peut recevoir tous les ouragans sans un frisson de réaction – ça coule sans obstruction. Cette obstruction qui justement fait le voile. Clarification et universalisation vont de pair. Il faut d’abord que le corps – la conscience du corps – apprenne à s’élargir. C’est indispensable, sinon toutes les cellules deviennent une sorte de bouillie bouillante sous la pression de la lumière supramentale. Et Mère nous regardait du coin de l’œil, nous qui étions englué dans notre pâle petit infini là-haut: Ce que j’essaye de faire, c’est la grande ouverture. Et c’est seulement quand la grande ouverture sera faite qu’il y aura alors, vraiment, la chose (comment dire?) irréductible, et que toute la résistance du monde, toute son inertie, son obscurité même, ne pourra pas l’engloutir – la chose qui déterminera et qui transformera. Je ne sais pas quand ça viendra. Et elle ajoutait (c’est là où elle avait son petit sourire de malice): N’est-ce pas, sur n’importe quel point, si l’on se concentre suffisamment, on trouve l’Infini – et c’est cet infini-là que X, Y, Z ont trouvé dans leur expérience propre: c’est ce que l’on pourrait appeler leur propre infini. Mais ce que nous voulons, ce n’est pas cela… Ce n’est plus un contact individuel ou personnel avec l’Infini, c’est un contact total. Et Sri Aurobindo insiste là-dessus, il dit qu’il est tout à fait impossible d’avoir la transformation supramentale sans être universalisé, que c’est la condition première: on ne peut devenir supramental qu’après avoir été universalisé. Et «universalisé», cela veut dire admettre tout, être tout, devenir tout – admettre tout, c’est cela. Et tous les gens qui sont enfermés dans un système, quand bien même serait-ce dans la partie la plus haute de la pensée, ce n’est pas ça.

L’infini dans la Matière. L’univers dans le corps. Et comment faire? C’est comme si, tout d’un coup, la «spiritualité» devenait une affaire concrète, presque une question de mécanique cellulaire. Il faut l’infini si l’on veut que le courant passe sans éclatement, et il faut quelque chose comme une impersonnalisation ou une dépersonnalisation de la conscience corporelle si l’on veut que la vibration pure, exacte, de la spontanéité matérielle (celle de l’oiseau, celle de l’insecte, celle de tout le monde sauf nous) passe sans être happée, dénaturée, faussée par toutes nos réactions soi-disant «naturelles» qui sont des réactions mentalisées, moralisées, spiritualisées, marxisées ou médicalisées, mais qui sont des réactions fausses parce qu’elles sont personnelles et qu’elles brouillent les vibrations – ou plutôt la Vibration. Toutes nos réactions sont des réactions mortelles, les plus belles, ou les plus sottes. Cette sorte d’impersonnalisation de l’individualité matérielle est très importante. Maintenant je sais pourquoi. Très importante pour l’exactitude de cette Action, pour que ce soit seulement – seulement la Volonté divine toute pure, si l’on peut dire, qui s’exprime avec un minimum de mélange: toute individualisation ou personnalisation fait un mélange. Et alors on comprend tout, tout, tous les détails. N’est-ce pas, il y a des choses que l’on comprend intellectuellement ou psychologiquement (et c’est très bien, ça fait de l’effet et ça vous aide) mais cela paraît toujours si flou, c’est-à-dire que ça travaille dans une imprécision. Mais là, maintenant, c’est cette compréhension du mécanisme, mécanique, de la vibration. Alors cela devient précis. Toutes ces attitudes que recommande le yoga, d’abord l’action faite comme une offrande, puis le détachement complet du résultat (laisser le résultat au Seigneur), puis la parfaite équanimité en toutes circonstances, enfin toutes ces choses (qui sont des étapes et que l’on comprend intellectuellement, que l’on éprouve sentimentalement), eh bien, cela ne prend son vrai sens que quand cela devient ce qu’on pourrait appeler une action de vibration mécanique. Alors là, on comprend pourquoi ce doit être comme cela.

Finalement, l’Esprit se comprend dans la Matière. C’est là qu’il est le plus compréhensible – nous allions dire le plus vrai, comme si l’autre était une pâle copie, une imitation mentale. Il pourrait bien se faire que toute notre «spiritualité», un jour, nous apparaisse comme un fabuleux travestissement d’autre chose – qui ne se comprend vraiment et totalement qu’au niveau de la Matière. Et qui explique tout le monde.

Clarification, universalisation, impersonnalisation.

Oui, mais comment faire pratiquement, corporellement?

Le mental physique

Le corps, ça commence par n’importe quel bout et à n’importe quelle minute.

On descend les escaliers de sa chambre et ça commence à murmurer: oh! la journée est lourde – et on devient lourd. On va dans la salle de bains et ça murmure: attention, c’est glissant, tu vas tomber – et on glisse et on tombe; attention, tu vas te couper – et on se coupe. On va à la rencontre de telle personne et ça murmure encore: méfie-toi, il va jeter sur toi sa mauvaise humeur – et on commence à grincer dedans. On tousse, il y a un courant d’air: c’est le rhume – et c’est le rhume. Cela fait des rhumes interminables, d’innombrables maladies sournoises qui n’ont pas de température ni de fiches médicales, mais qui empoisonnent tout, engluent tout, épaississent tout – voilent tout. Rien n’est reçu comme c’est: il y a d’avance un voile. Il y a d’avance la maladie, le désordre, la confusion – tout est prévu, dans le moindre détail catastrophique. Ou alors (plus rarement) ça colore tout en rose – en jaune, en vert, en indigo – et tout est vu d’avance aussi dans cette mixture. Ça arrive comme c’est prévu, c’est étonnant, à croire qu’il y a là un avorton magicien. Mais on n’y fait pas attention, cette microscopique sourdine est recouverte par nos déclamations idéales, nos graves décisions mentales, nos super-organisations… qui se désorganisent sans qu’on sache pourquoi, tout d’un coup, minées par un imprévisible, ridicule, petit accident. Ça y est, tout dégringole. Quelquefois cela met dix ans à dégringoler ou à faire un cancer – mais la dégringolade ou le cancer, il est déjà là dans la minuscule petite sécrétion chuchotante qui s’enroule et s’enroule, indéfiniment, quand on marche, quand on mange, quand on parle… «Attention, tu vas te fatiguer», et c’est la fatigue instantanée, «attention tu vas faire telle bêtise», et c’est la bêtise instantanée, presque obligatoire, vertigineuse, comme des tentacules de pieuvre qui s’enroulent en douce autour des cellules. «Et puis on meurt» – eh bien, oui, c’est la mort fatale. Et on meurt. Quand on commence à toucher à cette pieuvre-là, interminable, innombrable, qui englue tout, voile tout, asphyxie tout, mais si légèrement, comme un souffle, à ne pas y croire ni même y «penser» une seconde, on commence à toucher à une formidable magie noire qui ne nous échappe que parce qu’elle est le tissu même de notre existence. C’est subtil, c’est presque sans mot, c’est à peine un souffle, un effleurement de vibration autour, ou en dessous, quelquefois comme une odeur ou une «pré-pensée», une «pré-sensation», un vague embryon de quelque chose qui glisse sous la feuille morte – et tout se décompose. C’est la décomposition invisible, constante, de tout. Pas nécessairement une décomposition cadavérique (ça, c’est pour le bout): une décomposition de couleur, imperceptible, qui fait fluctuer le monde dans une sorte de chatoiement boueux (le «boueux» est pour ceux qui ont les yeux plus clairs; pour les autres, c’est tout simplement du chatoiement charmant) et qui a un étrange pouvoir sur les mille petites circonstances de la vie – et quelquefois sur les grandes, quand la dose est plus forte. Et une action sur le corps quasi hypnotique.

Naturellement, quand on est un peu conscient de ce qui se passe, on chasse tout cela. Mais ça colle. On le chasse une fois, dix fois. Mais ça revient, sous une autre forme, avec une autre couleur. On tape dessus: ça rentre sous terre, fait la sainte nitouche, c’est joli comme un ange. Et puis, poff! ça ressort. On a vaincu telle difficulté, dissous telle impureté il y a quinze ans; ça glisse comme un souffle dans la mémoire: «Oh! ça, c’est vieux, c’est fini heureusement» – et ça rentre instantanément, tiré par le souvenir, chatouillé par le souvenir1, disait Mère, tout frais, guilleret, redoublé de puissance par la longue torpeur, et ça recommence comme si de rien n’était. On a dormi quinze ans sur la difficulté. Un souffle de souvenir, une imperceptible vibration – RIEN n’est dissous. Il y a quelque chose qui est là, il y a un tissu de quelque chose, qui se sert de n’importe quoi: un courant d’air, une rencontre, un éternuement, pour faire tout resurgir. Et il n’y a pas une chose, une difficulté, une faiblesse, une maladie à extirper, non: il y a tout un tissu, une substance presque corporelle. Une substance dénaturante. Alors on commence à mesurer le problème, comme si c’était tout qu’il fallait arracher. Une espèce de pourriture d’avance, là. Et si inextricablement mêlée au corps que l’on se demande si c’est vraiment possible d’enlever cela sans enlever la vie même du corps.

C’est le «mental physique». Comme une première pensée de la Matière.

Mais ce n’est même pas une «pensée», n’est-ce pas, c’est un souille, ou plutôt une empreinte. Probablement l’empreinte de toutes les catastrophes que cela a traversées pour s’éveiller à la vie – l’éveil catastrophique. La sortie du grand Sommeil tranquille. La conscience matérielle, c’est-à-dire le mental dans la Matière, s’est formé sous la pression des difficultés – des difficultés, des obstacles, des souffrances, des luttes. Elle a été pour ainsi dire «élaborée» par ces choses, et cela lui a donné une empreinte, presque de pessimisme et de défaitisme, qui est certainement le plus grand obstacle. C’est la grande soif de sortir de la catastrophe. C’est la grande base, l’immense base de la Vie. La vie est appuyée là-dessus: sur ce NON. Un non qui prend mille formes, des millions de formes et de petites maladies ou de petites faiblesses, mais qui vont toutes vers leur soif du non final: la mort. Enfin la paix de la mort. C’est tout à fait imperceptible, c’est parfaitement recouvert sous notre vacarme mental, nos évangiles, nos socialismes, nos ceci, nos cela, qui tous sont une petite agitation fébrile sur une plateforme de mort. On fait semblant pendant quelque temps. Et puis on ne fait plus semblant (ou ça ne fait plus semblant), alors on appelle la pénicilline, le médecin, le pasteur, le ciel à la rescousse, mais la mort n’est pas d’aujourd’hui, elle était toujours là, ça n’a pas changé vraiment: c’est devenu ce que c’était. Et on appelle cela la vie. On marche avec la mort, constamment, en montant les escaliers, descendant les escaliers, parlant, riant… elle chuchote, chuchote, chuchote… Et ça brouille tout: si on se mêle de regarder ce chuchotement pour le corriger, lui faire un peu la morale, alors il devient très malin, il devient dix pensées bonnes qui sont toutes des pièges particuliers. C’est le piège complet, indiscutable, dans n’importe quel sens qu’on veuille le regarder, en bien ou en mal. Il vous double avec une rapidité éclair, rattrape votre pensée d’avance et vous attend devant avec une malice toute fraîche, imprévue. Bien penser est un mal, mal penser est un mal, tout est un mal. Tout est brouillé. Mais bien sûr! c’est LE MENTAL, alors personne n’est mentalement plus fort que le mental. Ce n’est pas le mental qui peut corriger le Mental. C’est vraiment la pourriture complète, collée là, dans le corps, avec chaque réflexe, chaque réaction, chaque bouchée qu’on mange, chaque pas qu’on fait. On peut s’extirper de la pensée intellectuelle, arrêter la mécanique pensante, entrer dans les cieux libérés: Tout là-haut, on est très bien, mais en dessous c’est le grouillement. En fait, c’est une bataille contre des petites choses, toutes petites, des habitudes d’être, des façons de penser, de sentir, de réagir… Une bataille for-mi-dable contre des habitudes millénaires. Ce n’est intéressant que pour quelqu’un qui s’intéresse à tout, pour qui tout est intéressant, c’est-à-dire qui a cette espèce de volonté de perfection qui ne néglige rien, aucun détail, autrement… Dès que l’on est dans le Mental, n’est-ce pas, le mental dit: «Ah! non-non! on perd son temps.» – Ce n’est pas vrai, mais il considère cela comme des balivernes. Ces balivernes, c’est la substance même de la mort. Notre vie est faite d’un million de balivernes mortelles. On dirait presque que c’est comme une imperceptible sédimentation de terre glaise qui fait une poudre infinitésimale, grasse, serrée, et absolument noire, au fond. C’est au fond, ou plutôt autour des cellules. Un voile de poudre de glaise. On y touche un peu, et tout se lève comme un rideau massif, remplit le bocal et c’est la nuit – c’est la nuit de lumière des «vivants». Ils baignent là-dedans, dans ces balivernes. Mais si on le laisse se déposer tranquillement, on voit plus clair, certes, le bocal est transparent, mais c’est là, tapi au fond. Et comment faire?

On dirait presque que c’est la racine du problème, cette baliverne.

Mais on peut être sûr que là où il y a une extrême difficulté, il y a une extrême clef et un extrême pouvoir. C’est l’obstacle qui fait le chemin. C’est pour nous attirer vers la découverte. La mort, c’est le dernier obstacle qui nous cache la plus grande découverte.

Au début, Mère était très fière (qu’on nous pardonne de la taquiner un peu, mais on peut changer de rôle de temps en temps), elle nous disait: Quand ce moulin commence, on le prend comme avec des pinces, et puis… [Mère faisait le geste de le tirer vers le haut, au-dessus delà tête] et puis je le garde là, dans ce blanc immobile – pas besoin de le garder longtemps! Oui, et puis elle lâchait la pince et ça recommençait. Ou bien, on fait descendre le Pouvoir: on est tout d’un coup plein à craquer d’une puissance de lumière qui dissout le grouillement… pour cinq minutes, le temps qu’elle est là. Mère a bien vu que cela aussi ne marchait pas: Je comprends bien pourquoi la Vérité, la Conscience-de-Vérité, ne s’exprime pas d’une façon plus constante, parce que la différence entre son Pouvoir et le pouvoir de la Matière est tellement grande que le pouvoir de la Matière est comme annulé – mais alors, cela ne veut pas dire la Transformation, cela veut dire un écrasement. C’était cela qu’on faisait dans le temps: on écrasait toute cette conscience matérielle sous le poids d’un Pouvoir contre lequel rien ne peut lutter, auquel rien ne peut s’opposer. Et alors on avait l’impression: ça y est! c’est arrivé!… Mais ce n’était pas arrivé du tout! Parce que le reste, en bas, demeurait tel quel, sans changer. Et si on ne veut pas, ou ne peut pas faire intervenir un Pouvoir qui écrase le grouillement, si on ne veut pas ou ne peut pas grimper là-haut dans le Blanc immobile, que reste-t-il?… Et si par-dessus le marché on ne peut pas se servir du Mental pour se battre contre le mental de la Matière, que faire?… On est nulle part. Ou plutôt on est complètement dedans, au seul niveau possible, au cœur de la boue mentale de la Matière et, du dedans, dans l’obstacle même, on cherche à trouver le pouvoir qui fera traverser l’obstacle ou transformera l’obstacle. La puissance même de l’obstacle contient la puissance même de la victoire. On se bat avec la Victoire, tout le temps, et, peut-être, le secret est-il de savoir regarder dans le bon sens.

Les petites secondes de mort

Mais ce grouillement, quand on l’observe, il nous réserve bien d’autres surprises.

Mère l’observait, «était dedans», dans ce grand couloir du premier étage, au milieu des mille petites histoires des disciples, qui toutes étaient «son» histoire, sa difficulté, son opacité; elle le dépistait, le traquait dans tous ses gestes, ses mouvements, et cela semblait sans solution – déniché ici pour resurgir là, protéen, sans fin – comme si la solution, c’était seulement de vivre la difficulté. Et c’est là où il y a une infime ligne de partage qui donne deux visages à la même chose, à la même difficulté, la même impossibilité: un visage de mort et un visage de vie, un visage fermé, négatif, et un visage ouvert – selon l’attitude. On vit la même stupidité, la même opacité, mais d’un côté elle est positivement vécue, avec une question, un appel, une sorte de déchirement ou d’embrassement de la vérité que l’on sent et veut derrière, que l’on ne cesse pas de vouloir derrière cette glu noire: on est dedans comme un cri; et de l’autre on refuse, on dit non, on ne veut pas voir ou pas admettre, et elle colle tout de même. C’est l’ennemi refusé, et tant que l’on refuse l’ennemi, on ne peut rien sur lui – il vous attend au bout.

Mère avançait pas à pas dans ce marécage, et la solution, c’était seulement de marcher dedans, même s’il fallait y marcher trois cents ans. Ce mental matériel aime les catastrophes et les attire, et même les crée parce qu’il a besoin du choc de l’émotion pour éveiller son inconscience. Tout ce qui est inconscient, tout ce qui est inerte, a besoin d’émotions violentes pour se secouer et s’éveiller. Et ce besoin crée une sorte d’attraction ou d’imagination morbide de ces choses – il est tout le temps à imaginer toutes les catastrophes possibles ou à ouvrir la porte aux suggestions mauvaises de petites entités méchantes qui prennent plaisir, justement, à créer la possibilité des catastrophes… Le petit brin d’imagination que cela a (si on peut appeler ça imagination), c’est toujours catastrophique. Si ça prévoit quelque chose, ça prévoit toujours le pire. Et un pire qui est tout petit, tout mesquin, tout vilain – vraiment, c’est la condition la plus écœurante de la conscience humaine et de la matière… On a une petite douleur – oh! est-ce que ça va être un cancer? Et alors, cet admirable individu, après avoir imaginé le pire (dans l’espace d’une seconde, n’est-ce pas), il soumet tout cela au Seigneur. Il lui dit: «Voilà, Seigneur, voilà Ton œuvre, et c’est tout à Toi et fais ce que Tu veux avec!» Cette espèce d’imbécile, quel besoin avait-il de préparer ses catastrophes! Une catastrophe, toujours une catastrophe, tout est catastrophique – mais il offre sa catastrophe au Seigneur! Et naturellement, nous ne pensons pas une seconde que c’est une catastrophe ou que cela peut être catastrophique: «Ça n’a pas d’importance», c’est seulement une «idée idiote» – mais nous nous trompons. C’est tout à fait catastrophique. C’est la mort ambulante. Il faut seulement une certaine accumulation de cette baliverne pour faire le vrai cancer et le vrai accident. Dans ces microscopiques sottises, Mère remontait lentement à la source de la Mort. Elle y remontait «sans solution», simplement elle traversait, traversait tout ça, en se «trompant» chaque fois, en ayant la «mauvaise réaction» chaque fois, en répétant la même sottise, ou une autre, chaque fois… comme si on n’était plus qu’un tissu d’erreur, de fausseté et de faux pas. «Je», c’est seulement l’erreur constante. La «clarification», on dirait que c’est d’abord la quintessence du bain de boue. Mais elle y était, elle était dedans. Elle n’était pas au-dessus, elle n’était pas «impeccable», mais la clef de la victoire, elle allait l’arracher à l’obstacle même. C’est le champ de bataille sordide.

Et l’histoire, ou le marécage, commence à s’approfondir. Que de fois, au milieu de la conversation, ou tout d’un coup, là-bas, au milieu du couloir, parlant à quelqu’un, nous l’avons vue s’arrêter brusquement et poser les paumes de ses mains sur ses yeux, la tête entre les mains – cinq secondes, dix secondes – et devenir blanche, mais pas blanche comme une morte: comme si une colonne de lumière compacte descendait sur elle ou l’enveloppait… puis c’était fini, elle souriait, continuait, allait pas à pas de l’un à l’autre, donnait une fleur ou une autre, avalait ce poison et cet autre. Ou elle restait assise devant nous, les yeux clos, soudain embuée de cette lumière blanche et comme totalement immobile, arrêtée – on ne sentait plus un frisson d’être dans ce corps. Puis elle nous disait tranquillement: Les choses ne se passent pas du tout comme elles se passent dans la vie ordinaire, mais pendant l’espace de trois, quatre minutes, quelquefois cinq minutes, dix minutes, je suis a-bo-mi-nablement malade, avec tous les signes que c’est fini. Et c’est juste pour que je trouve… que je fasse l’expérience, que je trouve la force. Et puis donner cette foi absolue au corps, de sa réalité divine, n’est-ce pas que le Divin est là et qu’il veut être là et qu’il sera là… Et alors, c’est seulement avec ces «moments-là» (où logiquement, selon la logique physique ordinaire, c’est fini) qu’on attrape la clef… Il faut passer à travers tout ça sans flancher. Puis elle regardait devant elle le grand flamboyant aux fleurs jaunes (toujours elle était tournée du côté de Sri Aurobindo, son fauteuil ou son lit regardait toujours par là, comme si c’était sa question vivante, comme si tout était son chemin vers lui, le marécage à traverser pour aller à lui, l’opacité à traverser, le quelque chose à dissoudre pour qu’il soit là: elle usait le marécage comme il usait le Mur), et elle ajoutait: Combien il en faudra encore comme ça? Je n’en sais rien, n’est-ce pas, je suis en train de fabriquer le chemin.

Il en a fallu beaucoup «comme ça», des centaines et des milliers de petites secondes de mort à traverser pour «attraper la clef». Et ça venait de partout, de plus en plus, comme si plus elle avançait là-dedans, dans ce marécage sans solution, plus la difficulté semblait jaillir de partout, pas seulement de son corps, mais du corps de tous et comme d’un corps de plus en plus répandu. Vraiment, comme si, plus c’était microscopique, plus c’était universel. Elle allait dans le corps du monde. C’est une inondation qui me vient du dehors! une chose, une autre, une autre. Et un mélange! de tous les côtés, de tous les gens, de tout. Et pas seulement d’ici! de loin, loin, loin sur la terre, et quelquefois loin dans le temps – loin dans le temps: dans le passé, des choses du passé qui viennent pour être rangées, pour être présentées dans la nouvelle lumière, pour être mises à leur place: c’est toujours cela, chaque chose qui veut être mise à sa place. Et alors c’est un travail constant, c’est tout le temps comme si on attrapait une nouvelle maladie et qu’il faille la guérir. Le monde, devenait quelque chose de très «concret». Elle attrapait toutes les maladies du monde.

Et le problème, ou la question, se resserrait, devenait très dense, comme si tout se jouait dans des petites secondes: Une sorte de discipline précipitée, au galop: toutes les minutes comptent. Puis, tout à coup, une maladie plus grave qui concentre le problème: une filariose. Une vilaine maladie qui s’attaque aux jambes, les gonfle démesurément, de ces piqûres brûlantes, du dedans au dehors, depuis le bout des pieds jusque là, partout, dans le dos… Quatre heures de petites tortures. Quatre heures ce jour-là; ça a continué pendant trois ans. C’est le tour des centres d’en bas, a-t-elle dit simplement, comme Sri Aurobindo lorsqu’il s’est fracturé la jambe. Elle arrivait au point où il était arrivé fin 1938, juste après Munich. C’est le subconscient, le marécage universel. Et elle continuera de marcher, de rester des heures debout à écouter celui-ci, celui-là, donner une fleur, un avis – le même travail. Mais cette fois, elle allait étudier le travail en détail dans la mécanique corporelle. Or, ce qui est très intéressant, c’est que cette filariose, elle l’avait attrapée quelque vingt ans plus tôt, d’une piqûre de moustique au Terrain de Jeu. Aussitôt elle avait appliqué sa Force et Sri Aurobindo avait appliqué la sienne – la maladie a disparu… sous terre. C’est-à-dire qu’on avait appliqué un pouvoir supérieur, yoguique, pour guérir le corps. C’est ce fameux pouvoir qui fait tous les miracles qu’on veut, quand on sait le manipuler. C’est avec ce pouvoir que quelque Théon ou super-Théon aurait pu faire un monde très miraculeux et mirobolant. Ce sont les pouvoirs supérieurs du Mental, que nous ne connaissons pas ou à peine (et tant mieux). Mais ce sont des pouvoirs imposés d’en haut à la Matière et qui jouent tant que l’on reste dans les conditions du pouvoir, c’est-à-dire dans les hauteurs mentales. La Matière n’est pas touchée vraiment: elle est muselée. On peut la museler toute une vie et être «guéri», oui – mais on meurt au bout, comme tout le monde. La mort, elle, n’a pas été guérie; la Matière, elle, n’a pas été guérie. Et c’est pourquoi on pourrait danser sur un monde miraculeux sans avoir rien fait que de dorer la pilule agréablement pour le temps que ça dure. Évidemment, les médecins seraient ruinés, et pas mal de nos techniques encombrantes, mais la racine du mal n’aurait pas été touchée et ce monde resterait un monde de la mort. On veut nous faire trouver la vraie clef, on veut, pour nous, beaucoup mieux que des miracles épatants, on veut nous donner la vraie vie. Mais pour cela, naturellement, il faut que tous les pouvoirs, c’est-à-dire les faux pouvoirs finalement, s’écroulent. Il faut aller dénicher la clef dans la Matière – dans le naturel qui est finalement le seul grand Miracle du monde. Et c’est ainsi que Mère a perdu tous ses pouvoirs, un à un, pour que ce soit le corps lui-même qui trouve la solution. Et on lui a ramené gentiment sa vieille filariose muselée, sous terre depuis vingt ans, dans le subconscient du corps.

Il faut que ce soit la terre elle-même qui trouve son propre miracle.

Le mental cellulaire

Cette longue école de la douleur allait précipiter le mouvement et amener Mère à une double découverte capitale qui n’a l’air de rien – mais c’est toujours comme cela, ces découvertes du corps n’ont l’air de rien, on ne se rend même pas très bien compte que c’est une «découverte», c’est si insignifiant… Et c’est pour cela que ça dure depuis des millénaires. La découverte du radium, c’est sérieux; la découverte de la relativité, c’est très sérieux – nous sommes pleins de découvertes si sérieuses que nous sommes passés complètement à côté de l’essence du problème. En fait, nous sommes complètement à côté de la vie – mais oui! bien sûr, nous sommes dans la mort. Un jour que nous nous plaignions à Mère de n’avoir pas de «résultats», elle nous a dit ceci, avec un certain «ton» qui ouvre les murs: On m’a fait voir d’une façon tout à fait objective, mais ténue, des effets qui sont insignifiants par leur dimension, et formidables, tu entends, formidables par leur qualité. Et avec un sourire comme si l’on se fichait de moi en me disant: «Ah! tu veux des résultats, tiens, voilà; tu veux des effets, tiens, les voilà.» Et alors on ajoutait (tu sais, ce que j’appelle «insignifiant», c’est ce qui concerne les toutes petites circonstances de toutes les minutes de la vie): «Tu veux des résultats terrestres? Eh bien, ceux-là sont beaucoup plus considérables par leur qualité que ce que tu vois.» Et en effet, j’ai vu des petites, toutes petites choses, justement des mouvements de conscience dans la Matière, des toutes petites choses qui étaient vraiment ahurissantes par leur qualité et que l’on ne remarque jamais parce quelles n’ont aucune importance (importance extérieure), ce n’est que si l’on observe d’une façon tout à fait ténue que l’on s’en aperçoit, c’est-à-dire, justement, des phénomènes de conscience des cellules – Tu es conscient de tes cellules?… Non, eh bien, deviens conscient de tes cellules et tu verras qu’il y a résultats. Tous ces jours-ci, cela vient comme des preuves, des preuves accablantes pour le doute: des preuves de l’omniprésence du Suprême dans la Matière la plus inconsciente… en apparence – quelque chose de tellement formidable que la raison raisonneuse peut à peine le croire. Elle est obligée. Seulement, n’est-ce pas, on s’en aperçoit quand on est arrivé à ce degré d’attention tout à fait ténue et qu’au lieu de vouloir des grandes choses qui font beaucoup de bruit, beaucoup de mouvement et qui ont des apparences très éblouissantes, on se contente d’observer des toutes-toutes petites choses qui, pour notre prétentieuse raison, sont tout à fait insignifiantes. On pince tout d’un coup le Mental physique en train de dévider sa bobine catastrophique, et puis, «sans raison», quelque chose dans le corps dit non, spontanément, et la bobine s’arrête toute seule comme par enchantement: 1e mal de tête s’évanouit, la rage de dents s’arrête – tout est comme dissous par, juste, ce petit «quelque chose» dans le corps qui a dit non. Cela n’a l’air de rien, mais c’est tout à fait formidable. Quelque chose qui dit non à la mort et qui a le pouvoir d’arrêter le mouvement de mort (qu’on ne s’y trompe pas, un mal de tête ou un bobo, ou un objet qu’on fait tomber par terre, c’est de la mort). Reste à découvrir ce qu’est ce «quelque chose».

Mère était donc dans la douleur comme dans tout le reste du marécage insoluble; seulement la douleur crée un besoin plus intense de trouver la solution. Mère pouvait grimper là-haut, couper le courant et sourire dans la béatitude – c’est élémentaire quand la conscience est développée, c’est l’équivalent de la morphine, en mieux et en plus radical. Mais la morphine spirituelle, cela faisait partie une fois pour toutes des moyens rejetés. Jusqu’au bout, elle refusera de couper le courant. Or, sa façon de barboter dans la douleur avait ceci de particulier que la douleur était totalement, physiquement acceptée, comme tout le reste: aucune réaction du «non-non-je-n’en-veux-pas, je-refuse-j’ai-mal» – tout était accepté, le marécage total. Et déjà, dans cette acceptation de la souffrance (attention: pas une acceptation mentale, une acceptation physique), la qualité de la souffrance changeait imperceptiblement… comme si elle était moins épaisse. Comme si le courant de souffrance, pourrait-on dire, passait mieux. Quelques degrés de plus, et c’est seulement du courant qui passe. Et on s’aperçoit, d’abord, que c’est ce Mental physique qui grossit furieusement la réaction, s’agite, s’épouvante, s’imagine, se tortille de toutes les façons et bloque tant qu’il peut le courant, qui naturellement se sent obstrué et fraye son passage… douloureusement, à travers la négation hurlante du Mental physique. Parce que, pour lui, tout est une catastrophe – on dirait presque qu’il veut la catastrophe pour en finir de tout cela. Lorsque cet individu est calmé, on s’aperçoit qu’il y a une sorte d’aération subtile du corps, comme si ça passait mieux et tout passait mieux – la «douleur» passe mieux. Et à mesure qu’on laisse faire, sans réaction aucune, sans volonté aucune (ou avec la seule positivité interne que tout cela, c’est le «Seigneur» qui joue, comme dit Mère, que tout est une certaine merveille voilée qu’il nous faut justement dévoiler), c’est comme si le corps, la substance du corps, la conscience du corps, devenait large, fluide, rythmique, presque ondulée, dans une sorte de mouvement très différent, ondulatoire, où la douleur est seulement… ce même courant qui a comme changé magiquement de visage. C’est imperceptible, ça dure quelques secondes, «à ne pas y croire» – et naturellement dès que c’est «à ne pas y croire», la douleur revient furieusement. Des milliers de fois, on répète l’opération, et c’est comme si, en l’espace de quelques secondes, on passait d’un monde dans un autre, d’un monde dans un autre, un va-et-vient d’un monde de douleur à un autre… inexplicable, qui est le même, mais complètement autre. On a touché à la conscience du corps: le corps seul, tel qu’il est, sa vraie conscience, sans celle de cette espèce d’individu qui le recouvre de son magma hurlant et catastrophique. Presque comme si c’étaient deux corps: un corps de douleur et l’autre; un corps enfermé et l’autre; un corps «ondulatoire», si l’on peut dire, et l’autre recroquevillé, replié sur lui-même, douloureux et crispé comme un patient dans un fauteuil de dentiste. Et juste après l’une de ces expériences presque magiques où la «maladie» se volatilisait, comme dissoute par ce vrai corps dedans, Mère observait avec étonnement: Les cellules elles-mêmes s’en fichaient complètement! Cela leur paraissait être comme un accident ou une maladie ou quelque chose qui ne faisait pas partie normale de leur développement et qui leur avait été imposé.

C’est le commencement d’une prodigieuse expérience.

Et Mère notait, la première fois que cela lui est arrivé: C’est une sorte de perception du manque presque total d’importance de l’expression matérielle, extérieure, qui traduit l’état du corps: que les signes extérieurs, physiques, soient comme ceci ou comme cela, de cette façon-ci ou de cette façon-là, c’était absolument indifférent à cette conscience du corps… Par exemple, des jambes enflées ou un foie qui fait mal, eh bien, tout cela était absolument sans importance: cela ne change en rien la conscience vraie du corps. Tandis que nous avons l’habitude de penser que le corps est très troublé quand il est malade, quand quelque chose ne va pas – ce n’est pas comme cela, il n’est pas troublé comme nous le comprenons. «Mais alors, demandions-nous à Mère, qu’est-ce qui est troublé si ce n’est pas le corps?» – Oh! c’est le mental physique, c’est cet imbécile de mental, c’est lui qui fait tout, tous les embarras, toujours. – «Ce n’est pas le corps?» insistions-nous – Mais non! – «Mais qu’est-ce qui souffre alors?» – C’est aussi à travers ce mental physique, parce que, si on calme cet individu, on ne souffre plus! C’est justement ce qui m’est arrivé. N’est-ce pas, ce mental physique se sert de la substance nerveuse, mais si on retire ça de la substance nerveuse, on ne sent plus. c’est ça qui donne la perception de la sensation.

Et alors tout un grand pan de mur commence à dégringoler. En fait, ce n’est pas un mur, c’est un voile de boue, c’est cette espèce de sédimentation noire, comme une poudre infinitésimale, gluante, qui recouvre tout – qui enveloppe les cellules du corps. C’est la glu noire du Mental physique… Et on commence à sortir de la cage. On commence, très légèrement, imperceptiblement, à soulever le voile de la mort. On commence à toucher le vrai corps. On commence à toucher la vraie Matière. Parce que la découverte est plus prodigieuse qu’on ne le pense, écoutons bien: c’est «le mental physique qui donne la perception de la sensation» – et toutes les sensations sont fausses, des mensonges absolus, complets. Nous vivons dans une cage de mensonge. Nous vivons sous un voile de mensonge; la douleur est fausse, mais c’est tout qui est faux: le lourd, le léger, le grand, le petit, le fermé, l’ouvert, l’opaque, le clair… toutes les perceptions sont des perceptions fabriquées dans la cage de cet individu et par cet individu – pour traquer ou enfermer, justement, un individu dans une cage personnalisante qui lui donnait la sensation d’être séparé des autres: moi, une personne. Et tel était le premier but évolutif. Nous nous sommes faits individuellement à coups de mensonge. Et maintenant le Mensonge se démolit – tout est autre, nous sommes tout autres! Le monde physique que nous percevons est un formidable mensonge mis en équation par un mental physique qui a tout conditionné. Le corps physique que nous percevons et éprouvons est un corps de mensonge. Et la mort est un autre mensonge: c’est la mort du mensonge.

Alors il faut devenir le vrai corps à travers le vieux.

Il faut devenir la vraie vie à travers la mort.

Il faut passer le voile de la mort en pleine vie, avant qu’elle ait le temps de nous décomposer.

Et l’observation devient extrêmement intéressante, infinitésimale comme toujours (à l’échelle ou à l’image de cette poudre de glaise fine, noire, qui englue tout). On s’aperçoit, en effet, qu’il y a un chaînon entre ce mental physique et la substance pure du corps: le mental physique agit sur le corps par un intermédiaire. Deux substances ne peuvent se toucher ou communiquer que s’il y a un minimum de correspondance, c’est-à-dire qu’une vibration d’un domaine doit pouvoir éveiller ou faire vibrer quelque chose de correspondant dans l’autre substance, alors il y a contact et influence réciproque, communication. Quand Mère entrait en contact avec la momie du Musée Guimet, ou quand elle entrait en contact avec le python, le géranium, l’améthyste, elle touchait quelque chose qui vibrait là, une forme de conscience qui trouvait sa transcription mentale en elle. Il y avait donc une sorte de «mental», là, bien que peu ressemblant au nôtre, une vibration perceptible à un niveau qui n’était évidemment pas le niveau cérébral du mental évolué: une vibration qu’elle sentait ou éprouvait dans son corps et qui se traduisait ultérieurement par des mots et des sensations, des images. Un Mental corporel. Un mental cellulaire, dira-t-elle, ou même atomique. Sri Aurobindo avait fait la même découverte: Il existe aussi un mental obscur, un mental du corps, des cellules mêmes, des molécules, des corpuscules. Haeckel, le matérialiste allemand, a parlé quelque part d’une volonté dans l’atome, et la science récente, en présence des imprévisibles variations individuelles dans les activités de l’électron, est sur le point de s’apercevoir que ce n’est pas une métaphore mais l’ombre projetée d’une réalité secrète.2 Ce mental cellulaire, c’est le chaînon manquant entre la substance purement matérielle et cette première forme de Mental évolué que nous appelons le Mental physique. C’est par le corps que l’on communique avec le reste du monde, par ce mental cellulaire. C’est ce qui fait que tout communique (sauf nous). Si nous étions réduits subitement à notre mental cérébral avec une petite paire d’yeux humains, nous verrions un monde photographique, mort, une croûte de monde (c’est ce qui se passe, d’ailleurs, dans la plupart des cas). Mais ce mental cellulaire est recouvert, dominé et subjugué par le Mental physique: il obéit aveuglément au Mental physique, il est comme hypnotisé par lui. Et c’est là où nous commençons à toucher mieux le secret… Un petit bout de voile s’est levé un jour à propos d’un rien, par hasard, comme elle tenait les mains d’une personne atteinte de la maladie de Parkinson. Le tremblement irrésistible, incoercible, s’est pour un instant arrêté, comme figé par la pression de sa conscience: un instant, elle a touché directement le corps, la conscience corporelle, cellulaire, de cette personne, et tout s’est arrêté. Comme si elle avait traversé un voile. Et de la seconde où le voile a été traversé, il n’y avait plus rien, plus un tremblement – ça n’existait pas.

Cela n’a duré que quelques secondes parce que, évidemment, instantanément, le mental physique de cette personne a commencé à dire: ah! je ne tremble plus – et tout le tremblement a recommencé. Le voile est revenu en place.

Alors on commence à mesurer l’énormité de cette microscopique petite glaise noire; on touche à la racine de toutes les maladies, peut-être à la racine même de la mort: Cette mentalité de la cellule, la mentalité matérielle, quand elle est saisie par une idée, elle est véritablement possédée par l’idée, notait Mère, et il lui est presque impossible (pas impossible, mais extrêmement difficile) de se libérer. Et les maladies, c’est cela. C’est la même chose pour la maladie de Parkinson: ce tremblement, c’est une possession d’idée, c’est ce qui, pour l’intelligence consciente, se traduit par une possession d’idée, un hypnotisme, accompagné d’une peur dans la Matière. La grande peur du Mental physique, qui est la peur de la vie, au fond, la négation de la vie, ce que nous pourrions appeler la «volonté catastrophique»: en finir dans la paix mortelle. C’est une espèce de pli, que l’on essaye de redresser et qui se reforme automatiquement, imbécilement – on détord, et puis ça se retord, on rejette et puis ça recommence. C’est extrêmement intéressant, mais c’est lamentable. C’est lamentable. Et toutes les maladies sont comme cela, toutes-toutes, quelle que soit la forme extérieure. La forme extérieure, c’est seulement une façon d’être de la même chose – parce que les choses s’arrangent de toutes les façons possibles (il n’y a pas deux choses pareilles et tout s’arrange différemment) et alors, il y en a qui suivent des plis analogues, et c’est cela que les docteurs appellent «telle maladie».

C’est le pli de la mort.

La Matière humaine entière est sous la coupe d’un formidable hypnotisme de la mort, de la maladie, de la matière obscure, la matière lourde, la matière vieillissante… c’est-à-dire tout ce que nous percevons dans la cage du Mental physique, sous le voile de glu noire du Mental physique. Les spécialistes de l’hypnotisme savent que l’on peut couper cela – ils le coupent… momentanément. Ils le coupent arbitrairement, de force. Il faut soulever consciemment le voile de notre propre hypnose. Il faut que le corps fasse son propre miracle. Et alors ce n’est pas une petite maladie ou une petite douleur que nous guérirons, annulerons: c’est la maladie du monde, c’est la douleur du monde, et c’est peut-être la mort du monde.

Ce sera une autre Matière… et pourtant la même.

Ce sera le corps vrai, tel qu’il est.

Ce sera la fin de la magie mentale.

Ce n’est pas un nouveau monde à créer: c’est une magie à défaire.

Et Sri Aurobindo l’a dit, par trois fois, dans Savitri:

Une magie pèse sur (nos) forces glorieuses3

Les tissus du corps frémiront dans une apothéose

Les cellules subiront une lumineuse métamorphose…

Comme si se renversait une magie déformante4

Un grand renversement de la Nuit et du Jour

Toutes les valeurs du monde changées5

Et tout à coup, Mère a perçu le secret: C’est ce mental des cellules qui trouvera la clef.

12. L’infiltration

Et parfois, sans que l’on sache vraiment pourquoi, la Vibration vraie, la Vibration ou le Pouvoir supramental, émergeait derrière le voile de boue. Tout ce que l’on sait, c’est que l’expérience avait l’air de se répéter plus souvent. Deux fois, cela a été une véritable prise de possession du monde supramental, et les deux fois c’était comme si le corps – vraiment le corps physique – allait être complètement désagrégé par… ce que l’on pourrait presque appeler l’opposition de condition. Naturellement, on peut imaginer l’un de ces «êtres de haute taille» du rivage supramental, dont le corps était une sorte de condensation de pouvoir et de lumière, essayant d’entrer dans cette espèce de boîte rigide dotée de nerfs hurlants à la moindre égratignure… Et tout à coup, quand on perçoit cela, on a l’impression que nos corps sont une espèce de carton-pâte supérieur qui a à peu près autant de vie qu’un mannequin à côté de cette vie-là et de cette lumière-là. On commence à toucher une formidable différence – on ne sait pas ce que c’est que la vie. Et quand cette vie-là entre dans ce simulacre ou cette caricature… c’est quelque chose de si formidablement écrasant, la différence entre notre fonctionnement habituel et ce fonctionnement-là que, évidemment, il faut une adaptation. Est-ce que le carton-pâte est jamais adaptable?… C’est cela, on se demande vraiment si c’est cette fausse substance boueuse et rigide qui doit «s’adapter» et lentement devenir la vraie substance, ou si quelque autre mécanisme interviendra. Certainement, il faut que ça s’éclaircisse et que ça s’élargisse, qu’il y ait au moins un commencement d’infiltration à travers ce voile de boue – après, on comprendra, ou plutôt le corps comprendra.

La vibration supramentale

L’infiltration s’est produite, lente, dosée, de plus en plus «nourrie» à travers les années, avec quelquefois la grande ruée du Pouvoir supramental. Et chaque fois la description de Mère est très identique, la différence est seulement dans le quantum, qui deviendra de plus en plus formidable, au point que nous aurons souvent l’impression de sortir de chez Mère comme d’un bain de foudre, comme s’il nous fallait des heures, après, pour pouvoir digérer les quelques gouttes qui avaient filtré chez nous. Mais Mère n’appelait pas cela le bain de foudre, elle appelait cela «le bain de Seigneur»! Attends, je vais leur donner un bain de Seigneur. Et elle riait, et parfois des gens parfaitement civilisés s’enfuyaient à toute vitesse, sans plus de manières, incapables de tenir la charge. C’est une vibration spéciale. Tu ne sens pas, toi?… comme quelque chose qui serait une super-électricité pure? Et Mère ajoutait cette remarque qui ouvre des horizons: Quand on touche Ça, on voit que c’est partout, mais on ne s’en aperçoit pas. C’est partout. Ce n’est pas quelque chose qui est à faire entrer dans le monde vraiment, ni même dans le corps vraiment: c’est là, c’est la vibration même de l’atome, du minéral, des plantes, des bêtes, de tout ce qui est. On dirait que c’est seulement notre caricature de corps, notre faux corps pourrait-on dire, qui ne s’en aperçoit pas ou pour qui c’est voilé: c’est insupportable pour lui. Qu’est-ce qu’il y a donc de spécial dans ce corps humain, sinon cette cage mentale que nous avons bâtie, qui n’est pas du tout une cage «subjective», comme on pourrait le croire, mais une cage effective, qui coupe tous les courants – les autres matières, la matière vraie, ne sont pas comme cela, celle des bêtes, des plantes, du minéral: elles sont ouvertes. Ça passe. Ce n’est pas bloqué. Cette vibration (que je sens et que je vois) donne l’impression d’un feu. C’est cela que les Rishis védiques devaient traduire par cette «Flamme», Agni, dans la conscience humaine, dans l’homme, dans la Matière; ils parlaient toujours d’une «flamme». C’est en effet une vibration de l’intensité d’un feu supérieur. Même le corps a senti, plusieurs fois, quand le travail était très concentré, ou condensé, que c’est l’équivalent d’une fièvre. Mais ce n’est peut-être une «fièvre» ou un «feu» que parce que c’est enfermé dans une cage. Les oiseaux n’ont pas la fièvre! Du moins pas la fièvre supramentale. Mais ils ne savent pas non plus qu’ils sont «des oiseaux».

Cette Vibration supramentale, Mère nous l’a décrite des dizaines de fois au cours des années avec, d’ailleurs, chaque fois, une sorte d’émerveillement, et ce qui est très remarquable, c’est que la perception de cette Vibration-là semble provoquer une triple transformation ou altération de nos données matérielles: une altération des limites matérielles ou des divisions apparentes de la Matière, une altération du sens du Temps – l’espace et le temps se modifient – et une altération tout à fait radicale dans la perception de la vie (ce que nous appelons «la vie»). Ces descriptions iront en se précisant et en augmentant de volume si l’on peut dire, mais l’essence est déjà là dans ses premières remarques. La lignée A1, A2, A3, va commencer à prendre des embranchements et à partir dans toutes les directions (pauvre de nous!). D’abord, la perception de la Matière opaque en petits objets divisés et durs disparaît: C’est comme un poudroiement, n’est-ce pas, plus petit que des points minuscules, un poudroiement d’atomes, avec une intensité de vibration extrême – mais sans déplacement. Pourtant c’est un mouvement continuel. C’est quelque chose qui se déplace dans quelque chose qui vibre sur place sans bouger. N’est-ce pas, il y a quelque chose qui se déplace, qui est plus subtil, et qui est comme un courant de puissance formidable, et alors ça passe à travers ce poudroiement. Mais le milieu ne se déplace pas: il vibre sur place avec une extrême intensité. Une sorte de courant universel qui passe à travers toutes ces concentrations poudroyantes, sans frontière nulle part. Le Mental, c’est ce qui veut enfermer ce courant formidable dans une cage à lapins – et il ne peut pas évidemment, il ne peut même pas le percevoir, parce que le percevoir, ce serait déjà éclater dans quelque chose d’autre que lui. Et en effet, les limites s’en vont avec cette perception-là: L’impression d’avoir, dans mon corps, un être beaucoup plus grand («grand», je veux dire volumineux) et beaucoup plus puissant que je n’en avais l’habitude. C’était comme s’il pouvait à peine tenir dedans: il débordait. Et c’était si compactement puissant que c’était presque gênant… Toujours cette «densité», cette «Matière dense». Et nous nous demandons si la «densité» n’est pas, pour ainsi dire, la super-concentration de conscience-force qui fait paraître comme un fétu inconsistant et insubstantiel la Matière telle qu’elle est vécue dans le Mental et à travers le Mental – il n’en supporte qu’un souffle, une imitation en carton-mental, qui a l’air assez creuse, évidemment, par rapport à l’autre. Comme si, dans chaque cellule, il y avait une vibration et que c’était tout d’un seul bloc de vibration… Ce qui donne la sensation de Matière, là, ce n’est plus l’opacité ni la dureté, c’est la densité compacte ou l’«épaisseur», si l’on peut dire, de la vibration de conscience. Et ça dépassait à peu près comme cela (Mère faisait un geste comme si son corps vibratoire débordait assez loin les limites de son corps apparent). Parfois même, tout le corps apparent semblait se dissoudre (Mère s’évanouissait): Tiens, c’était comme de l’or qui serait fondu – fondu – et lumineux. C’était très épais. Et c’était d’une puissance – d’un poids, n’est-ce pas, étonnant. Et alors, plus, plus de corps, plus rien – plus rien, rien que ça. Voilà qui pose beaucoup de problèmes si l’on veut continuer de vivre dans un corps tel qu’il est sans tomber en perpétuel évanouissement! Comment rester aggloméré dans un corps qui s’en va partout? La fausse perception mentale dans sa cage était évidemment une protection. Il y a donc un problème d’«adaptation».

Et le temps change aussi. Si on se laisse partir dans le «mouvement», ce mouvement universel qui traverse ces petites concentrations poudroyantes, ce n’est plus le même temps, de même que ce n’est plus le même espace: Un Mouvement tellement total – total et constant, constant – que pour une perception, cela donne le sentiment d’une immobilité parfaite. Un Mouvement qui est une sorte de Vibration éternelle qui n’a ni commencement ni fin… Quelque chose qui est de toute éternité, pour toute éternité, et il n’y a pas de division de temps: c’est seulement quand c’est projeté sur un écran que cela commence à prendre la division du temps. Très bien, mais le corps apparent, ce que nous pourrions appeler maintenant le corps mental, parce qu’il semble que ce soit notre fabrication mentale, continue de vivre d’une minute à l’autre, avec des jours, des mois et des années, ou du moins une perception de jours et d’années… qui fait peut-être son vieillissement. Notre écran «prend la division du temps». Mais s’il n’y a plus d’écran? Si l’on s’en va dans le passé, le présent, le futur, comment continuer la vie «normale» d’un corps au milieu d’êtres qui eux, sont parfaitement doués d’une horloge? Là aussi il y a un problème d’adaptation: de mémoire de notre présent pour ne pas filer on ne sait où… et oublier peut-être en route ce corps apparent, faussement vissé dans un fauteuil, ce 25 mai 1961. On dirait qu’il y a à inventer le moyen transitoire de mener une double vie dans le vieux corps et dans le nouveau, sans perdre l’un ou l’autre. Ce sont des problèmes physiologiques, n’est-ce pas, non métaphysiques. Que faire si la métaphysique devient physique!

Mais le problème est peut-être totalement mental, parce que les oiseaux, eux, n’ont pas de difficulté. C’est la structure mentale qui est la difficulté, et c’est le fait de vivre avec d’autres êtres qui, eux, sont terriblement dotés d’un mental. Il y a vraiment une transition à faire d’une espèce à une autre.

Et la vie change aussi – quand nous disons «la vie», nous ne voulons pas dire seulement les relations avec les personnes ou les choses, mais la qualité même de l’air que l’on respire, cette sorte de souffle qui anime: Une lumière dorée et absolument immobile… et alors, c’est comme si les choses se gonflaient – se gonflaient d’un contenu infini. C’est vraiment l’impression de quelque chose qui est plein, au lieu d’être vide. La vie telle que les gens la vivent, telle que je les vois la vivre, est une chose creuse, vide, sèche: c’est creux – c’est dur et c’est creux en même temps. C’est vide. Et l’autre chose qui est là, on a tout de suite l’impression: plein-plein-plein-plein – plein! n’est-ce pas, débordant, il n’y a plus de limites. C’est tellement plein que tout, toutes les limites sont balayées, effacées, disparues – il n’y a plus que cela, ce Quelque chose.

Comment infiltrer ce «quelque chose», comment vivre dans ce quelque chose, le tolérer, le supporter, tout en restant apparemment dans un corps qui semble fait exactement du contraire de toutes ces qualités?

La trame

Elle allait dans sa forêt coupée d’éclairs fugitifs, et parfois c’était presque désespérant. Nous nous faisons une illusion sur ce qu’est la vie, nous l’enrobons d’idéal, de mouvement, d’agitation, de violence et de passions et nous disons «c’est la vie», c’est «palpitant», mais c’est faux! C’est un décor que nous plaquons sur une espèce d’inanité de chaque seconde où il y a des pas et des pas et des rien + rien + rien, et des gestes + des gestes, des milliers de gestes pour… autre chose, qui n’est pas là, après lequel on court toujours. La vie, vraie, «pure» si l’on ose dire, c’est cette étoffe, ce tissu de zéros, comme un compteur de taxi qui ne compte que du temps nul pour aller «là-bas». Le temps «plein», c’est là-bas, quand on arrive – mais on n’arrive jamais! c’est toujours pareil. C’est le fond de la vie qui est comme cela. Oh! mais c’est toute la vie, quelle qu’elle soit, qui est comme cela! s’écriait Mère. Même les événements qui semblent extraordinaires vus de loin et tels qu’ils apparaissent aux autres, même les choses historiques ou qui ont aidé à la transformation de la terre, aux grands bouleversements (les grands «événements», les grandes œuvres comme on les appelle), c’est tissé de la même étoffe, c’est la même chose! Quand on voit de loin, dans l’ensemble, ça peut faire de l’effet, mais la vie de chaque minute, de chaque heure, de chaque seconde est tissée de cette même étoffe, terne, neutre, insipide, sans vie vraie – seulement une réflexion de vie, une illusion de vie–, sans puissance, sans lumière et sans rien qui ressemble le moins du monde à la joie. C’est pire qu’une horreur, c’est une espèce de… ce n’est pas un désespoir, tu comprends, il n’y a même pas d’intensité de sentiment: il n’y a RIEN! C’est neutre-neutre-neutre et gris-gris-gris, serré comme ça, une trame serrée qui ne laisse passer ni l’air ni la lumière ni la vie – il n’y a rien. Nous disions un «voile», une «cage», mais c’est cette trame serrée qui enveloppe tout, jusqu’aux cellules du corps, comme si la vie entière était étouffée par quelque chose. Et puis, parfois, cette invasion de l’autre vie sans que l’on comprenne très bien le mécanisme de l’invasion, sans qu’on le supporte même plus de quelques secondes ou quelques heures. Une splendeur de lumière – si douce, si douce, si pleine du vrai amour, de la vraie compassion, de quelque chose qui est si chaud, si chaud… C’est ça qui est là, toujours là, attendant son heure, qu’on veuille bien le laisser entrer. C’est ça qui doit venir et qui doit se manifester dans la vibration de chaque seconde – pas dans un ensemble qu’on voit de loin et qui vous parait intéressant, mais dans la vibration de chaque seconde, dans la conscience de chaque minute, c’est là que ça doit venir, autrement… Oui, autrement… il n’y a qu’à filer au ciel ou aller se faire pendre ailleurs. Mais c’est en bas qu’il faut tirer le voile, pas en haut. C’est en bas qu’il faut se désasphyxier.

C’est vraiment dans le microscopique de chaque seconde que se trouve le formidable secret, justement là où nous n’avons jamais voulu le voir, parce qu’il est hideux – il est «rien», comme dit Mère, un rien étranglant qui précipite les hommes dans toutes les aberrations pour ne pas voir, surtout pas voir ça, pas être en tête à tête avec ça. Le tête à tête avec ça, c’est entrer dans une peau de pygmée noir. Pour Mère, qui connaissait toutes les grandes étendues de conscience là-haut depuis quatre-vingts ans, c’était… suffocant. Car ce mental physique, il est non seulement radoteur, rabâcheur et nous fait vérifier dix fois si nous avons bien fermé la porte que nous savons avoir fermée, mais il radote et rabâche sordidement, il fixe tout: en une seconde, il a perçu mille détails qu’il vous ressert dix ans après, intacts, depuis la réflexion du médecin qui vous dit: «Oh! telle maladie, il faut deux ans de traitement» (alors naturellement il faut deux ans), jusqu’à l’image la plus furtive. C’est une mémoire implacable, et peut-être une mémoire millénaire. C’est le premier mental de la Matière. Tout est fixé là, cristallisé là – oui, c’est lui le bâtisseur de la cage. Tout a une conséquence, tout s’enchaîne, tout va de cause à effet, inexorablement. C’est lui qui a rivé notre cage, microscopiquement, dans tous les détails. Et rien ne peut être guéri tant que ce chuchotement-là n’est pas guéri: toutes les victoires que l’on a remportées là-haut, dans les hauts pouvoirs de la conscience, il vous les démolit d’un souffle. C’est là que se cache l’enracinement sexuel, ce n’est dans aucun «sexe» ni aucun «instinct» soi-disant, dont on se détache très facilement, mais dans cette petite fixation obscure qui veut… finalement c’est la nuit qu’il veut, la décomposition, la désagrégation de tout. C’est une sorte de vertige dans la Matière. Et il répète, répète son petit chuchotement de mort dans tous les gestes, tout ce qui arrive, tout ce qu’il rencontre, tout. Une maladie de Parkinson, c’est un délice pour lui; là, il est à son affaire, c’est le sommet «exemplaire» de son activité. Il voudrait tout fixer tétaniquement, comme cela – et en fait, c’est ce qu’il fait subrepticement. C’est son rôle: faire une cage. Il voudrait réinventer la rigidité paisible de la pierre.

La mort est son plus grand succès.

Et la racine du mal n’est dans aucun subconscient abyssal et psychanalytique: elle est là, à portée de main, ou d’oreille plutôt. Seulement, il ne faut pas la recouvrir avec tout le vacarme habituel, y compris le vacarme moral. Ce sont toutes les choses que l’on considère comme sans importance, c’est tout cela, toute la masse de tout cela, qui empêche la transformation physique. Et parce que ce sont de toutes petites choses (c’est-à-dire apparemment de toutes petites choses qui n’ont aucune importance), ce sont les pires obstacles. De toutes petites choses qui appartiennent au mécanisme sub-conscient et qui font que dans la pensée vous êtes libre, dans le sentiment vous êtes libre, même dans l’impulsion vous êtes libre, et que physiquement vous êtes l’esclave. Il faut défaire tout cela, défaire, défaire… Ce n’est plus que le mécanisme de l’habitude. Mais ça tient, ça colle, oh!… Et on ne sait même pas ce qu’il faut faire pour défaire! Mentalement, on dit: il faut s’éclaircir, s’universaliser, s’impersonnaliser – c’est très joli, mais c’est un schéma mental. Corporellement, comment est-ce qu’on fait?

Comment est-ce qu’on pratique un trou dans cette trame? Comment est-ce qu’on peut toucher cette poudre de terre glaise noire? Si on y touche un peu, ça se lève comme un rideau de boue.

Le mantra

Le seul procédé que Mère ait employé sur ce chemin sans chemin où il n’y a pas de procédé, sauf d’être d’une certaine manière, de tendre d’une certaine manière, et de marcher, c’est le «mantra».

Toutes ces formes que nous voyons constituées sont un agglomérat de vibrations (d’atomes, disent les savants, car ils ne voient qu’une couche de Matière et encore avec des lunettes mentales), qui expriment la qualité particulière de l’objet, son «aspiration», disait Mère, et c’est ainsi qu’elle pouvait donner un nom aux fleurs. C’est en quelque sorte le vrai nom des choses, leur musique spéciale, qui devient une assez triste musique au niveau humain. C’est la répétition de ces vibrations qui assure la stabilité des formes. Une modification du jeu vibratoire entraînerait une rupture de la forme (avec un changement de forme s’il est supportable, ou la désagrégation et la «mort» s’il est insupportable). Toute chose se meut avec un «son» particulier qui est le mouvement des forces la composant. Le mantra est le son pur d’une chose, quelle qu’elle soit, l’essence de sa vibration, ce qui la crée ou la maintient en forme. Il y a toute une science dite tantrique qui manipule ces sons et fait apparemment des «miracles» en reproduisant le son des choses: les désagrège ou les réagrège, les combine ou les altère.

La poésie, la musique sont une forme de cette «magie du son», lorsque c’est une vraie musique et une vraie poésie, c’est-à-dire qu’ils évoquent réellement certaines forces ou aspirations, certaines formes d’être – il y a tous les niveaux possibles, jusqu’au plus grossier. C’est aussi notre magie très courante dont nous ne savons pas que c’est une magie, mais les effets sont là tout de même, tristes et boueux, quand nous montons et descendons les boulevards en marmonnant nos sourds désirs et nos petites inquiétudes… qui arrivent naturellement, comme nous les avons appelés. Si les hommes voyaient l’énorme glu colorée (et de quelle couleur!) dans laquelle ils vivent, ils trouveraient des charmes à l’oxyde de carbone de leurs cités. Mais si l’on précipite un son pur dans la Matière, l’effet peut être également magique; seulement, comme notre fausse matière est épaisse et collante et répétitive, il y faut beaucoup de ténacité. Cette même vertu répétitive et rabâcheuse de la Matière et du mental physique peut aussi se tourner dans l’autre sens et, par «miracle», elle peut se mettre à rabâcher un vrai son au lieu de son habituelle mécanique mortelle – dans la mesure où elle peut le faire sans se traumatiser complètement et provoquer une rupture périlleuse dans son mode vibratoire. Il y a là une «mesure» dont la frontière représente exactement le passage du vieux mode matériel au nouveau mode, le prochain mode de la Matière.

Ce «son pur», il n’est dans aucune formule magique. Il y a le son sanscrit, AUM, qui est une merveille, mais comme toujours, la vraie magie est la plus simple, c’est celle que nous possédons sans le savoir, qui n’a l’air de rien, mais qui peut être formidablement puissante si elle est pure, si elle jaillit purement: c’est le cri de notre cœur, le besoin de notre être ramassé dans une seconde de vie ou de mort. Le dernier mot qui reste quand tout a fichu le camp. C’est notre son pur, celui qui ne ressemble à nul autre et qui fait que nous sommes telle personne et non cet anonyme n’importe-qui doté d’une cravate et d’une agrégation de mathématiques. Chacun peut trouver ce son ou une traduction de ce son en un mot, quelques mots qui sont comme notre «mot de passe», notre Sésame particulier: un son qui représente une expérience et qui a le pouvoir de reproduire cette expérience. Ce peut être un son de flamme, un son de certitude, de liberté, un son de joie, un son d’amour pur… Ça, qui pour nous a un sens total. Ce cri au sommet de notre être, ou dans l’abîme de notre être quand tout est perdu. Et ce son, on essaye de l’infuser dans la Matière quotidienne, de toutes les minutes, toutes les secondes, dans tous les gestes, toutes les imbécillités, toutes les inutilités, les erreurs, les tristesses, les joies, tout. Il faut que ça devienne la musique de notre matière.

C’est cela, le mantra.

C’est un essai de diviniser la substance, disait Mère. Le son a une puissance en soi, et en obligeant le corps à répéter un son, on l’oblige en même temps à recevoir la vibration. Ça a le même effet que les exercices quotidiens quand on travaille le piano, par exemple: on répète mécaniquement, et ça finit par vous remplir les mains de conscience – ça remplit le corps de conscience.

Elle avait trouvé son mantra. C’était la première chose dont elle ait senti le besoin lors de sa première «maladie» de 1958: Mon corps voudrait avoir un mantra pour hâter sa transformation (changer ce mode vibratoire opaque), nous écrivait-elle alors. Elle l’a trouvé et répété jusqu’à son dernier souffle, jour et nuit et à chaque seconde, pendant quinze ans, comme le faisait peut-être Sri Aurobindo lorsqu’il marchait de long en large dans le haut couloir. Et peut-être, maintenant encore, le répète-t-elle. Car qui peut désagréger cette vibration-là?

Or, ce mantra a un étonnant pouvoir sur cette trame vibratoire, ce voile de boue opaque qui nous enveloppe et fait toutes nos maladies et nos vieillesses et nos accidents sans fin. Ce mantra a une action sur mon corps, remarquait-elle la première fois. C’est curieux, ça coagule quelque chose: toute la vie cellulaire devient une masse solide, compacte, et d’une concentration formidable – et une seule vibration. Au lieu de toutes les vibrations habituelles du corps, il n’y a plus qu’une seule vibration. Une seule masse. Les innombrables trépidations, murmures, chuchotements du corps, tout ce réseau sournois de mille petites forces contradictoires qui tirent dans tous les sens, est soudain coagulé en une seule masse vibratoire. La mort n’entre pas là. Les maladies, les accidents n’entrent pas là. Le corps est comme rempli d’une substance inattaquable. Mais cette «substance», il faut pouvoir la supporter. Une autre fois encore, au début, elle notait: Dès que je suis une minute tranquille où je me concentre, ça débute toujours par ce mantra, et il y a une réponse dans les cellules du corps: elles commencent toutes à vibrer. L’autre jour, c’est venu, ça a pris tout le corps, c’est monté comme ça: toutes les cellules tremblaient. Et avec une puissance! La vibration allait en s’amplifiant, grossissant toujours, en même temps que le son lui-même s’amplifiait, s’amplifiait, et toutes les cellules du corps étaient prises d’une intensité d’aspiration, comme si tout le corps se gonflait – ça devenait formidable. J’avais l’impression que tout allait éclater. Et ça a un pouvoir de transformation! J’ai eu l’impression que si je continuais, quelque chose allait arriver, dans ce sens qu’il y aurait un équilibre des cellules du corps qui changerait… Le point de rupture dangereux. Et nous sommes toujours remis devant ce même problème d’«adaptation» de la substance. Par n’importe quel bout que l’on prenne le problème, il y a cette vieille trame qui enserre tout: est-ce qu’on peut rompre la trame, ce réseau vibratoire mortel, sans rompre la vie même et désagréger la forme?

Ce sera le problème de Mère pendant des années: un problème vécu à la minute la minute, physiologique. En somme elle essayait de fabriquer le premier «corps nouveau». Ou peut-être de dégager le vrai corps. Il y a là un passage… périlleux.

Ce mantra de Mère, il avait sept syllabes:

AUM NAMO BHAGAVATÉ

Mère le donne au monde.

Les pensées autour

La forêt de Mère, elle n’était pas seulement dans son corps, elle était dans ces 1300 petits échantillons (en 1960) qui étaient chacun une petite manière particulière de mort, une certaine façon d’être dans la trame et de cultiver la trame. Depuis qu’elle avait coupé ses activités extérieures, le problème s’était resserré au lieu de se diffuser; maintenant qu’ils ne pouvaient plus l’assaillir au Terrain de Jeu ou de Tennis et partout où elle posait ses pas, ils venaient dans les couloirs, à la porte de la salle de bains ou à la porte du frigidaire où elle gardait ses fleurs, à toutes les portes et à toutes les minutes. C’était l’invasion en règle. Et quand elle avait permis à une personne de venir une fois recevoir une fleur ou son regard, c’était un droit acquis pour l’éternité – et naturellement «pourquoi pas moi?» Tout le monde était moi-moi-moi. C’était plein de petits moi qui arboraient leur fleur de Mère… et continuaient de cultiver la trame. Et si Mère ne marchait pas tout à fait comme ils voulaient, c’était la trame opaque, violente, qui jetait des tas de petites vibrations en sourdine que Mère avalait, avalait. Jamais elle n’a dit non à qui que ce soit. Mère ne disait jamais non, il fallait que les gens découvrent eux-mêmes l’étouffement de leur propre trame. Simplement, elle mettait sa lumière calme sur cette tramé… et ça se tortillait encore davantage sous la pression. Et les lettres. Ils m’assassinent de lettres. Oh! si tu savais, toutes ces lettres qu’on m’écrit… Si tu savais, d’abord la quantité formidable d’âneries qui n’auraient pas du tout besoin d’être écrites, puis, ajouté à cela, un tel déploiement d’ignorance, d’égoïsme, de mauvaise volonté, d’incompréhension totale et une ingratitude qui n’a pas d’égal, et tout ça… avec une candeur, mon petit! Ils me jettent tout cela dessus, tu sais, tous les jours, et des sources les plus inattendues. Et elle répondait, répondait. Et quelquefois elle avait un cri: Sri Aurobindo est devenu aveugle, je ne veux pas devenir aveugle!… Elle s’asseyait dans le grand fauteuil au dos sculpté, restait un moment devant nous les yeux clos, les bras sur son fauteuil, si pâle: Ce qui est difficile, c’est le contact avec les gens de l’Ashram. Rien que cela, n’est-ce pas, ce trépignement sur place pour donner des fleurs… Et ils sont tellement inconsciemment égoïstes! si je ne fais pas sur chacun la concentration habituelle, ils se demandent: qu’est-ce qu’il y a, qu’est-ce qui ne va pas, est-ce que j’ai fait quelque chose? – Et alors cela fait une histoire. Elle avait des jambes gonflées par cette filariose, comme des bouts de fer, qu’elle cachait soigneusement sous des tabis japonais. Et elle continuait, allait, venait en répétant le mantra. Mais tout de même, le problème était là: Chaque personne, chaque lettre, chaque action apporte son volume de désordre, de désharmonie et de désintégration. Et c’est comme si l’on vous versait cela en tombereaux sur la tête. Et il faut tenir le coup… Chaque absorption du dehors crée instantanément un désordre [dans le corps], déplace tout et fait des rapports faux, disloque l’organisation; et il faut quelquefois des heures pour remettre cela en place. Ce qui fait que si je voulais vraiment utiliser la possibilité du corps sans être obligée d’en changer parce qu’il ne peut pas suivre, il faudrait que, matériellement, autant que possible, je cesse d’ingurgiter toutes sortes de choses qui me tirent des années en arrière.

Elle a continué à «ingurgiter» jusqu’au bout, et de plus en plus – plus elle approchait du but, plus la trame autour devenait implacable et se débattait comme à la mort. Ce n’était pas sa trame «à elle»: c’était la trame du monde vraiment. Et le problème se complique, parce que ce n’est pas seulement la présence physique de 1000 ou 1300 échantillons qui faisaient la sarabande dans son corps, mais c’est toute la foule invisible. Et d’abord toutes les pensées. Tant que nous sommes au chaud, bien enfermés dans la trame, nous ne comprenons pas, mais dès que les mailles se relâchent, c’est tout qui entre. Les pensées ne sont pas innocentes: les pensées sont des actions. Il faut notre cuirasse normale pour ne pas être mis en miettes. Il y a des pensées qui sont aussi nocives qu’un scorpion, il y a tout un grouillement de scolopendres divers. C’est un affreux mélange, oui, «tout le temps comme si l’on attrapait une maladie nouvelle qu’il faut guérir». Si tu savais cette atmosphère que l’on me fait respirer, mon petit! [et Mère prenait sa tête entre ses mains comme si elle était martelée, battue] ces niaiseries, ces imbécillités, ces méchancetés, ces sottises; tout ça c’est plein, plein – plein. On ne peut pas respirer sans respirer cela! Déjà, au Terrain de Jeu, elle avait essayé de leur faire comprendre: Si j’avais autour de moi des réceptivités, cela aiderait mon corps énormément, parce que toutes les vibrations traverseraient mon corps et ça l’aiderait.1 Mais qui comprenait, à part la toute petite poignée des silencieux qui ne demandaient jamais rien, ne cherchaient jamais à la voir et travaillaient dans leur coin? Et plus le temps passait, plus ses propres mailles lâchaient: Le corps est devenu effroyablement sensible. Par exemple, une mauvaise réaction chez quelqu’un, une crispation, ou une réaction du domaine tout à fait ordinaire, cela se traduit dans le corps par une fatigue subite, comme s’il était épuisé. Peu à peu son corps devenait tous les corps. Les innocentes (ou moins innocentes) petites pensées, les petits chuchotements des corps autour, montraient leur vrai visage – très vite, cela montre son vrai visage: la mort qui est dedans. Chacun de ces petits murmures est réellement, effectivement, matériellement, une griffe de la mort. Nous n’en mourons pas parce que la dose n’est pas suffisante et que cela prend du temps. Et puis nous sommes épais. Mais tout cela rentrait dans Mère tel que c’est, «pur», si l’on ose dire. Alors Mère commençait à se trouver devant le grand problème: C’est la pensée des gens qui est embêtante, oh!… Tout le monde, tout le monde qui pense tout le temps à: vieil âge et mort, et mort et vieil âge et maladie, oh! qu’ils sont embêtants! Mais nous ne nous rendons pas compte: une pensée de mort, c’est la mort. Nous sommes aussi inconscients du mouvement vrai des forces qu’un primate du carbonifère, nous ne savons rien du jeu et du pouvoir des vibrations, nous sommes murés derrière notre trame mentale! Mais ceux qui ne le sont plus?… On est comme lapidé avec tout cela. C’était en 1961, déjà – elle avalera leur pensée de mort jusqu’au bout. Ils lui ont distillé la mort, tous les jours (et toutes les nuits) et jusqu’au bout. Et puis son humour reprenait le dessus, elle riait: Il y en a beaucoup – beaucoup – qui pensent que je mourrai et qui font des préparatifs pour ne pas être tout à fait sur le pavé quand je partirai: tout cela, je le sais. Mais ce sont tout des enfantillages, en ce sens que si je m’en vais, ils ont raison, et si je ne m’en vais pas, cela n’a aucune importance! Voilà. C’était en avril 1961. Encore douze ans de ce régime.

Le problème était clair devant Mère, ou plutôt dans Mère.

Et que faire? Ou plutôt comment défaire cette trame-là sans en mourir pour de bon, sans être asphyxié littéralement par l’air autour? On pourrait presque dire: comment mourir sans en mourir?

L’impersonnalisation

Entre 1958 et 1962 Mère allait apprendre la grande leçon, qui est une microscopique leçon, mais dont les résultats matériels sont d’une importance plus capitale pour notre espèce que la fission du noyau d’uranium. Nous ne mesurons pas encore combien ces microscopiques découvertes sont formidables – elles ne portent même pas de nom. Elles sont trop radicalement nouvelles pour avoir aucun équivalent dans notre langage.

Mère ne savait même pas ce qu’elle faisait! Quelquefois elle prononçait un mot ou une phrase, «comme ça», dans la conversation, qui nous laissait ahuri, et des années après on dit: oh! mais… Ce n’est pas un atome que l’on fissionne, c’est tout le conditionnement d’une espèce. C’est le pouvoir même du pouvoir de l’atome qui vient devant nous comme avec un sourire et presque l’air de se ficher de nous: ah! tu veux des miracles, eh bien regarde… Regarde cette loi-là, et regarde cette autre. Mais c’est comme l’essence du miracle qui vient glisser le nez par la porte, ou par les mailles de la trame, et qui ne fait rien de sensationnel: simplement il souffle sur une petite loi «inéluctable» pour que l’on voie bien comment ça fonctionne… naturellement. On se frotte les yeux une seconde: mais voyons… Et c’est parti. Il y a encore un «mais voyons» qui doit s’en aller. Alors on comprend vraiment que le monde est au bord d’un miracle qui dépend… de quelque chose qui est encore un mystère, mais que l’on sent comme un infime mystère, un «rien» – un rien formidable. Quelque chose de formidable et qui a l’air imbécile, disait Mère tout à fait vers la fin. Peut-être allons-nous buter dessus, si Mère nous tient bien la main de l’autre côté du voile.

La première leçon – peut-être la seule leçon–, c’est que vraiment on n’y peut rien. On va dans la trame et on se cogne partout, on s’englue partout, on s’embrouille à chaque geste, dans la volonté de bien autant que dans la sottise du «mal». Toutes les réactions sont fausses, les bonnes comme les mauvaises. On dit non et ça vous revient à la figure comme une balle de tennis; on dit oui et ça s’en va par d’interminables méandres. Et toutes les sensations sont fausses. «Je ne veux pas être aveugle», et c’est comme si, instantanément, quelque chose voulait être aveugle, et on voit dix fois plus mal; «je suis exténuée», et c’est l’exténuation complète, comme un sac de plomb – mais enfin, je crache du sang! c’est sérieux, ça… Alors on attrape un petit quelque chose là-dedans qui veut que ce soit sérieux et qui veut être pris au sérieux, et qui est très vexé si on ne le prend pas au sérieux. Le jour où Mère nous a envoyé promener en nous disant: Mais dis donc à tes cellules qu’elles sont idiotes de cracher du sang! nous avons été très vexé. La sottise est formidable, elle est partout, dans tous les coins; elle est «sérieuse», elle. Elle est mortelle. C’est toute la médecine qui est en cause, c’est toute la physique qui est en cause, toute la physiologie… toute l’énorme Sottise qui nous enveloppe de sa trame impénétrable, irréfutable, pire qu’une Hydre: un scolopendre à dix mille milliers de microscopiques têtes – et QUI A RAISON. Il a toujours raison, il est bourré de raisons et de preuves éclatantes: il vous rend malade – ah! tu vois bien; il vous fait tomber par terre – ah! tu vois bien; il vous envoie imperturbablement, innombrablement tous les démentis, tous les échecs, toutes les défaites, toutes ses preuves. Il faut vraiment être un peu bête pour contredire la pomme de Newton. Il faut être affreusement bête si on veut sortir de la trame. Nous sommes trop intelligents pour être bêtes. Et Mère allait là-dedans, se cognant d’un côté, cognant de l’autre, bouchant un trou ici pour le voir se rouvrir là, dénichant une sottise pour en trouver mille autres: on se découvre plein de sottises, plein d’erreurs, plein de boue. Une myriade de petites maladies-éclair. Une myriade de petites morts, simplement le temps de traverser un couloir. On est bourré de maladies en suspens, bourré de mort en suspens. Ça grouille, ça grouille, c’est incroyable. C’est infinitésimal. C’est seulement parce que cela se multiplie à des millions d’exemplaires que cela peut avoir une importance – mais ce n’est rien! Rien. Et c’est tout cela qui barre le chemin. C’est tout cela qui fait la trame. C’est tout cela qui bloque la Vibration vraie – le «miracle»… naturel. Cela me fait l’effet d’un travail de miniature qui s’exécute avec la loupe et des petits points – les miniatures, cela se fait avec un pinceau tout petit, très pointu, et on fait des petits points, et on a une grosse loupe. Et il faut beaucoup-beaucoup-beaucoup de petits points pour faire seulement un bout de joue. Des tout petits points, tout petits points.

Et puis, si l’on se met à regarder les petits points, ils se mettent aussi à grandir démesurément. On ne sait pas quoi faire, de tous les côtés c’est comme truqué. Le bien est truqué, le mal est truqué. Et il y a tous les petits échantillons autour qui viennent multiplier le problème. On est là-dedans comme dans le problème de la terre. C’est toute la terre. C’est le laboratoire de la terre. On dit non à quelqu’un, ou plutôt non à une réaction nocive dans quelqu’un, et c’est instantanément comme si l’on mettait un mur entre soi et le mal: on n’est plus touché, mais le mal non plus n’est plus touché – il frétille de l’autre côté du mur. Et finalement il nous revient, parce que le mal de quelqu’un c’est notre mal et tout est notre mal. Ce qui dit «non» en nous, c’est exactement ce qui peut être touché par ce mal-là: c’est là, pareil, caché, ça dit non au lieu de oui, c’est tout. Tant qu’il y a une réponse, c’est que l’on est dans la même bouillie. Et naturellement, pour chacun, son non est le oui vêtu de sainteté – c’est la sainte bouillie. On n’en sort pas du tout, du tout. C’est tout pareil. Bien sûr! les corps, c’est tout de la même Matière. Il n’y a pas de sainte matière ni de diable de matière: il y a de la Matière. Mère apprenait cette leçon-là aussi: On est traité à coups de poing et à coups de marteau jusqu’à ce qu’on comprenne – jusqu’à ce qu’on soit dans cet état où tous les corps sont votre corps. Alors là, on commence à rire! On était vexé par ceci, on avait mal à cause de cela, on souffrait de ceci, de cela – oh! comme cela parait drôle! Oui, c’est tout pareil. Le corps, il va jusqu’au bout de la terre. Il n’y a pas une seule sottise qui ne soit absolument, totalement, intégralement notre sottise. Seulement, cela se reflète en nous d’une manière différente. Nous avons bien dit «reflète»: la Sottise est arrêtée en nous, fixée en nous par un écran – fût-ce un microscopique écran gros comme une tête de cellule. Mais c’est un reflet de sottise, ce n’est pas une réalité de sottise – un reflet de maladie, un reflet de mort… mille reflets d’une même chose qui vient jouer et chatoyer dans ou sur tous les corps. On dirait presque que c’est l’écran qui fait la sottise.

Mère allait à tâtons dans une simple et formidable découverte que d’autres ont faite au sommet du mental libéré, et qu’elle faisait dans son corps. Quand on a fini de faire tous ces petits points, ces petits bouts de joue interminables, quand on se cogne partout, est malade partout – malade dans celui-ci, malade dans celui-là–, quand on se trompe et se retrompe et que tout est une tromperie, le oui comme le non, le bien comme le mal, l’effort comme le non-effort, la volonté de clarification comme un rideau de boue encore plus épais, la volonté d’universalisation comme une prison plus lourde, l’aspiration à la transformation comme un obscurcissement de plus, parce qu’on ne sait pas ce qu’il faut vouloir, comment vouloir – on ne connaît pas le chemin, on ne sait pas ce qui va là-bas ou n’y va pas, on ne sait même pas les qualités qu’il faut ni les défauts qu’il faut peut-être… quand on est comme assommé de tous les côtés, roué de fatigue (et c’est peut-être aussi une fatigue truquée), roué d’impossibilités de toutes parts, assailli de pensées grouillantes et qu’on avance un peu comme un homme ivre dans une brume de douleur, alors… alors on ouvre les mains: La seule chose que je fais, c’est ça [et Mère ouvrait ses mains sur ses genoux, ses mains très blanches avec des petites veines violettes, on aurait dit que c’était translucide], tout le temps ça, de partout, dans les pensées, dans les sentiments, dans les sensations, dans les cellules du corps, tout le temps: «À Toi, à Toi, à Toi. C’est Toi, c’est Toi, c’est Toi.» C’est tout. Et puis rien d’autre. C’est-à-dire un consentement de plus en plus total, de plus en plus intégral et de plus en plus comme ça [et elle faisait le geste de se laisser porter]; c’est là qu’on a l’impression qu’il faut être tout à fait comme un enfant. Si on commence à penser: oh! je voudrais être comme cela, oh! il faudrait être comme cela, on perd son temps. L’effort, c’est seulement l’écran dans l’autre sens. «Je ne veux pas être malade», c’est une autre maladie. «Je ne veux pas mourir», c’est une autre mort. Et «je veux être immortel», c’est encore la mort sur l’écran. Quant au «je ne veux pas faire de fautes», c’est instantanément la Faute: c’est l’ombre qui vient se prendre sur l’écran. Il faut qu’il n’y ait plus d’écran, alors la maladie coule à travers, la faute coule à travers, la mort coule à travers – c’est seulement de l’éternité qui est là. La trame est détruite. La Sottise n’existe plus. La sottise, c’est l’écran; la mort, c’est l’écran. Il n’y a pas de fait de sottise, pas de fait de maladie, pas de fait de mort: il y a un FAIT d’écran.

Le mental physique, c’est l’écran.

On enlève l’écran, et la mort n’est plus.

Ce qui fait l’écran fait la mort.

L’impersonnalisation, c’est l’universalisation immédiate et c’est la clarification immédiate, y compris la clarification de la mort.

Des années plus tard, Mère nous dira: J’ai essayé beaucoup de choses, beaucoup, j’ai beaucoup regardé, je n’en vois qu’une qui soit absolue – une seule qui est absolue et qui peut apporter le résultat absolu, c’est cela [Mère ouvrait les mains]: l’annulation de tout ça, complète, laisser tout: à Toi, Seigneur – Toi, Toi, à Toi… Et pour chaque difficulté, chaque fois, quoi que ce soit, simplement ça: «Tout à Toi, Seigneur, tout pour Toi, à Toi. C’est Toi seul qui peux faire, Toi, Toi seul. Toi seul, Tu es la Vérité, Toi seul Tu es le Pouvoir.» Et ces mots, ce n’est rien, c’est seulement l’expression très maladroite de… quelque chose… une Puissance formidable. C’est seulement ce que nous y mélangeons d’incapacité, de maladresse, de manque de foi, qui lui enlève son pouvoir. De la minute où nous sommes vraiment purs, c’est-à-dire seulement sous Son influence, il n’y a pas de limites, pas de limites – rien, rien, il n’y a rien, aucune loi de la Nature qui puisse résister, rien, rien.

Aucune loi de la Nature.

Et en vérité, toute une série de conséquences physiques, physiologiques, incroyables (pour notre mental physique) commence à traverser les mailles, comme si nous étions devant une autre Nature physique – ou peut-être la vraie. Nous sommes complètement trompés, non seulement par la fausse matière mais par le faux Dieu qui a régné sur cette fausse matière. La réalité, c’est tout autre chose: un tout autre «Dieu» et une tout autre «Matière». Ce Dieu-là va avec cette Matière-là qui va avec cette Mort-là. Mère disait «Toi», parce qu’il n’y a pas de langage encore pour cette réalité matérielle-là: C’est cela, le malheur, ou dit «Divin» et ils comprennent «Dieu» – il n’y a que Ça: Ça seul existe. Ça, quoi? Ça seul existe! Elle l’appelait «le Seigneur», on peut dire ce qu’on veut – c’est l’autre chose. C’est la Chose où «je» n’est plus: aplati, disparu. Une conscience totale. Un mouvement total, une puissance totale. Une totalité qu’on est. Sans écran. La prochaine conscience. Une autre espèce qui n’est plus de l’humanité ni de la surhumanité, plus une amélioration de l’animal: autre chose. Quelque chose qui obéit à une autre loi qui n’est plus celle de la gravitation universelle. Et pourtant quelque chose qui est dans un corps, physique, matériel. Une réalité divine, matérielle. Et un «divin» qui n’est pas «autre»… qui est ce qu’on est, qui est tout. Pas un «Tu» là-haut au diable vauvert et qu’on ne connaît pas: il est partout, il est constamment là, il est au-dedans de l’être – et on s’accroche comme ça. C’est la seule solution. Dieu, c’était pour aller de l’autre côté – mais quand tout est du même côté, que dira-t-on?

La première clef, et la clef totale, c’est l’abdication. Seulement ce n’est plus une abdication mystique sur les sommets de l’être: c’est une abdication matérielle, corporelle. Tant qu’il y a l’effort personnel, c’est… ouf! c’est l’homme qui pousse son tonneau vers le sommet et ça retombe à chaque minute… Parce que, à mesure que l’équilibre change entre les parties et que ce qui est lumineux augmente, le reste devient de plus en plus inadéquat et intolérable, alors on est vraiment tout à fait dégoûté; et de plus en plus il y a un mouvement très spontané et très simple, très complet: «Moi, je n’y peux rien. C’est impossible, je ne peux pas, c’est un travail si colossal que c’est impossible – Seigneur, fais ça pour moi.» Et quand on le fait avec la simplicité d’un enfant, comme ça, vraiment, n’est-ce pas vraiment convaincu qu’on ne peut pas: «Ce n’est pas possible, je ne pourrai jamais faire ça – fais-le pour moi», c’est épatant! Oh! Il le fait, mon petit, on est soi-même ahuri après: comment!… Il y a des tas de choses, pfft! qui disparaissent et ne reviennent plus – c’est fini. Après quelque temps on se demande: «Comment est-ce possible, c’était là…» Comme cela, pfft! en une seconde… C’est la seule solution, il n’y en a pas d’autres. Tout le reste, c’est… des aspirations, des conceptions, des espoirs, des… c’est encore du super-homme, mais ce n’est pas du supramental. C’est d’une humanité supérieure qui essaye de tirer toute son humanité vers le haut, mais ça, ça ne sert à rien. Ça ne sert à rien. Il faut qu’elle s’annule. Alors la Chose peut venir, peut prendre sa place. Tout le secret est là… voilà, et puis se laisser aplatir jusqu’à disparition.

La meilleure façon de passer à travers la trame, c’est d’être comme un courant d’air.

Le je suis un reptile doit disparaître pour que le «c’est un oiseau» puisse apparaître. Pouvoir à la manière des reptiles ne sert à rien du tout pour l’oiseau.

Et finalement, la seule chose qui disparaît, c’est l’écran. Et nous sommes.

Seulement, ajoutait Mère, il ne faut pas avoir peur – si l’on a peur, cela devient effroyable. Heureusement mon corps n’a pas peur!

Il y a en effet des conséquences très radicales auprès desquelles nos fissions nucléaires sont des enfantillages macabres et sans pouvoir, sauf de mourir parce que c’est le seul pouvoir dans ce faux monde.

Maintenant nous entrons vraiment dans la forêt magique.

Maintenant la Vibration va pouvoir commencer à s’infiltrer.

Maintenant nous entrons dans un autre monde, qui est pourtant le même.

13. Les chemins de l’universalisation

La trame n’allait pas se dénouer du jour au lendemain, ni le mental cellulaire apparaître, pur, délivré de l’hypnotisme du mental physique. Il faudra attendre 1965 pour cela. Le vrai corps, il faut l’arracher à la nuit du monde, de tout le monde. Les obstacles, en fait, ce qui empêche d’arriver «là-bas», ne sont pas des regrettables erreurs, des encombrements inutiles, et quand on aura tout taillé, on y sera, dans la jolie clairière supramentale. Les choses se meuvent selon un rythme plus complexe et l’expérience semble partir décrire une courbe à travers la forêt, interminable, lointaine, avec des jours et des jours de marche: on touche un point B, un point C, D… – des altérations du temps, de l’espace, du sommeil, de la vision, des organes des sens–, une autre petite clairière, une autre rivière, chacune comme un monde en soi, et l’expérience A1, A2, A3… est loin, loin «derrière», comme si elle n’était plus. On va d’un monde à l’autre, d’un lieu à l’autre, sans lien. Puis tout à coup, sans raison, au bout de la courbe, on se retrouve dans l’expérience A, mais singulièrement élargie, approfondie, avec tout un train d’ondes et d’implications nouvelles comme si cette même expérience était subrepticement changée, pourvue d’un autre sens et d’autres conséquences par le fait qu’on a touché B, C, D… entre-temps. Puis encore on repart décrire une grande courbe, on laisse la lignée A1, A2… et on retrouve un B2, C2, D2… qui eux aussi ont subtilement changé entre-temps. C’est comme une marche globale dont aucun point n’est le «bon» ou aucun point n’est final ni acquis: rien n’est «là-bas», tout est n’importe où. Et quelquefois, dans un point inattendu de la marche, on est comme devant le secret total: en un éclair toutes les lignées semblent se rassembler… et puis c’est encore parti. Et on marche, on marche, où est le Secret? Mère l’a touché cent fois, mille fois. Et on pourrait presque dire qu’elle n’a jamais su où était le Secret: elle l’a vécu, «élaboré», sans nom. Elle marchait et ça se faisait par sa marche. Ce n’est pas une route mentale à travers un problème de mathématiques dont la solution est au bout: c’est une route cellulaire, une marche du corps. C’est un nouveau corps qui se fait dans le vieux corps ou qui se dégage du vieux corps: un nouveau monde qui se dégage du vieux. Tous les points sont bons, sont ça, mais il faut qu’ils soient tous également arrivés au développement qui résulte du passage à travers tous les autres points. En quelque sorte, on pourrait dire que la forêt se révèle d’un coup, en n’importe quel point, quand tout a été parcouru. Mère est le corps symbolique où se dégageait le corps du nouveau monde. Il y a seulement un chaînon qui manque pour que ce soit visible pour tout le monde: la forêt claire, le trajet total, le secret en tous points. L’Amazonie dévoilée. Le nouveau monde sous nos pas. Le nouveau corps . Il manque seulement que nous nous apercevions de quelque chose. Parce que le trajet est fait, elle l’a parcouru jusqu’au bout. Qu’est-ce qui manque? Le Secret, c’est de savoir ce qui manque, ce n’est pas de savoir ce qui est là.

Il y a comme un rideau à tirer quelque part dans notre conscience.

Nous nous demandons toujours si ce rideau, ce n’est pas ce fameux mental physique: cette «magie déformante» dont parlait Sri Aurobindo. Un envoûtement cellulaire.

La vraie matière

Quand les mailles de la trame lâchent un peu sous l’effet de cette impersonnalisation, aussi sous le martèlement du mantra, il se produit toutes sortes de phénomènes, d’abord assez imperceptibles, comme un souffle, qui iront se précisant, s’amplifiant avec les années. Mais d’abord la vraie Vibration, supramentale, commence à s’infiltrer dans la Matière, non pas comme une ruée écrasante et «éclatante», mais sous une forme ténue que Mère a décrite bien des fois: Je vois qu’à mesure que ça travaille ici pour s’installer, cela produit cette petite vibration – un pointillement de vibrations – qui semble être indispensable pour pouvoir entrer dans cette Matière. Mais on se demande vraiment dans quel sens il faut lire l’opération: quand on dit «entrer dans cette Matière», on a l’impression de quelque chose qui est derrière ou en dehors et qui pénètre le milieu corporel, mais est-ce réellement une «pénétration» du dehors ou, plutôt, une sorte d’éclaircissement qui fait qu’on voit et perçoit ou sent ce qui était toujours là, sous les mailles de la trame? Nous nous sommes toujours demandé dans quel sens il fallait lire le phénomène. La question a l’air très simple, mais il en découle des conséquences assez radicalement différentes qui changent toute l’optique du processus: dans un cas, c’est l’«autre» vibration qui peu à peu s’infiltre dans la vieille Matière et la modifie – donc une transformation de l’une par l’autre; et dans l’autre, c’est l’état réel, la vibration réelle, la forme vraie qui se dégage des mailles de la trame ou du voile de boue et qui prend la place de l’autre – donc une substitution, ou un dévoilement. Nous nous poserons la question jusqu’au bout. Des années plus tard, après avoir parcouru toute une courbe, et bien des courbes d’expériences, Mère est revenue sur cette infiltration en «pointillement» et tout à coup, «comme ça», dans la conversation, elle a fait une remarque qui nous a laissé complètement ahuri. Et c’est toujours comme cela avec Mère, ces découvertes si formidables dont les savants feraient des volumes, elles n’avaient jamais l’air de «découvertes»: simplement elle notait un fait au passage, ou plutôt s’en apercevait, faisait une remarque, et puis c’était fini, on continuait – Mère était pleine de découvertes aussi transparentes que l’air qu’on respire et elle ne prenait pas toujours la peine de mettre un nom dessus pour vous dire: ça, c’est une découverte. Elle se contentait de vivre la chose sans la mentaliser – la découverte, c’est pour après, quand on mettra un nom dessus. Au fond, tout est découvert avec le voyage de Mère, mais rien n’est nommé, alors c’est comme si cela n’existait pas – pour nous. Cette fois-là, elle a nommé. Elle observait que cette infiltration en pointillement provoquait toute une nouvelle manière d’être dans le corps: Une manière d’être qui serait lumineuse, harmonieuse. Cette manière d’être, elle est encore très indéfinissable, mais dans cette recherche, il y a une constante perception (qui se traduit par une vision) d’une lumière multicolore, de toutes les couleurs: de toutes les couleurs non pas par couches, mais comme si c’était pointillé, une association par points, de toutes les couleurs… Alors nous nous souvenons de cette «lumière irisée» qu’elle avait perçue au début du siècle, tout au fond de l’Inconscient. C’est-à-dire un immense trajet parcouru (nous pourrions dire parcouru par la terre: le corps de Mère est un corps terrestre comme tous les autres), puisque cette lumière n’était plus là-bas, sous des couches et des couches abyssales, dans une sorte de «caverne» profonde, mais juste là, à l’orée de son corps, pointillant par tous les pores de sa peau, si l’on ose dire. Le voile s’était amenuisé. Et elle ajoutait: Maintenant je vois ça constamment, associé à tout, et ça semble être ce que l’on pourrait appeler une perception de la vraie Matière. Toutes les couleurs possibles sont associées sans être mélangées, et associées par points lumineux. Tout est comme constitué de cela. Nous croyons bien qu’elle n’a plus jamais parlé de «vraie Matière» après cela: c’était venu, c’était parti; une autre fois, c’était autre chose qu’elle ne nommait pas. Par contre, de plus en plus souvent, elle parlera de «fausse matière», comme si ce pointillement vibratoire multicolore était la vraie façon d’être de la Matière, qui se dégageait, ou se percevait de plus en plus, à mesure que la trame s’éclaircissait – c’est cette trame qu’elle appellera «la fausse matière». Le phénomène a donc l’air de plus en plus de se lire dans le sens de la substitution de la vraie Matière ou du dévoilement de la vraie Matière, au lieu d’une transformation de la vieille Matière en quelque chose d’«autre». Alors beaucoup de choses s’expliquent. Tous ceux qui s’attendaient à voir Mère soudain rajeunie, déridée, dévoûtée et glorieuse dans la même vieille substance corporelle, regardaient le phénomène dans le mauvais sens. Peut-être regardons-nous la terre entière dans le mauvais sens: le monde nouveau, ce n’est peut-être pas le vieux qui se transforme, c’est le vrai déjà-là qui prend la place. Un formidable changement d’optique. Une grande dissolution de la trame. Alors il faut savoir de quel côté on est.

Mais cette perception de la vraie Matière, dans son corps, dans les objets, dans tout, ne se bornait pas à une vision, parce que, après tout, les visions c’est bon pour ceux qui peuvent voir; elle se traduisait matériellement, corporellement, par toute une manière d’être, différente, dans la Matière, comme si les lois n’étaient plus exactement les mêmes. Alors on comprend qu’il faut une adaptation si le corps ne doit pas tout d’un coup se désagréger ou se volatiliser sous l’effet des lois nouvelles, ou plutôt sous la brusque disparition des lois anciennes qui étaient là, sur lui, comme un paquet de plomb. Le plomb est léger pour nous. La cage n’existe pas pour nous. Il faut en sortir pour comprendre que c’est du plomb et que c’est une cage. Mais au moment où on en sort, il y a un passage un peu… bizarre pour le vieux corps – en quelque sorte, comment être dans deux corps ou dans deux Matières à la fois? Comment passer dans l’une sans mourir à l’autre, ou du moins s’évanouir. C’est comme si l’on devait respirer deux airs complètement différents, l’un mortel, l’autre vivant – et comment continuer à être dans le mortel tout en restant vivant? Comment être dans la vraie Matière, vivre la vraie Matière, sans perdre l’autre qui est le pont, le joint avec la vieille existence terrestre, qui permet de continuer à être, vivre, faire comme tout le monde apparemment, parler aux autres, être accessible pour eux – on n’est accessible que dans la mesure où on est mortel comme eux, faux comme eux, opaque, lourd, vieillissant, douloureux… Ce sera de plus en plus le problème de Mère. Un peu le problème du premier amphibien. En somme, comment être des deux côtés de la trame. Être dans la mort sans y être.

La nouvelle manière d’être

Cette nouvelle manière d’être de la Matière (ou d’être dans la Matière) s’est très graduellement précisée, avec beaucoup de précautions, mais tout de même… Et d’abord à quelle occasion se manifeste-t-elle, qu’est-ce qui déclenche l’autre mouvement? Un corps, c’est très simple d’une certaine façon: ça respire bien, ça respire mal; c’est confortable, c’est fatigué; ça tourne en rond, ça fait les gestes comme d’habitude. Dès qu’une habitude change, ça grince. Il y a des millions d’habitudes pour le corps, tout est une habitude. Ses habitudes, quelles qu’elles soient – bonnes, mauvaises, utiles, nuisibles, bien respirer, mal respirer – font partie de la trame, sont dans la trame. La trame, c’est finalement une habitude, des millions d’habitudes. Une habitude de bonne santé, une habitude de mauvaise santé, et finalement une habitude de mourir parce que «c’est comme cela que ça se fait», c’est comme cela que font les corps, c’est la manière des corps. Or, le nouveau mouvement a tendance à se dessiner quand on cherche à sortir d’une habitude, quelle qu’elle soit, si microscopique et futile soit-elle.

Ça grince tout de suite. C’est malade très volontiers parce que ce n’est pas content, et puis tout devient très assommant: «Ce monde est décidément très dégoûtant.» C’est tout qui est dégoûté. La trame n’est pas contente. Elle a même envie de mourir (oh! un souffle, c’est un grand mot qu’elle ne chuchoterait peut-être pas), mais en fait le moindre petit grincement va directement là, si on y touche un peu, si on le taquine, pourrait-on dire. Cette trame, on peut la toucher de n’importe quel côté, dans n’importe quel coin, c’est surprenant comme on se retrouve toujours devant la mort – une petite mort en catimini, si imbécile que l’on en rit quand on s’en aperçoit et qu’on l’envoie promener; mais elle n’oublie pas, elle attend son heure, c’est tout. Ce ne sont pas nos fanfaronnades mentales qui font les choses, finalement: c’est elle, en sourdine.

On peut donc attraper la trame des habitudes par n’importe quel bout, mais si l’on regarde bien, il y a une habitude qui est comme la mère des autres, ou en tout cas plus prononcée que les autres: c’est l’habitude de la défaite. Nous pouvons prendre celle-là comme exemple d’une excellente occasion de déclencher le nouveau mouvement. S’il y a le moindre mal, le corps est comme instantanément résigné: oh! c’est telle maladie, ça dure tant de mois ou tant d’années, et puis il faut se faire opérer, et puis… toute la liste. Il y a même des rêves du Mental physique où on se fait opérer pendant des heures, stoïquement (et je ne sais quel délice de résignation). La conscience physique, celle qui fait fonctionner les cellules [nous pourrions dire plus justement celle qui hypnotise les cellules] est habituée à l’effort, à la lutte, à la misère, à la défaite, tellement habituée…c’est tout à fait universel. Chez les gens, c’est seulement la conscience mentale qui tient, mais la conscience physique a tendance à prévoir la catastrophe tellement elle est habituée – la fin, n’est-ce pas. Cette fin qui a été inévitable pendant des siècles et des siècles, ça pèse. C’est très difficile. C’est un travail très lent et très constant pour remplacer cette espèce d’habitude… de la défaite au fond, par une foi, la vraie conscience. La vraie conscience que la vérité c’est l’Harmonie, la vérité c’est le progrès, la vérité c’est la lumière, la vérité… Et le corps, la conscience physique retombe constamment dans sa vieille habitude, ce que Mère appelait la «vieille manière»: Il y a une telle imbécillité dans ce corps! Par exemple, à chaque moment (ce sont des secondes ou des minutes, n’est-ce pas), mais à chaque moment il y a le choix entre la continuation de la vieille habitude, ou le progrès vers la conscience. C’est tout le temps comme cela. Et par… avachissement (qu’est-ce que c’est? ce n’est pas de la mauvaise volonté parce que c’est imbécile: c’est plus imbécile que la mauvaise volonté), il y a une tendance spontanée à choisir la détérioration au lieu de l’effort de progrès. C’est de l’avachissement. Mais quand il sait et qu’il fait l’effort, ça se traduit toujours, toujours, par des lumières, oui, comme des ondes vibratoires, et celles de progrès sont celles qui ont toutes les couleurs, ce pointillé de toutes les couleurs. Ce sont celles qui choisissent le petit effort immédiat de rejeter l’avachissement. Mais ce ne sont pas des événements importants: c’est quelque chose de chaque minute, pour chaque chose, tout le temps, tout le temps, tout le temps – pour tout.

Il y a donc un effort ou une manière d’être qui produit une certaine porosité du corps.

Quand il y a cet effort, qui est plutôt un appel dedans, un besoin d’être quelque chose au lieu de cette masse amorphe qui enregistre les minutes nulles comme un compteur de taxi, quand le mantra martèle cette opacité lourde, il y a parfois, puis plus souvent et de plus en plus souvent, une sorte de gonflement lumineux qui se produit dans le corps, comme une dilatation qui est vraiment l’aspiration du corps, son cri, son appel d’air vrai au milieu de cette suffocation ambulante: tout d’un coup, il se met à suffoquer, comme s’il s’apercevait de la trame. Cette dilatation, qui se perçoit dans les cellules, partout, oui comme un «gonflement lumineux», peut même devenir assez écrasante et comprimante d’une autre façon, comme s’il n’y avait pas assez d’espace là-dedans, comme si c’était encore trop encrassé. C’est le signe de l’infiltration de l’autre mouvement, qui devient de plus en plus aisé et «coulant» si l’on peut dire, à mesure que la substance se clarifie et s’impersonnalise. L’intelligence fait la même chose quand elle commence à sortir du premier cocon d’ignorance qui l’enveloppe: elle suffoque, elle a l’impression de se cogner partout dans de la laideur, de la sottise, de la petitesse, et d’être comme encagée. L’opération se répète avec la conscience du corps. Mais ici, la sottise, ce sont toutes les lois physiologiques. Et c’est là qu’un nouveau mode d’être commence à se dessiner, imperceptible et presque comme un souffle au début, mais qui doit avoir de prodigieuses conséquences. Nous ne savons pas le formidable pouvoir qui germe dans ces microscopiques opérations. Ce pointillement lumineux… cela paraît être le vrai mode d’être, disait-elle au début – je ne suis pas encore sûre, mais en tout cas c’est un mode d’être beaucoup plus conscient. Et je le vois tout le temps: les yeux ouverts, les yeux fermés, tout le temps. Et le corps a une curieuse perception, à la fois de subtilité, de «pénétrabilité», si l’on peut dire, de souplesse de forme et, pas positivement d’une suppression mais d’une diminution considérable de la rigidité des formes. Et le corps lui-même, la première fois qu’il a senti cela dans une partie ou l’autre, il a eu l’impression… il est un peu perdu comme cela, l’impression de quelque chose qui échappe. En effet, c’est là qu’a commencé la série des évanouissements. Mais si l’on se tient bien tranquille et que l’on attende tranquillement, ça se remplace simplement par une sorte de plasticité, de fluidité, qui semble être un mode nouveau des cellules. Ce serait probablement ce qui, matériellement, doit remplacer l’ego physique. Voilà qui n’a l’air de rien mais qui est en quelque sorte la dissolution de tout ce qui fait le support ou la force d’amalgamation de notre corps: ce qui fait qu’on se sent un corps, «mon» corps – c’est-à-dire l’habitude formée par la trame. Des millions d’habitudes centrées, emmaillées dans un réseau vibratoire, qui font un «je» physique, comme il y a un «je» mental ou un «je» sentimental. Si l’on veut sortir de la trame, c’est une curieuse aventure – pas commode. Mais Mère ouvrait le chemin en quelque sorte dans son corps, un peu comme l’ancien premier saurien qui apprenait la manière d’avoir des ailes – en plus radical. C’est-à-dire que la rigidité de la forme, poursuivait Mère, semble devoir céder à cette nouvelle manière d’être. Mais, n’est-ce pas, le premier contact est toujours très… «surprenant»; mais petit à petit, le corps s’habitue. C’est le moment du passage d’une manière à l’autre qui est un peu difficile. Ça se fait très progressivement, et pourtant il y a un moment… au moment du passage il y a quelques secondes qui sont… le moins que l’on puisse dire, c’est «inattendues». Toutes les habitudes sont comme cela, défaites. Et pour tous les fonctionnements c’est comme cela: pour la circulation du sang, pour la digestion, pour la respiration – toutes les fonctions. Et au moment du passage, ce n’est pas que l’une remplace brusquement l’autre, mais c’est un état de fluidité entre les deux qui est difficile.

Le corps du monde

Cette infiltration est mal supportée au début, tout se désorganise, c’est comme une sourde révolte: «Comme si on mettait le pied sur une fourmilière», avait-elle dit, et c’est exactement cela. Tout devient très agressif, et étrangement on dirait que toutes les choses matérielles, même les objets, les bêtes autour ou tous les gens autour deviennent très agressifs, comme s’il y avait une muette connivence dans la Matière. Nous avons observé personnellement un phénomène très remarquable qui s’est renouvelé plusieurs fois pour que l’on comprenne bien. Parce que c’est aussi une étrange expérience: dès que l’on veut essayer de comprendre comment les choses se passent réellement dans la Matière, c’est comme si tout venait vous faire une démonstration – une sorte de complicité dans l’autre sens – tout s’éveille et semble se répondre, faire des échos partout, à dix mille kilomètres et sous les pieds. Or, nous nous sommes aperçu que les jours où il y avait un «dérangement dans l’atmosphère», non seulement il arrivait toutes sortes de petits accidents minuscules qui venaient comme par vagues, les uns après les autres, dans les gens autour, les objets autour, ou dans nos propres gestes, mais les bêtes même se mettaient à grincer et nous retrouvions immanquablement un scorpion à notre porte ou sur les marches de l’escalier… comme si tout se mouvait d’un même rythme maléfique, microscopique. On pourrait presque dire: comme si toute la Matière grinçait ensemble. Il y a de petits désordres, il y a de grands désordres. Lorsqu’une deuxième fois, en 1961, la Force supramentale a voulu s’emparer de son corps, Mère notait: Toutes les difficultés possibles se sont levées en masse – comme cela devait arriver et comme c’est sûrement arrivé pour Sri Aurobindo, je l’ai compris. J’ai compris. Eh bien, tu sais, ce n’est pas une blague! Je me demandais pourquoi tout cela s’était acharné sur lui – maintenant je comprends! Parce que c’est identiquement le même acharnement sur moi. Au fond, c’est tout ce qui est encore susceptible d’être touché par les forces adverses dans la conscience matérielle – pas positivement la conscience du corps, mais on pourrait dire la substance telle qu’elle est organisée par le mental: le premier mouvement du Mental dans la Vie, ce qui a fait le passage de l’animal à l’homme. Je veux parler de la première mentalisation de la Matière. Eh bien, il y a là-dedans quelque chose qui proteste, et qui, en protestant, naturellement crée des désordres… Nous voilà devant cet éternel Mental physique, et ce qui est très remarquable, c’est que ce Mental physique, c’est quelque chose qui s’est formé avec l’homme, c’est ce qui a fait le passage de l’animal à l’homme; il n’y a pas de mental physique chez la bête: il y a seulement un mental cellulaire. La cage n’existe que pour nous. L’«Inconscient», ce que toutes les traditions situent au début des temps comme une sorte de roc primitif, est en fait un phénomène humain. C’est un phénomène du Mental physique: c’est le voile, ou le mur de boue. La trame. Derrière, tout communique, il n’y a pas de murs. L’évolution s’est encagée, voilée, des centaines de millions d’années après, pour les raisons d’individualisation que nous avons dites; mais si le fait est exact, si réellement c’est le Mental physique qui fait le mur, alors nous sommes devant une formidable possibilité: ce n’est plus du tout une «évolution», une transformation, une mutation qu’il faut accomplir à coups de siècles et de misères chanceuses – c’est un renversement du Mur. Et tout est là. La Conscience totale est là, le Mouvement total est là, la Shakti, le Pouvoir total est là. Nous avons cherché à crever le Mur là-haut, mais c’est en bas, dans la Matière, qu’il faut le crever. Nous avons cherché à fabriquer des super-hommes dans la trame, mais c’est la trame qu’il faut démolir et tous les «super», plus inimaginables que nous pouvons le penser, sont là. Seulement la trame se met à grincer et tout grince quand on y touche: «Tout s’est levé en masse» disait Mère, et elle ajoutait, comme après réflexion: C’est cela, c’est l’introduction de quelque chose de tout à fait nouveau dans cette Matière, et le corps proteste.

Le corps du monde proteste.

Il proteste véhémentement contre ce petit pointillement de lumière subreptice qui est en train de déranger toute sa manière d’être.

Mais comment un corps, un petit corps tout seul dans un coin de Pondichéry, peut-il changer le corps du monde? C’était notre question constante les premières années que nous étions auprès de Mère. Parce que c’était le problème du monde qui nous intéressait et nous ne voyions pas comment, cette petite Mère souriante qui faisait le va-et-vient dans son couloir au milieu de ces échantillons grinçants, pouvait «transformer le monde». Cela nous paraissait une sorte de conte. Comment le fait de dénouer une petite habitude ici – vraiment un grain de poussière dans la grande étendue du monde – pouvait dénouer l’énorme habitude du monde. Certes, nous voyions bien que toutes les petites habitudes autour grinçaient comme en chœur, mais… «Comment le travail que tu fais sur ton corps peut-il avoir un effet général sur la substance corporelle en dehors de toi?» – Toujours de la même manière, répondait-elle: parce que la vibration se répand. Par exemple, chaque fois que j’ai pu dominer quelque chose – je veux dire trouver la vraie solution pour ce qu’on appelle une «maladie» ou un mauvais fonctionnement (la vraie solution, c’est-à-dire pas une solution mentale, pas une connaissance ordinaire, mais la solution spirituelle, la vibration qui défait le mal ou qui remet d’aplomb), j’ai toujours pu très facilement guérir les gens qui avaient la même chose – par l’émission de cette vibration. C’est comme cela. C’est parce que toute la substance est UNE. Tout est UN, n’est-ce pas, c’est cela que nous oublions tout le temps! Nous avons toujours le sentiment de la séparation – ça, c’est le Mensonge total, total. Parce que nous nous basons sur ce que nos yeux voient, nos mains touchent… ça, c’est vraiment le Mensonge. Dès que l’on change un peu de conscience, on s’aperçoit que… tu sais, c’est comme une image qu’on a plaquée. Mais ce n’est pas vrai, ce n’est pas du tout vrai. Même dans la Matière la plus matérielle, même une pierre – même dans une pierre – dès qu’on change de conscience, toute cette séparation, toute cette division disparaît, tout à fait. Ce sont… (comment dire?) des modes de concentration, des modes vibratoires dans la même chose.

Tel est le procédé de la contagion spirituelle. Toutes les vibrations sont contagieuses, les bonnes aussi.

Sur le moment nous étions convaincu, parce que Mère faisait voir quand elle parlait, on sentait dans son corps. Mais tout de même nous posions et reposions la question sous une forme ou une autre. «Comment ce petit mouvement ridicule auquel je tords le cou dans ma conscience peut-il être déraciné ailleurs, dans le monde?» Là, nous tendions un piège beaucoup plus difficile à Mère, et en fait nous avions raison de le tendre parce que, à cette époque, elle n’avait pas encore trouvé le vrai mécanisme: Elle y était amenée «à coups de poing et de marteau». Elle nous répondait: C’est une erreur de penser qu’il y ait aucun mouvement dans le monde qui soit «personnel»; c’est la conscience ignorante de l’homme qui le rend personnel, mais ce ne l’est pas: ce sont des attitudes terrestres. Et elle ajoutait encore: C’est venu avec le Mental, les animaux n’ont pas cela, et c’est pour cela que je sens une douceur dans les animaux, même soi-disant les plus féroces, qui n’existe pas chez l’homme. Très bien, mais même si ce sont des vagues de courant général, comment le fait de l’avoir exclu de ma trame personnelle va-t-il l’exclure de la trame mondiale? Il y a une racine à toucher quelque part. Et Mère nous expliquait son procédé d’alors, celui qu’elle avait utilisé pendant des décades (et nous croyons bien qu’on pourrait l’utiliser pendant des siècles sans qu’il y ait un vrai changement radical). C’est le procédé spirituel de tous les yogis authentiques (ceux qui travaillent pour le monde, en silence). Mère sortait de son corps matériel, cette petite trame-là, et, nécessairement, dès l’instant où on sort de la trame, tout devient universel. Elle agissait donc sur les diverses couches de conscience universelles: les couches mentales, vitales, subconscientes, tout cela qui trame nos idées brillantes ou moins brillantes, nos réactions saugrenues ou plus néfastes: Quand on descend pour faire un travail de transformation, par exemple pour amener la Lumière dans les différentes couches de vie terrestre, ce n’est pas un subconscient individuel et le travail ne se fait pas par une individualisation: il se fait par le mouvement contraire, par une sorte d’universalisation. De la minute où tu t’universalises, tu agis sur le tout. On se sépare en idée, mais on ne peut pas se séparer en fait, c’est-à-dire que si tu essayes de supprimer le subconscient en toi, il faut que ton mouvement soit général; il ne peut pas être personnel, tu n’y arriverais jamais.

Et Mère nous racontait le travail qu’elle faisait particulièrement la nuit, quand elle sortait de son corps et qu’elle avait un peu la paix: C’est toutes les nuits. Alors cela se traduit par toutes sortes de scènes, toutes sortes de symboles, toutes sortes de souvenirs, depuis des paroles jusqu’à des images. Et c’est par groupe et catégories de tendances: cela représente les différentes tendances humaines, dans les détails. Ces «catégories de tendances» ou ces «attitudes terrestres», ces milliers de réactions imbéciles à défaire, prenaient toutes sortes de visages, quelquefois des visages composites bien curieux, comme si un visage en représentait des dizaines, ou peut-être des centaines: ils ne représentaient pas une personne, mais une attitude: Quelquefois ces personnages sont faits avec les traits de plusieurs autres mis ensemble pour bien indiquer qu’il s’agit d’un état de conscience et pas d’une individualité. C’est rarement une individualité: c’est un état de conscience. Déjà au Japon, je me souviens, il y avait quatre personnes que je ne pouvais jamais distinguer dans mes activités de la nuit: toutes les quatre étaient toujours mélangées (et dieu sait qu’elles ne se connaissaient même pas!) mélangées parce que leurs réactions subconscientes étaient identiques. Il y avait un Anglais, un Français, un Japonais et encore un autre, chacun d’un pays différent; eh bien, la nuit, tous les mêmes! Et tous les mêmes comme si l’on voyait l’un à travers l’autre. C’est là où les échantillons de l’Ashram prenaient leur sens universel: Les personnes qui m’entourent, avec tout ce travail, sont comme des familles dans ces mondes-là, c’est-à-dire qu’il y a des types: chacun représente un type… Ces types prennent l’image de quelqu’un avec qui j’ai un rapport ou j’ai eu un rapport personnel, mais ce sont pour moi des types: «Ah! c’est tel type» – et ce peut être des milliers de gens. Et l’action sur le personnage type a des répercussions sur tout ce qu’il représente. Mais Mère ajoutait: Ça, c’est un labeur qui parait… infini – sans fin en tout cas.

On se demande si c’est vraiment la solution, si la racine est vraiment touchée de cette façon-là. Et son labeur, le jour, au milieu de tous ces gens à voir, ces difficultés à résoudre, ces résistances à vaincre, ces milliers de petites réactions dans son corps et autour, avaient le même caractère symbolique: Les détails en eux-mêmes n’ont pas d’importance, mais ils sont symptomatiques du tout… Oui, comme les petits scorpions qui accourent à la porte. Une maladie, c’est un million de mêmes maladies. C’est-à-dire que les difficultés, les obstacles, les batailles, les victoires, les progrès ne sont rien en eux-mêmes, que des indications d’un mouvement général – il y a des moments avec des avances ou des progrès fantastiques qui paraissent miraculeux; et le tout, vu ensemble, on sent: on sent comme une poussée – une poussée globale.

Une diable de poussée, c’est sûr.

Mais est-ce que l’espèce scorpion disparaît pour autant? … Peut-être au bout de quelques siècles de «poussée globale».

Est-ce que c’est vraiment comme cela qu’on peut démolir la trame du monde?… Poser cette question, c’est mettre en question tous les procédés spirituels depuis que les spiritualités existent. C’est d’avance donner raison à tous les matérialismes du monde qui n’ont pas cessé de nier la puissance de l’Esprit et d’affirmer la supériorité de leurs mécanismes d’amélioration matérielle… quoique ceux-ci soient un peu branlants depuis quelque temps.

Et la réponse, la seule réponse – celle que Mère allait découvrir dans son corps–, c’est qu’il n’y a qu’une manière de guérir le corps du monde: c’est d’être le corps du monde. Il n’y a qu’une manière de démolir la trame, c’est de la démolir dans un corps qui est devenu tout le corps du monde. Il faut sortir de la trame sans sortir de son corps. L’extase, c’est du rêve gentillet. On ne peut agir vraiment, totalement, que sur ce qu’on est. Si on veut agir sur la Matière terrestre, il faut être toute la Matière terrestre. Il faut une contagion matérielle. Ce n’est pas d’en haut ni du dedans ni du dehors, ni en méditation ni en contemplation ni en sortant de son corps dans les quatre ou les trente-six dimensions qu’on trouvera la solution, mais en devenant chaque atome, chaque vibration du corps terrestre. Et comment est-ce possible? Mentalement on comprend que l’on puisse devenir la conscience cosmique et entrer dans le Mental universel; même vitalement on comprend que l’on puisse devenir la grande Énergie de vie et entrer dans le Dynamisme universel (encore que nous n’en connaissions guère d’exemples terrestres, sauf, peut-être, à une toute petite échelle, Napoléon, Alexandre ou Gengis Khan). Mais corporellement, un petit corps, comment peut-il devenir tous les corps et entrer dans toutes les misères du monde sans en mourir? Comment même, physiologiquement, peut-il élargir sa conscience cellulaire sans éclater ou sans se dissoudre?

Et finalement, ce petit pointillement-là ne pouvait vraiment entrer dans le corps du monde que si le corps de Sri Aurobindo ou celui de Mère, de quelque façon, étaient devenus le corps de la terre.

«Chaque atome», disait Sri Aurobindo.

Les petites portes

La réponse, on allait la faire vivre à Mère, la Matière même allait la lui donner. En fait, nous sommes toujours dans la réponse! Elle nous est constamment donnée, pour tout, dans les moindres détails, mais nous ne savons pas la voir, nous ne savons même pas que c’est la réponse, constamment nous interposons un voile sur tout ce qui arrive: notre idée, notre préférence, notre réaction, notre sensation, rien n’arrive pur, tout est d’avance voilé, tordu, interprété dans un sens ou dans l’autre, et toujours «c’est bien», «c’est mal», «c’est bon», «c’est mauvais», «c’est affreux», «c’est excellent»… L’oiseau ne pose pas de question, il ne se demande pas où est la Sibérie: il va en Sibérie, tout droit. Et nous sommes constamment dans cette «Sibérie» ou cette Amazonie, ou ce vrai pays que nous cherchons, cette réponse à toutes nos questions, cette «réalisation» jamais future, toujours-là, sous nos yeux, nos pas – mais nous ne savons pas que c’est ça. Nous vivons dans un faux futur, notre sens du temps est un Mensonge comme tout le reste des perceptions de notre trame, comme la tuberculose, la mort, la gravitation et le «là-bas». C’est un incroyable tissu d’irréalité. Mère disait une irréalité objectivé1 et nous comprenons bien ce qu’elle veut dire. Seulement il ne suffit pas de le penser et de le comprendre mentalement: il faut apprendre à le vivre dans son corps, il faut défaire l’Habitude. Il faut retrouver l’Amazonie toute pleine qui est là, à chaque instant, avec toutes les réponses.

Mère vivait la réponse, là, au milieu de tous ses échantillons; elle ne savait pas, ou pas encore, que c’était la réponse; elle commençait à apprendre, avec émerveillement, que tout est la Réponse. Nous disions qu’elle n’a jamais su quel était le Secret, et pourtant elle l’a touché, vécu mille fois – mais est-ce que l’oiseau sait que «c’est la Sibérie»? Il note, peut-être, certains changements de climat. Mère notait, comme cela, beaucoup de petits changements de climat – la Sibérie, c’est pour les géographes. Nous sommes le géographe de Mère. Dans la vie ordinaire, on pense les choses, puis on les fait – c’est juste l’opposé! Dans cette vie, il faut d’abord le faire et puis, après, on comprend, mais longtemps après. Il faut d’abord faire, sans penser. Si l’on pense, on ne fait rien de bon. C’est-à-dire qu’on retourne à la vieille manière. Et Mère ajoutait: On ne peut pas en parler! La preuve, c’est que si l’on pouvait en parler, ce serait ici. Et encore, probablement, on n’en parlerait pas. Elle allait au milieu d’eux, des chèques à signer et des échéances impossibles, des plaintes ici, des maladies là, des professeurs de travers, des élèves de travers, des «je veux» et «je ne veux pas», et des douleurs de son corps et de la douleur de tous les corps, de la grande misère partout vêtue de grands mots: Cette souffrance, cette misère générale est une chose qui devient presque insupportable… Ça a été mis en moi, comme une sorte d’angoisse aiguë – qui est certainement une nécessité pour en sortir. Pour en sortir, c’est-à-dire pour guérir, pour changer – pas pour s’enfuir. Je n’aime pas les fuites. C’était ma grande objection aux bouddhistes; tout ce que l’on vous conseille de faire, c’est simplement pour vous donner la possibilité de vous enfuir – ce n’est pas joli. Mais changer, oui. Et elle s’apercevait que même son angoisse était déjà une sorte de réponse: on crée toutes les conditions matérielles qu’il faut pour trouver la solution. La suffocation, c’est déjà le premier pas vers la porte. L’angoisse est imbécile, mais c’est le visage faux, la traduction mentale d’un état physiologique nécessaire pour arriver à la solution. Et comme cela, tout est faux, et tout est vrai. L’état est vrai, il est exactement comme il doit être, mais la traduction mentale et la sensation que nous y ajoutons dans la trame est une fausseté complète. Et ainsi tout est faux dans le monde, et tout est parfaitement vrai! Elle apprenait, oui, que «toutes les imbécillités qu’on fait, c’est pour le travail», c’est imbécile à cause du mauvais sens, c’est nocif à cause de la mauvaise réaction, c’est désastreux, ça peut conduire à la mort – et la même chose, vue autrement et prise autrement, est une porte qui s’ouvre sur la victoire. On commence à voir, toucher, palper, qu’on vit dans un monde de mirages, et c’est très intéressant, c’est presque fabuleux parfois: un tout petit quelque chose et ça bascule dans la Merveille, un autre tout petit quelque chose et ça bascule dans le Noir – et c’est la même chose, le même fait soi-disant matériel, «concret». Et on s’aperçoit toujours que c’est tout ce que le Mental physique y ajoute, vient coller, plaquer sur le fait, engluer de noir subrepticement. Mère apprenait la leçon. Et tout d’un coup elle s’écriait, comme frappée de révélation: À chaque seconde, à chaque instant de l’univers, tout est exactement comme ce doit être… Ça, c’est la toute-puissance. C’est énigmatique et c’est foudroyant de puissance, ces quelques mots, si on comprend tout. La toute-puissance, le Pouvoir, le grand Sésame, c’est peut-être seulement de s’apercevoir que tout est exactement, merveilleusement comme ce doit être – mais de s’en apercevoir dans son corps. Alors le corps voit, et le mirage se dissout. Alors il ne meurt pas, alors il n’est pas malade, alors toutes les fausses conséquences mentales s’écroulent. Et il est. Et il est tout-puissant, invincible – il est.

Seulement il faut le vivre. Le vivre à chaque seconde.

Cela paraît fabuleux, et c’est d’une simplicité incroyable, si simple qu’on ne peut pas y croire. Le Mental ne peut pas croire à ce qui est simple – c’est son rôle: tout compliquer, tout encager, tout engluer.

En quelque sorte, il faut démentaliser le corps.

Traduit mentalement, nous disons que Mère apprenait l’«impersonnalisation», mais c’est un affreux mot où l’on sent déjà la brimade de la petite personne. Il n’y a rien à brimer! Il n’y a qu’à se laisser peu à peu couler dans l’Évidence. Alors tout devient autre. Mais cette coulée dans l’Évidence, ce n’est pas une sorte de sourire béat à tout (encore que cela puisse le devenir, mais vraiment ça ne peut pas le devenir tant que le corps sera dans la mort – là-haut on peut sourire, c’est très bien, c’est très bouddhique et ça fait un joli tableau, mais c’est dans le corps qu’il faut avoir le sourire), cette coulée-là c’est d’ouvrir la petite porte de tout, dans tout – tout a une porte. Chaque chose, chaque incident le plus microscopique, a sa «porte»: on l’ouvre ou on la laisse fermée. Si on dit oui ou non, la porte reste également fermée; mais si on se laisse glisser au cœur de la chose, si on adhère – adhère au «pire»! – alors la porte s’ouvre et on a le sens, et on a le vrai visage de la chose, son remède au cœur du mal ou derrière la porte du mal. Le «mal», c’était justement la porte mentale qu’on mettait sur la chose – qui n’est ni «bonne» ni «mauvaise», qui est «autre chose». Le Mental si malin s’écriera aussitôt: alors il faut tout accepter, même la destruction, même… Et on le voit qui dresse l’oreille, parce que, naturellement, c’est la destruction qu’il attend – et il l’aura. S’il accepte à sa façon, il aura certainement la destruction, et quelques coups de bâtons pardessus le marché. Sa glu noire se colle partout, elle est sans espoir, ce n’est pas avec lui qu’il faut marcher sur ce chemin, il vous collera au premier tournant. Cette coulée dans l’Évidence, il faut y goûter, ces mille petites portes de toutes les minutes et de tous les pas, et dans tout, il faut les ouvrir – même pas les ouvrir: passer au travers comme un courant d’air en répétant le Mantra… et avec une sorte de volonté de Vérité ensoleillée ou d’appel de Vérité partout. C’est ce que Mère appelle la SINCÉRITÉ. Et elle la définissait si merveilleusement: C’est cela que j’appelle sincérité: si l’on peut s’attraper à chaque minute à appartenir à la vieille stupidité. La vieille stupidité de l’habitude mentale grouillante qui marmonne ses petits désastres, ses petits péchés, ses petits non, ses petits oui, ses petits grincements, ses vieilles voracités d’enfant puni dans une cage et qui voudrait bien avaler le cosmos entre ses barreaux. Il faut faire le courant d’air dans tout cela; on le traverse, on le promène avec soi, on l’emporte partout, c’est «inévitable», mais il y a une manière de couler dedans en lui pinçant l’oreille… parce qu’on n’est pas dupe, mais on coule dedans, on passe au travers.

Même au travers de la maladie – même au travers de la mort, Mère l’apprendra. Le corps apprend aussi la leçon de la maladie, disait-elle. C’est très-très amusant. La différence entre la chose telle qu’elle est, le genre de désordre quel qu’il soit, et la vieille habitude de sentir et de recevoir la chose: l’habitude ordinaire, ce qu’on appelle la maladie, «je suis malade». C’est très amusant. Et toujours, si l’on reste vraiment tranquille, il y a toujours une petite lumière – une petite lumière chaude, très brillante, et merveilleusement tranquille, derrière. Comme si elle disait: tu n’as qu’à vouloir. Alors les cellules s’affolent: comment vouloir? comment est-ce que je peux, c’est une maladie – toute la comédie. C’est «une maladie». Alors quelque chose, qui est d’une sagesse générale, dit: calme-toi, calme-toi… ne reste pas attaché à ta maladie! Et elles consentent – «consentent», comme l’enfant qu’on gronde: bon, c’est bien, je vais essayer. Elles essayent – immédiatement, de nouveau, cette petite lumière vient: tu n’as qu’à vouloir. Et une ou deux fois, pour une chose ou une autre, sur ce point on consent – la minute d’après c’est fini! Plus de maladie. Pas la minute: quelques secondes, fini. Alors les cellules se souviennent: mais comment se fait-il, j’avais mal là?… Ploc! tout revient. Et toute la comédie se déroule, constamment, comme cela. Donc, si elles apprenaient vraiment la leçon… Oh! elles apprennent leur leçon tout le temps, tout le temps. Toutes les choses, tout ce qui arrive c’est toujours une leçon, toujours. Toujours, toujours: toutes les querelles, toutes les difficultés, toutes les soi-disant maladies, tout, tous les désordres, c’est pour vous apprendre une leçon – dès qu’on apprend la leçon, c’est fini. Mais alors on est tellement lent et lourd, on met tant de temps à s’apercevoir que c’est une leçon, que ça dure et ça dure et ça dure… Il commence à apprendre sa leçon. Et alors, au lieu de cette réponse égoïste qui consiste à dire: oh! non, je ne veux pas de ça, je n’en veux pas! je suis «au-dessus» [et Mère riait] de cette faiblesse et de ce désordre – laisser venir, accepter, et voir quelle est la solution. C’est-à-dire, au lieu du vieux problème: le rejet de la vie, le rejet de la difficulté, le rejet du désordre et la fuite dans le Nirvâna, c’est l’acceptation de tout – et la Victoire.

L’acceptation totale pour trouver le sens vrai de chaque chose, ce qui est derrière la porte. L’autre visage des choses, ce qui est réellement sans le travestissement mental, le travestissement des sensations, le travestissement des réactions, le travestissement des «maladies» et de la mort et de tout. La trame. Et Mère ajoutait: La vie est sur le point de devenir merveilleuse – mais on ne sait pas la vivre. Il faut encore apprendre. Quand on apprendra, vraiment ce sera quelque chose. Et alors, à mesure que l’adhésion se perfectionne, que l’on cesse de coller des oui, des non sur les choses et les circonstances et les rencontres, on commence à couler dans la «chose», l’autre chose, l’Évidence, et on découvre la merveilleuse organisation: Tout vient pour vous faire avancer aussi vite que possible, tout: les obstacles, les contradictions, les incompréhensions, les occupations superflues, tout-tout-tout pour faire avancer. C’est pour toucher un point, un autre point, un autre, et vous faire progresser aussi vite que possible. Si l’on ne s’occupe pas de cette Matière, comment est-ce qu’elle va changer?

Et toutes ces petites portes qui s’ouvrent, à droite, à gauche, sous chaque pas et chaque minute, chaque geste, chaque bêtise, cela fait une aération dans l’être et dans la vie autour – et même dans le corps. Tout commence à devenir comme poreux.

Sans nous en apercevoir, nous sommes arrivés à la Grande Porte: l’universalisation physique.

On s’est élargi comme par enchantement.

Le petit pointillement pointillé partout.

14. Le mécanisme de la contagion

Les lumières de la cellule

Il est étrange que pour retrouver le fonctionnement pur d’une petite cellule, il faille aller jusqu’aux confins de l’univers, et qu’ayant retrouvé la petite cellule telle qu’elle est, on puisse agir là comme sur tout le reste de l’univers et vivre là comme partout dans l’univers. Le petit point pur, tel qu’il est, non seulement contient inimaginablement tout: un point géant1, disait Sri Aurobindo, mais plus inimaginablement encore, ce n’est pas du tout que ce point cellulaire se soit démesurément gonflé pour tout avaler dans sa conscience, ou tout englober – non: il est tout, instantanément; il n’est pas la somme subite des milliards de points: il est chacun des milliards de points comme lui-même. Et comment comprendrons-nous cela? Sans doute n’est-ce pas à comprendre mais à vivre. En tout cas, les savants de la Matière feraient bien de noter le fait. Einstein aurait sûrement très bien compris la «formule mathématique» de Sri Aurobindo et les non-formules balbutiantes de Mère tandis qu’elle se cognait à droite, à gauche dans son incompréhensible forêt qui décrivait des cercles et des cercles… peut-être autour du même point, justement. Un jour – plus tard–, nous avons demandé à Mère, sur les instances d’un professeur: «Mais enfin, à quoi ressemble une cellule, vraie, pure, comment agit-elle, comment se fait la liaison?» Mère a commencé par nous répondre de sa petite voix lente, avec ces gouttes de mots qui semblaient venir de loin, loin, traverser des étendues de lumière, rester suspendus, comme cela, quelque part dans des silences de neige, puis se condenser soudain comme des perles de rosée très pures sur une feuille de lotus: c’était tout brillant, ce n’étaient plus des mots, c’était une sorte de vibration qui contenait tout le sens, complet, évident – nous ne retrouverons plus jamais cela sur le papier quand ces petites évidences pures sont mises à l’encre… Les cellules, disait-elle, ont une composition ou une structure intérieure correspondant à la structure de l’univers. Alors le rapport se fait entre les états identiques extérieurs et intérieurs, c’est-à-dire que la cellule, dans sa composition interne, reçoit la vibration de l’état correspondant dans la composition totale. Puis elle a fermé les yeux (mais elle parlait presque toujours les yeux fermés, comme de très loin, et pourtant tellement là comme si on sentait tout dans son propre corps): Il y a quelqu’un – je ne sais pas qui – qui vient de me montrer… C’était une grosse main d’homme, il y avait dedans… ce n’était pas un œuf, et il me disait que c’était la représentation d’une cellule. C’était un objet qui m’apparaissait grand comme cela [environ 7 cm], transparent et vivant – c’était vivant. Et il me montrait les différentes compositions intérieures de la cellule et la correspondance avec le centre. Une vision tout à fait précise, tellement précise, j’en étais ahurie, j’ai fait ah!… Cela avait une forme étrange: pas comme un œuf mais plus étroit à un bout et… je ne sais pas comment décrire. C’était lumineux, présenté avec deux doigts comme cela. Je ne sais pas quelle est la forme scientifique des cellules, mais c’était comme cela. Et il me montrait les différentes radiances. La périphérie était la plus opaque [et nous nous demandons si cette opacité n’est pas justement le commencement de la trame, ce qui enrobe la cellule, l’obscur enveloppement du Mental physique], plus cela entrait, plus cela devenait lumineux, et le centre, c’était tout à fait lumineux, c’était brillant, c’est-à-dire que c’était irradiant. Et alors il y avait différentes couleurs, pas très colorées mais différentes couleurs. Il y avait des endroits qui étaient un peu bleutés, des endroits… Toutes sortes de choses, c’était très complexe, avec des radiations différentes. et la connexion était de lumière à lumière.

Aussitôt, nous avons demandé à Mère si cela voulait dire que la lumière centrale agit en touchant toutes les lumières correspondantes? – Oui, c’est cela, par un contact intérieur de l’être. Cela donnait l’impression que chaque cellule était un monde en miniature correspondant au tout.

Alors nous commençons à avoir presque la clef de la «contagion matérielle». Nous commençons à voir clignoter les feux de la vraie Matière… Pour capter un pulsar aux confins de l’univers, il faut un radiotélescope qui soit synchrone, branché sur la même longueur d’onde. Les lumières centrales de la cellule sont parfaitement synchrones. Elles se voient et se connaissent et se répondent à travers tous les espaces et tous les corps.

Naturellement, les savants diront qu’ils n’ont jamais vu les lumières de la cellule. Démocrite et Lucrèce n’avaient jamais vu les atomes, et pourtant ils étaient les premiers atomistes.

Le virage

Mais d’abord il fallait sortir de cette espèce d’enrobement obscur du Mental physique, cette croûte épaisse qui voile tout le fonctionnement pur et sépare tout de tout dans sa cage. Mère «apprenait la leçon», comme elle disait, elle ouvrait toutes les petites portes fermées: dans les circonstances, les rencontres, les gestes. C’était l’accueil de tout dans la transparence parfaite ou qui essayait de devenir de plus en plus parfaite. Si on refuse une seule petite chose, c’est instantanément la porte qui se ferme – une toute petite porte qui est comme la porte totale: on reste dans la cage. C’est-à-dire la neutralité parfaite, comme un cristal qui laisse passer la lumière. Dans ses toutes premières expériences, Mère avait déjà remarqué: Pour avoir la conscience parfaite et totale du monde tel qu’il est dans tous ses détails, il faut d’abord n’avoir plus aucune réaction personnelle à l’égard d’aucun de ses détails, ni même aucune préférence spirituelle concernant ce qu’ils devraient être. En d’autres mots, une acceptation totale dans une neutralité, une indifférence parfaite, est la condition indispensable à une connaissance par identité intégrale. Connaissance par identité, c’est-à-dire, qu’on connaît parce qu’on est: on connaît l’améthyste ou Monsieur Dupont parce qu’on est l’améthyste ou ledit quidam. S’il y a un détail, si petit soit-il, qui échappe à la neutralité, ce détail échappe aussi à l’identification.2 C’est la porte qui se ferme. Et curieusement, tant qu’il reste une seule porte fermée, c’est comme si toutes les autres portes n’étaient pas vraiment ouvertes. Là aussi, un tout petit coin ou un tout petit point contient le Mur de tout. Chacun a un microscopique mur quelque part.

Mais les murs dans le corps, ils sont très utiles, jusqu’à preuve d’une autre espèce! Comment se trouver non seulement démuni contre tout le monde, à la merci de tout le monde, dévoré très joyeusement par tout le monde, mais tenir encore debout sur deux pieds personnels? C’était une assez féroce «leçon» – féroce, en fait, parce qu’il fallait bien que quelqu’un ouvre le chemin: il faut bien que quelqu’un fasse le travail! disait-elle; après, c’est du Bois de Boulogne avec des allées toutes faites et des petits écriteaux. C’était une sorte de formidable démolition à laquelle elle se soumettait, nous ne savons pas jusqu’à quel point intime où il semble qu’on ne puisse pas «lâcher ça» sans lâcher le fil même de sa vie. Même le yoga lâchait, même les réalisations spirituelles suprêmes et divines – nous allions dire même le Divin lâchait – et même la pensée ou la volonté qu’il «fallait» faire la transformation, qu’il «fallait»… tout dégringolait – même le But dégringolait. Personne ne peut imaginer ce qu’est cette «neutralité»-là. Mais c’est la dévastation de la cage: la cage dorée comme l’autre. La cage spirituelle avec l’autre. Tu sais, cette espèce de détachement, eh bien, ça s’accentue, au point que, maintenant, c’est pour tout ce qui concerne une action sur la terre – c’était probablement nécessaire… Ce sont comme des choses qui se dissolvent. C’étaient des espèces de liens entre ma conscience et le travail (pas des liens de moi-même parce que je n’en avais pas, mais le corps, toute la conscience physique, tout ce qui l’attache aux choses qui l’entourent et au travail et à l’entourage), ça se dissout, ça se dissout, ça se dissout… Et ça va en s’accentuant de plus en plus. Avant, j’avais le pouvoir d’agripper comme ça, et de tenir, et puis il y a eu cette espèce de détachement: ça s’en va partout, partout, partout… Mais tu sais, ce n’est pas une plaisanterie, la transformation! J’avais tellement l’impression, hier, que toutes les constructions, toutes les habitudes, toutes les façons de voir, toutes les réactions ordinaires, tout ça s’écroulait – complètement. Que j’étais suspendue dans quelque chose de… tout différent. Quelque chose… Je ne sais pas.

Ce «quelque chose», c’était le commencement de l’espèce nouvelle. C’était un 27 mars 1961. On ne peut pas faire la nouvelle espèce tout en restant dans la vieille, c’est évident, mais quand c’est la lumière même de la vieille espèce qui s’en va, c’est… précaire. Mère a quatre-vingt-trois ans.

Et vraiment le sentiment que tout ce que l’on a vécu, tout ce que l’on a su, tout ce que l’on a fait, tout ça, c’est une parfaite illusion – c’est cela que j’ai vécu hier soir… Quand on a l’expérience spirituelle que la vie matérielle est une illusion (il y a des gens qui trouvent cela douloureux; moi, j’ai trouvé cela si merveilleusement beau et heureux que cela a été l’une des plus belles expériences de ma vie), mais là, c’est toute la construction spirituelle telle qu’on l’a vécue qui devient tout à fait une illusion! – pas la même illusion, mais une bien plus grave illusion. Et je ne suis pas un bébé, il y a quarante-sept ans que je suis ici! Et il y a, oui, certainement quelque chose comme soixante ans que je fais un yoga consciemment, avec tout ce que les souvenirs – les souvenirs d’une vie immortelle – peuvent vous apporter. Et voilà où j’en suis! alors… Quand Sri Aurobindo dit qu’il faut de l’endurance, je crois qu’il a raison… L’absolu de la Victoire est in-dis-cu-ta-ble, seulement je ne parle pas à la mesure de notre petite pensée. Mais c’est à nous de virer – c’est cela qu’on attend de nous: de virer, pas rester comme cela à tourner en rond. Et ça ne sert à rien d’abdiquer parce qu’il faut recommencer la fois suivante. C’est ce que je dis toujours: c’est l’occasion, allez jusqu’au bout. Ce n’est pas la peine de dire: «Ah! je ne peux pas», parce que la prochaine fois ce sera encore plus difficile.

Cette «bien plus grave illusion» a de quoi nous donner à réfléchir. Personne n’a vraiment mesuré la profondeur de la révolution qu’elle était en train de faire – pas une révolution dans la tête (une de plus), mais dans le corps, dans la Matière. Les disciples en étaient encore à la Bhagavat-Guîtâ et aux méditations, ou à comparer Sri Aurobindo et Teilhard de Chardin. Nous comprenons de mieux en mieux pourquoi Sri Aurobindo attachait si peu d’importance à son œuvre écrite: le Supramental s’expliquera de lui-même. Même Mère, un jour, nous disait, à notre grande stupéfaction, que tout son Agenda pouvait disparaître: l’Action serait faite. Mais cette démolition, tout de même (on pourrait dire cette dévastation de la «vieille manière», ce «virage» dans l’autre chose) était plein de vertiges. Car ce n’était pas seulement dans son être intérieur qu’elle était déracinée, mais dans son corps. Une drôle de chose, ça me prend tout d’un coup: je ne peux plus monter les escaliers! nous avouait-elle. Je ne sais plus comment on fait pour monter! Ça m’a pris aussi une fois au milieu du déjeuner: je ne savais plus comment il fallait manger! Tous les mécanismes habituels étaient comme sapés à la base. Et le travail, je ne peux pas. Je ne peux pas travailler. Même les choses les plus simples dont je dois me souvenir, je ne me souviens pas. Mais elle souriait: Ça durera ce que ça durera. Pourtant elle continuait de voir tous ces gens l’un après l’autre qui venaient chacun lui apporter «son volume de désordre», et leur pensée semi-consciente: «Mère est en train de ramollir, Mère déménage, Mère est malade, Mère…», et c’était chaque fois comme si la vieillesse et la maladie entraient dans son corps – c’était tout vif dans son corps, cela faisait partie des milliers d’hypnotismes qu’il fallait arracher, arracher de cette substance. Et les suggestions des voix adverses: «Tu crois que tu es en train de te transformer? Tu crois que cette vieille Matière va changer, tu crois… Mais regarde-toi donc, ce sont des blagues…» Et il est très conscient [le corps] qu’il est à des millions de lieues de la transformation. Alors… alors il n’est pas difficile de le convaincre. Ce qui est plus difficile, c’est de lui donner la certitude que ce sera autrement. Il ne comprend même pas bien comment ça peut devenir autrement! Et comment comprendre ce qui n’est pas une continuation ou une amélioration d’un vieil état, ce qui est vraiment «autre chose» – autre chose, c’est du noir. Ça n’existe pas. Si ça existait, ce serait fait! Il faut le faire devenir, ou le dé-couvrir. Pour en arriver là, il faut accepter d’être tout à fait imbécile pendant pas mal de temps! Alors je vois le monde extérieur, les gens comme ceux qui m’entourent, qui sont en train de me regarder et de se dire: ah! Mère retombe en enfance. Leurs vibrations me viennent. Et quelquefois ça a le pouvoir de me secouer malheureusement… Ce qui est nécessaire, c’est de tout abandonner: tout pouvoir, toute compréhension, toute intelligence, toute connaissance, tout, tout, devenir parfaitement non existant – ça, c’est important. La démolition de la vieille espèce. Mais ce qui rend les choses difficiles, c’est justement l’atmosphère: ce que les gens attendent de vous, ce qu’ils veulent de vous, ce qu’ils pensent de vous – c’est très ennuyeux. Oh! c’est comme une nuée de mouches qui vient, qui vient, qui vient, d’ici, d’en haut, d’en bas… Il faudrait être tout le temps à faire comme ça, s’éventer pour que ça s’en aille. Il reste encore une assez formidable découverte à faire: c’est celle de l’hypnotisme collectif… comme si le monde entier était pris dans un filet d’hypnose qui le fait voir d’une certaine façon, le fait sentir, éprouver, vivre d’une certaine façon, et le corps est comme pris dans ce filet hypnotique – ce n’est pas seulement en soi qu’il faut arracher ça, c’est comme s’il fallait l’arracher de tout le monde! Mère nous a fait une remarque, une fois, qui nous a laissé tellement perplexe, comme si elle touchait une sorte de Secret impossible à traduire: Le corps, la forme visible, est autant (au moins autant) le résultat de la manière dont on est vu par les autres que de la manière dont on est soi-même.

C’est la terre entière qui doit virer.

L’état d’Harmonie

Et pourtant, une à une, les ciels commençaient à se montrer, des petits souffles de l’«autre état», que Mère appelait souvent l’«état d’Harmonie» et que Sri Aurobindo appelait le «Supramental»: À mesure que ce détachement se produit, la réalité de la Vibration, et surtout la vibration d’Amour divin, ça croît, ça croit – même pas en proportion du corps, n’est-ce pas: d’une façon formidable, formidable! c’est… le corps commence à ne plus sentir que cela. C’est comme si je vivais, comme si le corps vivait – en dépit de toutes ces maladies, toutes ces attaques, toute cette mauvaise volonté qui s’est acharnée contre lui – comme s’il vivait dans un bain de vibration divine. Un bain, quelque chose… Et qui est immense, immense, immense, qui n’a pas de limites, et qui est d’une stabilité! Une universalité cellulaire. C’était presque comme si une autre sorte de divin émergeait de la Matière ou commençait à passer entre les mailles, et quand nous disons «une autre sorte», nous avons tendance à croire que c’est la même chose avec des améliorations ou des différences, un super-bien de notre monde: Les bonnes choses ne valent pas mieux que les mauvaises! s’écriait Mère, c’est pas ça. Le Divin, c’est autre chose. Au fond, qu’est-ce que cela peut bien être, «le Divin», pour le corps? Ce n’est évidemment pas une nouvelle sorte de Testament: un corps ça bat, ça respire, ça vibre – ça n’a pas d’idée du tout («dieu» soit loué!). C’est une autre manière de battre, de respirer, de vibrer, s’étendre, communiquer. Ce n’est pas une foi: c’est une respiration. Ce n’est pas un commandement de dieu: c’est la vibration infaillible qui vous porte exactement au lieu voulu, comme l’anguille vers le Golf-Stream, et vous fait faire le geste voulu. C’est une autre manière d’être. C’est un autre état. Nous sommes tout à fait empoisonnés avec notre conception mentale de Dieu. Toutes les grandes Écoles, les grandes Réalisations, les grandes… (et les religions c’est encore plus bas), tout cela, oh! comme ce sont des enfantillages!… Je regardais le rapport que j’avais avec tous ces grands êtres du monde des dieux et de plus haut, ce rapport tout à fait objectif et très familier que j’avais avec tous ces êtres – tout cela, c’est très bien, mais c’est presque de l’histoire ancienne pour moi! Moi, ce qui est maintenant, c’est ici, c’est par terre, dans le corps. C’est le corps, c’est la Matière, c’est par terre. Et à dire vrai, ça ne se soucie pas beaucoup de l’intervention de tous ces êtres, qui au fond ne savent rien du tout! Ils ne connaissent pas le vrai problème: ils sont dans un endroit où il n’y a pas de problèmes! Ils ne connaissent pas le vrai problème – le vrai problème c’est ici… Et une espèce de certitude, qui est au fond de la Matière, que la solution est ça, c’est très fort, très fort. Oh! que de bruit, que de bruit, comme vous essayez en vain! – Descendez dedans, assez profond, et restez assez tranquilles, alors ça sera. Et vous ne pouvez pas comprendre: il faut seulement que ce soit. Ça ne peut pas se comprendre, parce que vous employez des instruments qui ne peuvent pas comprendre. Mais ça ne se «comprend» pas: il faut que ce soit. Quand vous le serez, alors vous le serez, voilà, il n’y aura plus de problème. Et tout cela, c’est , par terre.

Et tout à coup, Mère a touché une clef. Cette vibration qui venait, de plus en plus «formidable» et «sans limites», immense, elle ne venait que quand Mère était pour ainsi dire totalement démunie, quand tout passait au travers comme un courant d’air – et on comprend très bien que s’il y avait le moindre minuscule écran, la moindre maille là-dedans, ça pouvait tout faire sauter, c’est pour cela que la Vibration était si insupportable au début, «comme une fièvre». Il fallait que ça circule sans obstruction; tout le «désordre» venait des obstructions. Le corps sait une chose: c’est seulement quand (et parce que) il peut être absolument paisible – paisible comme quelque chose de complètement transparent et immobile – que ce Pouvoir peut agir. Une immobilité totale, transparente. Mais alors ce Pouvoir commençait à révéler toutes sortes de propriétés très étonnantes. En fait, c’est tout un monde qui commençait à se dessiner, et les expériences allaient jaillir de tous les côtés; mais d’abord une sorte d’absolu tout-puissant et… naturel pourrait-on dire. Il n’y a besoin de rien faire: ça fait. Il n’y a besoin de rien «pouvoir»: ça peut. Il y a seulement besoin d’être – être ça. La première expérience est venue avec un petit échantillon assez maléfique qui s’est jeté un jour sur Mère (intérieurement) avec une violence qui aurait pu être mortelle pour un corps comme le sien, dans l’état de total abandon «poreux» pourrait-on dire, où elle se trouvait. L’incident en lui-même n’est rien, mais il s’est produit à ce moment-là une sorte d’invasion du Pouvoir et l’«échantillon» n’a pas été annulé ou subjugué comme on pourrait le croire, mais guéri. Instantanément guéri. Ce n’est pas un pouvoir qui assomme ou qui défend ou qui protège: c’est un Pouvoir d’ordre. Ça remet tout en ordre – ça remet tout tel que c’est vraiment. C’est la restitution miraculeuse (miraculeuse pour nous) du naturel. C’était une expérience vraiment formidable. Ça enlève ce qui s’était ajouté sur la substance, collé sur elle. Peut-être, au fond, cela démolit-il une maille sur un point ou un autre, un certain coin d’hypnose du Mental physique. Et tout est comme si ça n’avait pas été. Et l’échantillon qui était venu pour tuer Mère s’en est retourné tout guilleret, ayant même oublié sa haine. C’est une espèce d’Harmonie qui est miraculeuse, mais qui n’a rien de miraculeux!

Au début, nous ne comprenions pas ce qu’elle voulait dire, jusqu’au jour où cela a été une véritable révélation pour nous. D’abord, nous demandions à Mère pourquoi elle ne se servait pas des pouvoirs occultes très matériels comme ceux qu’avait Théon, par exemple? – D’aucune utilité. Aucune utilité, nous a-t-elle répondu. Et elle nous disait que Sri Aurobindo ou elle-même s’étaient toujours refusés à faire ce qu’on appelle des miracles, parce que, pour faire ces soi-disant miracles, il fallait faire appel à toutes sortes de forces vitales ou autres, qui sont justement la perpétuation du Mensonge sur la terre, les bâtisseurs de la trame, pourrions-nous dire, et qui, de temps en temps, se payent le luxe de lâcher un maillon… pour se faire mieux adorer. Ils enlèvent un barreau de leur cage et on dit: ah! Ils ont le mérite de vous miraculer de leur propre mal. Dans l’état où le monde est maintenant, un miracle direct, matériel ou vital, disait Mère, doit nécessairement tenir compte d’une quantité d’éléments mensongers qu’on ne peut pas admettre – ce sont nécessairement des miracles mensongers. Par contre, disait-elle (et c’est là où nous avons eu notre révélation), Sri Aurobindo a fait une quantité de miracles dans le Mental… Qu’est-ce que cela peut bien être, des miracles dans le Mental?… Et Mère de répondre: Il introduisait dans la conscience mentale (la conscience mentale qui régit tous les mouvements matériels4) une formation, ou une puissance, ou une force supramentale qui, immédiatement, changeait l’organisation. Et cela produit des effets immédiats, et en apparence illogiques parce que cela ne suit pas le cours des mouvements selon la logique mentale. Nous ne comprenions pas encore très bien. Nous pensions que Sri Aurobindo faisait «des miracles» en recourant à une sorte de pouvoir supérieur qui arrêtait les maladies ou la mort. Alors Mère a ajouté ceci: Ce n’est que le Mental qui a la notion de miracle! parce que le Mental décide, avec sa logique propre, qu’étant donné ceci et cela, telle autre chose peut ou ne peut pas être. Mais cela, ce sont toutes les limitations du Mental! Et tout d’un coup nous avons compris la formidable trame. Ce n’était pas du tout un «miracle», c’était le contraire du miracle – on pourrait dire que c’était la disparition du «miracle» mental! C’est le Mental qui décide qu’étant donné telle maladie, il faut tant de repos et tant de remèdes et tant de mois d’hôpital; qui décide qu’étant donné telle distance, il faut tant d’heures de voyage et tant de train et d’avion; qui décide qu’étant donné les yeux, les oreilles, etc., on ne peut pas voir plus loin qu’à tant de centaines de mètres et pas entendre sans téléphone; qui décide… tout. Il décide tout. Il décide la maladie et décide la mort. Il a tout décidé.

C’est mathématique et inévitable, comme la pomme de Newton. Étant donné ceci, on ne peut pas cela. C’est la cage complète, infaillible, médicale et irréfutable. Tout est logique. Sri Aurobindo changeait la logique et tout était… naturel. Tout était comme c’est. Et toute «l’organisation change».

Subitement, un jour de février 1962, Mère a été guérie de sa filariose – disparue, plus une trace. En une seconde, c’était parti – pas une lente guérison, non: une seconde. Comme un renversement d’état. Et vraiment guérie, c’est-à-dire que la maladie n’est pas rentrée sous terre: elle n’était plus. Comme si j’avais une nouvelle paire de jambes! Et elle n’a utilisé aucun pouvoir yoguique: simplement elle était cette Vibration… naturelle. Et ça n’existait plus. La trame avait lâché sur ce point. Et Mère nous expliquait le minuscule mécanisme, on pourrait presque dire les minuscules «non-miracles» de cette Harmonie naturelle qu’on appelle le Supramental: C’est assez délicat, c’est comme un rouage très-très délicat, comme une machinerie: la moindre petite chose détraque tout. La moindre petite chose, c’est justement l’intervention ou la ré-intervention du Mental physique. Par exemple, une mauvaise réaction dans quelqu’un, ou une mauvaise pensée, ou une vibration d’agitation, ou une anxiété, n’importe quoi, et toute l’Harmonie se dissout. Ce ne sont pas toujours les événements que l’on considère comme grands ou importants qui ont les effets les plus néfastes – loin de là: c’est quelquefois une intrusion de mensonge tout à fait insignifiante, pour une raison tout à fait insignifiante, ce que l’on est convenu d’appeler une stupidité… Et c’est si joli, n’est-ce pas, quand cette Harmonie vient: on voit une grâce joyeuse, lumineuse, qui se manifeste dans toute, toute chose, même dans ce que nous sommes habitués à considérer comme n’ayant aucune espèce d’importance. Mais alors, si ça se retire, tout, exactement les mêmes conditions, les mêmes choses, les mêmes circonstances, cela devient pénible, embêtant, long, difficile, laborieux, oh!… Et Mère ajoutait ceci, qui est prodigieusement révélateur: Et c’est ce qui vous fait sentir que ce ne sont pas les choses en elles-mêmes qui comptent – ce que nous appelons «en elles-mêmes», ce n’est pas vrai! Ce n’est pas vrai: c’est le rapport de la conscience avec ces choses. Oui, les «choses en elles-mêmes» soi-disant, c’est la cage, c’est notre perception mentale des choses, cette trame gluante qui accroche tout, cadre tout, fixe tout selon sa logique implacable, ou… la souplesse, la fluidité miraculeuse et «sans suite» de l’Harmonie supramentale. Et cela a une puissance formidable puisque, dans un cas, on touche quelque chose, par exemple, on le laisse tomber, ou en tout cas les choses se présentent mal, et dans l’autre cas, c’est si joli! ça s’arrange, même les mouvements les plus difficiles se font sans difficulté. C’est un pouvoir insensé! Et c’est parce qu’il n’a pas d’effets grandioses que nous ne lui donnons pas d’importance. Des miracles tout à fait invisibles parce qu’ils sont tout à fait naturels. Il faut que ça cesse d’être naturel pour qu’on s’en aperçoive. Au fond, l’homme mental a commencé à s’apercevoir du monde parce qu’il a commencé à tout déranger. Et c’est toute la clef, c’est la clef totale. Si on veut le miracle du monde, il faut bien regarder ces petits miracles microscopiques… et comment, dans un petit coin, la trame lâche, ou se referme. Si on la fait lâcher dans un coin, elle peut lâcher partout – plus rien n’est irrémédiable, plus rien n’est la conséquence de quoi que ce soit. Il n’y a plus de conséquences. À chaque instant c’est, et c’est tel que c’est. C’est l’Harmonie telle qu’elle est sans son revêtement mental. Il n’y a pas de différence appréciable entre l’état qui vous fait buter sur une marche d’escalier et l’état qui vous fait mourir – il y a l’Harmonie et il y a la mort. Et tout ce qui n’est pas cette Harmonie est la mort, ou le commencement de la mort. C’est là qu’il faut aller pincer la Mort: dans ce petit geste, cette petite inadvertance maladroite. La Vibration passe ou ne passe pas, c’est clair ou c’est obscur, c’est harmonieux ou ça grince. Tout commence là.

Et toute l’organisation change.

Alors nous comprenons vraiment, parfaitement, ce que Mère voulait dire au début: «Ça ne se comprend pas: il faut que ce soit

Être, disait-elle, c’est la seule chose qui ait du pouvoir.

Un pouvoir «insensé».

La libération de la vraie matière

Cet état «poreux» qui mettait Mère à la merci de tout le monde, et d’abord des désordres de tout le monde, allait soudain lui donner la clef de la guérison, comme quoi le remède est vraiment toujours au cœur du mal. Toute cette période bizarre que je viens de traverser, je vois que c’était une avance formidable, et je n’en savais rien! Cette remarque est si exactement vraie, nous ne savons pas du tout en quoi consiste le progrès, il n’est pas du tout conforme à notre «mieux», il est même plus souvent conforme à notre pire. Nous n’allons pas vers «mieux», nous allons vers autre chose. Je ne suis pas encore au bout, mais j’ai compris ce que c’est. Et c’est quelque chose de capital. Cet état poreux, sans non ni oui, sans mur, n’est pas du tout l’état flou que l’on imagine; c’est peut-être comme un courant d’air, mais un curieux courant d’air: c’est comme si cette nullité sans réflexion propre venait se prendre ou s’accrocher partout comme à un buisson; on se retrouve soudain dans tel être, dans ses réactions, dans sa maladie, comme si c’était à soi – on devient «soi» tout à coup parce qu’on s’accroche là ou plutôt qu’on est accroché là. «Soi», c’est n’importe où le courant s’accroche, se réfléchit. On devient la pierre, devient la fleur, le flacon d’eau dentifrice. Au lieu d’être accroché dans un corps, son corps, on est accroché par (ou dans) tout ce qui passe. On est la vieillesse de celui qui vous pense vieux; on se sent mourir dans une pensée de mort. Ce sont toutes les petites «maladies-éclair» que Mère n’avait cessé de traverser. Non, ce n’est pas un état flou: c’est un état extraordinairement précis, douloureusement précis – on est exactement tout ce qu’on touche, tout ce qu’on voit, tout ce qui se passe, à la vibration près. Ce n’est d’ailleurs pas qu’on «voie» ou qu’on «touche»: on est dedans. On est comme c’est. Et cette nullité, plus elle est nulle et sans «défense», plus elle s’emplit comme spontanément de la Vibration, une vibration qui est comme de l’Amour, comme si, au bout de tout, quand il ne reste plus rien, il reste ça: l’Amour… pur. Comme si le monde était vraiment fait d’amour, quand on l’a dépouillé de tous ses revêtements. La vibration supramentale, c’est vraiment la vibration de l’amour pur. C’est le fond naturel du monde. C’est l’état vrai du monde. Et c’est ce qui est arrivé à Mère lorsqu’elle s’est soudain trouvée en présence, ou à l’intérieur de ce petit échantillon maléfique qui aurait pu la tuer: elle était soudain l’Amour dans ou au fond de ce petit maléfice, et c’est comme si le petit maléfice était subitement guéri par sa propre vibration d’amour – guéri par ce qu’il est réellement. Tout le monde est malade parce qu’il n’est pas ce qu’il est.

Et soudain Mère a compris tout le mécanisme: C’était la perception du Pouvoir, de ce Pouvoir qui vient de ce qui est l’Amour – formidable! Et qui m’a fait comprendre une chose: que l’état dans lequel on me mettait [toutes ces maladies, ces désordres, ces douleurs], c’était pour obtenir ce Pouvoir qui provient d’une identité avec toutes les choses matérielles – un pouvoir qu’ont certains médiums, par exemple. J’ai vu cela avec Mme Théon; elle voulait que la chose vienne à elle au lieu qu’elle aille à la chose: quand elle voulait sa paire de sandales, par exemple, au lieu de la chercher, elle la faisait venir à elle. Et elle faisait cela par capacité de rayonner sa matière, elle avait de la volonté sur cette matière: sa volonté centrale agissait sur la Matière réimporte où puisqu’elle était là. Alors j’ai vu ce Pouvoir au point de vue méthodique, pour organiser (pas une chose accidentelle ou spasmodique comme dans les cas médiumniques), mais une organisation de la matière. Et alors on commençait à comprendre: mais avec ça, on a le pouvoir de mettre chaque chose à sa place! – pourvu qu’on soit assez universel. Alors j’ai compris. Maintenant je sais où j’en suis. Et alors, si on ajoute à cette capacité matérielle d’identification et d’emploi de la volonté, si on ajoute ça, ce «quelque chose» qui était là à ce moment-là [cette Vibration d’Amour], c’est formidable! Ça a le pouvoir de tout changer. Et tout changer de quelle façon! Simplement on est ça: UNE, une vibration de ça. On est ça, alors on remet chaque chose tel que c’est. Il n’y a pas de miracle à faire pour changer le monde: il y a à le remettre tel qu’il est. Rétablir le contact. Nous disions «enlever la trame», mais c’est peut-être une façon négative de dire la chose. Il faut semer partout ce petit «pointillement» de lumière multicolore, cette réalité de la Matière, cette Matière vraie, et elle usera, rongera le voile du dedans – automatiquement. C’est ce fameux pouvoir «automatique» dont parlait Sri Aurobindo. Et Mère ajoutait: Depuis cette expérience [du petit échantillon maléfique], la multiplication des faits d’identification – c’est-à-dire qu’on est ça, par conséquent on fait ça – est constante, pour toutes les petites choses de la Matière, les plus petites choses de l’ordre matériel. Mais c’est la clef! Ça, c’est la clef.

C’est la clef de la contagion matérielle.

Seulement, il faut que l’universalisation du corps soit devenue assez totale pour pouvoir semer ou plutôt éveiller ou réveiller partout le petit pointillement de lumière vraie.

Une formidable réorganisation de la Matière. Peut-être faudrait-il dire une formidable libération de la vraie Matière: la fission de ce petit noyau de lumière brillante sous sa périphérie opaque, au cœur de la cellule. On est ça, par conséquent on fait ça. Il n’y a rien à changer: il y a à faire briller ce qui est là. Il n’y a même pas de trame à démolir: elle se démolira toute seule sous l’effet de ce rayonnement.

C’est ce qui est en train de se produire.

À la lisière

Mais pour que Mère puisse faire ce travail, il fallait que, elle, puisse sortir de la trame. Un travail microscopique sur des petites réactions, des petites pensées, des petits réflexes, des milliers d’habitudes: Il y a une sorte d’alternance: ça vient [l’état d’Harmonie, cette Vibration supramentale] pendant quelque temps ou quelques heures, et puis tout d’un coup, encore tout se brouille et il arrive cette… c’est une fatigue, n’est-ce pas, je ne peux pas dire presque insupportable, mais… Par exemple, le soir, à 5h et demie quand je monte après avoir passé une heure et demie ici avec les gens, monter les marches est un labeur, je suis tendue à craquer. Au bout d’un moment, je commence à marcher (je ne m’arrête pas, je ne me repose pas), je commence à marcher avec mon mantra – au bout d’une demi-heure, pfft! c’est levé. C’est vraiment comme un voile qui se lève et qui se remet en place, et c’est le voile de tout le monde: les petits échantillons font très bien leur besogne, ils donnent exactement à Mère la difficulté ou l’expérience qu’il faut pour trouver la solution (sentimentalement, nous pouvons être peiné ou choqué, mais c’est une vision erronée, les échantillons ne sont jamais des personnes: ce sont «des milliers de gens»). Et l’Harmonie revient – instantanément la fatigue disparaît. Comme sa filariose avait disparu. Comme tout le reste des microscopiques morts disparaît. C’est vraiment la clef de la mort, en tout petit. La mort n’est plus, là. Elle n’a pas de place, elle ne peut pas être – c’est un Mensonge de l’autre côté de la trame. Et puis, tout d’un coup, pour une bêtise, un courant d’air, trois fois rien, le corps oublie – il a un repli sur soi, la peur de disparaître, la peur de ne pas être. Et tout est à recommencer depuis le début. Dès que le corps se sent «je», il est rentré dans la trame. Il redevient reptile. Et alors on voit que cette condition d’universalisation est la bizarre condition pour retrouver le fonctionnement pur d’une petite cellule qui est là, juste en dessous, à quelques millimètres. Comme si on ne pouvait pas être la petite cellule vraie, pure, sans être tout l’univers! Et encore l’Harmonie revenait, quelques heures et plus fréquemment: Je marchais dans une sorte d’univers qui était exclusivement le Divin: ça se touchait, ça se sentait; c’était dedans, dehors, partout. Pendant trois quarts d’heure rien que ça, partout. Eh bien, il n’y a plus de problèmes à ce moment-là, c’est sûr! Et cette simplicité! rien à penser, rien à vouloir, rien à décider – être! être! être… dans une complexité infinie d’une unité parfaite: tout était là, mais rien n’était séparé; tout était en mouvement, et rien ne se déplace. C’était vraiment une expérience. Une expérience debout, en marchant, là, autour de sa chambre, avec le mantra. Pas une expérience de méditation: une expérience du corps. C’est le corps qui sent, respire, vit ça – et dans cet état-là fait ça, spontanément, puisqu’il est là et là et là, sans division. C’est le Mental qui fait la division, c’est lui qui a tout mis dans une boîte, et après il s’étonne qu’il lui faille un téléphone et des télécommandes.

Mère luttait pied à pied, point par point – sans lutter vraiment, ce n’était pas une lutte, c’était une manière d’être là-dedans, avec comme un cri au milieu de cette trame opaque, un besoin d’air, un besoin de lumière dans cette suffocation: J’ai vu quel était le domaine qui dépend de la pensée – le pouvoir de la pensée sur le corps – c’est formidable! On n’imagine pas à quel point c’est formidable. Même une pensée qui est subconsciente et quelquefois inconsciente, ça agit, ça provoque des résultats fantastiques. On pense à la mort: elle est là. On pense à la fatigue: le corps est fatigué – on pense et tout est empoisonné. Et puis cela devenait de plus en plus clair, précis, comme si la mécanique du Mensonge se dévoilait de tous les côtés, dans tous les gestes, toutes les rencontres: plus on se «trompe», plus on voit clair. La mécanique devient de plus en plus épaisse parce qu’on la voit de mieux en mieux. Et on commence à pouvoir empoigner le mécanisme: d’un côté, avec telle attitude, tout bascule dans l’Harmonie; de l’autre côté, avec telle autre attitude, tout bascule dans le désordre. Une infime alternance, de plus en plus rapide, d’un état à l’autre, à travers les mille «stupidités» de la vie quotidienne. Et soudain Mère a compris: J’ai une sorte de certitude (pas très formulée avec des mots: une certitude de sensation, d’impression) que lorsque ce travail microscopique sera terminé, le résultat sera… presque foudroyant. Parce que toute l’action du Pouvoir à travers le mental se dilue, s’atténue, s’adapte, se transforme, et qu’est-ce qui arrive en bas? Tandis que quand ce sera à travers cette matière, évidemment ce sera formidable… Il faudrait un pouvoir direct! Il faudrait un pouvoir qui se fasse sentir directement, c’est-à-dire qui passe de cellule à cellule: vibrations de la même qualité… C’est comme si l’on se tenait au seuil d’une réalisation formidable et qui dépend d’une chose toute petite.

Si la trame lâche, c’est tout l’univers qui est là, instantanément. On pourrait dire tout l’univers dans le corps. Non seulement cela, mais c’est la Matière vraie qui émerge, les lumières de la cellule qui émergent, le monde de vérité, le monde supramental qui émerge et qui, par un corps, commence à s’infiltrer dans tout LE corps.

Et Mère ajoutait: C’est seulement quand un petit travail comme cela, de transformation que l’on pourrait appeler «locale», sera achevé et qu’il y aura la pleine conscience dans la pleine maîtrise de la manière de se servir de la Force sans que rien n’intervienne, que, alors… C’est comme l’expérience de chimie que l’on a appris à bien faire: on peut la refaire à volonté, chaque fois que c’est nécessaire.

Mère restait à regarder le grand flamboyant jaune au-dessus de la tombe de Sri Aurobindo. On aurait dit qu’elle voyait de plus en plus et de mieux en mieux Sri Aurobindo, comme si c’était cette trame-là, ce voile-là, qu’elle voulait user: ce qui séparait Sri Aurobindo de son corps et du corps du monde, ce qui séparait peut-être la demeure de Sri Aurobindo de notre demeure ici. Dans l’épopée de Sri Aurobindo, Savitri n’allait-elle pas chercher Satyavan dans la mort?… Ou bien est-ce la mort qu’elle détruit, et l’autre côté est ici? Tu sais, on est juste à la frontière, à la lisière; c’est comme s’il y avait un rideau à demi transparent et on voit les choses de l’autre côté, on essaye de les attraper, mais on ne peut pas encore. Mais c’est ce sentiment d’une telle proximité! Parfois, tout d’un coup, je me vois comme une puissance concentrée, formidable, en train de pousser, pousser, pousser dans une concentration intérieure, pour passer au travers. Cela m’arrive n’importe où, n’importe quand, n’importe quel moment: je vois tout un ensemble de conscience rassemblé dans un pouvoir formidable qui pousse, pousse, pousse, pour passer de l’autre côté. Quand on passera de l’autre côté, ce sera bien.

C’était en 1961.

L’année du premier voyage spatial américain.

La conquête d’un autre espace, ou la conquête d’une autre espèce sur la terre?

15. La première sortie de la trame
ou le type nouveau

Puis le grand Tournant est arrivé.

C’était en mars 1962. Le commencement de la formation d’un «type nouveau» sur la terre, dans un premier corps terrestre, ou peut-être le second, après Sri Aurobindo – mais personne n’en savait rien sur le moment. Mère non plus! C’est seulement en 1967, cinq ans après, que Mère s’est aperçue tout d’un coup: tiens! mais c’est cela qui s’est produit en 1962, et encore parce que nous lui posions des questions. Sur le moment, on n’en sait rien: c’est «un phénomène qui se passe». L’Agenda de Mère est plein de «phénomènes» sans étiquette. Qui se serait aperçu du type nouveau, «Homo sapiens», parmi les primates? Maintenant nous disons «la vraie Matière», mais quand on voit seulement ce premier pointillement de lumière, qu’est-ce que c’est? Ça pointillé, c’est tout. Et quand on s’évanouit avec une bizarre sensation, les médecins comptent le pouls et vous donnent de la coramine pour le cœur. Est-ce que l’on donnera de la coramine à Christophe Colomb pour le guérir de l’Amérique?

En somme, nous faisons de la pré-géographie, ou peut-être de la paléontologie à l’envers, avant que ça devienne fossile. Alors il faudra recommencer une autre géographie, pour d’autres temps.

Il y aura toujours une nouvelle géographie d’un éternel même monde.

Une ondulation

Le phénomène avait commencé avant mars, en fait.

Peu à peu, avec des «alternances» – parfois des centaines d’alternances dans une même journée, comme un voile qui s’enlève ou se remet, ou une porte qui s’ouvre et se referme, selon… selon quoi? – Mère était arrivée à une sorte de transparence corporelle où son existence propre n’était plus que l’existence d’un certain rayon qui prenait conscience de «quelque chose» quand il s’accrochait quelque part ou rencontrait un écran. Quelquefois l’écran était encore dedans sous l’effet d’une douleur un peu aiguë qui faisait instantanément un «moi» quelque part, mais même cette douleur, il y avait une manière de l’«étendre», si l’on peut dire, de couler au travers et comme de la dissoudre en n’y attachant aucun réflexe de «j’ai mal» – et cela partait aussi avec une certaine pensée du Mental physique qui faisait «j’ai mal». Je, de toute façon, c’est le mal. C’est le grand désordre. C’est la cage. Les fausses sensations s’en allaient, les fausses réactions s’en allaient, les faux «moi et les autres» s’en allaient. Mais, nous l’avons dit, c’est microscopique, ça se réinsinue avec un courant d’air, une bêtise, trois fois rien – un trois fois rien qui bouchait et rebouchait une formidable Amérique nouvelle.

Tout cela faisait une sorte d’état bizarre qui était seulement peuplé d’échantillons plus ou moins agressifs (naturellement tout le monde veut prendre) et cela ressemblait assez à un cauchemar où parfois il y avait encore assez de «moi» pour s’impatienter du cauchemar: Dans les mondes intérieurs, c’est entendu, c’est bien entendu, c’est très bien, on est très heureux quand on vit là! Mais c’est ici – ici – c’est pour faire de cette vie-ci, de ce monde-ci quelque chose qui vaille vraiment la peine d’être vécu. Pas encore trouvé le truc. C’est tout ce que je puis dire. Et je suis butée là. «Tout de même, lui répondions-nous, “ici”, dans la vie physique, il y a de fort belles choses (nous ne comprenions pas alors à quel point Mère cherchait autre chose, radicalement autre chose pour la terre, nous en étions encore à rêver de la forêt vierge ou du tour du monde en voilier), il y a des aventures sur la mer…» – Oh! toute petite chose! nous coupait-elle. Ce n’est rien du tout, ce sont des jeux d’enfant. La vie physique, oui, ce n’est rien du tout (telle qu’elle est). Toutes ces choses que l’on a dans la vie physique, ce n’est rien du tout, rien du tout! Ce sont des jeux d’enfant, ça ne vaut pas la peine d’y penser une seconde. Même tous les moments que l’on peut avoir dans la vie avant d’avoir trouvé la Vérité, quand on est en route et qu’on a tout à coup des échappées sur une conscience immortelle, le contact avec une vérité, même cela, toutes ces expériences-là, c’est très gentil, c’est très bien, mais c’est quand on est en route, ce n’est pas ça. C’est le vrai sens de la vie: à quoi cela correspond vraiment? Qu’est-ce qu’il y a là, derrière? Pourquoi le Seigneur a-t-il fait cela? Vers quoi veut-il aller? Qu’est-ce qu’il veut? Qu’est-ce qu’il veut qu’il se passe? – On n’a pas trouvé ça. Qu’est-ce qu’il veut!… Il a évidemment un secret, et il le garde. Eh bien, moi, je veux Son secret. Pourquoi c’est comme ça? – Ce n’est certainement pas comme, ça pour être comme ça: c’est comme ça pour être autre chose. Et c’est l’autre chose que je veux. Elle voulait tellement la beauté de ce monde-ci et la douceur et la vérité de ce monde. Une vraie terre.

Même ce «je veux»-là allait fondre. On lui faisait vivre le Secret, on lui apprenait lentement le Secret dans son corps – et qu’est-ce qui veut savoir, finalement? C’est le Mental qui veut savoir, le corps veut seulement vivre. C’était devenu tout à fait «infernal», en bas, dans ce couloir et à toutes les portes – quelquefois, elle allait s’évanouir dans la salle de bains, le seul endroit tranquille pour s’évanouir sans histoires. Puis elle recommençait. Mais elle ne s’évanouissait pas parce que c’était trop de fatigue (pourtant la fatigue était là, suffisante pour écraser un homme de trente ans, mais annulée, diffusée pourrait-on dire): simplement, tout d’un coup, elle passait tellement au travers de tout que son corps lui échappait, comme si son corps n’était plus assez à elle, alors il s’étalait… pour se rappeler à son souvenir. C’est une espèce d’état très impersonnel où toute cette habitude de réaction aux choses extérieures, environnantes, a complètement disparu. Mais ce n’est remplacé par rien. C’est… une ondulation. C’est tout. Elle partait dans l’ondulation. Alors quand est-ce que ça se changera en autre chose? Je ne sais pas. On ne peut pas, on ne peut pas essayer! on ne peut pas faire un effort, on ne peut pas chercher, parce que immédiatement intervient cette activité intellectuelle qui n’a rien à voir avec ça. Et c’est pour cela que j’en conclus que c’est quelque chose qu’il faut devenir, être, vivre – mais comment? et de quelle façon? Je n’en sais rien. On ne peut pas essayer de devenir l’espèce nouvelle! parce que c’est la vieille espèce qui essaye avec ses super-vieux moyens. Il n’y a pas de moyens! On ne peut pas essayer de devenir ce qui n’est pas (ou apparemment pas), et comment ferait-on? On peut essayer de devenir mathématicien ou poète, ou même yogi dans la conscience cosmique, mais comment essayer ce qui n’est nulle part? Il n’y a pas de chemin, personne n’est allé là! Alors elle vivait cette ondulation entrecoupée de brutaux retours à la cage.

Le double monde

Mais c’est dans ces retours à la cage que se cache notre secret. Parler de l’autre état, c’est très joli, c’est même assez passionnant – c’était une aventure de regarder Mère, une intarissable aventure, chaque fois c’était nouveau, comme si l’on entrait dans un avenir d’avance–, mais c’est le passage qui est tout le mystère. Comment on va là et pourquoi on revient au vieil état. C’est une sorte de va-et-vient que Mère a vécu des centaines de fois, pendant des années, et elle revenait toujours sur ce moment du passage de l’un à l’autre comme sur le grand Mystère. Sa description, chaque fois, est très semblable (c’est une minuscule petite chose) et chaque fois, c’était comme une énigme. Une minuscule petite chose qui semble contenir tout le mystère du monde. Au fond, c’est la subtilité du problème qui est ahurissante. Tu prends des circonstances absolument identiques à… même pas à un jour, à quelques heures d’intervalle – des circonstances identiques: mêmes circonstances extérieures et mènes circonstances intérieures, c’est-à-dire que l’«état d’âme» est le même; les circonstances de la vie, les mêmes; les événements, les mêmes; les gens, sans différence appréciable… Et le corps (je veux dire la conscience cellulaire), dans un cas sent une sorte d’eurythmie, d’harmonie générale, que tout est imbriqué d’une façon si merveilleuse, sans frottements, sans frictions: tout, tout marche, s’organise dans une Harmonie totale… Et puis dans l’autre (tout est semblable, la conscience est semblable et…) alors c’est là… quelque chose échappe. Mais cette perception d’Harmonie n’est plus là. Pour quelle raison? – Ça, on ne comprend plus. Et alors le corps commence à fonctionner de travers. Mais notons bien, on pourrait dire tout autant: le monde commence à fonctionner de travers – c’est la même chose. C’est le problème du corps de la terre vraiment. C’est comme si on courait après quelque chose qui s’échappait, et ça n’a plus de sens. Et dans des conditions absolument identiques: peut-être même les mouvements du corps (je veux dire les mouvements fonctionnels) sont identiques; et on les sent désharmonieux (mais les mots sont beaucoup trop gros, c’est plus subtil que cela), sans sens, sans harmonie. Qu’est-ce que c’est qui échappe? – On ne comprend pas… De plus en plus j’ai l’impression de – quoi? Comment expliquer cela?… une question de vibrations dans la Matière. C’est incompréhensible. C’est-à-dire que cela échappe tout à fait à toute loi mentale, toute loi psychique – c’est quelque chose qui existe en soi… Il y en a des points d’interrogation! Plus on va dans le détail, plus cela devient mystérieux. Et Mère restait les yeux clos comme à écouter les pulsations de cette Matière: qu’est-ce qui fait que le monde est de travers – parce que l’Harmonie est là! C’est d’une subtilité, reprenait Mère, ce serait presque… c’est presque comme si on était en bordure entre deux mondes. C’est le même monde et c’est – est-ce deux aspects de ce monde?… Je ne peux même pas dire cela. C’est pourtant le même monde: c’est tout le Seigneur, n’est-ce pas; c’est pourtant Lui et seulement Lui, mais c’est… Et c’est si subtil, si subtil: si on fait comme cela [Mère penchait légèrement sa main à droite], c’est parfaitement harmonieux; si on fait comme cela [elle penchait légèrement sa main à gauche], ouf! c’est… c’est à la fois absurde, sans signification, et laborieux, pénible. Et c’est la même chose! Tout est la même chose… Si on emploie les grands mots, on dirait: tout ça [Mère penche un peu sa main d’un côté], c’est la Vérité, et tout ça [de l’autre côté], c’est le Mensonge – et c’est la même chose! Dans un cas, on se sent porté (et non seulement le corps, mais le monde tout entier, toutes les circonstances), porté, flottant dans une lumière béatifique vers une Réalisation éternelle; et dans l’autre cas, c’est abrutissant, lourd, douloureux – exactement la même chose! presque les mêmes vibrations matérielles. Et c’est tellement subtil et tellement incompréhensible qu’on a tout à fait l’impression que cela échappe totalement à la volonté consciente, même la plus haute. Qu’est-ce que c’est? Qu’est-ce que c’est??… Peut-être, si on trouvait cela, on aurait tout – le Secret total.

Deux mondes, dans le même.

Un microscopique «quelque chose» qui fait qu’on bascule là ou là. Et Mère connaissait bien les microscopiques batailles: elle passait son temps là-dedans. Un souffle, et on passe là. C’est presque comme si elle remontait à l’Origine… obscure. Un moment où ça a mal basculé dans la Matière (pas dans la tête, parce que là, c’est très clair d’idiotie, mais la source, le premier moment). Ce doit être comme cela que la Vérité est devenue Mensonge, ajoutait-elle, mais «comme cela», qu’est-ce que c’est que «ça»?… Je suis là, butée devant ce fait: comment la Vérité est devenue Mensonge? Comment c’est devenu la mort, pourrait-on dire, le moment de mort dans le monde. La mort n’est pas de la nature du monde, c’est le faux monde que nous voyons, c’est quelque chose… qui s’est faussé – et qu’il faudrait redresser. Pour tout le monde. Un «accident» cosmique. Je ne me le demande pas intellectuellement, cela ne m’intéresse pas du tout! C’est ça, ici, dans la Matière… C’est double, c’est double. Oh! comme ces mots nous ont longtemps sonné dans les oreilles et sonnent encore: c’est double, c’est double… Comment c’est arrivé? Mais pas «comment», comme ça, comme une histoire: le MÉCANISME. Et comment on sortira?… Et il y a une sorte de prescience que c’est seul le corps qui peut savoir, c’est cela qui est extraordinaire!

Si nous avions ce mécanisme-là, nous sortirions de la mort. Nous verrions Mère, nous verrions Sri Aurobindo, nous verrions le monde supramental – parce que c’est là, tout est là! Ce n’est pas de l’«autre côté» – de l’autre côté de quoi? C’est double, c’est double… Un voile de mort sur quelque chose qui est pareil. Et qui change toute la vie. C’est le même monde!

Évidemment, il faut aller chercher dans le corps.

Mère allait chercher. Elle voulait DÉFAIRE le mécanisme.

Défaire la mort.

Que s’est-il passé? Ou que se passe-t-il?

Elle est partie, paraît-il. Mère n’aime pas les fuites, n’est-ce pas.

L’universalisation physique

Elle vivait cette «ondulation», puis c’était de nouveau la cage douloureuse, dix fois, cinquante fois par jour. Est-ce qu’on peut même dire que c’était le «je» qui faisait la cage? Il y avait longtemps qu’elle n’avait plus de «je» – un «je» dans la Matière? Peut-être… Nous n’en savons rien vraiment, nous marchons dans la forêt avec elle. Mais quelquefois, «l’autre chose» venait, ou se dévoilait, débusquait de la Matière – oui, c’était , c’était bien le même monde pourtant, ce n’était pas qu’elle passait dans une autre conscience (à moins que ce ne soit le corps lui-même qui passe dans une autre conscience: la Matière vraie, peut-être, la Matière cellulaire, qui émergeait de son voile d’engourdissement?): Toute l’atmosphère était devenue concrète… C’est cela qui est étonnant, chaque fois que Mère touchait l’autre chose, elle disait «le monde devient concret», comme s’il était abstrait avant! Comme s’il n’y avait personne dedans vraiment, avant, comme si c’était une copie de quelque chose: Tout, tout avait le goût du Seigneur. Je ne sais pas comment expliquer cela, c’était tout à fait matériel, c’était comme si on en avait plein la bouche! Partout comme cela. C’était comme cela. Et d’une façon tellement physique! comme… on pourrait le comparer au goût le plus délicieux qu’on puisse avoir. Très-très matériel: c’était comme si, en fermant la main, on avait au-dedans de sa main quelque chose de solide – une vibration si chaude, si douce et si forte, si puissante, si concrète!… C’était comme si ma bouche était pleine des nourritures les plus merveilleuses qu’on puisse imaginer, et puis mes mains ramassaient ça dans l’atmosphère, c’était si drôle! Mais curieusement, il semblait que les approches de cette Matière cellulaire – pourtant là, juste là, en dessous – s’accompagnaient de cette sorte d’étalement de conscience comme si on était projeté… on ne sait où, peut-être aux confins de l’univers. Une ondulation de plus en plus rapide, et immense. Jusqu’au jour, au début de 1962, juste avant le grand Tournant, où Mère, une fois de plus, s’est évanouie, mais cette fois en percevant mieux le phénomène: Cette fois-ci, j’étais seule dans la salle de bains et… Il y avait longtemps que mon corps me disait comme cela: il faudrait que je m’étende, il faudrait que je m’étende… Je lui répondais très brutalement: tu n’as pas le temps. Alors c’est arrivé. Il a eu une façon à lui de s’étendre! – il s’est étendu là où il était et… J’étais en train de me répandre sur le monde, répandre physiquement – c’est cela qui est curieux: c’est une sensation des cellules. J’avais un mouvement de diffusion qui se faisait de plus en plus intense et rapide, et puis tout d’un coup je me suis retrouvée par terre. Et Mère riait, puis elle expliquait encore: C’est une sorte de décentralisation. Pour former un corps, les cellules sont concentrées, il y a une sorte de force centripète qui les rassemble; alors c’est juste le contraire, c’est comme s’il y avait une force centrifuge qui fait qu’elles se répandent. Et quand cela devient un peu trop, je sors de mon corps, et le résultat extérieur, apparent, c’est que je m’évanouis-– je ne m’«évanouis» pas parce que je suis pleinement consciente. Alors cela produit, évidemment, une sorte de désorganisation bizarre.

C’est là qu’on voulait lui donner une dose de coramine pour la guérir du nouveau monde.

À la fin, quand elle ne pourra plus lutter, elle avalera la coramine tout de même, parce que cela leur faisait plaisir. Avec des résultats désastreux pour sa conscience. Une drogue, n’est-ce pas, c’est le voile instantané sur cette conscience cellulaire. C’est la reprise de possession du Mental physique – on pourrait dire la reprise de possession de la mort.

Mais le problème était là, il devenait de plus en plus fréquent et aigu: Je me trouve constamment devant ce problème, qui est un problème tout à fait concret, absolument matériel quand on a affaire à ces cellules et qu’il faut qu’elles restent des cellules, qu’elles ne se vaporisent pas dans une réalité qui n’est plus physique! Et en même temps qu’elles aient cette souplesse, ce manque de fixité qui fait qu’elles peuvent s’élargir indéfiniment… Pour contenir ou supporter cette foudroyante Vibration supramentale, il faut s’élargir (elle n’est «foudroyante» que par petitesse, encrassement des cellules) et quand on s’élargit, ou qu’on perd le «centre de coagulation» comme elle disait, que se passe-t-il? Comment vivre ça?… Et c’est probablement toujours la même chose, cela semble impossible parce que ça n’a jamais été fait, mais une fois que c’est fait, on s’aperçoit que c’était juste un tout petit «quelque chose» qui empêchait que ce soit possible. Tout au début aussi, en 1959, il semblait impossible que le corps supporte la «bouillie bouillante» du Supramental. Il y a un procédé à trouver, c’est tout. Tout est une question de procédé. Seulement il faut que ce soit le corps qui trouve le procédé. Mentalement, c’est relativement très facile: suppression des limites de l’ego, élargissement indéfini, et le mouvement qui suit le rythme du Devenir. Vitalement aussi… Mais ce corps! c’est très difficile – très difficile sans qu’il perde (comment dire?) son centre de coagulation, qu’il ne se dissolve pas dans la masse environnante. Et encore, si on était dans un lieu de la Nature avec des montagnes, des forêts, des rivières et puis beaucoup de beauté naturelle, beaucoup d’espace, ce serait plutôt agréable! Mais on ne peut pas faire un pas, matériellement, hors de son corps, sans rencontrer des choses pénibles – il arrive quelquefois qu’on entre en contact avec une substance qui est plaisante, qui est harmonieuse, chaleureuse, qui vibre d’une lumière supérieure. Mais c’est rare. Oui, les fleurs, quelquefois les fleurs… Mais ce monde matériel, oh!… on est cogné partout, griffé, griffé, écorché, cogné par toutes sortes de choses qui ne s’épanouissent pas, oh! comme c’est difficile. Comme la vie humaine n’est pas épanouie! recroquevillée, durcie, sans lumière, sans chaleur, et je ne parle pas de joie. C’est exactement ce qu’elle sentait soixante-dix-neuf ans plus tôt sur une petite chaise d’enfant, à l’âge de cinq ans.

Mère était à la recherche du quelque chose qui fait ce recroquevillement de la Matière. Ce moment de l’évolution où ça s’est faussé. Il n’y a qu’une chose, qu’une racine, de n’importe quel côté qu’on prenne le «problème». Un microscopique quelque chose qui fait que c’est le même monde et ce n’est plus le même. C’est large, ça se recroqueville. Ça vit, ça meurt. Et où est la vie qui n’est plus cette vie-ci ni cette mort-ci, et qui est quand même la Vie? La vraie vie.

C’est double, c’est double…

Tout de même, il ne faut pas avoir froid aux yeux.

Les grandes pulsations

Mère allait recevoir la réponse dans les faits, comme il se doit: une réponse brutale. 1962, l’année de la confrontation de Cuba, la Chine attaque les frontières du Nord de l’Inde. Au lieu d’«arranger» les choses, la Force (disons celle qui conduit, celle qui fait bouger le monde, la Shakti) allait tout déranger – une pagaille complète, dans le corps. Mais on dirait que c’est ainsi qu’elle procède partout: sa façon de mettre de l’ordre, c’est de tout désorganiser – évidemment pour mettre une organisation nouvelle. Mais quand il s’agit du corps… qu’il ne sait plus très bien comment on fait pour battre, pour respirer? Lors de la dernière entrevue que nous devions avoir avec Mère, en bas, avant qu’elle se retire dans sa chambre du haut pour ne plus en sortir, sauf pour rejoindre Sri Aurobindo sous le grand flamboyant jaune, onze ans plus tard – encore onze ans–, Mère riait beaucoup; en fait elle se fichait de nous et nous étions tout à fait vexé, mais tout de même elle a laissé échapper un petit signal qui aurait dû nous avertir, si nous avions été moins furieux. D’abord, elle ne voulait plus qu’on enregistre ses paroles: c’est gaspiller les bandes magnétiques. Nous essayions de lui faire comprendre que le chemin pouvait avoir un intérêt pour le monde, plus tard – Je te donne rendez-vous dans cinquante ans, est-ce que tu auras une barbe blanche? Et comme la plaisanterie nous semblait douteuse, Mère nous disait, pour comble, que son Agenda n’avait «aucune importance»: Quand on sera au bout, ce sera fait, on verra, et si je m’en vais… Je n’en ai aucune intention! Et elle riait et nous grincions des dents. Écoute, nous disait-elle, je peux te le dire: quand je suis comme cela et que j’ai l’air de me moquer, c’est parce qu’il y a des moments où c’est vraiment dangereux, vraiment dangereux. J’ai horreur du drame. Je ne veux pas être tragique, j’aimerais mieux me moquer de tout que d’être tragique! Alors, au lieu de prendre des grands airs et de dire que c’est difficile, je plaisante. Je n’aime pas – je n’aime pas le drame. Les choses les plus grandes, les plus hautes, les plus nobles, les plus sublimes, on peut les dire avec simplicité. On n’a pas besoin d’être dramatique, on n’a pas besoin de voir la situation tragique. N’est-ce pas, je ne veux être ni une victime, ni un héros ni… ni une martyre, ni rien de tout cela! Tu sais, je n’aime pas l’histoire du Christ. Voilà. Le dieu qu’on crucifie, eh bien, non. S’il y laisse sa peau, il y laisse sa peau – voilà tout. Et cela n’a aucune importance. Tu comprends? Eh bien, c’est cela. C’est exactement la chose.

C’était le 13 mars. Trois jours après, Mère ne pouvait plus faire un pas sans s’«évanouir»; non seulement cela, mais plus une vibration mentale n’arrivait à passer dans sa tête, c’est-à-dire les apparences de l’imbécillité complète – toutes les forces vitales et toutes les forces mentales, parties. Restait seulement un corps… qui ne tenait pas debout tout seul: Une espèce de loque, disait-elle après en riant. Il faut accepter d’être imbécile – es-tu prêt? nous demandait-elle plus tard, parce que nous en avions assez des méandres du Mental et voulions des moyens plus radicaux. Et nous étions prêt, l’imbécillité ne nous dérangeait pas beaucoup parce que le Mental nous semblait de toute façon un moyen imbécile, sauf pour écrire un livre si nécessaire! (et encore nous nous sommes aperçu qu’on pouvait écrire un livre sans mental, nous avons même eu une sorte de démonstration de comment Sri Aurobindo faisait lorsque ses dizaines de milliers de lignes passaient directement par les cellules de ses mains.) Mais nous ne comprenions pas très bien la profondeur du choc, et Mère voulait nous épargner: C’est à cause de tout ce nombre d’années, il fallait que je fasse vite; alors on a employé les grands moyens. Et en effet, on comprend bien ce que représente cet énorme encroûtement qui revêt le corps et l’empêche d’être lui-même: on ne peut pas faire un pas sans pensée et sans tirer les forces vitales – le corps ne fonctionne jamais lui-même, sauf quelquefois quand les médecins l’ont déclaré perdu et renoncé à l’empoisonner, alors il a une façon à lui de se rétablir «miraculeusement», c’est-à-dire qu’il a échappé aux miracles de la médecine et il a fait son petit miracle naturel. Mais généralement, la croûte est trop forte et le corps n’arrive pas à se tirer de la suggestion collective. Mère a été radicalement «désuggestionnée», pour réapprendre à vivre dans un corps tout seul. Mère, c’était seulement un corps, une addition de cellules… qui ont oublié de vivre à la façon habituelle. Puis, au bout d’un mois de ce régime, le cœur est tombé en panne – même ces battements-là ne savaient plus très bien leur habitude–, c’est-à-dire ce qui s’apparente à la mort pour un corps. Et alors, dans cette «mort»-là, une nouvelle sorte de battement a émergé, on pourrait presque dire un nouveau corps dans le vieux, une nouvelle façon d’être, de vivre, de voir, de respirer, comprendre, sentir. Au fond, un type nouveau sur la terre. Un premier embryon d’espèce nouvelle. L’homme a été habitué à penser que les êtres de l’évolution future ou de l’espèce prochaine étaient des êtres… des êtres divins, c’est-à-dire qu’ils n’avaient pas de corps, qu’ils paraissaient dans la lumière, enfin tous les dieux tels qu’ils les conçoivent – mais ce n’est pas du tout cela!

Non, ce n’était pas du tout cela.

Le début de l’expérience… radicale a commencé dans la nuit du 12 au 13 avril 1962, au moment de la panne complète du vieux corps. Mère n’avait pas beaucoup de paroles pour dire ce qui se passait, mais quand elle a pu commencer à s’exprimer, elle s’est mise à parler en anglais comme si c’était Sri Aurobindo qui faisait mouvoir le mécanisme, et les paroles étaient brèves (nous traduisons): C’était les formidables pulsations de l’Amour – éternel, prodigieux, seulement de l’Amour. Chaque pulsation de l’Amour emportait l’univers dans sa manifestation. Et ça continuait, continuait, continuait… Les cieux sont pleins de chants de Victoire. Et la certitude que ce qui doit être fait est fait et la Manifestation supramentale est réalisée À cet instant, c’était fait. L’œuvre de Sri Aurobindo et de Mère était faite, comme si ce seul contact avec Ça, pur, dans un corps terrestre, avait fait être l’Œuvre. Peut-être comme la première fois au monde où un corps minéral est entré en contact avec la Vie – ou s’est dissous suffisamment pour permettre le premier grouillement de la Vie. Le corps de Mère était à moitié dissous. Le «quelque chose» de nouveau était entré en contact avec la terre. C’était entré dans un corps terrestre… Qu’est-ce qui était entré? – Nous n’avons pas de mots pour ce qui est d’une autre espèce, et Mère disait l’Amour Suprême, mais c’est ce qui était là au fond des cellules, sans revêtement, et c’était instantanément comme partout: c’était tout l’univers. Un univers pulsatile, dira-t-elle après. Sans la cage mentale et vitale, l’univers matériel était comme une pulsation, une seule chose qui battait: Tous les résultats du Mensonge avaient disparu: la Mort était une illusion, la Maladie était une illusion, l’Ignorance était une illusion – quelque chose qui n’avait pas de réalité, pas d’existence. Seulement l’Amour et l’Amour et l’Amour – immense, formidable, prodigieux, emportant tout… Et la chose est faite. Puis elle a ajouté, en français cette fois: Plus tard, j’expliquerai mieux. L’outil n’est pas encore prêt… Maintenant, au travail.

Au travail pour faire vivre ça dans un corps… possible. Cette «nouvelle» chose (Ce n’est pas nouveau du tout! s’écriait Mère, c’est la capacité de percevoir qui est nouvelle), ce quelque chose au fond des cellules, il fallait qu’il arrive à battre normalement dans un corps. C’était comme un nouveau corps à fabriquer dans le vieux ou en se servant du vieux comme d’un support. L’expérience de Mère, ce n’était pas du tout une sorte de super-vision cosmique et bla-bla-bla comme ils l’ont tous décrochée sur les sommets de la conscience: c’était l’expérience de son corps, un corps terrestre, comme tous les autres: Je mange les mêmes choses et ça a été fait de la même manière, tout à fait, et c’était aussi bête, aussi obscur, aussi inconscient, aussi obstiné que tous les autres corps du monde. Et cela a commencé quand les docteurs ont déclaré que j’étais très malade, c’était le commencement. Parce que tout le corps a été vidé de ses habitudes et de ses forces, et alors lentement, lentement, les cellules se sont éveillées à une réceptivité nouvelle. En somme, c’est la conscience cosmique du corps – sa conscience naturelle. Pour que l’animal devienne un homme, il n’a pas fallu autre chose que l’infusion d’une conscience: une conscience mentale; et maintenant, c’est l’éveil de cette conscience qui était tout au fond, tout au fond comme cela. La lumière centrale de la cellule. Et Mère disait: C’est le démenti à toutes les assurances spirituelles du passé: «Si vous voulez vivre pleinement conscient de la vie divine, quittez votre corps – le corps ne peut pas suivre», eh bien, Sri Aurobindo est venu et a dit: le corps non seulement peut suivre mais peut être la base manifestant le divin… Le travail reste à faire. Ils s’en allaient tout là-haut, tout là-haut, dans leur méditation profonde, dans quelque chose de plus en plus pâle et ténu et «merveilleux» qui leur faisait apparaître le monde comme une illusion – et en effet le monde dans la croûte est une illusion: «la Mort est une illusion, la Maladie est une illusion», disait-elle, mais derrière ou sous cette croûte, il y a une réalité corporelle, matérielle, universelle, infiniment plus merveilleuse et concrète – le vrai concret–, sans mort et sans maladie et sans toute notre Ignorance, et pourtant une vie corporelle dans un vrai corps terrestre: la vraie Matière. Il fallait que la capacité de recevoir et de manifester la conscience soit obtenue par ces cellules matérielles [est-ce «recevoir», ou enlever ce qui empêchait?] et alors, ce qui permet une transformation radicale, c’est qu’au lieu d’être une ascension pour ainsi dire éternelle, indéfinie [de plan en plan de conscience, comme dans tous les manuels de yoga depuis quatre millénaires, et puis on se dissout là-haut, au bout], c’est l’apparition d’un type nouveau. C’est l’éveil de cette conscience qui était tout au fond. Le mental s’est retiré, le vital s’est retiré, tout s’est retiré: au moment où j’étais soi-disant malade, le mental était parti, le vital était parti, le corps était laissé à lui-même – exprès. Et c’est cela, c’est justement parce que le vital et le mental étaient partis que cela a donné l’impression d’une très grave maladie. Et alors, dans ce corps laissé à lui-même, petit à petit, les cellules ont commencé à s’éveiller à la conscience: cette conscience qui était infusée dans le corps par le vital (du mental au vital, du vital au corps), quand les deux sont partis, la conscience a émergé lentement, lentement. La même conscience, qui était le monopole du vital et du mental, est devenue corporelle: la conscience agit dans les cellules du corps. Les cellules du corps deviennent quelque chose de conscient, tout à fait conscient. Une conscience qui est indépendante, qui ne dépend pas du tout de la conscience vitale ni de la conscience mentale: c’est une conscience corporelle. Et alors, de ça, quand ce sera bien trituré (combien de temps cela prendra? on ne sait pas), il va naître une forme nouvelle, qui sera la forme que Sri Aurobindo appelait supramentale – qui sera… n’importe quoi, je ne sais pas comment ces êtres s’appelleront. Quel sera leur mode d’expression, comment vont-ils se faire comprendre, tout cela?… Il y aura certainement des stades dans la manifestation, avec peut-être un échantillon qui viendra dire: voilà comment c’est. Et Mère fermait les yeux: On voit cela… Seulement, quand l’homme est venu de l’animal, il n’y avait aucun moyen d’enregistrer – de noter et d’enregistrer le processus–, maintenant c’est tout à fait différent, alors ce sera plus intéressant… Encore que Mère eût quelques doutes: Mais encore à l’heure qu’il est, l’immense majorité – l’immense majorité – de l’intellectualité humaine est parfaitement satisfaite de s’occuper d’elle-même et de ses petits progrès en rond. Elle n’a même pas… elle n’a même pas envie qu’il y ait autre chose! Ce qui fait que l’avènement de l’être sur-humain peut très bien passer inaperçu, ou ne pas être compris. On ne peut pas dire, parce qu’il n’y a pas d’analogie! Il est évident que si un singe, un des gros singes, avait rencontré le premier homme, il aurait simplement dû sentir que c’était un être un peu… étrange, c’est tout.

En somme, l’expérience de 1962, c’est la première traversée du voile, ou de la trame. Cette formidable trame qui conditionne toute notre existence humaine dans un corps. Cet enveloppement génétique et atavique et millénaire qui bouche le fonctionnement d’une petite cellule pure. Une expérience évolutive aussi nouvelle que la première vibration mentale dans une cellule grise – qui a tout engrisaillé. C’est le désengrisaillement de l’existence. C’est la cellule pure, directement, qui exprime la conscience. Un autre monde dans le monde. Et comme nous demandions à Mère comment son expérience pouvait toucher la terre de quelque façon, elle s’est exclamée: Mais puisque ça se passe dans un corps, ça peut se passer dans tous les corps! Je ne suis pas faite de quelque chose d’autre que les autres.

Maintenant au travail. Mère a 84 ans. Il restait à «élaborer», «fabriquer l’outil» capable de faire passer cet «autre monde» dans celui-ci, ou ce vrai mode des cellules, développer le nouveau corps, qui ne tenait même pas très bien sur ses deux pattes – telles sont les onze années qui restaient à Mère avant d’arriver au Mystère de 1973, le vrai, grand Mystère de toute la chose, qui est peut-être le Mystère du monde. Onze années où, pas à pas, se déroule l’incroyable «processus» avec tous ses changements de temps, de vision, d’espace, d’organes des sens: vraiment la fabrication d’un corps nouveau. Jusqu’à cette année 1973 où quelque chose s’est produit. Quelque chose est arrivé… quoi? Peut-être la fusion complète des deux mondes. Quelquefois, il nous semble comprendre «la formule mathématique» de Sri Aurobindo… à une inconnue près. Il y a une inconnue.

Peut-être la découvrirons-nous au bout.

Mais maintenant, concluait Mère, il y a une certitude. Le résultat est encore très loin – très loin, il y a beaucoup à faire pour que la croûte, l’expérience de la surface la plus extérieure telle qu’elle est, manifeste ce qui se passe au-dedans (pas «au-dedans» dans les profondeurs spirituelles: au-dedans dans le corps), pour que ce soit capable de manifester ce qui est dedans… Cela viendra en dernier, et c’est très bien parce que si cela venait avant, on négligerait le travail, on serait tellement content qu’on oublierait de finir son travail. Il faut que tout soit fait dedans, que ce soit bien-bien changé, alors le dehors le dira. Sri Aurobindo avait dit la même chose: du dedans au dehors.

Le «dehors», c’est peut-être la croûte du monde.

À la fin, ce n’est rien: un souffle et ça y sera. C’est le reste qui est difficile.

Nous sommes peut-être tout proches de ce souffle-là.

Et le voile se déchirera.

Quelque chose de tout à fait nouveau, tout à fait inattendu, à quoi ils n’avaient jamais pensé.

16. Le corps est partout!

Maintenant, la forêt commence à devenir très épaisse et, avouons-le, nous nous sentons un peu perdu. Pendant onze ans, nous avons été le témoin de milliers d’expériences, nous voyagions et voyagions dans demain avec Mère, mais comment dire tout un monde, comment un homme, subitement tombé sur la planète à Rueil-Malmaison peut-il dire le reste du monde? C’est tout qui est nouveau, de a à z. Alors?… Où est la «bonne» expérience, celle qui compte? Il y a Chantilly et puis Hong-Kong, et puis l’Alaska et… Nous avons débarqué dans la grande chambre de Mère, là-haut, avec ses immenses baies ouvertes sur un flamboyant jaune et des palmes de cocotier et du ciel partout. Une petite silhouette blanche, toute seule, sur un fauteuil roulant. Il y avait des guirlandes de jasmin sur le dos du fauteuil, il y avait ce grand tapis de laine jaune doré, on marchait comme sur de la mousse. Et puis ces mains fraîches, presque froides, ces yeux où tout bascule ailleurs, tellement ailleurs, dans le Vrai comme on respire enfin. On avait envie de poser son front là et de ne plus bouger jamais, dans cette étendue de chez soi, douce et claire, si douce, où on s’enfonçait comme dans l’amour de son propre cœur, un amour qu’on ne se savait pas, comme si on se découvrait un autre, comme si on avait vécu si longtemps dans une caricature, et puis c’est là, c’est tout changé, on pose le fardeau et on s’en va dans ses millénaires. On allait à perte de vue dans Mère, on allait dans un grand Pays doux toujours connu, on serait bien resté là toujours.

«Maintenant au travail»… On est ici pour travailler, on est ici pour faire passer ça de ce côté-ci. Alors tout sera plein, chaque seconde sera pleine de tous les millénaires et toutes les étendues. C’est cela qui filtrait de plus en plus à travers Mère, comme si, depuis mars, elle avait changé de densité. Avant, on sentait toujours cette espèce de Pouvoir coagulé, on était pris dans un rayon; maintenant… c’était autre chose. Oui, peut-être, comme si le rayon était partout: on n’était pas pris, on partait dans elle. Ça ressemblait à Sri Aurobindo. Et pourtant c’était puissant, formidablement puissant, mais comme puissant de tous les côtés à la fois sans centre particulier: un bain, c’est très exactement cela. Un bain immense dans quelque chose qui s’en allait à l’infini. Et très doux. Frais comme ses mains.

Le grand rythme

La «maladie» avait fait des dégâts, elle avait l’air si frêle, et si extraordinairement tranquille, c’est cela qui était tellement frappant: rien ne vibrait dans son corps, on aurait dit qu’elle était transparente, ça passait au travers comme pour aller se répercuter… on ne sait où, à l’infini peut-être, ou nulle part, disparu dans cette immobilité de neige. Puis elle avait ce petit sourire de malice comme si elle venait de faire une bonne blague à tout le monde, alors on retrouvait Mère. Et elle racontait ses dernières aventures, tranquillement, cette sorte de pulsation universelle (et nous nous sommes souvenu tout à coup que la première fois où elle avait senti cette «descente supramentale» en 1956, c’était «comme une pulsation dans les cellules»): C’était comme des bouffées – de grandes bouffées qui finissaient par un éclatement. Et chacune de ces bouffées était une période de l’univers. C’était l’Amour dans son essence suprême, mais ça n’a rien à voir avec ce qu’on entend par ce mot… L’univers tel que nous le connaissons n’existait plus, c’était une sorte d’illusion bizarre sans relation avec ça. Il y avait seulement la vérité de l’univers avec ces grandes bouffées de couleur – elles étaient colorées, de grandes bouffées colorées avec quelque chose qui est l’essence de la couleur. Toute la création était des ondes colorées, mais pas des couleurs comme nous en avons ici. C’était… cette Vibration créatrice qui se déroule indéfiniment. Alors je me demandais comment il était possible, avec cette Conscience-là, cette Conscience suprême, d’avoir la relation avec l’univers actuel, déformé? Comment faire la jonction sans perdre cette Conscience-là? C’est la relation entre les deux qui semblait impossible. – «Mais tu étais sortie de ton corps, ou quoi?», demandions-nous. Parce que ce genre d’expérience, on peut l’avoir très bien quand on grimpe là-haut dans la conscience cosmique. Et Mère nous a fait une réponse un peu énigmatique (elle ne comprenait même pas elle-même très bien le phénomène): Pendant un temps, on peut dire vraiment que le corps était sorti de ma conscience, tout à fait. Ce n’était pas moi qui étais sortie de mon corps, c’était le corps qui était sorti de ma conscience!… C’est la première fois que j’explique cette chose. En fait, c’est la première fois que je la regarde. Et c’est intéressant. C’est un phénomène intéressant… Par exemple, je marche un peu pour réhabituer le corps (je marche accompagnée par quelqu’un) et je me suis aperçue d’une condition assez particulière. Quelque chose que je pourrais décrire comme: ce qui me donne l’illusion du corps! [Et nous comprenons bien maintenant ce que Mère voulait dire: c’était une sorte d’illusion d’être un corps.] Je le confie à la personne avec laquelle je marche (c’est-à-dire que ce n’est pas ma responsabilité, c’est cette personne qui s’occupe que ça ne tombe pas, que ça ne se cogne pas, tu comprends!) et la conscience corporelle est une sorte de conscience qui n’a pas de limites, qui est comme un équivalent matériel, une traduction de ces bouffées, comme des vagues, mais des vagues… ce ne sont pas des vagues individuelles: c’est un mouvement de vagues; un mouvement de vagues matérielles, corporelles si l’on peut dire, vastes comme la terre, mais pas – pas rond ni plat ni… quelque chose qui est très infini de sensation, mais qui est en mouvement ondulatoire. Et ce mouvement ondulatoire, c’est le mouvement de la vie. Et alors la conscience (du corps, je suppose), il y a une conscience, là, qui flotte là-dedans, dans une sorte de paix éternelle… Mais ce n’est pas une «étendue», le mot est faux: c’est un mouvement qui n’a pas de limites et qui a un rythme très harmonieux et très tranquille, très vaste, très calme. Et c’est ce mouvement qui est la vie. Je marche autour de la chambre, et c’est ça qui marche. Et c’est très silencieux: il n’y a pas de pensée, il y a à peine une capacité d’observation, et une infinitude de mouvements, de vibrations, de quelque chose qui serait l’essence des pensées, qui se meut là dans un mouvement rythmique, comme un mouvement de vagues qui n’a ni commencement ni fin, qui a une condensation comme cela [dans le sens vertical] et une condensation comme cela [dans le sens latéral], et puis un mouvement d’expansion. C’est-à-dire une sorte de rassemblement, de concentration, puis d’expansion, de diffusion. Une pulsation. Un «corps» pulsatile qui serait le corps de tout le monde, qui serait n’importe quel corps. Je pourrais dire maintenant, si je parlais sans faire attention: «Ce qui était mon corps», mais je sais très bien qu’il est vivant! Et elle riait.

Mais comment faire la jonction entre Ça et ça?

Le monde sans trame et le monde dans la trame.

Le lieu de la bataille

Elle le savait douloureusement bien que son corps était vivant. Étrangement, le seul lien ou le seul pont entre cette «vérité de l’univers» et la vieille substance corporelle, le vieux corps pourrions-nous dire, c’était la douleur: Le premier signe du retour à l’individualité, ça a été une douleur, un point. Autrement il n’y avait plus rien, plus de corps, plus d’individu, plus de limites. Mais c’est curieux, j’ai fait une découverte curieuse: je pensais que c’était l’individu qui sentait la douleur, les infirmités, toutes ces infortunes de la vie humaine; eh bien, je me suis aperçue que ce n’est pas l’individualité, pas mon corps qui sent les infortunes, mais que chaque infortune, chaque douleur, chaque infirmité a une individualité en quelque sorte, et que chacune représente une bataille. Et mon corps est un monde de batailles. C’est le lieu de la bataille. Alors nous avons cru comprendre, soudain, que ce corps, ce petit agglomérat-là, assis dans un fauteuil roulant, était comme le seul pont terrestre entre cette vraie Matière, totale, UNE, qui se mouvait dans une Harmonie sans rupture, et cette vieille Matière opaque, divisée, douloureuse – nos corps. Elle était des deux côtés à la fois et c’était comme si, par elle, en elle; dans cet agglomérat-là, c’était la douleur du monde qui devait être vaincue pour que l’autre chose puisse filtrer. Ce n’était pas «sa» douleur, c’était l’écran même du monde, ce qui l’empêche de recevoir ça, de vivre ça. C’était par sa vieille substance que ça pouvait perfuser d’un monde dans l’autre. Que dirions-nous d’un poisson qui respirerait le premier oxygène libre, et de sa suffocation lorsqu’il retombe dans l’eau? Et pourtant, s’il ne retombe pas là, s’il ne suffoque pas avec les autres, qu’est-ce qui fera le pont entre les deux? Elle était en quelque sorte le lieu du voile – oui, le lieu de la bataille. Le lieu de jonction. La seule sensation qui reste dans le vieux style, c’est la douleur physique. Et cela me fait l’impression… vraiment j’ai l’impression que ce sont les points symboliques de ce qui reste de l’ancienne conscience: c’est la douleur. C’est seulement la douleur que je sens comme je sentais avant. Par exemple, la nourriture, le goût, l’odeur, la vision, l’ouïe, tout cela: complètement changé. Ça appartient à un autre rythme. Toute l’histoire est un conte de fées… Et la seule chose qui reste matériellement concrète dans ce monde – ce monde d’illusion–, c’est la douleur. Cela me paraît être l’essence même du Mensonge. Seulement, ce qui le sent, le sent très concrètement (!) Mais moi, je vois bien que c’est faux, mais cela ne m’empêche pas de sentir – il y a une raison. Il y aune raison: c’est le champ de bataille. Même, il m’est interdit d’employer ma connaissance, mon pouvoir et ma force pour annuler de cette façon-là la douleur, comme je le faisais avant – je le faisais avant très bien. Non, cela m’a été totalement interdit. Mais j’ai vu que c’était quelque chose d’autre qui est en vue. Quelque chose d’autre qu’on est en train défaire… Ça, c’est encore, on ne peut pas dire le miracle parce que ce n’est pas un miracle, mais c’est l’émerveillement, l’inconnu… Quand ça viendra? Comment ça viendra? Je ne sais pas. Mais c’est intéressant.

Un conte de fées pour tout le monde?

Et Mère faisait cette toute petite remarque si… mystérieuse: Ce n’est pas un corps qui souffre: c’est la souffrance qui souffre. C’est le point. Il y a comme un vertige dans cette petite phrase. Le vertige même du monde. Peut-être vaut-il mieux le laisser en suspens…

Puis les expériences ont commencé à se multiplier dès que son corps a commencé à se rétablir. Comme s’il y avait une Sagesse qui dosait, peut-être la Sagesse même de cette totalité de conscience dont nous nous sommes coupés dans un corps mental, parce que les oiseaux, les bêtes ne sont pas comme cela, leur corps n’est pas comme cela – nous sommes peut-être les seuls à être bêtes vraiment! leur souffrance n’a pas du tout le caractère humain, sauf ceux que nous avons apprivoisés et qui commencent à nous copier: comme si leur souffrance n’avait pas d’individualité, n’était pas retenue, agrippée dans les mailles d’un «je» hurlant et médical. Peut-être que la souffrance chez eux n’aime pas souffrir. Mais c’est une autre histoire. Par exemple, on me cogne par accident (cela arrive), on me cogne avec un objet ou avec un membre, eh bien, ce n’est jamais quelque chose qui arrive au-dehors: cela arrive dedans – la conscience du corps est beaucoup plus grande que mon corps… Quand il y a une détente dans quelqu’un et quand il y a une crispation, je le sens: j’ai une détente et j’ai une crispation; mais «j’ai» pas ici, moi dans mon fauteuil: j’ai , dans l’«autre». Cela devient de plus en plus comme cela. La réaction ici, dans cet agglomérat, n’est pas plus intime que celle dans les autres. Et elle est à peine plus perceptible: tout dépend de l’état d’attention et de concentration de la conscience. Mais la conscience n’est plus du tout individuelle, cela je peux l’affirmer. Une conscience… qui devient de plus en plus totale. Et de temps en temps – de temps en temps – quand tout est «favorable», cela devient la Conscience du Seigneur, la conscience du tout, et alors c’est… une goutte de Lumière. Rien que de la Lumière.

Puis les expériences se sont mises à devenir plus rudes, plus entassées pourrait-on dire, comme heure après heure; combien de fois nous avons vu Mère s’arrêter tout à coup, fermer les yeux comme si elle coulait au-dedans, parfois même pousser un gémissement d’enfant, et recommencer comme si de rien n’était, sauf cette pâleur – il y avait une clef à trouver, une clef pour tout le monde, pour la douleur du monde. Ce n’était pas seulement avaler la souffrance de celui-ci ou celui-là, c’était trouver le mécanisme, la vibration qui défait. «Défait»: pas guérir, non, mais remettre le Vrai en place, là où ça n’existe pas.

Et finalement, l’expérience est devenue très claire, brutalement, juste un an après l’expérience de ces grandes pulsations. C’était le 6 avril 1963. J’ai la conscience du corps, mais ce n’est pas la conscience du corps, de ça, cet agglomérat-là: c’est la conscience du Corps! Ce peut-être le corps de n’importe qui. J’ai la conscience, justement, de ces vibrations de désordre (qui viennent le plus souvent sous forme de suggestions de désordre, pour voir si ce sera reçu et si elles auront de l’effet), mettons, par exemple, suggestion d’hémorragie (je parle d’hémorragie5 parce que cela va entrer dans le tableau). La conscience corporelle, sous l’Influence supérieure, refuse. La bataille commence à se livrer (tout cela, tout en bas, dans les cellules de la conscience matérielle) entre ce que nous pouvons appeler «la volonté d’hémorragie», par exemple, et la réaction des cellules du corps. Et alors c’est tout à fait comme une vraie bataille, un vrai combat. Mais tout d’un coup, il y a comme un général qui proclame un ordre et qui dit: comment!… (n’est-ce pas, ce général est conscient des forces supérieures et de l’intervention divine dans la Matière), alors, après avoir essayé de se servir de la volonté, de telle réaction, tel sentiment de paix, etc., tout d’un coup il se sent pris d’une très forte détermination et il proclame un ordre, et puis voilà que l’effet commence à se produire et, petit à petit, tout rentre dans l’ordre… Tout cela se passe dans la conscience matérielle: physiquement, le corps a toutes les sensations, mais pas l’hémorragie, tu comprends. Mais il a les sensations, c’est-à-dire tous les effets sensoriels. Bon. Une fois que la bataille est passée, je regarde, je vois mon corps (qui a été suffisamment secoué, note) et je me dis: qu’est-ce que ça peut bien être que tout cela?… Quelques jours après, je reçois une lettre de quelqu’un, et dans la lettre: toute l’histoire, de l’attaque, de l’hémorragie, et tout d’un coup de l’être pris, la conscience prise par une volonté formidable, et qui entend les mots – les mots qui ont été prononcés ici. Et l’effet: sauvé (a failli mourir), sauvé, guéri… Je me souvenais de mon événement (!) et alors j’ai commencé à comprendre que mon corps, c’est partout! N’est-ce pas, ce n’est pas une question de juste ces cellules-là: ce sont des cellules, et ma foi dans beaucoup, des centaines et peut-être des milliers de gens… C’est LE corps – ça [cet agglomérat-là], ce n’est pas plus mon corps que les autres corps. Et il est tout le temps pris de choses comme cela, tout le temps, tout le temps, n’est-ce pas, qui arrivent, qui tombent dessus, d’un côté, de l’autre, de tous les côtés. Alors il faut que je me tienne tranquille, et puis je commence à livrer la bataille… Et alors quel pouvoir formidable, prodigieux, il faut incarner dans les cellules physiques pour résister à tout cela!…

Vingt fois par jour, elle passait par la mort.

Elle incarnait l’autre chose dans le corps du monde. Toutes ces misères, c’était le lieu de la jonction avec l’autre chose, on pourrait presque dire le moyen de la jonction. Pas une petite douleur à guérir ici ou là, ni même des milliers de petites ou de grandes douleurs: LA douleur à transformer – que la douleur soit prise par sa propre réalité d’amour. Ou si l’on veut dire les choses plus «scientifiquement»: remplacer cette obscurité, ce point opaque (et douloureux parce qu’il est opaque) par la fluidité lumineuse de la vraie Matière: cette pulsation, ces grandes ondes d’Harmonie sans division. Que cela commence à pointiller partout.

À travers la vieille Matière douloureuse de son corps, ça commençait à pointiller dans le corps du monde.

Après la leçon de cette histoire-là, tout d’un coup, il y a quelque chose qui s’est levé dans cette conscience corporelle générale: une aspiration, quelque chose de si pur et de si doux – si doux – quelque chose qui était une supplication pour que la Vérité et la Lumière soient manifestées ici, là-dedans. Et ce n’était pas ici-ici, là-dedans, cet agglomérat: c’était partout. Et alors il y a eu un contact – il y a eu un contact, et une lumière bleu pâle, très douce, très brillante, et une Assurance. C’était l’espace d’une seconde, mais tout d’un coup c’était comme un nouveau chapitre qui commençait.

Seulement un contact – avec CE QUI EST LÀ.

Alors ce sera le conte de fées pour tout le monde.

La troisième position

Et du même coup, tout un grand pan de la vie spirituelle s’écroulait. Un grand pan de vie matérielle aussi. Ou plutôt l’écroulement de ce mur matériel, ce cloisonnement matériel, cette trame, entraînait automatiquement, simultanément, l’écroulement de tout le mode spirituel terrestre, comme si l’un était l’envers de l’autre et le complice de l’autre – que diront les matérialistes s’ils apprennent que tout ce qu’ils abhorrent et refusent était leur enfant mignon? Pourtant, c’est ce qui s’est produit ce mois d’avril 1962 (et probablement avant, mais Sri Aurobindo n’en disait rien).

Depuis que l’homme est homme, il a perçu, vaguement, dans son sommeil d’abord, puis les yeux clos, aux moments «perdus» (perdus pour la vie matérielle), toutes sortes de forces et d’influences qui prenaient tel visage, terrible ou doux, lumineux ou obscur, menaçant ou bénéfique; il a senti d’immenses mouvements qui l’emportaient au «paradis», comme un autre sommeil dans le sommeil, une plongée lumineuse, un évanouissement radieux et dont on ne se remet jamais plus très bien; il a perçu, parfois, d’autres déplacements mystérieux, comme si son propre corps voyageait, ou un autre corps dans celui-ci, et il s’est retrouvé le témoin de scènes inattendues qui par hasard survenaient matériellement quelques heures ou quelques jours après; ou il a vu, là-bas, à des milliers de kilomètres, des événements terrestres, des personnes amies, des paysages familiers, comme si l’on se promenait à volonté (mais pas tout à fait encore) dans n’importe quel coin du monde; il a perçu d’étranges maléfices qui venaient faire toutes sortes de petits maléfices dans sa vie et autour, ou des lumières qui exaltaient; reçu des connaissances qu’il ne se savait pas avoir, des nouvelles qu’il ne soupçonnait pas; et parfois il s’est réveillé guéri sans savoir comment (et aussi réveillé malade sans savoir comment). Avec les siècles, il a systématisé sa connaissance, cultivé une sorte de sommeil conscient, cultivé des méditations et des transcendances, cultivé d’étranges pouvoirs pas toujours très heureux. Il a distingué des plans de conscience, des mondes, vu des sauveurs ici, des sauveurs là et beaucoup de petits diables partout. Pour naviguer dans ce grand mystère du monde, les religions étaient commodes et rassurantes, ou des sorciers, des initiés – sauf pour ceux qui, décidément, ne sentaient rien du tout. Mais c’est peut-être seulement parce qu’ils avaient la peau plus épaisse. Tout de même, il y avait des «penseurs», des génies mêmes et pas nécessairement baptisés, qui sentaient bien «quelque chose» par là-haut, comme un flot d’inspiration, une coulée musicale, des «intuitions», des régions de révélation et de lumière vivante – quelque chose qui dépassait ce petit corps enfermé, qui dépassait même son cerveau, comme si le cerveau était seulement un récepteur d’autre chose. Et puis il y avait toutes ces petites bêtes qui se comportaient si infailliblement, même sans y penser (!) et l’«instinct», qu’est-ce que c’est? On a dit «Dieu», on a dit «Diable», on a dit «chromosomes» et tout le tremblement saint ou scientifique. On a tout baptisé, apprivoisé, à coup d’équations, de gréco-latin ou d’eau bénite. Et puis on a fait des dictionnaires ou des encycliques selon les goûts et les climats. On allait là-dedans plus ou moins rassuré – mais…

Il y avait ce «mais», tout de même. On ne se sentait jamais vraiment sûr ni d’un côté ni de l’autre. Quand on avait tout «matérialisé», il restait l’autre qui vous réservait des surprises irrationnelles, et quand on avait tout «spiritualisé», l’autre vous ramenait brutalement dans la boue au premier détour. Et ils allaient, cahin-caha, la Matière et l’Esprit, comme deux conjoints malheureux, incapables de se séparer, incapables de s’entendre, comme s’ils étaient, non pas d’un côté et de l’autre, mais les deux côtés d’un même Mur d’incompréhension.

Eh bien, c’est ce Mur-là qui s’est écroulé le 13 avril 1962. Et on comprend bien qu’il ne pouvait s’écrouler que dans la Matière, au niveau matériel, corporel, parce que c’est là qu’il est, en fait. La division entre matérialistes et spiritualistes n’est pas au sommet de la pensée consciente des hommes, mais dans la cellule. Ce n’est pas une division métaphysique, c’est une division physique. C’est là qu’est le Mur. Et quand il tombe, il n’y a plus de matérialisme ni de spiritualisme, il y a… autre chose. On pourrait même dire qu’il n’y a plus de Matière comme nous le comprenons ni d’Esprit comme nous le comprenons, mais autre chose. Quelque chose qui est tout UN – mais pas UN sur les sommets de la pensée (il n’y a plus de pensée, là!): UN corporellement, cellulairement, physiologiquement – et universellement. Un autre monde vraiment, et pourtant le même. Tout est pareil et tout est changé1, disait Sri Aurobindo.

C’est aussi l’une des premières choses que Mère nous ait dites, juste un mois après l’expérience: J’étais arrivée par le yoga à une sorte de relation avec le monde matériel, basée sur la notion de quatrième dimension (dimensions intérieures, qui deviennent innombrables dans le yoga) et l’utilisation de cette attitude et de cet état de conscience. J’étudiais la relation entre le monde matériel et le monde spirituel avec le sens des dimensions intérieures et par un perfectionnement de la conscience des dimensions intérieures… [Mère sortait de son corps, elle allait se promener partout, sur tous les plans]. Mais maintenant, c’est toute l’utilisation du sens de la quatrième dimension, avec tout ce que cela comporte, qui m’est apparu comme superficiel! Et c’est si fort que je ne le retrouve plus… Mais bien entendu! La soi-disant «quatrième dimension» était entrée dans celle-ci! Le sens était autre. Mère n’avait plus besoin de fermer les yeux, plus besoin de méditer et de grimper de plan en plan pour décrocher quelque Suprême là-haut, plus besoin de sortir de son corps pour connaître ce qui se passe là-bas, agir sur la conscience de celui-ci, guérir cet autre, entrer dans le passé ou dans l’avenir – c’est tout-là. Le corps est partout! Plus besoin de «dormir» comme nous le faisons ou d’entrer dans les profondeurs de la conscience: il n’y a plus de profondeurs! Les profondeurs sont dehors, les yeux grands ouverts et dans toutes les cellules du corps – là-bas est ici, demain est ici, hier est ici. Et le Divin est ici, c’est tout-lui, il n’y a que Ça. Mais pas une sorte de Divin qui est le prolongement de l’autre côté du Mur – il n’y a plus d’«autre côté»: il y a une certaine façon d’être, de respirer, qui est le Divin. Et nous soupçonnons fort, maintenant, que les hommes avaient besoin de ces états de «sommeil» ou de «transe», ou de «méditation», de «concentration», simplement pour passer à travers les mailles du Mental physique. Quand ce Mental physique «dort», la cage s’ouvre et tout est là. Alors cela nous paraît de «l’autre côté», un «rêve» – mais c’est seulement l’autre côté du Mental physique, c’est le «rêve» plus ou moins fumeux et déformé du vieux corps qui cherche à se rappeler ce qu’il a vu et vécu entre les mailles. Et maintenant que les mailles se sont défaites naturellement, dans le corps, dans les cellules du corps, il n’y a pas plus de «rêve» que d’autre côté, que de «plans de conscience», que de «mondes»: tout cela, c’est la géographie du Mental. Tout est vécu, instantanément vécu. Tout est touché, pourrions-nous dire. Le monde entier devient concret, palpable, immédiat. Tout est un seul plan, une seule dimension de toutes les dimensions. Il n’y a pas besoin de «visions», ou tout est la vision vécue, n’importe où dans le temps ou dans l’espace. C’est un AUTRE monde… dans le monde. Mais pas «intérieur» à celui-ci: c’est le vrai monde qui émerge et l’autre qui est comme une sorte de caricature déformée, de rêve, oui – c’est là qu’est le rêve. Nous rêvons le monde… scientifiquement.

Et nous sommes en train de nous apercevoir que c’est un cauchemar.

Car ce n’est pas seulement la quatrième dimension qui s’écroule, c’est la troisième aussi – qui va avec cette quatrième-là. Les deux sont irréelles (non pas au sens bouddhique d’une illusion, parce que l’illusionnisme bouddhique est encore une autre sorte d’illusion, une illusion de l’illusion), mais toutes deux sont une déformation, visuelle pourrait-on dire, ou tactile, physiologique, congénitale, d’une même réalité qui ne se perçoit vraiment, totalement, qu’au niveau cellulaire: L’autre, le monde à trois dimensions, est absolument irréel, et celui-là [le monde à quatre dimensions] me parait… comment dire?… conventionnel. Comme si c’était une traduction conventionnelle pour vous permettre un certain genre d’approche. Et quant à dire ce que c’est, l’autre, la position vraie?… C’est tellement en dehors de tout état intellectuel que je n’arrive pas à le formuler. Mais la formule viendra, je sais. Mais elle viendra dans une série d’expériences vécues que je n’ai pas encore eues. Voilà l’état dans lequel je suis. Plus, je ne peux pas dire. J’aimerais mieux faire quelques progrès avant de dire autre chose.

Cette série d’expériences vécues, c’est toute sa nouvelle vie pendant onze ans, c’est la lente jonction entre l’expérience de la vie cellulaire, ce que nous pourrions appeler la conscience de la vraie Matière, et l’expérience du vieux corps dans la vieille Matière; il y avait encore quelque chose qui avait un pas d’un côté et un pas de l’autre, il fallait construire un pont entre les deux – pas le construire intellectuellement: le construire physiologiquement. Un nouveau mode d’être. Une autre «position». Une sorte de nouveau corps avec de nouveaux organes. À 84 ans, Mère se réveillait avec de vieux organes extérieurs qui donnaient une perception fausse du monde, et des organes intérieurs qui donnaient une autre perception fausse du monde. C’est comme si, dans son corps, il fallait faire la transition du vieux monde tridimensionnel à l’autre… un peu comme de passer du poisson à l’oiseau subitement, dans un même corps.

Et c’est pourquoi, tout d’un coup, il lui est apparu concrètement, matériellement, physiologiquement, que la position scientifique ne pouvait pas plus apporter la solution du problème que la position spirituelle. Ce n’était pas la question de l’une ou de l’autre, mais d’autre chose. On ne pouvait pas plus construire ces nouveaux organes ou ce nouveau mode d’être et de respirer en cherchant avec des yeux faux au bout d’un microscope qu’en cherchant avec d’autres yeux faux au bout d’une contemplation: Il y avait un temps – pendant très longtemps – où je pensais que la Science, si elle allait jusqu’au bout de sa possibilité, mais d’une façon absolue (si c’est possible), rejoindrait la Connaissance vraie. Comme, par exemple, dans son étude de la composition de la Matière, à force de pousser, pousser, pousser l’investigation, il y aurait un moment où les deux se rejoindraient. Eh bien, au moment où j’ai eu cette expérience du passage de la Conscience-de-Vérité éternelle [cette pulsation universelle] à la conscience du monde individualisé, il m’a paru que c’était impossible. Et si tu me demandes maintenant, je crois que l’une et l’autre – cette possibilité de jonction en poussant la Science à fond, et puis cette impossibilité d’aucune connexion consciente vraie avec le monde matériel – sont toutes deux inexactes. Il y a quelque chose d’autre. Et ces jours-ci, de plus en plus, je me trouve en présence du problème total comme si je ne l’avais jamais vu… Parce qu’elle voyait le problème dans son corps. Ce n’était plus de la métaphysique, c’était de la physique pure. L’«autre chose» est vraiment autre chose. Pas une amélioration, une super-précision ni même une glorification du vieux: autre chose. Peut-être est-ce deux chemins [la Science et la spiritualité] qui mènent vers un troisième point que je suis en train de… pas positivement étudier, mais je suis à sa recherche – où les deux se joindraient en une troisième qui serait la vraie Chose. Elle nous disait cela juste un mois après l’expérience radicale. Mais certainement, la connaissance objective, scientifique, poussée à son extrême, s’il lui est possible d’être absolument totale, en tout cas elle amène au seuil. C’est ce que dit Sri Aurobindo. Seulement Sri Aurobindo dit que c’est fatal, parce que tous ceux qui se sont adonnés à cette connaissance-là y ont cru comme à une vérité absolue, et cela a fermé pour eux la porte de l’autre approche. C’est en cela que c’est fatal. Mais d’après mon expérience personnelle, je pourrais dire que pour tous ceux qui croient à l’approche spirituelle exclusive, l’approche par l’expérience intérieure, en tout cas si c’est exclusif, c’est aussi fatal. Parce qu’elle leur révèle un aspect, une vérité du Tout, mais pas le Tout. L’autre côté m’apparaît aussi indispensable, en ce sens que quand j’étais si totalement dans cette Réalisation suprême, il était absolument incontestable que l’autre réalisation, extérieure, mensongère, était seulement une déformation (probablement accidentelle) de «quelque chose» qui était aussi vrai que l’autre. Et c’est ce «quelque chose» à la recherche de quoi nous sommes – et peut-être pas seulement la recherche: peut-être la fabrication de ça… De cela qui est encore inconcevable pour tout le monde, parce que ce n’est pas encore. C’est une expression à venir.

Et Mère restait longtemps silencieuse, penchée sur elle-même, comme à écouter cet avenir battre dans son corps. C’est vraiment l’état de conscience dans lequel je vis en ce moment. C’est comme si j’étais en présence de cet éternel problème, mais d’une autre position. Ces positions, la position spirituelle et la position «matérialiste» (si l’on peut dire) qui se croient exclusives, sont insuffisantes, non pas seulement parce qu’elles n’admettent pas l’autre, mais parce que, admettre les deux et unir les deux, ne suffit pas à résoudre le problème. C’est quelque chose d’autre – une troisième chose qui n’est pas la conséquence de ces deux mais qui est quelque chose à découvrir, qui probablement ouvrira la porte de la Connaissance totale. Voilà où j’en suis.

Une troisième position à fabriquer dans la Matière.

Quelque chose qui pourrait se mouvoir dans ces grandes ondes sans se volatiliser partout. Quelque chose qui pourrait se percevoir dans tous les corps sans oublier «son» corps en route, vivre dans tous les temps sans oublier le présent, traduire sa perception par des organes encore inexistants… et communiquer avec d’autres corps qui sont restés dans le vieux rythme – et ne pas mourir de leurs chocs.

Quelque chose qui pourrait vivre hors de la mort tout en restant dans un corps mortel et dans un monde de la mort.

Comment, physiquement, passer au travers de la mort?

Parce que, tout cela, c’est la conscience du corps, c’est une conscience cellulaire – et si le vieux corps se désagrège, que reste-t-il? Même conscientes, ces cellules-là ont besoin d’un corps qui les amalgame.

Un nouveau corps?

Formé de quoi?

Ou bien cette conscience cellulaire a-t-elle le pouvoir de transformer le vieux corps, comme elle transforme la chenille en papillon?

17. Mais où est la mort?

Mère sentait bien l’urgence de la situation. La «course entre la transformation et la Mort» devenait très concrète. Cette troisième position à «fabriquer», c’est dans le corps qu’il faut la faire, ce n’est pas une position intellectuelle (et alors, vraiment, toutes ces histoires intellectuelles de rouge et de blanc, de pour et de contre, et tous les «ismes» deviennent si puérils! on se demande encore comment les hommes peuvent vivre là-dedans, alors que la Vraie Chose, la destinée du monde, la fin de la douleur, la défaite de la Mort, sont là, dans une petite cellule). Dans le Mental, dans le cœur aussi et l’être profond, nous avons une vie immortelle et dès que l’on a le moins du monde développé sa conscience, on perçoit la continuité des vies, on se souvient plus ou moins clairement des circonstances passées, on voit leur prolongement dans cette vie-ci et l’éternelle histoire qui se déroule; mais un corps, ça se décompose, c’est tout. N’est-ce pas, on nous répète sur tous les tons, pour nous consoler, que tout le travail que l’on fait n’est pas perdu et que toute cette action sur les cellules pour les rendre conscientes de la vie supérieure n’est pas perdue – c’est absolument perdu, ce n’est pas vrai! Admets que demain je quitte mon corps: ce corps (pas immédiatement mais au bout d’un certain temps) redevient de la poussière, alors tout ce que j’ai fait pour ces cellules ne sert à rien du tout, excepté que la conscience sortira des cellules – mais elle sort toujours des cellules! – «C’est vraiment du vivant du Travailleur qu’il faut faire la chose», disions-nous. – Oui, mais oui! C’est avant. Il faut que quelque chose entre là-dedans avant. Et nous insistions: «Oui, c’est dans ton corps, par ton corps, que doit s’élaborer une autre forme. Mais après la mort, c’est fini.» – Par conséquent c’est du gaspillage. Du point de vue physique, c’est du pur gaspillage. Le mental et le vital, c’est une autre affaire, ce n’est pas intéressant; nous savons depuis très longtemps que leur vie ne dépend pas du corps. Moi, je parle du corps, c’est cela qui m’intéresse, les cellules du corps; eh bien la mort est un gaspillage et rien de plus. – «Oui, la transformation, il faut qu’elle se fasse en une vie. Ce n’est pas la prochaine vie, c’est une vie, une. Le progrès de tes cellules ne se transmettra pas à un autre corps – à moins que tu n’engendres un autre corps.» – C’est-à-dire, répondait-elle, qu’avant que ce corps ne se dissolve, il faudrait avoir une nouvelle création… il faudrait qu’une certaine qualité de cellule puisse faire que la forme soit différente (la forme peut changer, elle change tout le temps, elle n’est jamais la même), mais que les relations conscientes durent entre les cellules. – «Mais ce n’est pas impossible!» – C’est plus que possible, disait-elle en riant, seulement il faut apprendre à le faire!

C’est ainsi que le «problème» se posait alors, mais qu’est-ce que la «Transformation», personne n’en sait rien, Mère n’en savait rien du tout – comment essayer de devenir quelque chose que l’on ne connaît pas! Qu’est-ce que c’est que ce nouveau corps? Une transformation du vieux, ou autre chose, une autre inconnue? La seule évidence, c’est que ces cellules-là devaient fabriquer autre chose avant de se décomposer, à moins qu’elles trouvent le moyen de ne pas se décomposer. Et quel est le problème dans sa vérité?… Dans la Vérité, ce qui est vrai est immortel; seul le Mensonge peut mourir – nos corps sont pleins de Mensonge et d’essence pourrissante. Mais si ces cellules sont vraies, purement vraies, purement lumière comme cette lumière brillante au centre, comment se décomposeraient-elles? Elles ne peuvent pas se décomposer. Pas plus que l’âme peut se décomposer – c’est la même chose!… Il y a une périphérie opaque qui enveloppe la lumière centrale de la cellule. Et tout d’un coup, nous nous demandons si le problème n’est pas entièrement faux – si toute cette Matière que nous voyons n’est pas fausse, mensongère, illusoire: un revêtement opaque sur «quelque chose» – sur un monde vrai, un corps vrai. Et toute la comédie de la mort est alors vraiment une comédie: on tire le voile et on est, tout pareil, et le monde est, tout pareil, mais dans sa vérité. Il n’y a pas à «transformer» le Mensonge: il y a à faire transparaître la Vérité. Il y a à tirer le voile. Il faut faire disparaître la Mort – ce qui fait la Mort. Et peut-être le travail de ces cellules, dans le corps de Mère, n’était-il pas tant de se transformer que de dissoudre le voile, ce qui empêche que ce soit là, vrai, pur, immortel – tel que c’est. Cette périphérie opaque autour des cellules.

Cette périphérie de la Mort.

Mais à l’échelle mondiale?…

Nous n’en savons rien, il n’y a qu’à suivre le phénomène.

Les deux états

Mère aussi suivait le phénomène, en fait, plus qu’elle ne «faisait» – elle répétait le Mantra et elle traversait les douleurs les unes après les autres. Elle usait la Douleur du monde. Tout dépend de la capacité de passer à travers les expériences nécessaires, disait-elle. Ce n’est pas quelque chose à «faire», vraiment, c’est quelque chose à traverser – et par le fait qu’on traverse, qu’on est capable de traverser sans flancher, ça se fait, automatiquement. C’est la longue traversée de Mère, avec quelque chose d’informulable qui se faisait en route.

Un état bizarre, tout de même. Si tant est qu’une troisième position se dessinât, elle se dessinait très négativement. Bien entendu l’oiseau est très «négatif» du poisson, pour commencer. On sent beaucoup plus le poisson qu’on quitte que l’oiseau qu’on devient, et sans doute est-ce quand on l’a tout à fait quitté que, tout d’un coup, on s’aperçoit: ah! c’est ça, l’oiseau. Quitter tout à fait un corps, sans le quitter… C’est difficile. Ces onze années sont le plus étonnant paradoxe que l’espèce humaine ait traversé. Le paradoxe de Mère, c’est notre secret – notre prochain secret. Tous les rythmes habituels du monde matériel sont changés. Le corps avait fondé son espèce de sentiment de bonne santé sur un certain nombre de vibrations, et quand ces vibrations étaient là, il se sentait en bonne santé; quand quelque chose venait les déranger, il avait l’impression qu’il allait être malade ou qu’il était malade, suivant l’intensité. Maintenant, tout cela est changé. Ces vibrations de base ont été tout simplement enlevées, balayées. Les vibrations sur lesquelles il fondait son opinion de bonne ou de mauvaise santé sont remplacées par quelque chose d’autre, et quelque chose d’autre qui est de telle nature que la «bonne santé» et la «maladie» n’ont plus de sens! Mais ce n’est pas seulement la bonne santé ou la maladie qui semblaient basculer dans autre chose (c’est pourtant un élément de base important pour le corps: il marche là-dessus), c’est toute la vie qui basculait étrangement dans quelque chose qui n’était plus le sens de «la vie» et qui n’était pourtant pas la mort, apparemment, comme si vie et mort étaient une autre paire d’acolytes avec un troisième sens… indéfinissable. Mais cet «indéfinissable-là» va très bien pour l’intellect, qui après tout peut très bien rater sa définition sans en mourir, mais le corps! Un corps qui ne sait plus sa définition. Et avec cet humour qui ne la quittait jamais, Mère s’est soudain exclamée, un jour de juin 62: C’est au point que si je ne respectais pas la tranquillité mentale des gens, je dirais: je ne sais pas si je vis ou si je suis morte! Cette remarque, Mère la fera des dizaines de fois, et de plus en plus, on pourrait dire d’une façon de plus en plus aiguë, au cours des années qui suivront. Et on a l’impression que tout le Secret est là, dans ce quelque chose qui n’est plus «la vie» et pas «la mort» – vraiment une troisième position. Parce qu’il y a une vie, il y a un genre de vibration de vie qui est tout à fait indépendant de… Non, je vais le dire autrement: la façon dont les gens sentent la vie d’ordinaire, qu’ils sont vivants, est intimement liée à une certaine sensation d’eux-mêmes qu’ils ont: sensation d’eux-mêmes et de leur corps; tu supprimes complètement cette sensation, ce genre de sensation, ce genre de relation que les gens appellent «je vis» ou «je ne vis pas» – ça n’existe plus. Eh bien, ça, c’est absolument supprimé. Cette nuit-là [d’avril 62, les «grandes pulsations»], ça a été nettoyé, définitivement. Ce n’est jamais revenu. Ça paraît une chose impossible… Et en effet, la vie de Mère pendant onze ans a été quelque chose de tout à fait «impossible». Mais c’est cela qu’ils appellent «je vis». Je ne peux pas dire comme eux «je vis» – c’est tout autre chose. N’est-ce pas, une ligne de plus et je dirais que je suis morte et que… j’ai ressuscité. Et encore, pas «ressuscité» à la même vie: ressuscité à autre chose. Ça a été une sorte de mort, ça c’est sûr – sûr, sûr, sûr – mais je ne le dis pas parce que… enfin il faut tout de même respecter le bon sens des gens! Et pendant onze ans, Mère n’a jamais parlé (et nous comprenons bien maintenant pourquoi Sri Aurobindo ne parlait pas, nous le comprenons et le comprendrons de mieux en mieux, parce que toute l’histoire est tout à fait «impossible»): Il vaut mieux ne rien dire parce que, finalement, ils se demanderaient s’il vaut mieux ne pas me soigner mentalement! Et elle riait. Et moi, je me fais un peu l’effet d’un œuf couvé… c’est-à-dire qu’il faut une certaine période d’incubation, non? L’incubation a duré jusqu’en 1973 – que s’est-il passé en 1973 quand elle a quitté cette soi-disant vie qui n’était plus la vie, pour entrer dans cette prétendue mort qui n’était pas la mort non plus? Bien sûr, elle n’était plus «en vie» – depuis longtemps! Et bien sûr, elle n’est pas morte! On ne meurt que de cette vie-là.

Et où est-elle?

Et tout cela, c’est une conscience corporelle, n’est-ce pas, ce n’est pas son mental qui rêvait d’immortalité: c’est son corps qui vivait autrement, percevait autrement, marchait autrement, était… dans autre chose. Qu’est-ce que c’est que cette «autre chose»? Cette autre chose matérielle, corporelle. Un autre état de la Matière dans la Matière?

Comme disait Mère: il y en a des points d’interrogation! Et que le lecteur ne s’imagine pas que nous connaissons le Secret et le gardons dans nos manches – nous n’en savons rien! C’est comme si Mère voulait nous le faire découvrir pas à pas, de l’autre côté du voile; et cette découverte-là serait le prélude, ou peut-être le commencement de… nous n’osons pas le dire. Nous verrons bien, n’est-ce pas.

Peut-être «l’Heure de Dieu» dont Sri Aurobindo parlait.

Cette troisième position, Mère la balbutiait: On a le sentiment d’une puissance si formidable, si libre, si indépendante de toutes les circonstances, de toutes les réactions, de tous les événements – et cela ne dépend pas de ce que ce corps soit comme ça ou autrement. Autre chose… Autre chose. Et elle ajoutait: Il n’y a qu’une chose qui dépende du corps, c’est de parler, c’est d’exprimer. Qui sait?… Et Mère restait à regarder devant elle, dans l’avenir. Nous nous demandons si ce «qui sait» ne regardait pas, là-bas, cette plume qui cherche à balbutier le Secret de Mère? Ah! ça suffit pour aujourd’hui, et elle coupait court en riant.

Une vie corporelle indépendante du corps?

Mais alors quel corps?… Une Matière que nous ne connaissons pas. Peut-être une Matière qui est en train de se dévoiler. Ça pointillé partout, n’est-ce pas.

Tout de même, nous voulions en savoir plus. S’il n’y a plus de «bonne santé» ni de «maladie» (et peut-être plus de «vie» ni de «mort»), qu’est-ce qu’il y a, qu’est-ce qu’elle sent?… Elle allait à tâtons dans cette nouvelle sensation qui devait se préciser de plus en plus avec les années, et, bien sûr, c’est très «microscopique» au début, ce ne sont pas des phénomènes «miraculeux» – nous sommes complètement dévoyés par nos idées de miracle, le miracle est microscopique: ce sont des cellules. Mais si une petite cellule se comporte différemment de son programme génétique humain, c’est un bien plus formidable miracle que de voler dans les airs! C’est exactement le commencement d’une autre espèce. C’est la sensation d’une Harmonie établie entre les cellules et qui s’établit de plus en plus entre les cellules, et qui représente le bon fonctionnement, quel qu’il soit: il n’est plus question d’estomac, de cœur, de ceci, de cela… Il y a l’Harmonie, et il y a le vieil état… mortel, où on se sent un cœur, un estomac, etc., qui peut très bien «mal marcher» ou soi-disant «bien marcher». Si on écoute les battements de ce cœur-là, alors on est sûr de la myocardite. Il ne faut plus écouter ça, il faut écouter l’autre chose. Si on écoute seulement l’autre chose, alors tout est naturellement bien, même si le cœur a l’apparence de partir en fibrillations. Il y a tout de même l’habitude d’écouter de la vieille manière; c’est justement toute la difficulté du passage, cette habitude, dans tous les coins et sous tous les gestes. Et la moindre chose qui vient déranger cette Harmonie est très pénible… Typiquement l’euphémisme de Mère pour dire qu’on se sent mourir de la vieille manière – si on sent trop, on meurt carrément. Et en même temps, il y a la connaissance de ce qu’il faut faire pour rétablir cette Harmonie instantanément, et si l’Harmonie est rétablie, il n’y a pas de dérangement dans le fonctionnement. C’est-à-dire, pour parler concrètement, que Mère avait des douzaines de maladies de cœur ou autres – des petites morts-éclair tous les jours – pour apprendre le mécanisme du «bon fonctionnement». Elle apprenait la leçon de l’Harmonie. Et si l’Harmonie est rétablie, il n’y a pas de dérangement dans le fonctionnement. Mais si, par exemple, par curiosité (c’est une maladie mentale chez les hommes), on commence à se poser des questions: qu’est-ce que c’est que ça? quel est l’effet, qu’est-ce qui va arriver? (c’est ce qu’il appelle «vouloir apprendre»), si on a le malheur d’être comme cela, on est sûr d’avoir quelque chose de très désagréable qui, au dire des docteurs (au dire des ignorants) devient une maladie ou un dérangement de fonctionnement. Mais si l’on n’a pas cette curiosité malsaine et que, au contraire, on ait la volonté que l’Harmonie ne soit pas dérangée, il suffit, pourrions-nous dire poétiquement [et Mère avait son petit sourire moqueur], d’apporter une goutte du Seigneur sur l’endroit, et ça s’arrange. Et Mère ajoutait: Le corps ne peut plus savoir de la manière dont il savait avant.

En somme, il fallait que le corps oublie tout un monde pour apprendre le nouveau monde.

Alors il y a une période où on est en suspens: ce n’est plus cela, ce n’est pas encore ça. [Plus le poisson, pas l’oiseau.] C’est juste au milieu. Et c’est une période difficile où il faut être très tranquille et très patient, et surtout – surtout – ne jamais avoir peur et ne jamais s’impatienter, s’énerver, parce que ces choses-là sont catastrophiques. Et la difficulté, c’est qu’il y a de tous les côtés, et d’une façon constante, toutes les suggestions imbéciles de la pensée ordinaire: l’âge, la détérioration, la possibilité de la mort – la maladie et l’abrutissement, la déchéance. Cela vient tout le temps, tout le temps. Et tout le temps, ce pauvre corps harcelé, il faut qu’il se tienne bien tranquille et qu’il n’écoute pas, qu’il soit occupé seulement à tenir ses vibrations dans un état harmonieux. C’est l’éternel problème de Mère – peut-être le seul problème: les petits échantillons autour qui sont constamment à lui déverser leurs suggestions ou leurs inquiétudes bien intentionnées, mais mortelles tout de même. La difficulté de Mère, ce n’était pas la mort, mais la pensée de mort des autres. Personne n’a jamais compris cela. Mais probablement, cela faisait-il partie du Travail général parce que, après tout, ce voile, il fallait le soulever pour tout le monde et dans tout le monde, sinon quoi? La «périphérie obscure», elle commençait immédiatement là.

L’état sans mort

Lentement, prudemment, on faisait décrire des cercles à Mère, et nous nous apercevons que toutes ces expériences microscopiques tendaient vers un certain point, ou un certain moment presque imperceptible, qui fait le passage d’un certain état que nous appelons la «vie» à un autre état que nous appelons la «mort». On lui apprenait le mécanisme de la mort. La mort n’est pas sensationnelle, c’est quelque chose de très petit, minuscule, qui fait qu’on bascule – c’est dans la vie qu’il faut attraper le déclic de la mort, dans ces quelques secondes du passage: un moment-frontière qui est comme des deux côtés. Le fait sensationnel du cadavre est seulement le grossissement ou l’aboutissement d’une imperceptible glissade qui se situe n’importe quand, au milieu de la meilleure santé possible. Des dizaines d’expériences fugitives qui semblent livrer la clef, puis s’en vont, reviennent encore et disparaissent; chaque fois on est plus perplexe, chaque éclaircissement révèle un autre mystère… Mère allait à tâtons dans la Mort. Elle n’avait pas peur, elle n’avait jamais peur. Nous connaissons bien des êtres humains capables d’héroïsme et intrépides, mais ces minuscules traquenards vertigineux, c’est une sorte d’intrépidité à la seconde, dans les cellules du corps: il faut que rien ne vibre là. L’«équanimité» prend son sens absolu là. Et tout semblait tourner autour de ce passage de l’état d’Harmonie à l’autre état, commun, de tout le monde, que Mère appelait parfois le Désordre (mais en fait, tout notre monde est dans l’état de mort; il en meurt seulement plus ou moins vite; même son «ordre» est aussi mortel que le reste; même sa «bonne santé» est aussi mortelle que le reste; alors, au fond, c’est le passage de l’état d’Harmonie au vieil état évolutif ordinaire). Une «Harmonie» qui n’a évidemment pas grand-chose à voir avec ce que nous entendons par ce mot – les animaux comprendraient mieux ce que cela veut dire, mais s’ils étaient en état de comprendre, ce serait instantanément fichu! C’est ce qui nous est arrivé. Cet état d’Harmonie, c’est justement l’état supramental. Il faut sortir de l’état de «compréhension» mentale, qui ne comprend pas grand-chose à vrai dire (qui individualise plus qu’il ne comprend, ou qui encage), pour entrer dans la super-compréhension totale qui «comprend» parce qu’elle est l’objet qu’elle veut comprendre – et elle n’a même pas besoin de chercher à comprendre: elle est simplement, alors elle sait automatiquement. Et parce qu’elle sait, elle fait automatiquement, sans erreur. C’est l’Harmonie. Oh! maintenant, je fais une distinction constante entre… (comment dire?) la vie en ligne droite et en angle droit, et la vie ondulatoire. Il y a une vie qui est comme cela, hachée, où tout est coupant, dur, angulaire, et puis on se cogne partout; et il y a une vie ondulatoire, très douce, très charmante – très charmante. Mais pas, pas trop solide! [En effet, Mère ne tenait pas trop sur ses jambes à ce moment-là.] C’est curieux, c’est tout à fait un autre genre de vie… L’art de se laisser porter par le Suprême dans l’Infini. Mais c’est dans l’Infini du devenir. Mais sans aucune des duretés et des chocs de la vie telle qu’on la sent d’ordinaire. L’art de se laisser porter par le Suprême dans le Devenir infini… Tout ce qui vient de là [et Mère touchait son front], c’est dur, c’est sec, c’est froissé – c’est violent, c’est agressif. Même les bonnes volontés sont agressives, même les affections, les tendresses, les attachements – tout ça, c’est agressif comme tout. C’est comme des coups de bâton. Au fond, toute la vie mentale est dure… C’est ça, c’est ça qu’il faut attraper: une sorte de cadence, un mouvement ondulatoire, qui est d’une ampleur, d’une puissance! – c’est formidable, n’est-ce pas. Et ça ne dérange rien. Ça ne déplace rien, ça ne heurte rien. Et ça emporte l’univers dans son mouvement ondulatoire – si souple!… Cette impression qu’on n’existe pas, et que la seule chose qui existe, c’est-à-dire qu’on a l’habitude d’appeler «soi-même», c’est quelque chose qui grince et résiste. C’est ce que Mère appelait le «vêtement aux épines». La vieille espèce périmée.

Et elle fermait les yeux, il y avait ces petites gouttes de mots qui venaient perler de loin, loin, comme à travers les espaces: À chaque, chaque moment, si je m’arrête de parler, ou d’écrire ou de travailler, à chaque moment, c’est… c’est comme des grandes ailes béatifiques. Et vaste comme le monde, qui bougent lentement… C’est cette impression d’immenses ailes – pas deux: c’est tout autour et ça s’étend partout. Et c’est constant. Seulement je n’y participe que quand je me tiens tranquille… Mais cela ne me quitte pas… Les ailes du Seigneur.

Et que l’on ne s’y trompe pas: ce n’est pas un état «poétique»: c’est un état corporel très pratique (c’est bien le cas de le dire), c’est l’état même qui déposait la petite Mirra très gentiment sur les silex de Fontainebleau. Les yogis connaissent bien ce pouvoir, ils l’appellent laghimâ: le pouvoir de légèreté. Or, ici, ce n’était pas un «pouvoir»: c’était l’état naturel du corps. Mais Mère n’allait pas se mettre à «faire des miracles» et voler dans les airs: elle était à la recherche de quelque chose de beaucoup plus sérieux, qui est la clef de la vraie vie – le quelque chose où la Mort n’est plus. Et naturellement, dans cet état «ondulatoire», la Mort n’était plus, on ne pouvait pas mourir là-dedans, c’était une sorte d’état «sans usure», disait Mère: rien ne frotte, ça coule au travers du corps. Et puis un repos, mais pas un repos dur et arrêté et stagnant: un repos dans l’ondulation… on se laisse flotter. Et soudain, nous nous sommes souvenu de paroles qui nous avaient semblé énigmatiques alors, que Mère nous avait dites en 1959: il faut arriver à l’état sans mort. Pas l’immortalité, non, qui est quelque chose de très puéril, nous semble-t-il, car pourquoi vouloir rester mille ans dans une vieille carcasse, mais un état de souplesse telle qu’il peut modifier la forme emprisonnée dans sa cage rigide – au fond, la mort, c’est la rigidité. L’état sans mort, disait-elle, c’est ce qu’on peut envisager dans l’avenir pour le corps humain physique: c’est une constante renaissance. Au lieu de retomber en arrière et de se désagréger par manque de plasticité et par incapacité de s’adapter au mouvement universel, le corps se défait en avant, si je puis dire. C’est lumineux! Subitement nous avons compris le vrai sens de ce mouvement ondulatoire… le corps se défait en avant. Oui, mais il faut encore tenir debout sur ses jambes! C’est le passage à cette nouvelle espèce qui est difficile. Comment «se défaire» sans tout défaire? Mère apprenait le passage du vrai Mouvement au faux mouvement (celui que nous vivons normalement, qui est finalement le mouvement de la mort), ou vice-versa, de l’état mortel à l’état sans mort: C’est comme si on passait de quelque chose de sec, précis, défini, à quelque chose de doux, onctueux… doux, clair, clair, et alors une paix… oh!… comme si rien au monde ne pouvait résister à cette paix. Et en effet, nous nous apercevrons que cette «paix», comme cette «ondulation», a des propriétés bien étonnantes et «miraculeuses», mais un microscopique miracle qui est le miracle même du monde et devant lequel tous les pouvoirs de voler dans les airs sont des enfantillages de petits mortels – rien ne résiste à cela, même la mort. La mort n’est pas là-dedans. Et nous nous souvenons du cyclone qui ne pouvait pas entrer dans la chambre de Sri Aurobindo. Seulement il faut trouver ce vrai Mouvement dans le tout petit quotidien; il faut fabriquer l’oiseau dans le poisson, il faut l’établir là, à petites doses si l’on peut dire, pour que cette vieille Matière s’adapte, supporte le Mouvement sans se volatiliser ou se «défaire» trop brutalement. Pour la vision ordinaire, extérieurement, superficiellement, on pourrait dire qu’il y a eu une grande détérioration [dans le corps de Mère]; eh bien, le corps ne sent pas cela du tout! Ce qu’il sent, c’est que tel mouvement, ou tel effort, tel geste, telle action, appartient au monde – à ce monde de l’Ignorance [c’est-à-dire au monde de la mort], et que ce n’est pas fait de la vraie manière: ce n’est pas le vrai Mouvement, ce n’est pas fait de la vraie manière, ce n’est pas comme cela. Et il a la sensation, ou la perception, que cet état… «soft», doux, sans angles, onctueux, doit se développer d’une certaine manière et produire des effets corporels qui permettront l’action véritable, l’expression de la volonté vraie. Peut-être la même chose extérieurement (je n’en sais rien encore), mais faite d’une autre façon. Et je parle des gestes de chaque jour, n’est-ce pas, de chaque minute: se lever, marcher, faire sa toilette – je ne parle pas de «grandes» choses… Il y a une manière à trouver. Et ce n’est pas «trouver» comme ça, avec sa tète: une manière qui est en train de se fabriquer quelque part.

C’est notre troisième position. L’état qui n’est ni de la Matière telle que nous la connaissons ni de l’Esprit tel que nous le concevons, ni de la bonne santé ni de la maladie, ni de la «vie», ni de la «mort». Le prochain état des corps.

Et nous comprenons bien pourquoi Mère disait «je ne sais pas si je vis ou si je suis morte!»

Puis elle ajoutait en riant: C’est au point que quand je change d’état, tout d’un coup j’ai l’impression que mon corps se trouve entouré de râpes, de morceaux de bois!… et il est très confortablement installé sur des coussins de plume! Et le sens du temps disparaît complètement dans une… c’est une immobilité intérieure. Mais une immobilité mouvante!… Si ça continue, on va me mettre dans un cabanon! Nous entendons encore son rire de petite fille, si clair, si amusé: comme c’est amusant!

C’est curieux, concluait-elle.

La mauvaise position

Les petites expériences vertigineuses se multipliaient – et nous pensons à tout ce que Sri Aurobindo a dû supporter, souffrir, là, assis dans ce grand fauteuil vert, entouré d’une incompréhension si totale. Nous ne savons pas si la terre a jamais vu l’exemple d’un effacement si absolu. Il n’a rien dit, pas un mot, a répondu à leurs mille questions stupides ou prétentieuses, et il vivait cette petite mort, il s’est même laissé mourir sans souffler un mot de ce qu’il faisait pour la terre – il voulait faire, c’est tout. Personne n’a jamais rien su. Si ce n’est pas cela, aimer, alors qu’est-ce que c’est?… Mais pour tous les temps et à travers tous les espaces, il y a une grande Vibration qui s’appelle Sri Aurobindo et qui ouvre des trésors infinis à ceux qui aiment la Vérité, jusque dans leurs corps et leur moindre geste. Il y a un secret de la Matière, un secret de la vie dans un corps, un secret tout petit et formidable. Mère frappait aux petites portes, à toutes les portes, chaque souffle de sa vie depuis 1950 n’avait plus d’autre raison d’être que de trouver, faire – arracher Sri Aurobindo à cette Mort, ou plutôt arracher ce quelque chose qui le voile, arracher la Mort du monde, et il sera là, et le monde sera vrai. Qu’est-ce que la Mort? Qu’est-ce que c’est?… Nous sommes complètement égarés par le cadavre – la mort, c’est avant. C’est quand? c’est depuis quand? C’est où? Où est le point de mort?… Mère était dans cette grande Conscience rythmique, la conscience de son corps se mouvait là, inexplicablement, comme d’un seul mouvement avec le corps du monde – comme le corps même du monde; là, ça ne pouvait pas mourir, c’était l’état sans mort; mais ce qui enfermait ce corps, cette coquille qui tenait toutes ces cellules ensemble, ce quelque chose qui était si faux, si mortel, et qui pourtant tenait cette non-mortalité, tenait cette immensité – sans quoi tout se serait volatilisé dans la grande Indistinction–, comment le faire participer à l’autre état sans coquille? Qu’est-ce qui empêche? C’est ce qui fait la mort même qui empêche, mais qu’est-ce qui fait la mort? Où est-elle?… Mère allait du petit corps au grand Corps, de la mort à l’état sans mort – c’est comme un paradoxe, on dirait qu’il faut mourir pour ne plus mourir… Mourir, qu’est-ce que c’est?

Une fois de plus, Mère venait de passer par une petite opération violente: Comme quelque chose qui veut jeter la vie hors du corps physique. Depuis trois jours, une bataille, une bataille, une bataille… Ce n’est plus du tout le sentiment de maladie ou de choses comme cela, mais… C’est une curieuse sensation, une perception bizarre des deux fonctionnements – qui ne sont même pas, on ne peut même pas dire superposés–, du fonctionnement véritable et du fonctionnement déformé par le sens individuel du corps individuel. C’est presque simultané, c’est cela qui fait que c’est très difficile à expliquer. C’est comme si la conscience était tirée ou poussée, ou placée, dans une certaine position, et là les mauvais fonctionnements apparaissent instantanément – pas comme une conséquence: c’est-à-dire que la conscience s’aperçoit de leur existence… Et là, il y a comme un fugitif secret, dans ce «s’apercevoir». Mais alors, si la conscience reste assez longtemps dans cette position, cela a ce qu’il est convenu d’appeler des conséquences (le mauvais fonctionnement a des conséquences, ce sont de toutes petites choses, des malaises physiques). Et si par… (est-ce par la discipline yoguique, est-ce l’intervention du Seigneur? on peut appeler cela comme on veut), la conscience reprend sa véritable position, cela cesse instantanément Et l’expérience sera si radicale, peu à peu, que Mère s’apercevra qu’en une fraction de seconde, on peut guérir ou dissoudre des maladies incurables ou chroniques ou même mortelles (la filariose est l’un de ces exemples): C’est comme un renversement du prisme, disait-elle, aussi subit, «miraculeusement» subit que cela, par le seul fait de reprendre la vraie position – comme si, au fond, la maladie n’existait pas dans un certain état et réexistait dans un autre état. Mais alors, quelquefois, les deux fonctionnements sont comme entremêlés [et Mère faisait le geste de passer les doigts de sa main droite entre les doigts de sa main gauche dans une sorte de va-et-vient très rapide], c’est-à-dire que c’est ça et puis c’est ça, c’est ça et puis c’est ça… c’est cette position-là et puis cette position-là, cette position-là et puis cette position-là – en l’espace de quelques secondes, ça fait ce mouvement-là [comme de passer de la vie à la mort, ou plutôt de la mort à la vie – nous nous trompons toujours de sens – dans un vertigineux va-et-vient]. Alors on a presque la perception simultanée des deux fonctionnements. C’est cela qui m’a donné la connaissance du phénomène; autrement je ne comprendrais pas, je croirais seulement que c’est un état, puis que je tombe dans un autre état. Oh!… mais alors ce n’est pas du tout une «maladie», puis une «guérison», c’est autre chose, il y a comme un formidable secret qui se dessine là. Ce n’est pas cela, c’est simplement… Tout, toute la substance, les vibrations doivent suivre leur cours normal, n’est-ce pas, mais c’est seulement la perception de la conscience qui change. Ce qui fait que si l’on pousse cette connaissance-là à l’extrême, c’est-à-dire si on la généralise, la vie (ce que nous appelons la «vie» généralement, la vie physique, la vie du corps) et la mort, c’est la même chose, c’est simultanément: seulement la conscience qui fait comme ça et fait comme ça, qui se déplace comme ça et comme ça. Je ne sais pas si je peux me faire comprendre, mais c’est fantastique.

C’est tout à fait fantastique. La vie et la mort, c’est simultanément. Ce n’est pas la vie, puis la mort. Ce n’est pas la maladie, puis la guérison. C’est un même milieu de quelque chose, et dans ce même milieu la conscience se déplace d’une position à une autre, une position vraie, une position fausse. Mais alors est la mort? Il n’y a pas de mort! nulle part! Ou elle est en même temps que la vie, partout, et on passe d’une fausse position de conscience à une vraie. La mort est un phénomène de conscience… durci, pourrions-nous dire, ou invétéré, un état chronique de fausse conscience. Mais il n’y a rien dans la substance de la vie qui soit la mort. Il n’y a pas de «J’ai un cancer, j’ai une tuberculose»; il y a: J’ai une fausse position de conscience, qui fait le cancer, qui fait la tuberculose, qui fait la mort. On peut supprimer toutes les maladies du calendrier, il n’y en a pas une de vraie: il y a seulement une vraie conscience et une fausse conscience. Il y a seulement une maladie de conscience, une mort de conscience. Et tous les miracles non miraculeux sont là dès l’instant où on rétablit le naturel, qui est la position vraie. En une seconde, la filariose disparaît – elle n’existe pas. En une seconde, on passe à travers la maladie de Parkinson, elle n’existe pas. La mort n’ex-is-te pas. Il n’y a pas de germe physique qui fait la mort – il n’y a aucun germe nulle part. Si on est dans la mauvaise position, on peut mourir de tout, d’une égratignure ou d’un courant d’air, parce que c’est la mauvaise position qui fait la mort. C’est le seul germe.

Mère disait «on s’aperçoit» du mauvais fonctionnement – on «s’aperçoit» de la mort–, c’est-à-dire qu’elle surgit instantanément au milieu du «cours normal». Ce n’est pas qu’elle était là et puis qu’on s’en aperçoive: le fait qu’on s’en aperçoit est le fait qu’on est passé dans la position fausse, alors automatiquement, instantanément c’est la maladie ou la mort. Ce n’est pas «un autre» état physique: c’est le même état physique, pur, avec un autre état de conscience. On ne tombe pas dans la maladie: on tombe dans la fausse position, et la mort est là. On s’en aperçoit.

Deux positions qui marquent exactement le passage de la trame: on est hors de la trame, on retombe dans la trame; on est dans l’espèce nouvelle, on retombe dans la vieille espèce. Toute l’expérience de ce va-et-vient, c’est le passage de la trame.

Mais la trame se situe au niveau cellulaire.

C’est cette périphérie opaque.

Et c’est une expérience que j’ai avec des exemples aussi concrets et d’une banalité aussi complète que possible. Par exemple (c’est seulement un exemple), tout d’un coup cette espèce de déplacement de conscience (qui est imperceptible, qu’on ne perçoit pas, parce que je suppose que si on avait le temps de le percevoir, il ne se produirait pas), et l’impression qu’on va s’évanouir, c’est-à-dire tout le sang qui s’en va de la tête vers le cœur et puis hop!… Alors, si la conscience est rattrapée à temps, cela ne se produit pas; si elle n’est pas rattrapée à temps, ça se produit. Ce qui fait que, il semblerait (je ne sais pas si l’on peut généraliser pour tous les cas ou si c’est un cas spécial qui est en train de s’élaborer), mais une impression très claire que ce qui, pour la conscience ordinaire des gens, les apparences et tout, se traduirait par une mort, serait seulement que la conscience n’est pas rattrapée dans sa vraie position suffisamment vite… Je comprends très bien que cela ait l’air de ne rien vouloir dire. Je sens très bien que les mots manquent ou que l’expression manque tout à fait pour expliquer l’expérience. Mais c’est peut-être un acheminement vers la connaissance du phénomène – la connaissance, cela veut dire le pouvoir de changer, n’est-ce pas? Le pouvoir sur le phénomène, c’est le connaître. Ce qu’on peut appeler connaître, c’est pouvoir créer la chose, ou la changer, la faire durer ou l’arrêter. Ça, c’est connaître. Tout le reste, ce sont des explications que le Mental se donne à lui-même. Et je sens bien que quelque chose me mène vers la découverte de ce Pouvoir – de cette Connaissance–, naturellement par le seul moyen possible: l’expérience. Et avec beaucoup de précautions parce que je sens bien que…

Et la seule question: qu’est-ce qui fait la mauvaise position?

Mais c’est tout à fait formidable… si l’on regarde bien.

Et si on se désapercevait de la Mort?

Si on s’apercevait réellement, physiquement, qu’elle n’existe pas… elle n’existerait plus. Il y a quelque chose de tordu, faussé, déformé, qui fait la perception de la mort et par sa perception crée la mort, engendre la mort et toute la sainte séquelle. Mais la Mort n’est nulle part, elle n’est en aucun point de l’espace physique et aucun point du corps physique.

C’est notre perception qui est mortelle.

Où est la racine de cette perception-là?

Mais le problème n’est plus du tout comme si nous devions changer quelque chose dans la Matière pour l’empêcher d’être mortelle: c’est quelque chose à changer dans la conscience. C’est un pur phénomène de conscience. Rien n’empêche ce corps d’être immortel, rien n’empêche ce monde d’être vrai – ils sont déjà vrais, déjà immortels, sauf par une certaine perception qui vient se coller dessus, se plaquer dessus, et faire un simulacre tragique d’une réalité glorieuse.

Évidemment il y a une cage qui fait la déformation.

Il y a une cage mortelle.

Une trame.

Mais la Mort est morte.

Reste à «élaborer»… avec précaution.

***

Et maintenant nous nous souvenons, avec une sorte de vertige, des paroles de Mère, juste deux ans avant le Mystère de 1973: Je suis en route pour découvrir quelle est l’illusion qu’il faut détruire pour que la vie physique puisse être ininterrompue.

***

Mourir à la mort

On pourra nous dire que les oiseaux vivent dans un état parfaitement naturel et qu’ils meurent tout de même – est-ce que la mort existe vraiment pour eux? Pour s’apercevoir de la mort, il faut un «je» par rapport auquel la mort existe, il faut un «je meurs» ou «je vais mourir». C’est notre triste histoire (momentanée). Mais il y a un fait de mort, un petit corps raide sur un champ de blé, et on nous dira que si la conscience de l’oiseau est toujours dans une position vraie, la mort ne devrait pas exister: le cadavre. Donc, quelque part, la mort existe, même si elle est sentie tout à fait différemment de la façon dont nous la sentons. En fait, nous croyons que la mort n’est pas plus une donnée évolutive fondamentale que les branchies externes de la grenouille: la mort évolue, comme la vie, c’est un moyen évolutif comme des milliers et des millions d’autres; il y a un moment où la grenouille n’a plus besoin de ses branchies externes ni la chenille de son cocon. Dans une certaine mesure, la vie avait besoin de la mort pour briser des vieilles formes stagnantes – au vrai, pour briser l’incapacité de se développer perpétuellement: c’est l’incapacité de progrès qui faisait automatiquement la mort. La Vie avait des millions de vies pour s’élancer de l’avant, elle ne mourait jamais – elle a commencé de «mourir» avec le «je» meurs. Avec l’homme dans sa cage. C’est-à-dire qu’un coin, tout petit coin de vie, s’est aperçu du je meurs, tout en sachant que ça continue parfaitement. Ce «je»-là est tout le mystère de la transition évolutive d’un individu apparemment mortel à un individu qui aurait acquis assez de je pour y comprendre tous les autres et le reste du monde, et n’avoir plus besoin de la mort – de ce truc évolutif – pour se développer sur le rythme universel. Le but de l’évolution, c’est une conscience totale, de même que le but de la graine c’est un arbre total. Et naturellement une forme de mieux en mieux adaptée à la souplesse et à la beauté de ce Devenir total. La mort n’a plus de raison d’être quand elle est remplacée par un autre moyen de progrès: elle s’atrophie, et doit s’atrophier, comme un membre inutile. C’est d’ailleurs ce qui se passe à tous les niveaux de l’être individuel humain dès qu’il brise ses limites: un individu conscient mentalement (pas un perroquet diplômé ni ceux qui répètent et répètent ce qu’ils ont vu-lu-entendu selon la vieille ronde chromosomique et culturelle, mais un être qui est conscient du Mental universel, qui a une vie mentale indépendante) ne se désagrège pas mentalement après la mort, il garde le dynamisme acquis, la forme spéciale de sa vie mentale, des empreintes et des souvenirs de cette vie, qu’il transporte dans une autre vie comme certaines prédispositions ou ouvertures spontanées, des facilités ou des difficultés particulières. C’est un fait évident, concret, pour tous ceux qui sont un peu conscients, et les millions d’inconscients peuvent nier le fait, que cela n’y change rien! La chenille peut toujours nier le papillon – mais la chenille deviendra papillon, un jour ou l’autre. De même pour la vie affective qui s’est suffisamment universalisée, qui a suffisamment brisé sa petite ronde sentimentale pour inclure des objets plus larges qu’une ronde génétique, la désagrégation n’existe pas: on retrouve des êtres vraiment aimés, on continue une œuvre partagée. Mais il reste ce petit cadavre qui, lui, n’a encore jamais participé à la conscience universelle – et tant qu’il restera un morceau de mort quelque part, l’arbre ne sera pas complet. Le corps, c’est la preuve complète.

Nous sommes au stade évolutif où, grâce au «je», nous avons pu amener le corps à la conscience de sa propre mort – conscience de l’obstacle, c’est déjà le moyen de franchir l’obstacle (en fait, le seul obstacle, c’est de ne pas savoir où est l’obstacle); et où, à cause de ce même «je», nous n’arrivons pas à sortir de la mort. Une transition où l’ancien moyen devient l’empêchement, comme les qualités mêmes du reptile étaient ce qui l’empêchait de voler. Les qualités de la vieille espèce sont l’obstacle de la nouvelle espèce. C’est toute l’histoire des transitions évolutives. Mais si les conditions sont là, la mort doit évoluer comme le reste: ou sortir de l’évolution ou se changer en ce qu’elle cache.

C’est toute l’étude en cours.

Dans la «position vraie», la mort n’existe plus. Seulement il faudrait que ce soit tout le corps qui le sache: quand le corps sera totalement vrai, il sera totalement en dehors de la mort. Il n’y a que le Mensonge qui meurt, n’est-ce pas, c’est l’essence même de la Mort. Ce qui est vrai ne meurt pas, à aucun degré et pas même au degré corporel. Et qu’est-ce que le Mensonge dans un corps? Le Mensonge, c’est la cage. C’est le «je suis tout seul dans ce petit corps séparé du monde et des autres». C’est la cage qui fait la mort. Il faut «se défaire en avant», disait Mère. Et c’est la cage non progressive de l’oiseau ou de n’importe quelle espèce stagnante incapable de sortir de ses deux ailes ou de ses quatre pattes ou de ses nageoires, qui fait la mort. C’est une autre sorte de cage que la nôtre. Ce n’est pas la même mort. Il n’y a pas de «mort»: il y a un certain phénomène de vie qui doit faire un détour pour pouvoir vivre toujours, se développer toujours, parce qu’on l’enferme. Ce n’est pas un phénomène cellulaire fondamental: c’est un phénomène de vie qui coule mal. La mort n’est pas le contraire de la vie! s’écriait Mère au sortir de l’une de ses expériences. À ce moment-là, j’ai compris cela, je ne l’ai jamais oublié: la mort n’est pas le contraire de la vie, ce n’est pas le contraire de la vie!

Mais le mystère est beaucoup plus grand que nous le pensons, et peut-être beaucoup plus simple aussi. Une étrange expérience est arrivée à Mère à l’occasion de la mort d’un disciple qui était tombé par terre tandis qu’il marchait en méditation: Probablement il s’est évanoui et, tombé évanoui, il s’est cassé la tête. Et il y a eu une hémorragie cérébrale qui l’a rendu «inconscient» («inconscient», c’est la science moderne qui parle!). Au moment de l’accident, il est venu me trouver, pas dans une forme précise mais un état de conscience que j’ai reconnu immédiatement. Et il est resté là [près de Mère], dans une confiance totale et une paix béatifique, sans bouger… Ils ont essayé, lutté, fait des opérations – pas bougé, rien ne bougeait. Et puis, un jour, ils ont déclaré qu’il était «mort». Pendant tout ce temps-là, il était là [près de Mère], immuable, quand, tout d’un coup, j’ai senti une sorte de tremblement, j’ai regardé – il n’était plus là. J’étais occupée, je n’ai pas regardé l’heure, mais c’était dans l’après-midi. Puis on est venu me dire qu’on avait décidé de le brûler – et qu’on l’avait brûlé à ce moment-là… N’est-ce pas, cet homme avait été extériorisé violemment en tombant sur la tête; il devait être à ce moment-là en train de penser à moi avec cet état de confiance. Il est venu, il n’a pas bougé – il n’a jamais su ce qui arrivait à son corps! Il n’a pas su qu’il était mort, et si… Tout d’un coup, je me suis dit: cette habitude de brûler les gens, c’est une chose d’une brutalité effroyable. Il ne savait pas qu’il était mort et c’est comme cela qu’il a appris qu’il était mort! par la réaction de la vie de la forme dans le corps… [notons ici que ce que Mère appelle «la vie de la forme», c’est justement la conscience cellulaire, celle qui reste dans une momie, par exemple, si elle est bien conservée, et qui fait que l’on peut avoir un contact de conscience avec elle, comme Mère au Musée Guimet. Cet homme a donc appris qu’il était «mort» par la réaction violente de ces cellules qu’on brûlait.] Tandis que dans l’état où il était, poursuivait Mère, cela ne faisait aucune différence pour lui: être mort ou vivant… C’est cela qui est intéressant. Il était dans un même état béatifique, confiant, paisible – il n’aurait jamais su qu’il était mort!

C’était comme une révélation pour Mère… une révélation dans son corps, pas dans sa tête! Tout d’un coup, je me suis dit: mais il continuait à être, à vivre, à avoir l’expérience, absolument indépendant de son corps, n’ayant aucun besoin de son corps pour avoir son expérience! Alors qu’était donc ce «corps» qu’on brûle? Et cet autre «corps» qui continue à avoir son expérience indépendamment de celui qu’on brûle…? Est-ce qu’il y a donc un corps de conscience cellulaire, pourrions-nous dire, indépendant de la vie ou de la «mort» du corps matériel que nous voyons – une fausse matière peut-être? Et une vraie dans laquelle on continue à vivre? C’est encore une question à élucider, mais le fait, la révélation tout d’un coup, c’est que Mère s’est souvenue de son propre passage en sens inverse – non plus de la vie à la «mort» comme ce disciple, mais de la prétendue «mort» à la vie – lors de cette expérience d’avril 1962 où elle était comme morte, disparue dans ces grandes Pulsations, de l’autre côté de la trame, puis «ressuscitée»… Et au moment du passage, juste quand elle allait raccrocher le corps (qu’on n’avait pas encore eu le temps d’enterrer), elle a vu-perçu quelque chose d’indéfinissable, lumineux, qui était comme le Secret total: Mais il n’y a qu’à mourir à la mort, et puis ça y est!… Mourir à la mort, c’est-à-dire devenir incapable de mourir parce que la mort n’a plus de réalité!… C’était clair, c’était… C’était foudroyant de puissance. Et aussi cette impression: facile, facile! Il n’est pas question de difficile ni de facile: c’est spontané, c’est naturel, et c’est si souriant! Et ce «mourir à la mort» était si plein d’une joie! d’une joie!… N’est-ce pas, j’aurais dit: mais c’est évident! mais vous ne voyez donc pas que c’est évident! que c’est ça, il n’y a qu’à mourir à la mort et puis ça y est!

C’était comme quand on est au bord de quelque chose, comme un éclair: ça y est! je vais l’attraper, ça y est, ça y est!… Une expérience de quelques secondes qui donnait l’impression que le problème le plus central était résolu. Et puis…

Et puis tout s’évanouit – on est retombé dedans.

C’était une question de cellules et de conscience dans les cellules, concluait Mère.

Une conscience des cellules pour laquelle la mort est irréelle, n’existe pas… Prendre conscience de la mort, c’est mourir. Il y a quelque chose qui prend conscience de la mort et qui meurt – qui meurt parce qu’il prend conscience de «ça». Parce qu’il glisse dans la position fausse. Mais alors il faut apprendre à oublier la mort de son vivant (et non après comme ce disciple!). Il faut que le corps apprenne à oublier la mort – il oublie, la mort n’existe plus. Il faut vivre là où la conscience de mort n’existe plus. Il y a comme deux couches dans le corps: une couche cellulaire pour laquelle la mort n’existe pas, et l’autre… la croûte. La périphérie opaque. Il y a comme un Mur dans le corps entre deux genres de vie. Il y a une illusion de mort à la surface – il faut perdre l’illusion et ça y est! Il faut mourir à la mort. Il n’y a pas de mort, il y a un voile de quelque chose qui fait la mort. Une position vraie, une position fausse. Et simple, simple!… naturel. Un changement de position à effectuer dans le corps.

Mais encore faut-il que ce soit le corps qui comprenne.

Ce que j’appelle comprendre, c’est avoir le pouvoir de faire et de défaire. C’est cela que j’appelle comprendre. Mais alors, dans ce cas-ci, ce serait le pouvoir de donner et d’empêcher la mort également; de faire le mouvement de forces nécessaire: presque, presque une action sur les cellules, presque une action mécanique sur les cellules. Et ce pouvoir-là ferait que: on peut donner la mort, on peut empêcher la mort – on peut très bien empêcher que ça passe ici ou que ça passe là; on peut faire comme ça ou comme ça [et Mère faisait le geste de tirer la conscience d’un côté ou de l’autre].

Un voile à tirer dans la conscience matérielle de la terre. Une bascule dans la position vraie.

Rien à changer: seulement la position de la conscience à changer. Le monde est pareil, et tout est vrai. La vie est pareille et la mort n’est plus. La Mort, c’est le Mensonge du monde… Une illusion nécessaire pour vaincre l’illusion de l’individualisation mentale, lui donner la force et le besoin de briser son propre piège.

Évidemment, ce serait une phase nouvelle de la vie terrestre.

Et je vois très bien une courbe, disait-elle, une courbe d’expérience qui mène vers cela – où la mort ne veut plus rien dire. C’est là qu’on pourra dire: eh bien, maintenant cela ne veut plus rien dire. C’est seulement là qu’on est sûr… On ne peut conquérir la mort que quand elle n’a plus de sens.

Telle est la position vraie: c’est la position où la mort n’a plus de sens.

Pas une position intellectuelle: une position cellulaire.

Une obscure périphérie cellulaire à guérir ou à purifier.

18. Le changement de temps

Pendant des années, Mère allait passer de la vie à la mort et de la mort à la vie dans une infinitésimale bascule vertigineuse – une mort de toutes les minutes pourrait-on dire – comme pour apprendre le secret du passage, cette toute petite seconde où la vie s’en va, on entre dans la mort, et il faut faire vite… Et maintenant que nous comprenons plus ou moins, cela nous paraît assez rationnel, mais allez donc dire cela au corps qui meurt, si sa mort est «rationnelle»! Il fallait vraiment avoir les nerfs solides – quand on ne sait pas que c’est un processus, on se dit simplement: est-ce que c’est la «vieillesse», les signes de la «fin»? Justement ce que commençaient à penser en sourdine les échantillons autour – mais les échantillons n’étaient plus «autour», ils étaient dedans, parfaitement, dans Mère, et c’était «comme si» son propre corps avait toutes leurs réactions. Alors?… Nous avions bien remarqué ces petites «bascules» de Mère dans l’état «difficile»(!) pourrions-nous dire, et nous avions remarqué aussi que cela correspondait en nous-même à un état d’ouragan rentré: tout grinçait; et nous avions fini par dire à Mère: «C’est curieux, chaque fois que tu es en difficulté, ça grince dedans.» – Oh! mon petit, j’allais te dire: ne sois pas de mauvaise humeur, tu me rends malade! Et c’est comme cela. Il y avait toutes les maladies des petits échantillons autour (ou à distance, des milliers d’échantillons: c’était partout). Il fallait bien qu’elle traverse la mort de chacun. À chaque instant, je m’attrape à être ceci, à être cela, à faire ceci, à faire cela – toutes les choses que l’on ne doit pas être! Tout me vient sous cette forme-là, comme si c’était dans moi, et je m’attrape à être comme ceci, comme cela… Alors quelque chose dit (tout cela, dans la conscience du corps), le corps dit: «Ah! je suis encore comme cela, quelle misère!» Et la réponse immédiate: «Mais tu ne vois pas, tu ne vois pas l’utilité de cela?» Et alors on me montre tout un enchevêtrement de mouvements, de vibrations, de réactions, d’actions… Tout s’explique, tout est à sa place! On voit tellement que c’est l’égoïsme; l’égoïsme qui veut la perfection individuelle personnelle: au lieu de vouloir le progrès global, qui veut le progrès personnel et qui, encore, fait des coupures là où il n’y en a pas, des séparations là où cela n’existe pas, et comme il faut accepter qu’un mouvement passe [à travers le corps] pour que le tout suive sa route – c’est très-très intéressant. Mère vous disait cela très froidement quelques minutes après avoir «basculé» dans quelque chose qui nous épouvanterait. Et elle ajoutait: Il faut que le tout marche en même temps, on ne peut pas séparer un morceau comme cela et le rendre parfait – cela ne se peut pas! Ce n’est pas possible. Ce n’est pas que cela ne doit pas: ça ne peut pas. Tout se tient.

Mais c’est un travail innombrable…

Nous comprenons bien, maintenant, pourquoi cette terrible bascule – mais Mère ne la comprenait pas très bien elle-même: où ça conduisait. Il doit y avoir des lois (des lois qui doivent être l’expression d’une Sagesse qui nous dépasse), parce que ça a l’air de suivre une sorte de courbe, que je ne comprends pas parce que je suis dans la courbe. C’est seulement quand c’est fini qu’on comprend la chose, quand on est au bout, mais je suis en plein milieu, peut-être au tout commencement… Mère ne «comprendra» jamais (c’est en quelque sorte à nous de comprendre): elle faisait le chemin. Elle vivait le phénomène. Et le bout?… C’est seulement quand tout sera fait que nous comprendrons vraiment le phénomène. Peut-être tentons-nous de l’apprivoiser pour qu’il se révèle plus vite.

L’autre chambre

Tout de même, la «courbe» semblait chaque fois buter sur un point très précis: C’est tout à fait curieux, il y a quelque chose qui m’arrive tout le temps, au moins une cinquantaine de fois dans la journée (et surtout la nuit, c’est très-très clair), c’est comme si… comme si on changeait d’une chambre à une autre, ou d’une maison à une autre, et on traverse la porte, ou on traverse le mur, sans s’en apercevoir, automatiquement… Et le «Mur» de Sri Aurobindo est soudain devant nous, lumineux de sens. Et alors, dans une «chambre», ça se traduit extérieurement par un état tout à fait confortable où il n’y pas de douleur du tout, nulle part, et une grande paix, une paix joyeuse, d’un calme parfait – enfin un état idéal qui dure quelquefois très-très longtemps. Et puis, tout d’un coup, sans raison perceptible, apparente (je n’ai pas pu encore trouver pourquoi ni comment) on… comme tombe dans l’autre chambre, ou dans l’autre maison, comme si on faisait un faux pas, et alors on a mal là, mal là… C’est-à-dire que les deux états maintenant sont distincts – perceptiblement distincts – mais je n’ai pas encore trouvé le pourquoi ni le comment, si c’est quelque chose du «dehors» ou si c’est tout simplement un vieux pli – oui, cela me fait l’effet d’un vieux pli dans une étoffe: tu sais, on a beau repasser, le pli revient. Et alors quand je suis dans l’état du vieux pli… Toute la douleur du monde dans un vieux pli. Mais où est le «pli»? Et Mère revenait et revenait sur l’expérience comme pour lui arracher son secret, comme si la mort, vraiment, était cette toute petite chose qui fait basculer dans «l’autre chambre» – attraper la mort sur le vif, pourrait-on dire. Je me trouve dans une position où tout cela coule, coule comme une rivière de paix, tranquille – c’est vraiment merveilleux: toute la création, toute la vie, tous les mouvements, toutes les choses, et tout cela comme une seule masse; et ce corps au milieu de tout cela fait une partie très homogène, et ça coule comme une rivière de paix, paisible, souriante, à l’infini. Et puis, tout d’un coup, clac! on trébuche. Alors on est de nouveau situé: on est quelque part, c’est un moment quelconque. Et alors, une douleur ici, une douleur là, une douleur… Ce «situé» nous rappelle bien la cage. Et cette cage aussi a l’air d’être liée à une certaine perception du temps. Si on pouvait trouver le mécanisme! s’écriait Mère… C’est évidemment quelque chose qui est accroché aux autres et qui répond. Mais l’accrochage, je ne peux pas le défaire. Je ne veux pas trouver ça pour moi toute seule, cela m’est absolument indifférent, ce n’est pas pour ça que je suis restée! Il faut que je trouve le mécanisme.

Puis, tout d’un coup, Mère a pu mettre un nom sur le coupable – mais un formidable coupable, c’est peut-être bien celui qui fait la mort, et certainement toutes nos douleurs. Nommer, c’est déjà le commencement de l’exorcisme. Une amusante expérience «visuelle». J’allais voir des gens qui étaient de l’autre côté d’une rivière. L’eau de cette rivière, d’ordinaire, n’était pas propre et il fallait un bateau ou quelque chose pour traverser, mais hier j’étais dans un état particulier où je me suis assise sur l’eau et j’ai dit: je vais là. Et alors, tout naturellement: un courant d’eau pure, cristalline, m’a tout simplement conduite là où je voulais aller. Et c’était une sensation très agréable: j’étais assise sur l’eau, toute souriante, et prrt! j’étais conduite de l’autre côté. Je me suis dit: ah! ça, c’est bien! est-ce que ça continue? Et alors, de nouveau, j’ai dit: je vais là, c’est-à-dire revenir, et prrt! je suis revenue… Puis quelqu’un est arrivé (ce sont des personnages symboliques, ils semblent être construits avec une partie de l’être de ceux qui m’entourent: je ne peux pas dire «c’est celui-ci» ou «c’est celui-là», mais dans celui-ci ou dans celui-là, il y a quelque chose qui est représenté là). Et il y a quelqu’un, comme un «grand-frère», qui aide dans les circonstances (par exemple, s’il y avait un bateau, c’est le grand-frère qui conduirait le bateau). Il est arrivé et il m’a dit: «Oui, je connais le moyen», et il a commencé à essayer. J’ai dit non! malheureux, tu vas tout abîmer! Il faut que je dise: je veux aller là pour que ça marche. Quand il se mettait à vouloir me faire passer sur l’eau par ses moyens, l’eau devenait trouble et je commençais à m’enfoncer dedans! Alors je protestais, je lui disais: non-non-non, pas ça, ce n’est pas ça du tout! Il faut que ça (une certaine volonté) dise je veux aller là, et alors ça marche… Et l’eau était si réelle! claire, claire, transparente, avec de toutes petites ondulations, et elle avait des profondeurs bleu sombre, mais le dessus était tout à fait clair et transparent, comme incolore. L’expérience était si réelle que je sentais la fraîcheur de l’eau. Et la sensation agréable d’être assise sur quelque chose de très doux, très rapide et très frais, qui m’emportait… Et alors, quand le «grand-frère» est venu, qui se vantait de savoir aussi et qu’il me ferait passer, ça commençait à devenir trouble! comme l’est toujours l’eau des rivières: pas propre, jaunâtre ou grisâtre. Et Mère; restait songeuse… Ce doit être la continuation de l’expérience de bascule d’une chambre à l’autre. Je commençais à trouver la clef. En effet, c’est tout le mécanisme d’une vie claire à une vie bourbeuse, d’une vie simple et immédiate à une vie pénible et compliquée … et mortelle. La vie dans la trame et hors de la trame.

Qui est ce «grand-frère»?

Après un temps de réflexion, Mère a soudain dit: Je crois que c’est la connaissance matérielle, c’est-à-dire l’usage supérieur du Mental physique, qui empêche d’entrer dans la vraie chambre. Parce que, moi, je disais simplement: je veux aller là (c’est-à-dire que c’était une volonté cristalline, claire, impérative). Il faut que je dise: je veux aller – pas ça, pas tes moyens!

Le Mental physique qui fait basculer dans la chambre mortelle.

Et aussitôt, nous nous souvenons de la petite histoire que Madame Alexandra David-Néel racontait à Mère au début du siècle: cette petite rivière d’Indochine qu’elle avait traversée en méditation (elle méditait en marchant) sans savoir comment, et devant laquelle elle s’est trouvée nez à nez au retour de sa méditation, et qu’elle a bien dû, cette fois, traverser à la nage. C’est limpide comme la vision de Mère! Le Mental physique dort (assoupi par la méditation), et il ne s’aperçoit pas de la rivière, et il la traverse parfaitement. On se réveille (ou sort de la méditation) et on s’aperçoit de la rivière – alors il faut la traverser à la nage, ou il faut un bateau, un moyen: les millions de moyens et d’artifices que le Mental physique a construits dans sa cage. C’est lui qui s’aperçoit de la difficulté, s’aperçoit de la maladie, s’aperçoit de la mort, s’aperçoit de l’eau bourbeuse – c’est le «grand-frère» aux catastrophes. C’est le grand-frère très savant pour défaire les catastrophes qu’il a inventées. Il a tout inventé!… Il a même inventé la mort – inventé la douleur, inventé la lourdeur, la pesanteur, la médecine (le plus sérieux maléfice de toute l’humanité) et les avions à réaction pour vaincre son propre mirage.

C’est lui qui s’est le premier aperçu du monde.

C’est la périphérie opaque autour des cellules, comme une pieuvre.

Alors, vraiment, parfaitement, on comprend le «il faut mourir à la mort» – il faut que tout cela n’ait plus de sens. Il y a ce sens-là à défaire dans le corps, cette espèce d’hypnotisme du Mental physique qui emprisonne la conscience libre et claire du Mental cellulaire pour qui tout cela n’existe pas. On passe dans l’autre chambre et ça n’ex-is-te plus.

Une autre vie dans la vie.

Il faut s’apercevoir de ce qui est.

Il y a un «je veux» à découvrir dans le corps.

Alors, vraiment, ce sera une «nouvelle phase de la vie terrestre».

Et simple, simple! naturel.

La joie des cellules

La jolie rivière devenait trouble. C’était la même rivière pourtant…

Nous commençons à percevoir par quel mécanisme l’homme pourrait s’affranchir d’un certain nombre de lois et de moyens encombrants et avoir une vie plus «directe», si l’on peut dire; mais vraiment, voler dans les airs ou marcher, sur les eaux n’est pas le fond du problème et peut être laissé aux saltimbanques – c’est tout qui doit changer, le principe même de la vie. Une opération beaucoup plus obscure: un lent labeur souterrain, invisible, presque imperceptible, pour remonter à la source du Maléfice et trouver ce qui fait que la jolie rivière de la vie devient trouble – défaire le Maléfice, c’est cela que cherchait Mère. C’est une longue, interminable opération physique pour trouver le moment et le comment du Maléfice. Il y avait une eau claire, c’est sûr – il y a une eau claire de la vie. Et comment est-elle devenue ce Mensonge et cette Mort… artificiels pourrait-on dire? Quelquefois Mère semblait attraper une clef, et chaque fois, en effet, c’était peut-être la clef, mais on aurait dit qu’il fallait toucher beaucoup de clefs, tourner autour de beaucoup de points, pour arriver au point central où toutes ces clefs fonctionneraient en même temps, et peut-être d’un seul coup. J’étais dans cette Bouillie du Mensonge, nous racontait Mère après une autre de ces innombrables «bascules» vertigineuses, c’était vraiment pénible, et je suivais cela dans les vibrations les plus ténues, celles qui arrivent à l’origine du moment où la Vérité a pu se changer en Mensonge – comment c’est arrivé. Et c’est tellement ténu, presque imperceptible, cette déformation-là, la déformation originelle, que l’on perd un peu courage et que l’on se dit: c’est bien facile de basculer encore. La moindre chose et on peut encore basculer dans le Mensonge: la Déformation. Alors nous nous souvenons de Sri Aurobindo: «Une magie déformante.» Parce que c’est vraiment, exactement comme une déformation – oui, un certain indice de réfraction, et tout est tordu, brouillé, mortel. C’est comme quelque chose de gluant qui vous entoure, qui vous touche partout: on ne peut pas avancer, on ne peut rien faire sans rencontrer ces doigts noirs et gluants du Mensonge. C’était une impression très triste. Et cette nuit, c’était comme la Réponse. C’était comme si l’on me faisait vivre le moyen de changer ce Mensonge en Vérité, et c’était si joyeux!… C’est-à-dire que c’est une vibration analogue à la joie qui est capable de dissoudre et de surmonter la vibration de Mensonge. C’était très clair: ce n’est pas l’effort, ce n’est pas la rectitude, ni le scrupule, ni la rigidité, rien de tout cela; cela n’a aucun effet sur cette tristesse (c’est une tristesse) du Mensonge, c’est quelque chose de si triste, de si impuissant, c’est si misérable… La formidable impuissance fondamentale de cette énorme Mécanique qui a enveloppé le monde, comme un paralytique qui s’invente toujours de nouvelles jambes et de nouveaux bras pour remplacer ce qu’il a perdu; il essaie même de se fabriquer des codes génétiques améliorés. C’est triste, c’est dérisoire partout. Et ce n’est qu’une vibration de Joie qui peut changer cela. C’était une vibration qui coulait comme de l’eau argentée. C’est-à-dire que l’austérité, l’ascétisme, même l’aspiration intense et sévère, toute sévérité, tout cela: aucune action – le Mensonge reste là, derrière, sans bouger. Il ne peut pas résister au pétillement de la Joie. Et Mère poursuivait: Il y avait même la vision du genre de vibration dans les cellules: c’étaient des vibrations tout argentées, pétillantes, frémissantes, mais très régulières, et précises. Comment dire?… c’était, dans les cellules, la contradiction du Mensonge. C’était comme des petits éclatements de lumière argentée.

Toujours, nous sommes ramenés à la cellule. On nous dira que la joie, ça ne se fabrique pas sur commande – mais pas besoin! les cellules sont la joie. Il y a une joie là, comme si ça vivait très naturellement (enfin). Comme si le fond de l’existence était cette Joie et cet Amour. Si on est là, si on vit là, sûrement tout est résolu, c’est la vie claire, la vraie vie, la «vie divine» – mais peut-on vivre là seul? La petite cellule, c’est justement ce qu’on ne peut pas découper du reste du monde: c’est tout le monde. C’est l’univers. Il faut trouver le passage pour tout le monde, et qu’est-ce qui fait qu’on bascule dans la vieille chambre? Cette petite ligne-frontière ou ce mur-frontière de l’une à l’autre: de la Déformation à l’état non déformé? Nous avons mis une jolie étiquette: «le Mental physique», c’est très commode et ça ressemble au médecin qui dit: c’est le tétanos. Mère ne fabriquait pas un nouveau dictionnaire pour de super-savants de demain. Elle allait à tâtons dans le mécanisme. Là-haut, dans le Mental et au-dessus, tout va bien – tout va bien. Mais la grosse difficulté est de changer le Physique, changer la Matière. On a l’impression que l’on a touché – touché un secret, qu’on a une clef – et puis, la minute d’après, pfft! ça ne fonctionne plus, c’est insuffisant… Et tout d’un coup – tout d’un coup [c’est la soudaineté du phénomène qui frappait Mère chaque fois], une Réponse stupéfiante: tout le désordre disparaît, non seulement au-dedans mais autour (autour, sur un champ quelquefois assez vaste) et tout s’organise, s’harmonise automatiquement, sans le moindre effort, et cela commence à bouger dans une Harmonie progressive extraordinaire; puis sans aucune raison apparente, sans que rien n’ait changé dans la conscience et sans qu’il y ait de circonstances extérieures modifiantes, prrt! cela retourne à ce que c’était avant – désordre, conflit, chaos, les choses qui grincent. Et notons bien que les «choses qui grincent» allaient depuis une petite névrite douloureuse jusqu’aux frontières du Himalaya où les Chinois commençaient à dévaler sur l’Inde – c’était un seul mouvement; tout était toujours un seul mouvement, c’était une sorte de corps général: C’est une lutte aiguë (dans le corps) contre la Négation constante de toute vie supérieure… Et extérieurement, les difficultés reviennent, en ce sens que les Chinois semblent être repris d’une ardeur conquérante – ils massent des gens sur les frontières. Au fond, c’est peut-être vraiment un confit assez aigu entre le Oui et le Non, c’est-à-dire tout ce qui lutte pour hâter la venue des choses nouvelles et tout ce qui refuse – qui refuse avec une violence croissante. C’était en 1963, l’année de l’assassinat de Kennedy… Et alors comme on n’est pas conscient du pourquoi [de cette bascule], on n’a pas la clef! C’est-à-dire que plus on va, plus on s’approche du But, plus cela parait… inexplicable.

Et plus elle s’approchera du But, du mécanisme de cette petite bascule, plus cela semblera se déchaîner dans son corps comme «au-dehors» – quelque chose qui dit NON. Nous semblons toujours être ramenés à ce quelque chose au fond de la vie, pour qui la vie était une sorte de catastrophe. Quelque chose au fond de la substance du corps qui ne veut pas, qui dit non – qui veut mourir, comme si la Mort était la fin de toutes ses peines. L’immobilité béate du caillou. Quelque chose qui est irrémédiablement catastrophé au fond du corps et qui poursuit inlassablement son petit mouvement tétanique, sa petite trépidation mortelle, pour tout figer, arrêter là, sceller enfin la vie dans une position immuable. La grande paralysie de la Mécanique. Et juste au-dessous (au-dessous de quoi?) il y a la joie de ces cellules. Le pétillement de ces cellules, la libre coulée universelle comme une petite rivière argentée… C’est NON dans le corps du monde, et c’est OUI juste en dessous. Deux corps dans un. Et qu’est-ce qui sépare les deux?

La trépidation mortelle

Mère suivait le phénomène «jusque dans les vibrations les plus ténues». Dans cette transparence qu’elle était devenue, inimaginable pour nous, les plus petites vibrations étaient perçues avec une acuité micrométrique, pourrions-nous dire: C’est comme un appareil récepteur extrêmement délicat, mais qui n’a aucune réaction [tout passait à travers elle sans qu’il y ait le moindre frisson de réaction – et c’est comme cela que tout pouvait passer, depuis cette formidable Puissance supramentale qui nous donnait l’impression, à nous, d’une espèce d’écrasement sur place, jusqu’au plus petit souffle imperceptible pour nous, même l’odeur d’une bombe atomique]. La réalité physique est devenue seulement un champ de vibrations, qui s’entremêlent, et qui malheureusement s’entrechoquent aussi, sont en conflit; et le choc, le conflit est un paroxysme de ce genre de trouble, de désordre et de confusion que créent certaines vibrations, au fond qui sont des vibrations d’ignorance (c’est parce que l’on ne sait pas) et trop petites, trop étroites, trop limitées – trop courtes. Ce n’est plus du tout le problème vu à un point de vue psychologique: c’est seulement des vibrations. Et cette connaissance vibratoire (je ne peux pas dire «froidement scientifique» parce que cela introduit des notions mentales) est d’une sagesse! d’une sagesse et d’un calme, d’une tranquillité si imperturbable, et absolument libre de toute notion de bien, de mal, de divin, de bon, de mauvais, tout cela, absolument indépendante, purement matérielle… Et Mère ajoutait avec un sourire si charmant: Mais c’est tellement plus merveilleux quand on sait que c’est Toi!… Peut-être que l’esprit scientifique moderne qui a étudié les atomes comprendrait mieux. C’est le même genre de compréhension que celle du savant qui analyse la constitution de la Matière – toute explication psychologique n’a pas de sens. Mais tous les problèmes (que ce soient des problèmes psychologiques, des problèmes purement matériels, des problèmes chimiques), tout le problème se réduit à cela: ce ne sont rien que des vibrations6. Et il y a la perception de cet ensemble de vibrations et de ce que l’on pourrait appeler, d’une façon très grossière et approximative, la différence entre les vibrations constructrices et les vibrations destructrices. Nous pourrons (c’est une façon de parler simplement) dire que toutes les vibrations qui viennent de l’UN et expriment l’Unité sont constructrices, et toutes les complications de la conscience ordinaire séparatiste mènent à la destruction. Et on voit cela pour tout, depuis la plus petite chose jusqu’à des choses même terrestres. Une fois, nous nous souvenons même avoir été très frappé d’une remarque de Mère à propos de quelqu’un qui avait laissé tomber un objet: C’est un frétillement continu, c’est effroyable quand on s’en aperçoit! une espèce de petite trépidation, oh! quelle horreur… Et c’est la même chose pour tout: les tremblements de terre et les raz de marée, les éruptions de volcan, les inondations, ou bien les guerres, les révolutions, les gens qui se tuent sans même savoir pourquoi… La même chose, la même vibration, qui fait trébucher sur un trottoir ou déferler les foules. Alors vraiment nous pouvons pincer la Mort dans un petit geste – cette Mort qu’elle poursuivait partout, à chaque minute, depuis le départ de Sri Aurobindo. Nous sommes complètement trompés par les apparences grandioses ou infimes des choses: pour comprendre le chlorure de sodium, le chimiste n’a pas besoin de tous les marais salants de Bretagne – une pincée de sel suffit. Une pincée de mort. Une toute petite vibration quelque part. C’est tout pareil.

Cette toute petite vibration destructrice, Mère la retrouvait partout, mêlée à tout dans cette inextricable «bouillie du Mensonge», mais plus perceptible encore, plus nette parce que plus séparée de tous les autres mélanges, à la lisière du corps… vrai, pourrions-nous dire. Une étroite lisière, qui est peut-être la première imbrication du Mental dans la Matière, juste quand le Mental commence à toucher les cellules: la forme la plus ténue du Mental physique, lorsqu’il naît pourrait-on dire. Une sorte de minuscule trépidation. Je suis en train d’étudier la manière dont la Matière, le corps, peut être constamment en Harmonie avec la Présence divine, et c’est tellement intéressant: ce n’est pas du tout une opposition, c’est une toute petite microscopique déformation. Si l’on veut employer des mots qui grossissent beaucoup le phénomène, parce qu’il est très minuscule, on pourrait parler d’une hâte dans la Matière (ou dans une certaine Matière). Une impatience de sortir du moment présent pour le moment immédiat, et en même temps une incertitude de ce que ce moment immédiat va apporter, et cela fait une vibration de «restlessness» [agitation fébrile?]… J’attrape tout le temps mes cellules à être comme cela. Naturellement je réagis, mais c’est un état très normal pour elles: toujours tendues vers le moment d’après, jamais la tranquillité du moment présent. Et cela se traduit (les mots que l’on emploie donnent une allure très concrète à quelque chose qui est assez fluide) par le sentiment d’avoir à supporter, endurer, et la hâte d’être sorti de cette endurance, avec un espoir (très faible et très inconsistant) que le moment suivant sera meilleur. Et c’est comme cela de moment en moment, de moment en moment… Naturellement il ne s’agit pas du tout de cette sorte d’agitation propre à nos vies désaxées, mais c’est l’origine de cela: la pincée de mort. Au fond, une sorte de hâte que ce soit fini, que toute cette mêlée s’arrête, qu’on souffle, qu’on respire. Mais au fond de la Matière, à cette lisière-là, c’est plus radical que cela: le fait même de souffler et de respirer est encore une agitation. Ça aspire au repos radical: la mort. L’arrêt de tout cela: l’état de caillou (et encore?). C’est peut-être l’une des origines du NON au fond de la Matière (ou en tout cas, à cette lisière-là).

Or, la Vibration supramentale a une étrange propriété, parmi bien d’autres… (mais qu’est-ce que nous appelons «supramental», enfin, sinon la Vibration de la vraie Matière, l’état divin, naturel, de la Matière, cette petite pulsation lumineuse des cellules pures, de l’autre côté de la trame): elle fige cette trépidation. C’est une extraordinaire Vibration en ceci qu’elle réunit deux qualités contradictoires dans notre Matière apparente: le Mouvement absolu, illimité, et l’Immobilité absolue. Et très curieusement, c’est une Vibration qui crée une autre sorte de temps. Entrer dans cette Vibration-là, c’est comme entrer dans une étendue de temps (sans étendue!) où le passé, le présent, l’avenir sont comme côte à côte ou simultanés! Ça n’a pas de temps, en fait. Et tout est là. C’est instantané. Tout l’espace est là aussi, c’est instantané: il n’y a pas de là-bas, il n’y a pas de demain. Et pourtant ce n’est pas immobile! C’est cela qui emporte tout l’univers dans une course folle et comme sans bouger. Ce n’est pas du tout le grand Suprême statique que l’on trouve dans les «infinitudes» de conscience là-haut, les yeux fermés: c’est quelque chose qui est à la fois l’énormité de la ruée cosmique, et l’immobilité du «Brahman», dirait-on en Inde. Et ça, c’est la vie, la vie vraie. La métaphysique devenue physiologique. C’est quelque chose qui est là, les yeux ouverts, mais pas (pas encore) très facile à vivre parce que nous n’avons pas du tout l’habitude: c’est l’anéantissement de notre trépidation et de tout ce qui nous donne le sens de «je vis» – en fait, c’est l’éclatement de la cage. Les oiseaux vivent cela très bien sans mettre autant de philosophie dessus, et c’est probablement pour cela qu’ils vont directement vers une Sibérie qui n’est pas «là-bas», qui est toute contenue en eux et qui se déroule toute seule. Seulement ils ne savent pas. La vie cellulaire est ainsi: elle est immédiatement partout sans division et elle n’a pas de fatigue: tout coule sans friction. En somme, tout marche comme dans une immobilité parfaite. Mère fera bien des découvertes dont nous reparlerons plus tard avec ce qu’elle appelait une «ubiquité des cellules». Et du moment où c’est partout, le temps n’est plus le même évidemment. C’est une sorte de sans-temps qui fait, ou qui est, tous les temps. Avant [c’est-à-dire avant l’expérience de 1962] quand le corps se reposait et qu’il entrait dans cet état statique de l’Existence pure, c’était (ou cela avait) l’impression d’une immobilité totale, je ne sais pas comment dire… pas l’opposition entre une chose qui ne bouge pas et une chose qui bouge, ce n’est pas cela: c’était l’absence de possibilité de mouvement [et c’est comme cela, d’ailleurs, que tout l’univers sombrait dans une sorte d’illusion]. Et maintenant, il se trouve que le corps a l’impression non seulement d’un mouvement terrestre, mais d’un mouvement universel qui est d’une rapidité si formidable qu’elle est imperceptible, elle dépasse la perception. C’est comme si, par-delà l’Être et le Non-Être, il y avait quelque chose qui ne se meut pas dans un espace, mais qui est à la fois par-delà l’immobilité et par-delà le mouvement, en ce sens que c’est d’une rapidité qui est absolument imperceptible pour tous les sens (je ne parle pas même des sens physiques), tous les sens dans tous les mondes. Une rapidité si foudroyante qu’elle est comme immobile.

Mère commençait à avoir précautionneusement l’expérience de ce formidable Mouvement sans mouvement, et c’est là que quelque chose de singulier (beaucoup de choses, en fait) se produisait à cette lisière de la Matière: Pour la conscience ordinaire, cela a l’air d’être un état d’abrutissement, d’imbécillité, de coma ou de torpeur – cela a toutes ces apparences. Quelque chose qui devient immobile, irresponsif, arrêté net. On ne peut plus penser, on ne peut plus observer, on ne peut plus réagir, on ne peut plus rien… [Mère n’avait pas peur; l’ennui, c’est qu’un certain nombre d’échantillons autour regarderont cela de plus en plus comme une forme supérieure de désintégration ou de sénilité, ou comme un lent retrait de la Matière, alors qu’au contraire c’était une plongée au cœur même de la Matière.] Mais il y a toute la pensée des gens qui vient du dehors, des choses qui viennent et qui essayent d’interrompre ça; mais si j’arrive à les empêcher, si je peux garder cet état, au bout d’un certain temps, ça devient quelque chose de si massif! de si concret dans la puissance, si massif dans son immobilité, oh!… ça doit mener quelque part. Et en effet, ça menait précautionneusement à l’état de l’autre espèce. N’est-ce pas, toute la difficulté n’est rien, en fait; c’est seulement la nouveauté pour le corps qui fait la difficulté. Tout ce qui est nouveau pour lui, c’est comme la mort: c’est un état dans lequel il n’est jamais entré, donc c’est de la «mort» pour lui. Mais cet état immobile massif (et d’un foudroyant Mouvement qui faisait justement cette «massivité») était le commencement vraiment d’un état que l’on pourrait appeler miraculeux où non seulement la maladie et la mort étaient impossibles, mais où l’usure disparaissait et où il semblait pouvoir se produire (si l’état pouvait durer) une sorte de réjuvénation ou de modification très radicale dans tous les rythmes du vieux corps et peut-être même dans sa substance, à la longue. Ce que nous appelons le sommeil est une sorte de caricature de cet état (ce sommeil «stagnant, dur, arrêté», disait Mère), et toutes les toxines qui s’y brûlent, qui nous donnent la sensation de repos au bout de huit heures ou six, sont comme automatiquement et instantanément brûlées dans cet autre état. Et ce n’est pas un sommeil: c’est un état absolument éveillé, un superéveil même, innombrable, partout, et une action innombrable, dans un repos absolu. Alors nous nous souvenons de Sri Aurobindo immobile dans son grand fauteuil vert. Comme si j’étais couchée sur un tapis de Force tellement rapide qu’il est immobile, disait Mère. Et toutes les petites trépidations du Mental matériel sont figées là-dedans – comme si le NON de la Matière était englouti là dans son OUI absolu, dans son Repos enfin. Mais un repos qui n’est pas celui de la Mort: un repos qui est celui de la Vie suprême. Au fond, l’aspiration à la Mort, c’est la quête obscure de la vraie vie, c’est la vie qui n’a pas trouvé la Vie. La Mort est la caricature de la Vie éternelle: elle ne peut se défaire que dans la Vie suprême… sur la terre. Et nous sommes précipités là encore et encore, jusqu’à ce que nous trouvions le Secret.

Mère frappait à la porte de l’infinitésimal Secret.

Tu sais, être tout à fait mal à l’aise, mal fichue, ne pas pouvoir respirer, avoir la nausée, se sentir impuissant, ne pas pouvoir bouger même, ni penser ni rien, et puis tout d’un coup… la Conscience – la conscience corporelle de la Vibration d’Amour, qui est l’essence même de la création, mais une seconde: tout s’illumine, pfft! parti, tout est parti. Et alors on se regarde étonné – tout est parti. On était vraiment mal à l’aise – tout est parti.

On a passé la trame.

Mais le vieux corps, ou la vieille habitude du corps, garde longtemps son habitude imbécile: On me donne de temps en temps – deux ou trois fois par jour – quelques minutes de cela. C’est un délassement merveilleux. Mais j’en sors toujours (c’est-à-dire que le corps en sort) avec une anxiété, en ce sens qu’il dit: «Oh! j’ai oublié de vivre.» C’est très curieux. C’est une seconde, mais une seconde d’anxiété: oh! j’ai oublié de vivre – et toute la comédie recommence. La petite trépidation mortelle qui lui donne le sens de «je vis». On est retombé dans la cage. Cette petite trépidation, c’est probablement ce qui a aidé la Matière à s’éveiller à la vie – à la catastrophe de la vie. Et nous croyons bien que c’est la catastrophe de la vie individuelle enfermée dans un corps individuel, là où la Vibration ne coule pas, là où on est enfermé dans le faux temps qui est du faux espace divisé par des distances de non-moi. C’est «moi» qui fait toutes les distances parce qu’il met en dehors de lui tout le reste. C’est la vie lointaine, divisée, séparée, haletante – usante, mortelle.

Juste une petite trépidation à la lisière.

Mais au lieu de l’illusionnisme spirituel de l’univers, nous tombons dans la formidable Vérité de l’univers.

Au lieu de l’évasion cosmique, nous retrouvons l’invasion cosmique dans un temps nouveau, un espace nouveau, au cœur même de la Matière et dans le repos absolu, l’étendue absolue, la connaissance absolue d’une petite cellule ubiquitaire.

Une autre Vie dans la vie, derrière cette petite trépidation mortelle.

Une autre espèce derrière la trame.

19. La fausse matière

La maladie de la terre

Ce passage d’une «chambre» à l’autre ou d’un temps à l’autre (ou plutôt d’un non-temps à un espace douloureux), Mère le vivait à la minute la minute et dans les conditions les plus effroyables qui soient – mais probablement «l’effroyable» est seulement de notre sentimentalité humaine et les conditions étaient exactement ce qu’il fallait pour que la tâche soit complète. Nous sommes toujours dans les meilleurs conditions possibles – seulement l’histoire vraie nous échappe et nous luttons contre une difficulté qui est vraiment notre grande Porte secrète. Le non-temps, elle le gagnait au milieu d’un temps féroce et certes pas dans les béatitudes méditatives d’un petit Ashram champêtre. Assurément la nouvelle vie est dans la vie. Elle avait cru que la «maladie» de 1962 avait été faite pour la délivrer de la vie «infernale» qu’elle avait en bas: sa vie est devenue cent fois plus infernale. Au lieu de répandre le «problème» sur un certain espace physique avec des couloirs, des portes et des chambres, tout s’est concentré dans une seule chambre sans issue, sauf une salle de bains qui servait de passage à une petite «chambre de musique» où elle recevait les visiteurs… et parfois s’abandonnait à son orgue, penchée sur le clavier, les yeux clos, oscillant un peu sur son tabouret, et nous écoutions une étrange musique qui était comme un bain de l’âme, comme si l’on courait à travers des espaces légers, quelque chose qui parlait si profondément dedans que c’était comme un vieux Pays connu, reconnu, mille fois vécu où l’on coulait comme une petite rivière – on aurait coulé là pour toujours. Et tout était dit. Tout était fait, là. C’était peut-être le non-temps. Nous courons très loin, et tout est là. C’était peut-être la musique du nouveau monde, oui, cette lumière tout argentée, pétillante comme la pulsation légère des cellules délivrées de leur vêtement aux épines. Mais même la chambre de musique se fermera bientôt et tout le «problème» sera concentré implacablement sur un espace de 31 m2 – on ne pouvait pas en sortir! il fallait en sortir dedans, mais dans un dedans qui n’était pas «intérieur», parce qu’elle n’avait pas plus d’aise les yeux clos que les yeux ouverts: Quand ils le laissent tranquille physiquement [le corps], ils ne le laissent pas tranquille intérieurement! Vraiment, un autre mode d’être dans la vie. De 150 à 200 personnes à voir tous les jours, jusqu’en 1973, sauf aux périodes de bascule un peu trop radicale où le corps passera par la mort, comme en 1968, le deuxième grand Tournant. Une vie incroyable et impensable pour aucun être humain, même dans la fleur de l’âge. Ils ont le droit de venir – moi, j’ai le devoir de les voir. Et quand je dis que je n’ai pas le temps, ils sont mécontents. C’est une comédie, tu sais! et cette comédie dure depuis 1929… Le yoga, il n’en est pas question: c’est à cent mille lieues de la conscience! on a plein de mots dans la bouche, mais ce n’est rien que la bouche. Mais si l’on n’était pas dans ces conditions-là, beaucoup de choses seraient oubliées, beaucoup. Beaucoup de choses ne seraient pas faites. Il y a toutes sortes de vibrations qui ne sont pas en affinité avec cet agrégat-là [Mère désignait son propre corps] et qui n’auraient jamais eu l’occasion de toucher la Force transformatrice si je n’étais pas en rapport avec tous les gens.

En fait, ce n’est pas la cage d’un être, c’est la cage du monde. Plus elle approchera du cœur du problème, plus le problème lui apparaîtra total. Là-haut, dans les étendues cosmiques, on peut se délivrer (ou avoir l’illusion qu’on se délivre) tout seul, mais dans la Matière le problème est radicalement UN. Et ce qui a l’air d’une énormité impossible est peut-être le signe même d’une simplicité foudroyante – seulement il faut que quelqu’un trouve le passage, le déclic… la bascule pour tout le monde. Pas à pas, elle allait dans le phénomène: Il y a toutes sortes de choses; l’une par exemple que j’ai souvent observée: une maladie se déclenche, ou un désordre se déclenche, disons qu’un ensemble de cellules flanche; pour une raison quelconque, elles subissent le désordre – obéissent au désordre – et il y a un point qui devient «malade»; mais cette intrusion du Désordre se fait sentir partout, elle a des répercussions partout: partout où il y a un point plus faible ou moins résistant à l’attaque, cela se manifeste. Par exemple, prends quelqu’un qui a l’habitude d’avoir mal à la tête, ou mal aux dents, ou une toux, n’importe quoi, un tas de petites choses comme cela, qui vont, viennent, croissent, diminuent. Mais s’il y a une attaque de Désordre quelque part, sérieuse, tous ces petits troubles réapparaissent immédiatement, ici, là, là… Et le mouvement contraire suit le même schéma: si l’on arrive à apporter à l’endroit attaqué la vraie Vibration – la Vibration d’Ordre et d’Harmonie – et que l’on arrête le Désordre… toutes les autres choses se remettent en ordre, comme automatiquement. Et je parle ici des cellules du corps, mais c’est la même chose pour les événements extérieurs, jusqu’aux événements mondiaux. C’est même remarquable au point de vue des tremblements de terre, des éruptions de volcan, etc… Il semblerait que la terre tout entière soit comme le corps, c’est-à-dire que si un point fléchit et manifeste le Désordre, tous les points sensibles subissent le même effet. Au point de vue humain, dans une foule, c’est extraordinairement précis, la contagion d’une vibration – surtout les vibrations de désordre (mais les autres aussi). Et c’est une démonstration tout à fait concrète de l’Unité. C’est très intéressant. C’est une chose que j’ai observée au point de vue des cellules du corps des centaines de fois. Et alors, on n’a plus du tout cette impression mentale d’un «désordre qui s’ajoute à l’autre ce qui rend le problème plus difficile» – ce n’est pas du tout cela, c’est… si l’on touche au centre, tout le reste naturellement rentrera dans l’ordre. Une démonstration tout à fait concrète de l’Unité. Et c’est par cette connaissance de l’Unité qu’on a la clef. On se demande, par exemple, comment l’action d’un homme ou d’une pensée peut remettre les choses en ordre – c’est comme cela. Non pas qu’il faille penser à tous les endroits troublés, non: il faut toucher le centre.

Et la maladie de la terre sera guérie.

Une petite pelure

Ce «centre», on avait de plus en plus l’impression qu’il était là, à cette lisière des cellules, ce moment de passage d’un état à l’autre: Naturellement, quand nous commençons à penser à toutes les zones, tous les plans de conscience universels, et que c’est tout au bout, tout au bout là, alors cela devient très loin, très loin, très loin! disait-elle en riant. Mais quand nous pensons qu’Il est en toutes choses, qu’Il est partout, que c’est Lui qui est tout, et que c’est seulement notre perception qui nous empêche de Le voir et de Le sentir, mais que nous n’avons qu’à faire comme cela [et Mère faisait basculer sa main dans un sens ou dans l’autre], c’est un mouvement très concret: on fait comme ça, tout devient artificiel, dur, sec, faux, mensonger; on fait comme ça [Mère renverse la main], tout devient vaste, tranquille, lumineux, paisible, immense, joyeux. Et c’est seulement ça, ça – comment? où? Cela ne peut pas se décrire, mais c’est seulement – seulement – un mouvement de conscience, pas autre chose. Et la différence entre la conscience vraie et la conscience fausse devient de plus en plus… précise et en même temps mince il n’y a pas de «grandes choses» à faire pour sortir de ça. Avant [avant 1962] on avait l’impression que l’on vivait dans quelque chose et qu’il fallait une grande intériorisation, concentration, absorption, pour sortir de ça; mais maintenant l’impression: c’est quelque chose qu’on accepte, qui est comme une petite pelure mince, très dure (très dure mais malléable), mais très-très sèche, très mince, très mince, quelque chose comme si l’on se mettait un masque – et puis on fait comme ça [Mère renverse sa main], ça disparaît… On prévoit le moment où il ne sera pas nécessaire de prendre conscience du masque. Mais c’est cela! il y a quelque chose en nous qui prend conscience de la mauvaise manière: une prise de conscience qui est comme la prise de la maladie, du mensonge, du désordre, de la mort – pas un seul microbe! Un microbe de conscience, ou une conscience microscopique, quelque chose de très microscopique et de très mince, mais collant. Et Mère ajoutait: Ce sera tellement mince qu’on pourra voir, sentir, agir au travers, sans avoir besoin de remettre le masque. C’est ce qui commence à se faire.

Ce «masque» sur la perception, cette petite pelure, est un phénomène extraordinairement intéressant et incroyablement ramifié. On a l’impression de toucher là l’étouffement du monde, et il ne faut pas grand-chose: une petite pincée suffit. Mère allait manipuler cette petite pincée-là pendant des années pour trouver le mécanisme. Une sorte de renversement de conscience qui renverse les conditions matérielles, et en fait renverse toutes les conditions de l’espèce humaine. On passe dans la «chambre» de la nouvelle espèce. Seulement il ne faut pas avoir la manie des grandeurs: il faut déterrer le phénomène dans la vibration la plus ténue, là où ça commence. Elle pouvait commencer et recommencer l’opération tous les jours avec les petits échantillons autour d’elle. Par exemple, dans cette Conscience vraie (celle que Sri Aurobindo appelait la Conscience-de-Vérité et que Mère appelait parfois, à la manière des Rishis védiques, la Conscience Droite, ritam, parce que tout y est simple, droit, immédiat, tout-puissant, vraiment tel que c’est: tel que c’est, c’est la simplicité toute-puissante, sans même qu’on y pense, c’est automatique et automatiquement vrai), dans cette Conscience droite, elle disait à un disciple: va voir untel et dis-lui telle chose pour obtenir telle chose. Si le disciple est parfaitement transparent, si rien ne bouge ni ne questionne dans sa conscience, il va, dit, et la chose se fait instantanément, tout simplement. Si la personne a une conscience mentale active, disait Mère, elle voit les difficultés, elle voit les problèmes à résoudre, elle voit toutes les complications – naturellement tout cela se produit. Et alors, suivant la proportion (toujours, tout est une question de proportions), cela crée des complications, cela prend du temps, la chose est retardée, ou, un peu plus mal, elle est déformée, elle ne se produit pas exactement comme elle doit se produire, ou, finalement, elle ne se fait pas du tout – il y a beaucoup, beaucoup de degrés, mais tout cela appartient au domaine des complications (des complications mentales) et du désir. Tandis que l’autre manière est immédiate. Alors les gens vous disent: oh! vous avez fait un miracle – il n’y a pas de miracle fait: c’est comme cela que ça doit être toujours. C’est que l’intermédiaire ne s’est pas ajouté à l’Action. L’oiseau ne s’ajoute pas à l’Action, et il va droit à son but inconnu; il y a un «je» qui s’ajoute et tout est instantanément dévié, tordu – un «je» mental. La pelure. La pelure qui voit toutes les complications possibles: un masque sur la perception directe qui est en même temps l’action et le pouvoir de faire ce qui est perçu – percevoir, là, c’est automatiquement pouvoir faire ce qui est perçu. Cela peut aller jusqu’à une action terrestre. Et il y a l’exemple, dans l’action terrestre, de choses qui ont été faites comme cela: personne n’a compris comment cela s’était fait, pourquoi cela s’était fait – comme cela, tout simplement, tout simplement, tout s’est arrangé7. Et dans d’autres cas, pour obtenir un simple visa ou un permis, il faut soulever des montagnes! Alors, depuis la plus petite chose, le plus petit malaise physique, jusqu’à l’action la plus mondiale, c’est tout le même principe, tout se réduit au même principe.

Une vibration droite, une vibration tordue. L’Action est comme tordue au passage de la pelure, comme si elle entrait dans un milieu différent, déformé. C’est ce que nous avions appelé autrefois «le bocal». C’est comme une pellicule de difficultés, de complications, quajoute la conscience humaine. Et nous pensons ici à ce «grand-frère» qui voulait tant «simplifier» le passage de la rivière en inventant quelque bateau fantastique, alors qu’il suffisait de dire «je veux». L’animal n’a pas cela, ajoutait Mère, c’est quelque chose qui est propre à l’homme et à la formation mentale, et c’est quelque chose qui est très mince: c’est mince comme une pelure d’oignon, c’est sec comme une pelure d’oignon – et pourtant ça gâte tout. Cette pelure d’oignon imbécile de la mentalité humaine. Ce sont des pelures d’oignon, toutes les difficultés sont des pelures d’oignon. Tu sais, une pelure d’oignon c’est terriblement mince, mais rien ne passe au travers.

Tout le changement du monde est dans ce microscopique passage où tout d’un coup le Rayon est déformé. Et il n’y a pas de «grandes choses» à faire pour sortir de ça. Seulement, c’est au niveau des cellules qu’il faut le faire, là où le Mental s’engrène dans la Matière. Or, plus elle s’approchait du niveau cellulaire, plus Mère découvrait l’énormité microscopique, si l’on peut dire, du problème, ou son universalité microscopique, vraiment un tout petit rien universel: Sur toute la création matérielle, il y a un tissu – tissu que l’on pourrait appeler catastrophique – de mauvaise volonté. C’est-à-dire une sorte de trame. [La première fois que Mère avait employé ce mot, c’était huit ans plus tôt.] Oui, de trame défaitiste – défaitiste, catastrophique – où tout ce que l’on veut faire, on le rate, où il y a tous les accidents possibles, toutes les mauvaises volontés. C’est comme une trame. Et on apprend au corps à sortir de là. C’est comme mélangé à la Force qui se réalise et qui s’exprime, c’est comme quelque chose qui se mélange à la création matérielle. Et on apprend au corps à s’en libérer. Mais c’est très difficile, très difficile. C’est la cause des maladies, c’est la cause des accidents – c’est la cause de toutes les choses destructives. Et cette trame, c’est tout le temps, c’est tout le temps là, comme ça, enveloppant la terre.

Une petite pelure imbécile et mortelle qui enveloppe toute la terre. Une périphérie opaque qui sépare le niveau matériel (celui que nous connaissons et que nous appelons «la Matière») du niveau cellulaire.

Et finalement, qu’est-ce que c’est que ce milieu que nous appelons «la Matière»?

Est-ce qu’un corps peut défaire la trame pour tout le corps de la terre – et est-ce possible sans un formidable traumatisme?

L’illusionnisme à l’envers

C’est une étrange période, jusqu’en 1968, pendant laquelle Mère tâtonnait entre deux mondes en quête de la nouvelle espèce, ou du type nouveau, avec tous les vertiges d’un monde «solide» qu’on quitte et d’un nouveau monde dont elle ne connaissait pas très bien les lois. Mais qu’appelons-nous «solidité» sinon une habitude cristallisée: pour les poissons, l’eau est parfaitement solide. Le monde est une immense habitude. Il serait donc plus exact de parler de changement de Milieu. Un Milieu, ça ne s’invente pas: c’est, et c’est depuis toujours. C’est un éternel Milieu que nous vivons avec des habitudes différentes, aquatiques ou terrestres, semble-t-il, mais cette eau-là et cette terre-là sont simplement la manière de palper et de voir d’une certaine conscience qui grandit et qui, à mesure qu’elle grandit, s’affranchit des limites de son milieu, palpe autrement, voit autrement, vit autrement. C’est la découverte de plus en plus pure, ou totale, de l’éternel Milieu: les lois sont des petits bâtons de route provisoires, une habitude en cours de route. C’est la lente découverte de la grande Loi qui fait toutes les petites lois en chemin. L’évolution, c’est la découverte consciente du grand Milieu et de la grande Loi: ces milliers et ces millions de petits agrégats qui découvrent chacun la merveille du grand Tout qu’ils sont. L’homme est le passage individuel de la grande totalité inconsciente d’elle-même, irréfléchie, si l’on peut dire, comme celle de l’oiseau et de toutes les petites bêtes, à la grande totalité consciente de sa multiplicité dans l’unité: le retour au grand Naturel de tout le monde dont il s’était provisoirement coupé pour fabriquer cette petite facette réfléchie ou réfléchissante. C’est notre grand «accident cosmique», ce douloureux écran, notre soi-disant chute du paradis terrestre. Mais le paradis terrestre est là, parfaitement, pas besoin de ciel; seulement il faut retrouver la grande Conscience, le vrai Milieu, la Loi totale. Il faut retrouver ce qu’on est. C’est notre grande douleur de ne pas être ce que nous sommes, il n’y en a pas d’autre. Alors toutes les petites habitudes cristallisées s’évanouiront dans le grand Rythme heureux, la Connaissance immédiate, le Pouvoir d’être ce qu’on voit. C’est la grande transition de la conscience déformée dans son milieu individuel déformé, à la Conscience Droite, la Conscience Exacte, la Conscience-de-Vérité, que nous pouvons appeler le Divin ou le Seigneur ou ce que nous voulons – l’important est d’y goûter.

Mais ça se goûte très bien: J’ai été comme plongée dans le bain de l’Amour du Suprême. [Pour le corps, c’est un bain, ce n’est pas un sentiment.] Et c’est une sorte de masse vibratoire homogène, immobile, et pourtant avec une intensité de vibration sans pareille, qui peut se traduire par une lumière chaude, dorée. Et alors, c’est partout à la fois, partout identique à soi-même, sans alternances de haut et de bas, sans changement, dans une intensité de sensation qui est invariable. Et ce «quelque chose» est à la fois immobilité absolue et intensité vibratoire absolue. Et Ça… ça aime. Il n’y a pas de «Seigneur» et il n’y a pas de «choses»; il n’y a pas de «sujet», il n’y a pas d’«objet». Et Ça aime. Et comment dire ce que c’est que Ça?… c’est impossible. Et Ça aime partout et tout, tout le temps, en même temps. Alors une fois que l’on a vécu Ça, on devient si irrévocablement conscient que tout dépend de la perception individuelle, entièrement, et cette perception individuelle dépend, naturellement, de l’insuffisance, l’inertie, l’incompréhension, l’incapacité du fait que les cellules ne peuvent pas contenir ni garder la Vibration, enfin de tout ce que l’homme appelle son «caractère» et qui provient de son évolution animale. Mais Lui, Il est là, Il est là, là! Il est en permanence – c’est la permanence. Cette Permanence que le Bouddha a cherchée, elle est là. Lui, prétend l’avoir trouvée dans le Nirvâna – elle est là, dans l’Amour. C’est là, c’est là, c’est là – c’est là. Et ce sont les choses elles-mêmes qui sont dans l’impossibilité d’en sentir plus qu’elles ne peuvent en supporter. C’est le monde de demain ou d’après-demain. C’est une gloire inexprimable… Je ne sais pas si ce monde (je ne parle pas de la terre seulement, je parle de l’univers actuel), si ce monde sera suivi d’autres ou si lui-même continuera, ou si… mais Ça, dont je parle, et que j’appelle Amour, c’est le Maître de ce monde-ci. Le jour où la terre (parce qu’on nous l’a promis, et ce ne sont pas des promesses vaines), le jour où la terre manifestera Ça, ce sera une gloire… C’est assez curieux: le monde vital est magnifique, le monde mental a ses splendeurs, le monde des dieux (qui sont des êtres existants, que je connais bien), c’est vraiment très beau; mais figure-toi, depuis que j’ai ce Contact-là, tout cela parait creux – ça parait creux et… il manque là-dedans l’essentiel. Et cette chose essentielle est en principe ici, sur la terre.

C’est une expérience corporelle, des cellules.

Comment s’appelait «Dieu» pour les singes? – Probablement la foudre, le tonnerre… quelque chose de très naturel et matériel. Ce que nous appelons «Dieu» est peut-être plus naturel et matériel que notre Âge Mental l’imagine – et moins stupide. O Aristophane de l’univers1…, disait Sri Aurobindo.

Mais cette transition à la grande Conscience, au vrai Milieu total, est bien «surprenante» pour un corps animal qui voit ses vieilles habitudes s’effriter et pose de temps en temps un pied dans une Merveille parfaitement illégale: ce n’est pas de la philosophie, n’est-ce pas, c’est de la physiologie. Mais une autre physiologie à apprendre, ce n’est pas toujours commode. Mère apprenait la physiologie de la nouvelle espèce, mais elle l’apprenait à l’envers, si l’on peut dire: non pas comment est l’autre, mais comment est celle-ci quand elle n’a plus sa vieille habitude. C’est seulement à la fin, probablement, quand toutes les vieilles habitudes seront parties, que l’on dira: ah! c’est l’autre. Quand il ne restera plus que Ça. En somme, elle découvrait pas à pas la fausseté illusoire (ou la vérité provisoire) des vieilles habitudes du milieu humain: Elle désapprenait toutes les lois. Un sujet intéressant pour les disciples de Newton, Lavoisier, Claude-Bernard, Niels Bohr et tout le tremblement qui ont codifié notre saint ou maudit tremblement. J’ai très fort l’impression que l’on veut nous apprendre quelque chose. Cela, très fort. Et je ne sais pas quoi. C’est… quelque chose comme le secret du fonctionnement. Il est démontré tout le temps, par des petits faits comme cela, que le procédé que nous concevons, ou que nous comprenons ou que nous avons appris, est faux, n’est pas conforme à la réalité, et on veut nous faire trouver, découvrir – mais découvrir en vivant – le vrai procédé de la Manifestation8, le pourquoi et le comment. Et c’est cela qui est tout le temps l’état de conscience dans lequel je me trouve. Je suis comme à pousser, pousser…

En fait, elle poussait contre les murs de la cage, ou les mailles de la trame, et chaque fois que ça lâchait un peu, c’était comme une volatilisation de toutes les lois légales, enfin raisonnables – une volatilisation microscopique, une petite pincée de «miracle». Et alors la question devenait très précise: mais enfin qu’est-ce que c’est que «la Matière»? Comme si ça ne devenait plus si sûr. Un peu comme le poisson qui se mettrait à voler et qui se demanderait: mais enfin qu’est-ce que l’eau? Après tout, nous ne savons pas du tout ce que c’est que la Matière parce que nous sommes complètement dedans, corps et âme. Le poisson ne peut rien comprendre à son eau, sinon qu’il glisse bien dedans, c’est sûr. Mais là, c’est encore plus radical parce que ce n’est pas comme un poisson qui sort d’une certaine forme de Matière pour entrer dans une autre forme de Matière, même volante, c’est… quelque chose d’autre. Oui, un autre Milieu qui serait comme le constituant vrai de toutes les formes possibles de Matière et dans lequel ce que nous appelons «Matière» est décidément… autre chose, et qui est pourtant matériel: après tout, Mère était dotée d’un corps comme tout le monde, ce n’était pas un pur esprit! Et c’est ce corps matériel qui commençait à percevoir différemment sa propre matérialité. Tout d’un coup, ou progressivement, elle découvrait une sorte d’illusionnisme qui n’était pas bouddhique: qui était cellulaire. Ce que les autres ont découvert au sommet de la conscience, tout en envoyant paître l’univers à sa malheureuse illusion ou à sa «vallée de larmes», elle le découvrait dans son corps – mais avec une formidable Réalité en dessous, nous pourrions dire une formidable «Matière» d’un autre genre. Et ce n’était même pas «en dessous», quelque chose qui serait «derrière» notre illusion matérielle, non: c’est dedans, c’est au sein même de l’«illusion», c’est la même chose, la même Matière, mais autrement. Comme si tout était vu-vécu avec de mauvais yeux ou de mauvais sens. Une surimpression de mensonge sur un fait réel, disait-elle. Ce que nous voyons, ce n’est pas la chose: c’est une réflexion, une image déformée dans notre conscience. Mais la chose existe en dehors de cette réflexion, et telle qu’elle existe, elle n’a pas le caractère que nous lui attribuons.

C’est curieux: une sorte d’illusionnisme concret – un illusionnisme à l’envers. Quand le mirage se dissout dans le désert, le malheureux assoiffé voit sa cité dorée s’évanouir dans les sables. Il n’y avait pas de cité. Ici, le mirage s’évanouit et il y a une cité! C’était le mirage qui nous empêchait de voir la jolie cité dorée.

Voilà, alors nous sommes dans le désert, en quête de la vraie cité des hommes – peut-être en quête de notre vraie peau.

Il faut avoir très soif d’autre chose pour commencer à toucher l’autre chose. Il faut pousser, pousser contre les mailles du filet.

Une petite pelure de mensonge à dépiauter.

Et le vrai fonctionnement du monde.

Le temps vertical

Parmi ces milliers d’expériences ou d’opérations, il est bien difficile de dire celle qui compte, car elles comptent toutes pour quelque chose que nous ne connaissons pas. C’est un véritable carnet de laboratoire, cet Agenda, et nous pensons à ces physiciens des métaux qui jetaient leurs échantillons inutiles dans la cour du laboratoire, jusqu’au jour où, au milieu de ce tas de rouille, l’un d’eux s’aperçut d’un échantillon qui brillait, intact: c’était de l’acier inoxydable. Toutes nos vraies découvertes sont comme par mégarde, parce que nous ne savons pas ce qu’il faut découvrir. Nous prions Mère de ne pas nous laisser jeter le Pérou pardessus bord, pensant que c’est encore un morceau de forêt inutile. Et au fond, Mère faisait une découverte un peu semblable: une découverte de la non-découverte, si l’on peut dire.

Quelque chose d’encore imperceptible s’était glissé en elle avec cette sorte de changement de temps ou d’état d’«immobilité massive» qui semblait avoir des propriétés bizarres: une autre Vibration, qu’elle appelait la Vibration Droite ou la Vibration de l’Amour Suprême, ou… Une autre manière d’être de la vie. À n’importe quel niveau, il y a toujours un but. Nous, nous parlons de «réalisation supramentale». Mais tout dernièrement, je ne sais pas ce qui s’est passé, quelque chose a comme pris possession de moi avec cette perception que le Suprême est tout, partout, fait tout, ce qui a été, ce qui est, ce qui sera, ce qui se fait, tout, tout n’est-ce pas. Et puis, tout d’un coup, il y a eu une sorte de… (ce n’est pas une pensée, ce n’est pas une sensation, c’est plutôt comme un état): l’irréalité du but. Pas l’irréalité: l’inutilité. Pas même l’inutilité: l’inexistence du but. Et même cette volonté qui reste dans le corps de faire l’Expérience, même cela c’est parti! C’est quelque chose… je ne sais pas. C’est comme un ressort qui existait et qui avait sa raison d’être (et c’est pour cela qu’il persistait): faire ceci pour arriver à cela, et ceci mène à cela (mais c’est encore plus subtil que cela), et ce ressort, tout d’un coup, semble être inexistant, parce que inutile. Maintenant, c’est une sorte d’absoluité dans chaque, chaque seconde, chaque mouvement, depuis le mouvement le plus subtil, le plus spirituel, jusqu’au plus matériel. C’est cet enchaînement qui a disparu. L’enchaînement a disparu: ça, ce n’est pas la «cause» de ça, et ça, ce n’est pas fait «pour» ça – on ne va pas «là». Tout cela parait… C’est peut-être comme cela que voit le Suprême? C’est peut-être cela, la perception suprême – un absolu. Un absolu innombrable et perpétuel, simultané… C’est comme ces pulsations de l’expérience d’il y a deux ans [1962], les pulsations d’Amour qui éclataient et qui produisaient le monde. Et qui se suivaient mais qui n’avaient pas de cause et d’effet: une pulsation n’était pas le résultat de la précédente ni la cause de la suivante – pas du tout–, chacune était un tout en elle-même. Chaque instant du Seigneur est un tout en lui-même… Le sens de connexion est parti, le sens de cause à effet est parti – tout cela, ça appartient au monde de l’espace et du temps. Chaque… (chaque quoi? qu’est-ce que c’est que «ça»? On ne peut pas dire un «mouvement», on ne peut pas dire un «état de conscience», on ne peut pas dire une «vibration», tout cela appartient encore à notre mode de perception – alors on dit «chose»: chose ne signifie rien), chaque «chose» en elle-même porte sa loi absolue.

C’est-à-dire que tout ce qui fait la base et l’enchaînement de nos lois de la Matière disparaissait. Nos «lois» sont la conséquence déduite de la répétition d’un même phénomène: il n’y a pas de même phénomène! Il y a un phénomène toujours nouveau. Chaque «seconde» [si l’on peut parler de seconde] a sa loi propre. Mais c’est un univers merveilleux! chaque seconde est neuve! chaque seconde est libre! Il n’y a pas de «j’ai quatre-vingt-neuf ans demain»: j’ai zéro an à chaque «instant»! Il n’y a pas de «j’ai la tuberculose pour quatre ans»: je suis guéri de la tuberculose avant de l’avoir attrapée! ou en même temps que je l’attrape: ça n’existe pas. Toutes les maladies sont des maladies du temps. Notre temps est très malade.

Comme dit Mère: La solution précède le problème.

Il n’y a pas: ce genre de connexion comme cela [horizontal] n’existe pas. C’est comme cela [et Mère faisait un geste vertical]… Quelque chose qui n’a ni cause ni effet ni prolongement, ni intention – intention de quoi! il n’y a rien qui soit «à faire»! C’est comme cela [et Mère faisait ce même geste vertical].

Un temps vertical.

Mais ce qui est très important, c’est que cette expérience est une expérience du corps, de la conscience du corps – si c’était dans le mental là-haut, le Mental peut tournicoter sans fin dans l’éternel sans temps et continuer d’avoir quatre-vingt-neuf ans + 1 jour en bas + 2 jours + la tombe. Mais si le corps sent ça, vit ça…? Probablement était-ce l’expérience en cours. Il fallait que le corps vive ça, continûment, sans «bascule» d’une chambre à l’autre, d’un état à l’autre, d’une vibration droite à une vibration tordue, d’un temps sans temps à un temps malade. Parce que, évidemment, si le corps, si la Matière peut vivre ça… ça bouleverse tout. Mère allait commencer à être de plus en plus «bouleversée» – et curieusement (ou non) la terre avec elle. Les êtres humains, disait-elle encore, font toujours quelque chose pour quelque chose, avec un but, une raison, un mobile; même la vie spirituelle, même l’effort spirituel, c’est pour le progrès de la conscience, pour arriver à la vérité, pour… c’est une vibration qui a toujours une queue – une queue en avant. Et ces cellules se sont aperçues que si l’on arrive à avoir la vibration sans la queue, la puissance est décuplée – «décuplée» ce n’est rien! parfois c’est fantastique, la différence.

Et dans ce «temps vertical», la Matière commençait à être très… glissante, ou bizarre – fluide. C’est là où cet Agenda commence à devenir une forêt magique. Mais une microscopique magie, ou plutôt l’envers d’une magie: comme un formidable Maléfice qui se défait, minusculement. Ce n’est pas que les «miracles» arrivent, c’est que le Maléfice s’en va, sur un point ou un autre. Alors c’est tout naturellement miraculeux. Il n’y a rien à «faire», il n’y a qu’à être… naturellement. Mais notre corps n’est pas naturel du tout, voilà. Être Ça. Et quand on est Ça, alors tout change, mais pas subjectivement: objectivement, matériellement. Ce sont ces microscopiques phénomènes, jour après jour, par dizaines et centaines, qui font une forêt avec d’incroyables précipices de lumière, et quelquefois d’effarants points d’interrogation. Ces petites «pincées» de miracle, n’est-ce pas, ou ces trous dans le Maléfice, ça se passe dans le corps… mais le corps, c’est beaucoup de monde, c’est peut-être bien tout le monde. Alors?… C’est la grande Trame. Défaire la trame du monde? C’est peut-être cela que Mère regardait, un jour, les yeux clos, penchée sur elle-même, une main sur sa bouche comme il lui arrivait souvent, tandis que nous étions assis à ses pieds sur ce grand tapis jaune doré; tout d’un coup, elle nous a regardé sans nous voir, avec ce grand regard bleu d’infini comme les yeux de Sri Aurobindo vers la fin, et elle s’est mise à parler en anglais (Si souvent, j’entends Sri Aurobindo parler), c’était Sri Aurobindo qui parlait: After some time I will be able to say… [et Mère restait longtemps à regarder devant elle, peut-être ce flamboyant aux fleurs jaunes par la grande baie ouverte] what is meant exactly by the irreality of this apparent matter. «Dans quelque temps, je pourrai dire… en quoi consiste exactement l’irréalité de cette Matière apparente.» Puis elle ajoutait, encore après ces longs silences qui semblaient si substantiellement faits d’infini, comme si l’infini était là, vécu, une qualité de l’air, mais un air si léger: J’ai l’impression… l’impression d’être sur le point d’avoir une clef (une clef ou un procédé, je ne sais pas comment dire, tout cela ce sont des vulgarisations), mais quelque chose qui, si on le possède sans être totalement du côté vrai… en une seconde on pourrait être l’occasion d’une catastrophe effroyable. Et c’est pour cela que la préparation intégrale de la conscience doit se faire en même temps que la perception du Pouvoir. Et ce sont des différences si subtiles que… il semblerait qu’un tout petit mouvement de rien du tout, presque imperceptible, pourrait amener la catastrophe. Quelle catastrophe? Je ne sais pas… comme une dissolution du monde.

La dissolution du monde ou de la Trame? L’«irréalité» de notre Matière apparente? La vraie Matière dévoilée?

Et alors on est là, comme sur une ligne de démarcation invisible, avec un Pouvoir extraordinaire, tout-puissant, qui en même temps vous fait connaître et vous empêche de connaître, avec des petites subtilités de mouvement extraordinaires, pour que rien ne se produise trop tôt, c’est-à-dire avant que tout ne soit prêt.

C’était en 1967, la première guerre d’Israël et la première explosion thermonucléaire en Chine.

Il semble que nous soyons au cœur du problème.

Il n’y a qu’un corps.

L’Irréalisation du Mensonge

Plus Mère avançait, plus il semblait que l’on s’approchait de quelque chose de très simple et en même temps de très mystérieux, quelque chose qui avait l’air d’une facilité… impossible. L’univers est peut-être bien une suprême impossibilité facile – ce doit bien être facile pour «quelqu’un» ou d’une certaine façon; encore faut-il trouver la façon. Cette bascule, par exemple, dans l’«autre chambre», Mère s’apercevait que ce n’était pas une autre chambre vraiment! Là encore, quelque chose s’est simplifié, rapproché, comme si toutes les cloisons d’impossibilité n’étaient que dans notre conscience ou notre regard. L’Unité est simple; chaque fois que quelque chose nous apparaît «autre» ou «différent» ou «à côté» ou même «pas ça», nous sommes dans l’erreur, parce que tout est Ça, immédiat – mal vu, ou mal vécu, mal senti. Dans un certain état, dans l’état qui correspond à Ça, à cet état essentiel, tout est harmonieux, d’une paix vivante, souriante, heureuse, et dès qu’il y a… un rien, n’est-ce pas, simplement l’entrée dans l’atmosphère de quelque chose qui est en désaccord – un rien–, cela se sent comme quelque chose d’extrêmement aigu et douloureux. C’est ce que chacun a expliqué à sa manière: les uns disent tomber de la Vérité dans le Mensonge, les autres tomber de la Lumière dans l’Obscurité, les autres tomber de l’Ananda [la joie] dans la souffrance, les autres… [les médecins diraient tomber de la bonne santé dans la maladie.] Chacun a mis son explication, mais c’est quelque chose… Moi, je n’ai pas de mots pour cela, mais le corps le sent, il sent d’une façon très aiguë, et il voit qu’au bout de cela, la conséquence de cela, c’est la désintégration. Et tout son effort tend à rétablir cette Harmonie intérieure, cet état où tout devient harmonieux, tout – et les choses dans leur apparence ne bougent pas! Et pourtant, d’une façon elles sont merveilleuses, et d’une autre elles sont détestables. Et cela s’accentue de plus en plus, de minute en minute, l’opposition entre ces deux choses: un moment où tout est divin, l’autre moment où tout est détestable – et c’est la même chose. Mais cela n’a rien à voir avec la pensée ni même la sensation: c’est purement matériel [ici Mère touchait son corps], et c’est la différence entre une Harmonie progressive et ininterrompue qui n’a aucune raison de cesser, «quelque chose», quelque chose qui est tellement naturel, tellement naturel et… qui a le rythme de l’éternité – alors c’est Ça; et puis tout d’un coup, c’est retomber dans… la même chose exactement. Tout est la même chose et tout est l’opposé. Au point qu’il y a la perception – la perception matérielle – d’une Harmonie parfaite qui peut devenir, dans la conscience, une grave maladie!

On retombe dans la même chambre. Une même chambre, séparée par quoi? Il y a seulement une différence de conscience ou de perception, mais qui n’a rien de particulièrement subjectif, qui est très «concrète», puisque, dans un cas, c’est la mort au bout, et dans l’autre c’est l’Harmonie ininterrompue. Oui, la mort et la vie en même temps, dans la même chambre. Une perception de mort, une perception de vie, mais pas une perception de quelque chose qui est la mort: c’est la perception même qui est la mort.

Et cet autre «état» n’est même pas un état de conscience: C’est une manière d’être, même pas un «état de conscience» parce que cela implique «être conscient de quelque chose», ce n’est pas cela: c’est une manière d’être. Et cette manière d’être, c’est ce qui, dans la conscience humaine, se traduit par: «Ah! le Divin», par opposition. C’est une manière d’être tout à fait naturelle, spontanée. Finalement, le Divin, c’est la chose la plus naturelle du monde. C’est pour cela qu’on ne le reconnaît pas, à moins qu’on y ajoute une certaine dose de mensonge philosophique et religieux. Mais comment Ça devient ça? Comment Ça se déforme?… Tout le temps, tout le temps, c’est le passage de l’un à l’autre, de l’un à l’autre [et Mère dessinait comme un minuscule va-et-vient incessant] comme pour apprendre – apprendre comment Ça est ça: le mécanisme.

Une harmonie qui devient une maladie mortelle? Nous sommes à la frontière, vraiment, d’un certain illusionnisme. Un illusionnisme affreusement concret. Comme dit Mère avec son humour toujours là: Allez donc dire à quelqu’un qui souffre de coliques hépatiques que son mal est une illusion! Comment désillusionner le mal et la mort, Voilà?

Mais qui est l’illusionniste?

Et l’expérience continuait, innombrable, microscopique, non seulement sur elle mais sur tous les petits échantillons malades autour. Tout d’un coup, pendant deux, trois secondes, c’est comme si on tenait la clef. Et alors, tout ce qu’il est convenu d’appeler des «miracles», cela parait la chose du monde la plus simple: «Mais c’est tout à fait simple, il n’y a qu’à faire cela!» Et puis… ça s’en va. Et quand c’est parti, on cherche, on essaie – c’est tout à fait inutile. Quand c’est là, c’est si simple, si naturel! Et absolument tout-puissant… Par exemple, une chose qui a l’air de vouloir venir, c’est le pouvoir de guérir – mais pas du tout comme on le décrit, ce n’est pas du tout cela, cela ne donne pas l’impression de «guérir», tu comprends? C’est… remettre les choses en ordre. Mais ce n’est même pas cela non plus… C’est un petit quelque chose qui disparaît, et ce petit quelque chose c’est… c’est essentiellement le Mensonge. C’est très curieux. C’est au fond ce qui donne à la conscience humaine ordinaire le sens de la réalité. C’est cela qui doit disparaître. Ce que nous appelons «concret», «c’est une réalité concrète», oui ce qui vous donne vraiment le sens de l’existence réelle, c’est cela qui doit disparaître et être remplacé par… C’est inexprimable. Je me souviens, quand je suis revenue après avoir été ces éclatements, ces pulsations d’Amour créateur, quand je suis revenue à la conscience ordinaire, eh bien, c’est cet état-là, c’est Ça qui, ici, doit remplacer cette conscience de réalité concrète, qui est, qui devient irréelle; c’est comme quelque chose de sans vie (c’est dur, c’est sec, c’est inerte, c’est sans vie), et pour notre conscience ordinaire, c’est cela qui donne l’impression: «Ça, c’est concret, ça c’est réel»! eh bien, c’est ce «ça», cette sensation-là, qui doit être remplacée par le phénomène de conscience de cette Pulsation. Et c’est à la fois toute-lumière, toute-puissance, toute-intensité d’Amour, et une plénitude!… Et quand C’est là, dans le corps, dans les cellules, alors il suffit de tourner Ça sur quelqu’un ou sur quelque chose, et immédiatement cela remet en ordre. Alors traduit en mots ordinaires, ça guérit: ça guérit la maladie. Mais cela ne la guérit pas: ça l’annule! Oui, ça l’annule. N’importe quelle maladie, n’importe. Ça l’irréalise.

Irréaliser la mort.

Mais est-ce que cela n’«irréalise» pas non plus notre vie? Tout notre «concret», tout de même, nous y tenons, nous n’avons nulle envie de partir dans un monde de conscience fumeux, même s’il est très réel d’une autre façon – nous tenons beaucoup à cette façon terrestre, autrement pourquoi, diable, serions-nous venus sur cette damnée planète? Et Mère souriait, elle nous lisait comme un livre ouvert: elle jouait à être autre que nous, là, dehors, dans son fauteuil. Et ça n’abolit rien, c’est cela qui est le plus merveilleux! Tout est là, ça n’abolit rien. C’est seulement l’irréalité du Mensonge, pas l’irréalité du monde. C’est seulement un phénomène de conscience. Je veux dire que ça n’abolit rien de la Manifestation; on n’a même pas le sentiment que le Mensonge est aboli: il n’existe pas, il n’y a pas! Tout peut rester exactement comme c’est. Ce n’est plus qu’une question de choix. Tout devient une question de choix: on choisit comme ceci, on choisit comme cela. Et dans une splendeur de joie, de beauté, d’harmonie, une plénitude de conscience lumineuse où il n’y a plus d’obscurité: ça n’existe plus. Et c’est vraiment, pour ainsi dire, le choix entre la vie et la mort… Si l’on pouvait le traduire en mots, c’est comme si cette Présence ineffable disait: «Tu vois que J’étais toujours là, et tu ne le savais pas.» Et c’est vécu au cœur même des cellules. «Tu vois, tu vois que J’étais toujours là, mais tu ne le savais pas.» Et alors… c’est un tout petit rien – qui change tout. C’est comme cela qu’un mort peut revivre.

Mais comment fonctionne-t-elle, cette conscience de non-mort, où l’attraper? Comment Mère s’y prenait-elle pour «irréaliser» la maudite chose? Il est incontestable que c’est la condition de toutes les cellules (les vibrations qui constituent ce corps) qui rend la guérison possible, c’est-à-dire que ça sert ou de transmetteur ou, au contraire, d’obstruction, suivant la condition dans laquelle le corps se trouve. Parce que ce n’est pas l’action d’une «force supérieure» à travers la Matière, dans les autres: c’est une action directe, de matière à matière. Ce que les gens appellent généralement le «pouvoir de guérir», c’est un pouvoir mental ou vital très grand qui s’impose à travers la résistance de la Matière – ce n’est pas cela du tout! C’est la contagion d’une vibration. Et alors c’est irrévocable… Ici même, cette Vibration donne l’impression d’un gonflement. N’est-ce pas, l’état ordinaire des corps, c’est lié, c’est attaché, on pourrait dire que c’est durci; et alors, à ces moments-là, c’est comme si ça se gonflait, se dilatait.

Certainement, une autre sorte de Matière, ou de matérialité, ou de manière de la Matière. Quelque chose au niveau des cellules où le Mensonge n’existe pas, n’est pas. Où la mort n’est pas. Où notre durcissement n’est pas, notre opacité mensongère. Où notre «concret» n’est pas – et pourtant la vie reste toute pareille… sans le Mensonge. Et c’est un état naturel. C’est le grand Naturel du monde. Une trame de Mensonge qui est venue se coller sur la Matière telle qu’elle est, un quelque chose qui fait un mur dans la même chambre – toujours nous revenons et Mère revenait à cette première mentalisation de la Matière, ce Mental catastrophique, défaitiste, c’est lui, l’illusionniste! Nous ne voyons rien tel que c’est, nous ne sommes jamais en rapport direct avec le monde et la Matière, ni même avec notre propre matière, nous sommes toujours en rapport à travers le Mental: c’est une perception mentale de la Matière. Il voit quelque chose au-dehors, et il dit: c’est la Matière, c’est l’oiseau, c’est le cancer, c’est Pierre Dupont; tandis que le corps – le corps cellulaire – ne perçoit pas le monde, pourrait-on dire, il ne perçoit pas la Matière, ce n’est pas quelque chose qu’il absorbe du dehors et qu’il ressort sous forme de sensation ou de pensée ou de définition: il devient ou il est dedans, il est dans le monde, dans les choses, dans les gens, dans le rythme, sans séparation. Pour lui, la Matière, c’est… autre chose. C’est vraiment comme un autre monde. Au lieu de tirer l’expérience à la mesure de l’individu, c’est l’individu (corporel) qui s’élargit à la mesure de l’expérience. Et plus Mère s’approchait du niveau cellulaire pur, écartait les mailles de la trame, plus ça devenait «miraculeux», naturellement miraculeux, universellement miraculeux, sans qu’il y ait rien à faire: simplement être. Être Ça. Et non seulement tout l’attirail des maladies et de la mort disparaissait, mais la Matière elle-même était autrement, comme douée d’autres propriétés qui semblaient n’avoir plus rien à voir avec celles des physiciens (et pourtant…). Dès que l’on descend dans ce domaine-là, le domaine des cellules mêmes, de la constitution des cellules, comme cela paraît moins lourd! s’écriait Mère. Cette espèce de lourdeur de la Matière disparaît: ça recommence à être fluide, vibrant. Ce qui tendrait à prouver que la lourdeur, l’épaisseur, l’inertie, l’immobilité, c’est quelque chose qui est ajouté, ce n’est pas une qualité essentielle à… C’est la fausse matière, celle que nous pensons ou que nous sentons, mais pas la Matière elle-même telle qu’elle est.

Un renversement de conscience terrestre?

Alors un formidable champ de découvertes s’ouvre à nous. Il n’y a rien à guérir! rien à changer! Il y a une trame à enlever. Et la mort n’est plus. Vraiment, une nouvelle vie sur la terre. Mais Mère la voulait pour la terre, cette nouvelle vie, pas pour elle. Elle n’allait pas plus se mettre à être «guérisseuse» qu’à voler dans les airs ou marcher sur les eaux. C’est la guérison du monde qu’elle voulait – la guérison de cette fausse matière: l’irréaliser de la conscience terrestre. Mais qui comprenait cela, même et surtout parmi ceux qui l’entouraient? N’est-ce pas, la foi des hommes est une superstition – ce n’est pas la foi. C’est une superstition. Maintenant, il y a de plus en plus de gens qui pensent avoir la foi et ils me demandent des choses ridicules! On m’amène un enfant qui est né avec un bras tordu, alors la superstition est que si je mets ma main sur le bras de cet enfant, il va guérir… Des choses comme cela. C’est tout à fait idiot. Ce n’est pas le Pouvoir! Ils ont besoin du petit miracle, tu sais, à leur portée. L’humanité est encore très petite, très petite, très petite. Mais même ceux qui auraient un pouvoir… regarde comment c’est: certaines gens auraient un pouvoir, il suffirait qu’ils aient la vraie inspiration – ils en ont peur, mon petit! Ils refusent la vraie inspiration parce qu’ils pensent qu’il faut que les choses suivent leur chemin «naturel», soi-disant naturel. L’humanité repousse le vrai miracle! elle ne croit qu’au… Il y a des moments (ce que Sri Aurobindo appelle l’Heure de Dieu), il y a des moments où le vrai, le vrai miracle est possible; si l’on manque ce moment-là, alors le monde ira avec… son allure de tortue. Et c’est dur – beaucoup de souffrances, beaucoup de complications. Mais la foi, qui a la foi? La vraie foi. La foi que c’est là, que tout est possible, là, derrière la trame de notre illusionnisme mental – et sans «pouvoirs» miraculeux, sans «moyens»: directement, naturellement, si on fait un trou là-dedans, dans ce formidable Mur de ce que l’on en pense, de ce que toute la Science en pense qui s’obstine à fabriquer des «pouvoirs» pour vaincre sa propre illusion. Ce n’est pas le Pouvoir! le Pouvoir, il est… transparent. Le Pouvoir, il est partout – le miracle est partout, à chaque minute, séparé de nous par cette trame. C’est ce Miracle-là qu’il faut. L’homme à son état naturel est tout-puissant – il a oublié de l’être. Son état naturel, c’est d’être tout-puissant. Dans cet état d’oubli, toutes les choses deviennent «concrètes», oui, dans le sens que l’on peut avoir une marque sur l’œil [et Mère désignait une hémorragie qui venait de frapper son œil gauche], ça peut se traduire comme cela, mais c’est parce que… parce qu’on a permis que ce soit. La réalité «concrète», c’est le concret du Mental physique qui a transformé le monde en une maladie mortelle, parce qu’il a enfermé le monde dans sa cage, puis il a fait les lois de sa cage et il a décidé: le monde est comme cela. «Mais enfin, c’est le cancer! Mais enfin, c’est la chute des corps! Mais enfin, c’est à dix mille kilomètres…» Bien entendu, dans la cage, c’est comme cela. Mais si on en sort, c’est autrement. Si on en sort, c’est divin. C’est le Divin. Et tout reste tout aussi concret et tout aussi réel – ça ne devient pas fumeux! C’est tout aussi concret, tout aussi réel, mais… mais ça devient divin, parce que… parce que c’est le Divin. C’est le Divin qui joue… Il joue à changer les positions. Tu vois, ce Seigneur, combien de choses Il possède, Il joue avec tout ça – Il joue, Il joue à changer les positions. Et alors, quand on voit ça – ce Tout–, on a le sentiment de la Merveille illimitée et que tout ce qui est l’objet de l’aspiration la plus merveilleuse, tout cela, c’est tout à fait possible, et ce sera même dépassé. Alors on est consolé. Autrement l’existence… c’est inconsolable. Il joue au matérialiste, il joue au spiritualiste, il joue dans la cage et hors de la cage, il joue à prendre toutes les positions possibles à travers le temps et l’espace – peut-être l’heure est-elle venue de jouer à une troisième position… naturelle enfin, divine. Parce qu’il n’y a jamais eu que Ça au monde, seulement nous avons choisi de l’oublier pour un temps afin de retrouver cette totalité de Ça par nos myriades d’yeux individuels.

C’est le vrai miracle du monde. La position simple, et toute-puissante parce qu’elle inclut tout au lieu de tout mettre en dehors de sa cage.

Comme c’est étrange! nos fictions de l’avenir ou nos hebdomadaires d’enfants inventent sans cesse un monde de plus en plus doté de super-machines miraculeuses – personne ne regarde dans le sens d’une simplification des moyens, d’un pouvoir direct. Et plus leurs machines sont merveilleuses, plus les hommes qui les manient ont des visages grimaçants.

C’est le passage à cette troisième position terrestre que Mère cherchait. Le miracle de la terre.

Le corps est tout le temps – tout le temps, ça ne cesse pas–, tout le temps mis en présence de cette expérience que quand on est comme cela [Mère tourne deux doigts d’un côté], c’est-à-dire tourné vers le Divin, les choses s’arrangent miraculeusement – miraculeusement, incroyable; et qu’il suffit d’être seulement comme cela [Mère tourne ses doigts de l’autre côté comme si elle traversait un mur invisible] pour que ce soit dégoûtant, que tout aille mal, que tout grince: un tout petit mouvement. Pour des choses microscopiques, sans importance, n’est-ce pas – c’est-à-dire tout, sans les «choses importantes» et les «choses qui ne le sont pas», rien de tout cela–, pour tout, ça devient simplement miraculeux, et puis c’est la même chose! Mais dans un cas on a mal, on souffre, on est misérable, et dans l’autre cas… Et c’est la même chose. C’est comme ça, comme ça [Mère renverse brusquement ses doigts d’un côté et de l’autre], ça ne prend pas de temps, il n’y a pas de préparation ni rien: c’est hop! hop! comme pour montrer la stupidité du corps. C’est quelque chose de tout à fait idiot, comme une démonstration par l’évidence, de la merveilleuse Conscience qui vient, où tout cela s’évanouit comme… comme quelque chose qui n’a aucune consistance, aucune réalité, et qui s’évanouit. Et comme une démonstration que ce n’est pas seulement dans l’imagination, mais que c’est dans le fait: démonstration du Pouvoir pour que tout ce… ce vain rêve de la vie telle qu’elle est puisse se changer en une merveille, comme cela, simplement avec le retournement de la conscience. L’expérience se répète dans tous les détails, tous les domaines, comme une démonstration par le fait. Et ce n’est pas un «long procédé» de transformation, c’est comme quelque chose qui se retourne tout d’un coup… Et toutes les choses sont pareilles, rien n’a bougé, excepté la conscience. On pourrait dire de cette façon: le corps a l’impression d’être enfermé dans quelque chose – oui, enfermé–, enfermé comme dans une boite, mais il voit au travers; il voit et il peut aussi avoir une action (limitée) à travers quelque chose qui est encore là et qui doit disparaître. Ce «quelque chose» donne l’impression d’un emprisonnement. Comment cela doit disparaître? Ça, je ne sais pas encore.

Une «boîte» universelle.

Au niveau des cellules.

Et Mère restait songeuse: Il doit y avoir à trouver la relation entre la conscience dans un corps et la conscience du tout. Et dans quelle mesure il y a dépendance, et dans quelle mesure il y a indépendance; c’est-à-dire jusqu’à quel point le corps peut se transformer dans sa conscience (et comme résultat, nécessairement, dans son apparence) sans… sans la transformation du tout – jusqu’à quel point? Dans quelle mesure la transformation du tout est nécessaire pour la transformation d’un corps. Cela reste à découvrir… Et elle ajoutait: La vision est très claire du progrès collectif (notre champ d’expérience est la terre) qui s’est produit sur la terre, mais d’après le passé, il semblerait qu’il faille encore un temps formidable pour que tout soit prêt à changer… Et pourtant, c’est presque une promesse que… il va y avoir un changement brusque. Alors le corps est comme cela, à pousser, pousser pour attraper le secret.

Un renversement de conscience terrestre?

La dernière «sédition» annoncée par Sri Aurobindo, la fin de l’emboîtement mental.

Mais le Mental ne se renversera jamais, il est bien trop préoccupé à faire ses cabrioles supérieures: un renversement dans la conscience du corps… qui fera craquer la boîte malgré nous?

Comment se fera – ou, peut-être, se fait – la transformation du monde?

Comment se fera le passage de la fausse matière à la vraie Matière?

Et qu’est-ce que cette vraie Matière, comment se comporte-t-elle?

Le corps de Mère était devenu comme le laboratoire du Nouveau Monde.

20. Le changement de fonctionnement

Le pont cellulaire

Les réponses à ses questions, Mère les recevait dans le corps. Elle vivait la réponse sans très bien savoir, là, dehors, ce que tout cela voulait dire, sinon que c’était une vie bizarre, de plus en plus bizarre, où semblaient se mêler constamment deux extrêmes de splendeur incroyable et de désintégration immédiate: Une marche sur une crête très aiguë entre deux précipices. Et jamais l’assurance que c’était le «bon» chemin – mais probablement tout était le bon chemin. Le chemin, c’était de marcher. Sri Aurobindo, quand je l’ai vu la première fois, m’a dit: «Les autres sont venus pour préparer et ils sont partis, mais cette fois-ci, c’est pour faire»… Il est parti aussi. Il est parti. C’est vrai qu’il m’a dit: «C’est vous qui ferez», mais il ne m’a jamais… Il me la dit «comme ça», comme il disait les choses, n’est-ce pas. Ce n’était pas quelque chose qui vous donne une certitude absolue… Et je ne peux pas dire que je pose la question, parce que ce n’est pas vrai, je ne la pose pas, mais les deux possibilités sont là; eh bien, ni à l’une ni à l’autre il n’y a une réponse. Il y a des moments où j’ai la vision que ça va être fini, et la minute d’après c’est la possibilité d’aller jusqu’au bout de la transformation. Quelquefois, quand tout cela est tellement confus, quelquefois je demande une Assurance – et je vois bien, je vois très bien que les cellules de mon corps, la conscience corporelle, si on lui disait: «Tu es immortelle; tout cela, ces difficultés, ce sont des expériences; ce que tu souffres n’a aucune importance, cette décomposition apparente n’a aucune importance: tout cela, ce sont des expériences nécessaires, et tu iras jusqu’au bout de l’expérience, c’est-à-dire tu iras jusqu’à la transformation», si cela lui était dit, évidemment ce ne serait plus qu’un jeu d’enfant – l’endurance des difficultés, ce n’est rien. Mais cela ne m’a jamais été dit! l’Assurance ne m’a jamais été donnée – de temps en temps, il y a une espèce d’état dans lequel il se trouve, qui est un état d’immortalité. Mais ce n’est pas constant, cela dépend d’autres choses; et de la minute où ça «dépend», ce n’est plus une Assurance suprême. Et en même temps, il y a une sorte de discernement: il se pourrait bien qu’il y ait un relâchement général de l’effort des cellules; si on leur disait: «Cela ne fait rien, tout cela n’a aucune importance parce que vous durerez jusqu’à ce que ce soit fait», peut-être qu’elles se laisseraient aller?… Par conséquent c’est comme cela, je vais et je ne sais pas ce qui arrivera demain. Hier, j’aurais pu dire: oui, peut-être que c’est la fin… Et puis, quand cet état-là est passé et que l’autre vient, on dit: qu’est-ce que c’est que ça, de mourir! comment peux-tu dire cela? Et ce n’est pas que les deux «états» alternent avec des oppositions – ce n’est pas du tout cela, c’est presque simultané! Mais tantôt on voit ceci, tantôt on voit cela. Et c’est un même ensemble de «quelque chose»… qui est la Vérité. On a beaucoup de mal à comprendre que le Suprême fait tout, tout le temps. Voilà. Et que nous sommes [ajoutait-elle en riant] seulement des idiots brouillons qui voulons que ce soit autrement parce que nous ne comprenons rien à rien! Parce que nous pensons: oh! si c’était nous, tout serait très bien tout de suite – et ce «très bien», Dieu sait ce que ce serait!

Mère n’a jamais reçu l’Assurance – jamais. Et nous pouvons dire qu’elle n’a rien su jusqu’au bout. Et là, nous soupçonnons qu’il y a un secret plus grand qu’on peut le penser. Il ne fallait pas que Mère sache – pourquoi? Pas seulement pour ne pas relâcher l’effort… Peut-être y avait-il une effrayante épreuve à traverser. Quelquefois, nous avons des lueurs du secret de la fin.

Ces paroles étaient de 1965. Il y avait encore huit ans de ce singulier état où la vie et la mort étaient à chaque instant, comme ensemble, presque sans passage de l’un à l’autre. Je ne sais pas si je vis, je ne sais pas si je suis morte, nous disait-elle si souvent. Peut-être apprenait-elle un nouvel état qui n’était ni la vie, ni la mort. Une nouvelle manière d’être.

Et tout était singulièrement différent, voire inquiétant (pour tout autre que Mère) dans cet état hybride, qui était au fond comme des deux côtés de la barrière à la fois. Peut-être ne comprenons-nous pas assez littéralement qu’elle était à la fois réellement vivante d’un certain côté et réellement morte de l’autre (le nôtre) tout en ayant l’apparence de la vieille vie habituelle. Oui, morte, tout en étant vivante – allez donc comprendre! Mais à vivre, ce n’est pas très commode. Que dirait le poisson qui sort de l’eau? Et au fond, pour trouver le secret de la barrière, il fallait bien être des deux côtés à la fois. Quand Mère disait qu’elle ne savait pas si ça allait être «la fin», c’était la fin de la mort, pourrait-on dire: le corps était l’étrange chaînon entre les deux côtés… comme si les cellules du corps étaient le lieu où la vie et la mort se rencontraient, le pont, l’endroit qui est des deux côtés. C’est là qu’est la «barrière», ou plutôt là qu’elle s’évanouit. Décidément, c’est là qu’est le secret. Il est bien possible que toutes les bizarres expériences de Mère soient une seule expérience: celle de l’évanouissement de la barrière. Une sorte d’invasion de l’immortalité dans la mort que nous vivons, de l’«autre» monde dans celui-ci. Un peu comme un état de résurrection constante. Mère, c’est le singulier témoin évolutif qui nous dit, lentement, non seulement comment c’est, l’autre monde, mais comment ça peut entrer dans celui-ci. Et finalement comment ça peut transformer celui-ci. Avec juste une petite charnière cellulaire. Un pont cellulaire.

Peut-être que Mère, c’est la fin de la barrière entre la vie et la mort.

Et c’est pour cela qu’on ne lui donnait jamais d’assurance: il fallait qu’elle trouve la vie dans la mort. Et la parole des Rishis védiques nous revient avec une autre profondeur: «Il dé-couvrit les deux mondes (de la terre et du ciel) éternels et dans un même nid.» (Rig-Véda I.62.7) Un vivant va chercher ce qui se passe dans l’état où on est prétendument mort, là-bas, dans l’«autre monde» comme on dit, et il découvre une autre vie physique dotée d’autres lois et qui n’est pas dans «l’autre monde» mais séparée de nous par une certaine barrière cellulaire: une périphérie opaque. L’au-delà du poisson n’est pas le royaume des morts, mais simplement une autre forme physique de respiration. La vie et la «mort» dans un même nid. Les cellules sont le lieu d’une bascule très subtile où la mort se transforme en autre chose. Il semble qu’on va y être, que c’est fini, et puis… c’est autre chose.

Un état paradoxal

Nous sommes très conscient que nous sommes là à nous débattre avec des mots maladroits ou de pauvres analogies pour décrire ce monde nouveau, mais comment faire? Comment pourrions-nous être adroit à décrire ce qui n’existe pas encore, nous n’avons pas le langage du prochain monde! Mais enfin…

La difficulté radicale de toutes ces expériences physiologiques – c’est de la physiologie, n’est-ce pas, ce n’est pas de la psychologie: une physiologie inconnue, nouvelle–, c’est qu’elles demandent au corps de continuer de vivre dans un état contraire à toutes les lois du corps; on pourrait presque dire que le corps doit vivre comme s’il n’avait pas de corps! Mais c’est peut-être, vraiment, le phénomène de la chenille qui devient papillon – et comment devenir le papillon dans un corps de chenille? Comment garder le lien avec le vieux corps, c’est-à-dire rester en vie apparemment, tout en ayant un mode de vie ou d’être qui n’appartient plus à la chenille. C’est un paradoxe vécu jusque dans les cellules du corps – un paradoxe dangereux. Alors, est-ce que je suis «morte», c’est-à-dire le papillon qui vole, ou est-ce que je «vis», c’est-à-dire que je rampe au sol comme tous les autres corps – et où est la vie, où est la mort? S’il reste un coin du corps qui garde le point de vue de la chenille: il est mort; ce coin-là se sent mourir; et si tous les coins muent ensemble, alors ça a l’air d’une mort radicale et comment ne pas tout lâcher? Et pour le coin qui vole, ou qui commence à voler, qu’est-ce que c’est que cet état de l’autre côté, moribond et rampant et obscur et figé? Et tout cela vécu ensemble, simultanément, dans un même corps. Bizarre… Et l’expérience se produisait à tous les niveaux du corps et dans tous les détails, comme si les organes ou les fonctions étaient prises l’une après l’autre et dépouillées de tout leur vieux naturel rassurant pour être dotées d’une autre capacité… épouvantable (épouvantable pour l’organe qui fait l’objet de la petite opération). L’«autre chose» est toujours épouvantable pour la vieille chose – c’est une merveille épouvantable! Et Mère disait si souvent, et de plus en plus souvent: Je ne sais pas si c’est une béatitude ou une torture; des moments où j’ai envie de hurler et en même temps je me dis: ah! c’est ça, la béatitude!… Je ne dis plus rien parce qu’on me croirait folle.

Parmi des dizaines d’expériences qui iront en se multipliant et s’aggravant, si l’on peut dire, nous pouvons citer celle-ci qui date (déjà) du début de 1968. Mère notait l’éternel Fait d’une Conscience totale, sans séparation, et de notre petite conscience individuelle qui a tout fragmenté, divisé, séparé, rejeté hors de sa cage – et au fond, tout notre passage de la chenille au papillon est seulement le passage de cette conscience séparée à la conscience totale, qui naturellement doit avoir ses conséquences physiologiques et, peut-être, à l’extrême, produire une mutation de la forme. L’univers semble avoir été créé pour réaliser ce paradoxe de la conscience du Tout, vivante (pas seulement perçue, mais vécue) dans chacune des parties, chaque élément constitutif du Tout… Et c’est ce paradoxe-là que le corps de Mère reproduisait physiologiquement. Alors, continuait-elle, pour la formation de ces éléments, cela a commencé par la Séparation, et c’est la Séparation qui a donné naissance à cette division entre ce qu’on appelle le «bien» et le «mal», le noir et le blanc, la nuit, le jour… mais au point de vue sensation dans la partie la plus matérielle, on peut dire que c’est la souffrance et l’Ananda [la béatitude], la tendance à faire deux pôles: la chose agréable, la chose bonne; la chose désagréable, la chose mauvaise. Et dès que l’on veut retourner à l’Origine, les deux ont tendance à se refondre. Et c’est dans l’équilibre parfait, c’est-à-dire où il n’y a plus de division possible et où l’un n’a pas d’influence sur l’autre – où les deux ne font plus qu’un–, qu’est cette fameuse Perfection que l’on essaye de reconquérir… Et c’est justement l’erreur mentale de vouloir choisir une chose et d’en rejeter une autre: toutes les choses doivent être ensemble – ce qu’on appelle bien, ce qu’on appelle mal, ce qu’on appelle bon, ce qu’on appelle mauvais, ce qui vous semble plaisant et ce qui vous semble déplaisant, tout cela doit être ensemble. Le rejet de l’un et l’acceptation de l’autre, c’est un enfantillage. C’est une ignorance. Et toutes les traductions mentales comme celle d’un Mal éternellement mal qui donne naissance à l’idée de l’enfer; d’un Bien éternellement bien… tout cela, c’est tout, tout des enfantillages. Et voici où la métaphysique se branche sur la physiologie, et le paradoxe de l’univers sur le paradoxe du corps de Mère: Pour mon goût, tout cela est beaucoup trop philosophique, ce n’est pas assez concret, mais l’expérience de ce matin était concrète, et elle était concrète parce que issue de sensations extrêmement concrètes dans le corps; c’était l’expérience de la présence de cette constante dualité (en apparence) ou opposition (non seulement opposition mais négation) entre ce que nous pouvons prendre comme symbole: la souffrance et l’Ananda [la béatitude]. Et l’état véritable (qui paraît impossible à formuler en mots pour le moment, mais qui était vécu et senti): c’est une totalité qui contient tout, mais au lieu de contenir tout en éléments qui s’affrontent, c’est une Harmonie du tout, un équilibre du tout. Et quand cet équilibre sera réalisé dans la création, cette création pourra continuer à progresser sans rupture. C’est-à-dire, allions-nous dire, sans la mort… mais c’est là où nous retombons dans le piège de la division mentale en pôles contraires, car voici ce qu’ajoutait Mère: Il y a eu ces jours-ci, d’une façon répétée (mais tout cela méthodique et organisé par une Organisation d’ensemble infiniment supérieure à tout ce que nous pouvons imaginer), un état qui est l’état déterminant la rupture d’équilibre, c’est-à-dire la dissolution de la forme, ce qu’on appelle d’habitude la «mort» (et cet état jusqu’à l’extrême limite, comme une démonstration), avec en même temps l’état (pas la perception: l’état) qui empêche cette rupture d’équilibre et qui permet la continuité du progrès sans rupture. Et cela donne, dans la conscience corporelle, la perception simultanée (pour ainsi dire simultanée) de ce que l’on pourrait appeler l’extrême angoisse de la dissolution et puis l’extrême Ananda de l’union – les deux simultanés. Alors, traduit dans les mots ordinaires: l’extrême fragilité (plus que fragilité) de la forme, et l’éternité de la forme… Un état de mort et un état de vie simultanément.

Et Mère ajoutait ceci qui, décidément, est extraordinairement surprenant à l’échelle physiologique: Et ce n’est pas seulement l’union, mais la fusion, l’identification des deux qui est la Vérité. C’est l’union des deux états qui fait la conscience véritable (l’union des deux, «union» implique encore division), l’identification des deux qui fait la conscience véritable. La fusion de la «vie» et de la «mort»?… Un troisième état de… quelque chose. À la limite de la «vie» et de la «mort», à cette extrême frontière d’angoisse de la dissolution, il y avait autre chose qui naissait et qui était comme fait de la fusion des deux.

Et alors, ajoute-t-elle, on a la sensation que c’est cette conscience-là qui est le Pouvoir suprême. N’est-ce pas, le Pouvoir est limité par les oppositions et les négations (le pouvoir le plus puissant, c’est celui qui domine le plus, mais c’est une imperfection complète). Mais il y a un Pouvoir tout-puissant qui est fait de la fusion des deux. Ça, c’est le Pouvoir absolu. Et si Ça, c’était réalisé physiquement… probablement ce serait la fin du problème.

Non plus une victoire de la vie sur la mort, mais une transmutation de la vie et de la mort en un troisième état, là, juste à la lisière agonisante des deux mondes, à cette charnière cellulaire qui semble faire le pont entre la «vie» et la «mort». Le cœur du Paradoxe. Le lieu du troisième état. Et nous comprenons de mieux en mieux ce que Mère voulait dire: «Je ne sais pas si je vis ou si je suis morte… Je ne sais pas si c’est une béatitude ou une torture.»

L’oxygène libre est une torture pour le poisson.

Un état paradoxal. Ou plutôt l’état paradoxal.

Un état amphibie.

Le passage à l’espèce volante, qui ne consiste pas vraiment à pousser de nouvelles ailes, mais à changer la mort en un nouveau mode de vie – la vie sans barrière d’un côté ou de l’autre. Parce que la mort et la vie, c’est en même temps… et c’est autre chose. Il n’y a plus de côtés. Le tout coule sans séparation.

Peut-être est-ce le lieu de la vraie Matière.

La leçon du Miracle

Cet état paradoxal ou sans barrière s’est lentement dessiné à travers les années, c’est une longue traversée pour parvenir jusqu’à cette lisière cellulaire: des couches et des couches évolutives à déblayer, clarifier, des résidus de l’animal, du végétal, du minéral – une formidable habitude faite d’un million d’habitudes qui font notre manière d’être «naturelle». Et tout cela, c’est le voile, la trame: cet obscur enregistrement à la surface des cellules, qui se répète et se répète – une sorte de «magnétisation» des cellules à la manière de nos bandes magnétiques. On pourrait dire négativement qu’il faut effacer l’enregistrement, mais c’est plutôt une sorte de transparence positive qui dissout l’habitude enregistrée. Il y a des conglomérats, ou des petits groupes de cellules qui sont restés avec l’empreinte, les empreintes reçues; il y a des coins – beaucoup de coins–, de petits coins obscurs; et alors, immédiatement, se déroule le souvenir des circonstances, des événements, des sensations, des perceptions qui ont construit ça: vu dans la nouvelle Lumière et pour être liquidé. Et ça… oui, on voyage. On voyage dans un monde immense, n’est-ce pas. Et ce ne sont pas des choses passées, c’est… c’est un immense Présent dans lequel on voyage. Toute la préhistoire et l’Histoire sont là, immédiatement, sans hier. Il y a toute une mémoire à dissoudre, une formidable mémoire – en fait, tout le fonctionnement «naturel» est à dissoudre. Et en quoi consiste l’opération, finalement? C’est un formidable transfert de pouvoir, comme disait Mère, c’est le passage de la petite conscience individuelle qui a tracé ses sillons et ses sillons, s’est lentement enfermée dans une cage ou une autre, a magnétisé ces cellules et d’autres cellules, hypnotisé, figé sa substance dans un certain genre de fonctionnement qui faisait une cohésion, sa cohésion, à la grande Conscience totale sans division pour laquelle chaque «seconde» est une création nouvelle sans conséquence, on pourrait dire sans mémoire: une pulsation. Une fantastique Pulsation totale qui organise chacun de ses «instants» infailliblement, exactement, automatiquement: elle est et c’est parfait. C’est une manière d’être totalement nouvelle sur la terre. Un autre temps, un autre rythme, un autre fonctionnement. Une fluidité exactement contraire à notre fixité, parce que, pour nous, fixer c’est être; s’il n’y a pas de mur, c’est du néant volatil. Et c’est ce qui fait la mort, la nécessité de la mort pour briser cette croûte et continuer à progresser. Nous menons une vie fossile, nous sommes fossilisés dès le berceau. L’éducation de la conscience des cellules consiste à leur apprendre à choisir la Conscience divine, la Présence divine, le Pouvoir divin (tout cela sans mots), le «quelque chose»… C’est un choix de chaque seconde entre le gouvernement des vieilles lois de la Nature et le gouvernement de la Conscience suprême. Nous dirions: le gouvernement de l’air libre ou le gouvernement de l’aquarium.

Un «choix», c’est très joli à dire, mais comment cela se passe-t-il au niveau cellulaire? Du haut de son perchoir, le Mental peut pérorer, mais l’enregistrement se déroule tout pareil en dessous. Il n’y a qu’une manière d’apprendre pour les cellules, c’est de les désorganiser complètement – cette Conscience, que nous appelons supramentale, est un formidable désorganisateur, à tous les niveaux: c’est le bouleversement de tout. Toutes les cages y passent: morales, spirituelles, nationales, ou cellulaires (et finalement, il n’y en a qu’une! c’est justement celle que Mère démolissait lentement – celle-ci écroulée, toutes les autres s’écroulent; nos «formidables» histoires politiques ou religieuses tiennent seulement à une petite cellule bouchée). Elle commence donc par flanquer une bonne maladie au corps, ou plusieurs, pour lui apprendre à fonctionner autrement (c’est ce qu’elle fait avec les nations), et elle recommence jusqu’à ce qu’on ait compris. C’est «la maladie de la transformation», disait Mère. Mère en avait une bonne demi-douzaine tous les jours. Le plus difficile, c’est que la texture du corps est faite d’ignorance, et alors chaque fois que la Force, la Lumière, le Pouvoir veulent pénétrer quelque part, il faut déloger cette Ignorance. [Nous pourrions dire: le vieux mode respiratoire.] Et c’est chaque fois une expérience analogue, renouvelée dans le détail. C’est une sorte de négation par ignorante stupidité (mais pas par mauvaise volonté, il n’y a pas de mauvaise volonté), c’est une stupidité inerte et ignorante qui, par le fait de ce qu’elle est, nie la possibilité du Pouvoir divin [ou de l’air libre], et chaque fois, c’est cela qu’il faut dissoudre. À chaque pas, dans chaque détail, c’est toujours la même chose qu’il faut dissoudre. C’est-à-dire le naturel qui fait la sécurité: tout le reste, ce sont des épouvantables miracles. En fait, pour les cellules, le «miracle», c’est une forme de maladie très sérieuse. Il faut que le Miracle ait beaucoup de patience pour faire comprendre qu’il n’y a rien de plus naturel au monde. Si notre terre malade savait qu’elle est en train de vivre un miracle… peut-être que cela irait plus vite. Elle apprend sa leçon aussi, comme Mère.

Et l’expérience se répète. Ce n’est pas comme dans le domaine des idées: là, une fois qu’on a vu clair et que l’on sait, c’est fini; il peut vous revenir des doutes ou des absurdités du dehors, mais la chose est établie, la lumière est là, et automatiquement les choses sont repoussées ou transformées. Mais avec les cellules, ce n’est pas la même chose! Chaque petit agglomérat de cellules, ce n’est pas que cela reçoive du dehors: c’est bâti comme cela! C’est bâti par une inerte et stupide Ignorance. Un automatisme inerte et stupide. Et alors, automatiquement, cela nie (ce n’est pas «nie», ce n’est pas une volonté de nier: cela ne peut pas comprendre; c’est un contraire – un contraire établi – de la Puissance divine). Et chaque fois, il y a une sorte d’action, vraiment dans chaque détail et presque miraculeuse, et tout à coup c’est contraint de reconnaître que la Force divine est toute-puissante. Vu sous un autre angle, c’est une sorte de petit miracle perpétuel. Par exemple, la dernière fois que tu étais avec moi, il m’est venu une douleur ici [côté gauche] épouvantable, de ces douleurs qui font crier les gens (n’est-ce pas, ils croient qu’ils sont très «malades»). Tu n’as rien vu, n’est-ce pas, je n’ai rien montré. Puis je ne m’en suis pas occupée tant que tu étais là – simplement je pensais à autre chose. Et quand tu as été parti, je me suis dit: il n’y a pas de raison de laisser cela là. Alors je me suis concentrée, j’ai appelé le Seigneur et je L’ai mis là [sur l’endroit «malade»]. Et c’est presque instantané: la première réaction, c’est un état qui nie la possibilité de l’Action divine (ce n’est pas une volonté: c’est une négation automatique), puis il y a toujours un Sourire qui répond (c’est cela qui est intéressant, il n’y a jamais une colère, jamais une force qui s’impose, seulement un Sourire), et presque instantanément la douleur disparaît – Ça s’installe, lumineux, tranquille… Note que ce n’est pas final, c’est seulement un premier contact: l’expérience revient à une autre occasion et pour une autre raison, et là il y a déjà un commencement de collaboration. Les cellules ont su qu’avec Ça, l’état changeait (elles se souviennent, c’est très intéressant), et alors elles commencent à collaborer, et l’Action est encore plus rapide. Puis une troisième fois, à une distance de quelques heures, cela revient encore; alors ce sont les cellules elles-mêmes qui appellent, qui demandent l’Action divine, parce qu’elles se souviennent. [Elles se souviennent de l’air libre.] Alors Ça arrive glorieusement, comme quelque chose d’établi… Ce n’est pas le désordre qui change! lui, il vient avec une régularité de pendule, c’est son métier – c’est la réception, la réaction des cellules qui produit le changement. Ce n’est pas le Désordre qu’il faut guérir: c’est la «réception» du désordre… Si le monde comprenait cela, c’est un secret tout-puissant. Il n’y a pas de désordre! il n’y a rien à guérir – pas de cancer à guérir: une attitude à guérir. Avec cette attitude-là, le Désordre fond, comme s’il n’avait jamais été. Une illusion de désordre douloureux… peut-être pour nous aider, ou nous obliger à découvrir notre propre toute-puissance automatique. Le Désordre, c’est de ne pas LE percevoir! s’écriait Mère un jour (ce quelque chose, ce Ça souriant et miraculeux, partout, toujours). Parce qu’il y a une Réalité constante, un Ordre divin constant, et c’est seulement l’incapacité de le percevoir qui est le Désordre, le Mensonge actuel. Et finalement, le Désordre, c’est la cage, c’est la grande Conscience qui ne coule pas – c’est la maladie, la mort, la folle trépidation mortelle du monde. Et Mère concluait: Maintenant je connais – je connais le truc! C’est pour l’éducation des cellules. Tu comprends, ce n’est pas simplement qu’une personne est malade et qu’il faille la guérir tout à fait: c’est l’éducation des cellules, pour leur apprendre… à vivre. Mais Mère ajoutait tout de même: L’ennui, c’est toute cette atmosphère du Mental physique qui est pleine de toutes les imbécillités possibles; il faut toujours être sur ses gardes et balayer – les opinions des docteurs, les exemples des autres personnes, tout ce… ce fouillis terrible d’ignorance qui est là, qu’il faut repousser. C’est notre vieux problème. Et ce n’est pas l’atmosphère d’un corps, c’est l’atmosphère tout autour et partout. On baigne dans ce fouillis.

Le transfert de pouvoir

Mais ce n’est que le début pour apprendre aux cellules qu’il y a Ça, le miracle souriant. On leur réserve des petites opérations plus radicales – en fait, c’est une seule et même opération qui se déroule: c’est le transfert de pouvoir. C’est le passage d’un millénaire d’habitudes qui se sont cristallisées en lois, à la grande Loi qui est plutôt une non-loi ou une invention de chaque seconde. Peut-on imaginer un corps qui doit réapprendre à vivre à chaque seconde, ou, pourrait-on dire, qui redécouvre la vie à chaque seconde – qui renaît sans arrêt?… C’est pourtant le phénomène en cours. Le travail consiste à changer la base consciente de toutes les cellules – mais pas toutes à la fois! parce que ce serait impossible. Même petit à petit c’est très difficile: le moment du changement de la base consciente est… il y a presque comme un affolement dans les cellules, et l’impression: aah! qu’est-ce qui va arriver? Alors, de temps en temps, c’est difficile. Elle fermait les yeux, devenait très pâle, ou quand la dose était trop forte, tout se désorganisait – mais au vrai, ce n’est jamais que la dose était trop forte, c’était parfaitement dosé, mais c’est l’adjonction des difficultés environnantes: J’ai lutté, lutté, mais… il y a trop de mensonges autour de moi. Cette petite phrase-là, nous pourrons l’entendre jusqu’au bout. Et alors, ce sont les différentes fonctions qui sont prises l’une après l’autre dans un ordre merveilleusement logique, suivant le fonctionnement du corps. C’est par groupe, presque par faculté ou par partie de faculté, et il y en a qui sont un peu difficiles. [Le transfert des nerfs et le transfert du cœur seront, en fait, les plus périlleux et les plus douloureux, surtout celui des nerfs.] Je ne sais pas. Comme c’est tout à fait nouveau, je ne sais pas si ce serait plus facile sans rien faire? [Il y avait toute une queue qui attendait à la porte, ou même dans sa chambre.] Probablement pas, ce n’est pas cela: c’est l’attitude générale des autres. Cela fait comme un soutien collectif au moment de la transition. Au moment où la conscience qui les soutient d’ordinaire s’efface pour que l’autre prenne la place, les cellules ont besoin («elles ont», je ne sais pas si c’est elles), mais il est nécessaire qu’il y ait le soutien… (comment dire?) une sorte de collaboration des forces collectives. Ce n’est pas beaucoup, ce n’est pas indispensable, mais ça aide un peu. Il y a un moment où il y a presque une angoisse, n’est-ce pas, on est suspendu comme cela – ce peut être quelques secondes, mais ces quelques secondes sont terribles. [Et à ce moment-là, tous les disciples la regardaient en pensant: Mère est très malade, Mère est en train de partir, Mère… Une atmosphère collective opaque que ses cellules pompaient très directement.] Et même cela, ça vient de cet imbécile esprit de conservation qui est au fond de toute conscience cellulaire – il le sait. Il le sait. C’est une vieille habitude… Cet esprit de conservation, ce sont les tout premiers fils de la cage. C’est la première Matière individualisée qui ne perçoit plus qu’elle a toute la Vie et l’immensité de Puissance de l’univers entier – elle est «moi», et elle a peur. Elle est entrée dans la mort. Mère arrivait à cette racine-là. Et chaque fois le mécanisme était le même: Au moment critique, alors c’est une abdication complète de tout, de son existence et de tout, et ça se remplit de lumière et de force. Ça, c’est la Réponse. La cage cède, et tout est là. L’abdication de la vieille espèce. Il n’y a pas de jour où il n’y ait la constatation que, pas une dose, mais une toute petite dose, une goutte infinitésimale de Ça, cela peut vous guérir en une minute (ce n’est pas «cela peut»: ça vous guérit), que l’on est tout le temps comme cela, en équilibre, que la moindre défaillance c’est le désordre et la fin, et que juste une goutte de Ça… cela devient la lumière et le progrès. Les deux extrêmes. Les deux extrêmes à côté l’un de l’autre.

Viendra un moment où ils ne seront plus à côté l’un de l’autre, mais comme inextricablement ensemble. C’est la lente approche de la frontière mystérieuse, cet état paradoxal qui est comme la mort et la vie en même temps: de ce côté-ci et de l’autre. Toutes ces années, Mère allait «perfectionner l’abdication», comme elle disait. Nous parlons de transformation, même de transfiguration, mais il y a le passage du vieux mouvement au nouveau mouvement, du vieux statut au nouveau statut, qui est une rupture d’équilibre, et toujours, pour ce qui appartient encore à la vieille création, c’est la rupture d’équilibre dangereuse qui donne l’impression que tout échappe, que l’on n’a plus de point d’appui. Alors c’est là où il faut une foi qui ne vacille pas. Et une foi qui n’est pas comme la foi mentale qui se soutient d’elle-même: c’est une foi de la sensation. Et ça, c’est très difficile. Année après année, nous pouvons noter comme dans un «bulletin» laconique le progrès vers cet état nouveau, on voit presque la courbe se dessiner: Dans le passage entre les deux consciences, il y a un moment où on a l’impression qu’on est tout à fait idiot – qu’on ne peut plus penser, qu’on ne peut plus rien faire, qu’on n’est plus bon à rien, que l’on n’a pas de contact avec les choses. Chaque partie, au moment où elle change (ce que j’appelais le «changement de maître»), on a l’impression que c’est fini. Les premières fois, on est inquiet; après on est habitué, on reste tranquille; puis tout d’un coup la lumière brille. Et encore: L’habitude millénaire d’être autrement est là tellement forte que cela donne l’impression… c’est comme de tirer un caoutchouc; alors tant que c’est tiré, l’effet est là, mais si la tension cesse, même pour une seconde, par habitude ça retombe. Ce qui contraint à une tension constante. Mais ce ne sera pas toujours comme cela. C’est le passage d’une habitude à l’autre. Et [dans l’«autre habitude»] c’est cette extraordinaire impression de l’irréalité de la souffrance, l’irréalité des maladies, l’irréalité… C’est tout à fait curieux. [L’irréalité des lois du bocal.] Alors il y a toute cette habitude millénaire qui vient et essaye de démentir et de dire – de dire que c’est l’effet dans lequel on se trouve qui est une irréalité!… Il y a des moments, n’est-ce pas, d’une gloire inexprimable, mais c’est fugitif. Et l’autre est là: ça encercle, ça presse. Et le mouvement se précise, devient de plus en plus aigu: C’est le travail de ce passage qui est en train de se faire, dans les détails, et ce n’est pas commode. C’est comme cette habitude des cellules de prendre de la force d’en bas, par la nourriture, etc., quand on veut transformer cela en une habitude constante de prendre la force d’en haut à chaque moment, dans tous les petits détails, il y a un moment difficile… (d’«en haut», c’est une façon de parler parce que ça n’a pas de sens ni de direction, de haut ou bas ni de tout cela). Mais c’est de ne plus prendre le point d’appui sur la surface: pour se tenir debout, pour marcher, pour s’asseoir, pour faire des mouvements… Et si le souvenir de l’autre méthode – la méthode ordinaire, la méthode universelle, de tous les êtres humains – vient, tout d’un coup c’est comme si… (c’est tout à fait étrange), c’est comme si le corps ne pouvait plus rien faire! Absolument comme s’il allait s’évanouir.

Et ce n’est pas «comme si».

Puis la courbe devient claire: Ce n’est plus la même chose qui vous fait agir – «agir», tout n’est-ce pas: bouger, marcher, n’importe quoi. Ce n’est plus le même centre. Ce matin, par exemple, plusieurs fois, pendant un certain temps, les cellules du corps, c’est-à-dire la forme du corps, avaient l’expérience que de rester ensemble ou de se dissoudre dépend d’une certaine attitude. Et avec la perception (quelquefois presque double, en même temps, l’une étant plutôt un souvenir et l’autre une chose vécue), la perception de ce qui vous fait mouvoir, agir, savoir: la vieille manière comme un souvenir et la nouvelle manière où, évidemment, il n’y a aucune raison de se dissoudre, excepté si on le choisit – cela n’a pas de sens, c’est une chose qui n’a pas de sens: pourquoi se dissoudre! De l’autre côté de la cage, la mort n’a pas de sens, elle n’existe pas. Mais c’est cette frontière des deux. Et au moment où on retombe dans la vieille conscience, ou plutôt quand la vieille conscience revient à la surface, si l’on n’est pas très attentif, cela produit naturellement un évanouissement… Cela donne, en même temps, un sentiment d’irréalité de la vie et d’une réalité, que l’on pourrait appeler éternelle: le sens de la mort n’existe pas, cela ne veut rien dire. Ce n’est qu’un choix. Et la dislocation qui n’a pas de sens, qui n’a pas de raison d’être: c’est une fantaisie. La mort, c’est simplement d’être dans la mauvaise position, une mauvaise attitude. Ou une vieille habitude désastreuse. Il n’y a rien de mortel, sauf une conscience mal posée. Et le contraste ou l’opposition [entre les deux états] est pénible, douloureux; les deux se plaignent: l’autre a l’impression qu’il s’évanouit, et le nouveau qu’on ne le laisse pas tranquille [il y a cinquante personnes à la porte]. Quand on est dans l’un ou dans l’autre, ça va, mais quand les deux sont ensemble, ce n’est pas très agréable. Et il y a une sorte de sentiment d’incertitude: on ne sait pas très bien où l’on est, si l’on est ici, si l’on est là; on ne sait pas très bien. Et alors la stupidité des gens et des choses devient cruelle, parce que, même dans la conscience ordinaire, toutes ces histoires n’ont pas de sens pour moi, mais alors avec cette nécessité de garder deux états presque contradictoires en même temps, si l’on ajoute là-dessus un tombereau d’idioties, ce n’est pas agréable.

Et c’est pourtant dans cet état contradictoire, ou paradoxal, que se cachait la clef. Parce qu’il ne s’agissait pas vraiment de passer d’un côté ou de l’autre, d’une position à une autre, d’un monde à l’autre, mais de transformer le passage même en un troisième état qui réunirait les deux. En somme, c’est presque comme s’il fallait ouvrir un pertuis ou fabriquer un pont entre les deux, là où, maintenant, il y a une culbute d’un monde à l’autre. C’est dans le corps que devait se faire le pont, pas en dehors. C’est dans le corps qu’est le pont. Le passage de la «vie» à la «mort» est le lieu où doit s’édifier une troisième réalité. Les mailles de la trame ou les barreaux de la cage qui font comme un renversement de la vie à la mort (ou plutôt de la mort à la vie) doivent se changer en une vie continue, sans rupture. Ce corps, qui est le lieu de notre emprisonnement, doit trouver en lui-même et à cause même de son emprisonnement, la clef de la vie continue. Celle qui est des deux côtés et qui finalement n’a plus de côtés. Il ne doit plus y avoir de «côtés» – alors la «mort» n’est plus: c’est autre chose. C’est autre chose qui est des deux côtés. Évidemment un nouveau genre de vie.

C’est celui qui se bâtissait lentement dans le corps de Mère – lentement et périlleusement et fragilement: Non, c’est vraiment un état bizarre… Et même, il y a des moments où on a l’impression qu’un rien vous ferait perdre le contact, et que c’est seulement si l’on reste bien immobile et bien indifférent – indifférent – que ça peut continuer. Tout de même, les minutes sont longues. Il fallait bien trouver l’indifférence totale à la mort, l’irréaliser, qu’elle n’ait plus de sens, pour pouvoir joindre les deux côtés. Il fallait que la mort n’ait plus de sens dans le corps, il fallait qu’il n’y ait plus que Ça qui coule sans barrière – plus de point d’appui, plus d’habitudes: que l’habitude de Ça. Et la courbe s’achève: Es-tu prête à n’importe quoi? – Naturellement, j’ai dit: n’importe quoi. Et la Présence devient d’une intensité si merveilleuse… Pas de choix, pas de préférence, même pas d’aspiration, un abandon total, total… Tous les esclavages, toutes les attaches avec les choses extérieures, tout cela est fini, tout à fait tombé – tout à fait tombé, une liberté absolue. C’est-à-dire qu’il n’y a plus que Ça, le Maître Suprême, qui est maître. La grande Conscience totale. La vieille espèce abdiquée. Et Mère ajoutait: Il [le corps] ne dépend plus des lois physiques.

C’est le «transfert de pouvoir».

C’était en 1966.

C’est le passage de l’automatisme obscur des vieux enregistrements cellulaires à l’automatisme conscient de la grande Conscience Exacte.

Tout de même, un rien vous ferait perdre le contact.

Et un matin, de sa petite voix tranquille comme une rivière argentée, Mère nous a dit: Je suis à la frontière d’une nouvelle perception de la vie… C’est comme si certaines parties de la conscience muaient de l’état-chenille à l’état-papillon.

La vie sans barrières.

Le lieu qui est des deux côtés.

Le lieu de la vraie Matière.

21. Le niveau cellulaire

Nous ne mesurerons jamais assez, aujourd’hui, l’importance évolutive de ce qui se passait dans le corps de Mère – jusqu’à ce que le nouvel échelon soit là, visible, réalisé. Alors nous dirons: ah! c’était ça. En somme, on nous demande de comprendre un peu d’avance, et il est très possible que notre compréhension aide ou hâte le processus évolutif. C’est ce que l’on appelle de l’évolution consciente et voulue au lieu des interminables concoctions du grand chaudron naturel où les petits éléments humains sont mélangés, remélangés, combinés, décombinés, jusqu’à ce que la nouvelle composition soit au point. Il est possible que le «Ça» de Mère nous apparaisse comme une nouvelle forme de mysticisme – qu’auraient dit les primates de cette petite vibration inquiétante qu’aujourd’hui nous manions comme des grands garçons évolués? Eux aussi, ils faisaient le transfert de pouvoir d’une manière d’être à une autre. Le surnaturel, disait Sri Aurobindo, est un naturel que nous n’avons pas encore atteint ou pas encore compris, ou dont nous n’avons pas encore conquis le moyen.1 Il n’y a pas de surnaturel: il y a des naturels successifs. Tout le travail des évoluteurs, c’est que cela devienne naturel. Et quand ce sera «naturel», alors, une fois de plus, nous n’y reconnaîtrons plus rien, ce sera comme l’air qu’on respire, et nous dirons: mais où est le Divin dans tout cela!? Le Divin ou pas de Divin, c’est tout pareil – c’est juste un petit sourire… qui fait une différence. Et ce petit sourire, c’est peut-être tout.

Mais à chacun de le découvrir.

C’est sans catéchisme.

Ce sont seulement nos lois scientifiques qui sont pleines de catéchisme – les autres avaient inventé 10 commandements de Dieu, ils ont inventé 10000 commandements du Physique! C’est la dernière religion du monde. Peut-être bien la dernière superstition.

Temps et Matière

Le fonctionnement de ce nouveau naturel?… il n’a pas l’air naturel du tout, il est parfois incompréhensible, insaisissable (pour nous). Nous essayons de comprendre. Nous essayons de mettre de l’ordre dans la forêt de Mère! et dieu sait si notre «ordre» n’apparaîtra pas saugrenu à la nouvelle espèce réalisée, mais enfin… Chacun de ceux qui traverseront l’Agenda de Mère pourra y découvrir de nouvelles routes inattendues. La route est partout. Nous avons essayé de séparer des lignes ou des courbes de phénomènes et nous avons dit: l’universalisation, l’impersonnalisation, l’irréalisation, la fausse matière, l’Harmonie, le temps vertical, le transfert… parce qu’il faut dire les choses les unes après les autres, c’est la loi du Mental, il voit un bout d’herbe après l’autre; mais c’est un seul phénomène innombrable et simultané qui se déroule, où chaque petit progrès en un point change la position ou la valeur de tous les autres points, et chaque fois qu’on avance là, en X4 de cet instant, ce sont d’innombrables petites lucarnes qui s’ouvrent simultanément ailleurs. En fait, c’est un nouvel air qui commençait à circuler partout. Une nouvelle perception.

Une nouvelle respiration aussi.

Ce même phénomène identique qui se déroule innombrablement, quel est-il? C’est la trame qui lâche par un bout ou un autre ou par tous les bouts, avec ses conséquences diverses, physiologiques. Nous sommes trompés parce que nous ne voyons pas Mère voler dans les airs, mais c’est plus sérieux que cela – ce genre de miracle-là, au fond, c’est le Mental qui se prolonge en dehors de sa cage et qui imagine ce que, lui, ferait. Quand on sort de la cage, il n’y a pas besoin de voler: on est partout tout de suite. On voit partout tout de suite. Et on ne voit pas la même Matière que les gens de la cage – c’est évident, parce que, ce qui fait leur Matière, c’est justement ce qui les empêche d’être partout, de voir partout. Ce sont leurs lois inéluctables: loi de la mort, loi de la vie, loi de la pesanteur, tout est une loi. C’est leur Matière, crasse, opaque, figée – pourtant, leurs microscopes ne sont pas si figés que leurs yeux. C’est la Matière qu’ils pensent et qu’ils sentent. Or, le phénomène qui semble se préciser de plus en plus dans l’expérience de Mère, c’est une certaine fluidité de la Matière. C’est toujours cette même Vibration à la fois d’une rapidité fantastique et comme immobile (décidément tout est contradictoire dans cette conscience supramentale, ou plutôt tous les contraires sont ensemble simultanément), qui s’infiltre à travers les mailles de la trame et qui est dotée de propriétés bien curieuses, qui guérit les maladies comme si elles n’étaient pas, guérit de la mort comme si elle n’était pas, guérit de toutes les misères ou les lois de notre Matière comme si elles n’étaient pas – et ce n’est pas vraiment qu’elle «guérit», c’est plutôt qu’elle vous fait passer dans une autre sorte de Matière (pourtant en restant apparemment dans la même, puisque le corps de Mère était là, bien assis dans son fauteuil, «concret», palpable) où toutes ces choses n’existent pas. Un renversement de conscience, disait Mère. Un changement de vibration qui change tout. Un changement de Matière, pourrions-nous dire. Une Vibration qui annule l’opacité de la Matière, la fixité de la Matière en même temps qu’elle annule ses maladies, sa mort, ses distances, ses lois et tout le tremblement, qui sont justement le résultat de cette opacité-là et de cette fixité-là. Il faudrait donc regarder de plus près le comportement de cette étrange Vibration. Est-ce que, par hasard, notre Matière «concrète» serait simplement le produit d’une certaine perception du temps? On change de temps, et l’espace change aussi avec tout ce qui se trouve dedans, et pourtant on est bien dans la même chose. Or, cette Vibration d’une vélocité extrême (et comme immobile) altère le sens du temps, le fige si l’on peut dire, en même temps qu’elle vous fait courir partout à la fois, comme si New York était là sous les pieds et tout le reste simultanément, sans distance et sans «espace» – et dans ce «non-espace» ou ce sans-temps corporel (c’est une perception du corps), l’âge, la détérioration et ses conséquences inéluctables disparaissent. Et c’est pourtant la même Matière. Et c’est comme une autre Matière. L’espace est une propriété du temps, nous le savons, mais tout ce qui se trouve dans cet espace si «concret» change de propriétés comme par miracle dès que change la perception du temps – dès que cette Vibration supramentale entre en jeu. On pourrait dire qu’une certaine rapidité de vibration, ou plutôt une certaine lenteur de vibration nous donne l’impression de nous cogner partout à une Matière dure séparée par des distances lointaines, et qu’une autre rapidité vibratoire fait fondre les distances avec cette même opacité fixe qui constitue notre milieu «perceptuel». On nous dira que le pied de Mère continue très bien de se cogner contre le pied de la table et de recevoir un bleu éventuellement, même si cette conscience de Mère est en même temps à New York et Hong-Kong, et passe à travers les mailles. Et on nous dira qu’au bout, il y a le fait du cadavre. Et que tous les changements de temps et de conscience ne changent rien à ce fait. Le cadavre, c’est la preuve. Vous vivez dans un délire de conscience «supérieure» (à moins que ce ne soit le délire qui soit supérieur, l’autre étant un délire moindre). Votre vibration ne change rien.

Il est vrai que le singe aussi pouvait dire (s’il parlait) que cette stupide vibration mentale ne changeait rien à sa vie de singe – et pourtant… Le «temps» de l’homme n’est plus celui du singe, et il a singulièrement modifié notre espace et notre Matière (peut-être pas en mieux, c’est entendu). Nous pouvons donc dire simplement que l’expérience est en cours, c’est un tout début d’évolution nouvelle – ce qui se passera au bout, dans quelle mesure l’«autre matière» ou l’«autre temps» pourra modifier la vieille Matière que nous vivons et habitons («l’écorce» comme disait Mère)?… C’est un problème que se posait souvent Mère. C’est peut-être bien le problème. C’est peut-être aussi un faux problème: si la chenille se met à voler que dira-t-elle de sa Matière rampante? Il restera une dépouille de chenille et un papillon dans un autre temps, une autre Matière – qui est cependant toujours le même monde et la même Matière. Est-ce que l’on peut devenir papillon sans perdre son corps de chenille? C’est un peu le problème qui se pose. Au lieu de quitter l’un pour l’autre, est-ce qu’on peut changer l’un en l’autre? C’est le mystère non résolu.

Mais le fait de la dépouille n’annule en rien le papillon. Notre vibration est peut-être encore trop lente pour saisir le papillon, c’est tout.

Est-ce que, de la vie à la «mort», il y a simplement une différence de vibration?

L’expérience de Mère est le lieu où les deux se joignent.

Au niveau cellulaire, se cache le secret de toutes les transmutations et des deux mondes comme en un.

Le passage de la trame

Il faudrait répéter que la singularité de toutes ces expériences, ce qui fait leur prodigieux intérêt du point de vue de l’Expérience évolutive terrestre, c’est qu’elles se situent toutes dans la Matière, aux confins mystérieux où s’effacent les vieux enregistrements cellulaires – leur code obscur, pourrait-on dire, la grille ou la trame qui les enveloppe et les hypnotise – et où commence à briller la cellule pure, le grand Code de l’univers sans passé qui se recrée à chaque «instant»: cette unique Pulsation où tout bat en même temps. Ce que nous appelons le «passé», c’est notre effort pour apprendre ce qui est vraiment – c’est notre obscur cheminement jusque là, nos millions et milliards d’enregistrements douloureux et de vaines tentatives et d’efforts répétés. Et quand on est , quand on arrive à ce qui est vraiment, il n’y a plus à apprendre, plus de passé: c’est toujours Présent. C’était toujours présent. Ce sera toujours présent. Et cela, vécu au cœur de la Matière. Alors où est la mort dans ce qui n’a plus de temps? Oh! on peut vivre là-haut des éternités de conscience et des flots éternels de Devenir, des déserts de paix brillante,2 comme disait Sri Aurobindo, et puis après… Nous ne sommes tout de même pas nés pour vivre en contemplation. Un homme, ça marche. Nous sommes nés dans la Matière pour trouver la Vérité de la Matière et non la vérité du ciel – et le plus étrange, il se pourrait bien que , ils soient UN.

Le ciel, dans son extase, rêve d’une terre parfaite

La terre, dans sa douleur, rêve d’un ciel parfait…

Des peurs enchantées retiennent leur unité;

Mystérieusement divisés par des kilomètres de pensée

Ils se regardent à travers des gouffres de sommeil silencieux3

C’est le vieil «enchantement» qui se défait au niveau cellulaire, et le sommeil aussi qui devient autre chose.

Et c’est là que le gouffre se comble.

C’est le balbutiement de cette nouvelle vie, le tâtonnement de cette nouvelle perception que nous poursuivons dans et derrière les paroles de Mère: Il faudrait une nouvelle langue! s’écriait-elle si souvent… ça ne peut pas s’exprimer encore. Ce n’est pas par des mots et des idées que ça doit s’exprimer [bien sûr! c’est la vie concrète, enfin, la vie de la Matière directe]. C’est le moyen d’expression qu’il faut trouver. Au fond, la grande différence de l’homme, c’est qu’il a inventé le langage – et alors naturellement l’écriture et tout cela–, eh bien, un moyen qui est supérieur au langage et à l’écriture, c’est cela qu’il faut trouver… Dans les temps védiques, ils disaient «le Mot» – le mot qui crée… Le mot qui traduit parfaitement la vibration. Que les mots aient du pouvoir, qu’ils portent le sens en eux-mêmes! Peut-être le maniement conscient et volontaire de certaines vibrations lumineuses, ajouté au son?… Mais ces langues modernes sont tellement artificielles (je veux dire superficielles, intellectuelles): ça coupe en petits morceaux et ça enlève la lumière qui est derrière. C’est le langage de la vie divisée, séparée – mais qui dira la vie ronde, totale, partout? Et quelquefois elle attrapait son orgue: J’essayais de jouer de la musique, justement pour dire quelque chose.

D’autres viendront et inventeront le langage musical, le Mot qui crée, le mantra de la Matière, mais en attendant il fallait seulement pouvoir marcher dans cette étrange vie, ou plutôt cette étrange Matière, ce Temps étrange, cet autre Rythme – tout était différent! Vraiment, comme si, au niveau des cellules, il y avait un monde matériel totalement différent. Mais quand les vieux enregistrements se sont effacés, il faut encore apprendre à tenir debout «de l’autre manière», comme disait Mère, c’est la transition qui est difficile. Toutes ces expériences, elle ne les avait pas du tout en contemplation, mais en marchant, bougeant, et la plupart du temps dans sa salle de bains parce que c’est le seul endroit où on la laissait encore un peu tranquille: Ces expériences-là sont tellement concrètes et spontanées et réelles (elles ne sont pas l’effet d’une volonté et encore moins d’un effort) qu’elles ne nécessitent pas un repos: j’étais en train de faire ma toilette! Le bain de mer, il ne se médite pas: on entre dedans. On entre dans le bain de la vie nouvelle, prosaïquement, parce que c’est partout pareil! Ça se marche, ça se boit, ça se respire. Et allez donc faire un catalogue du bain de mer! Nous comprenons de mieux en mieux pourquoi Mère parlait toujours de son «bain de Seigneur».

Tout de même, il y avait ce flottement des premières fois où on perd pied (ce qu’elle appelait le «support» de la vieille habitude, le vieux code poussiéreux mais bien rassurant). La qualité de ces deux vibrations (qui se superposent encore de façon qu’on puisse être conscient des deux), c’est indescriptible, mais l’une qui est un morcellement – un morcellement infini – et une instabilité absolue: c’est comme un poudroiement atomique d’un mouvement incessant; et l’autre, c’est une immobilité éternelle, une Immensité infinie de Lumière absolue… Encore la conscience passe de l’un à l’autre. Puis l’expérience se développe, les deux vibrations semblent se fondre, comme nous l’avons déjà noté: Maintenant, il [le corps] a l’impression non seulement d’un mouvement terrestre, mais d’un Mouvement universel qui est d’une rapidité si formidable qu’elle est imperceptible, elle dépasse la perception. C’est comme s’il y avait un «quelque chose», qui ne se meut pas dans un espace, mais qui est à la fois par-delà l’immobilité et par-delà le mouvement, en ce sens que c’est d’une rapidité imperceptible pour tous les sens… C’est la Vibration supramentale, qui décidément réunit tous les contraires. Et j’ai remarqué que dans cet état-là, le Mouvement dépasse la force ou le pouvoir qui concentre les cellules pour en faire une forme individuelle… C’est-à-dire qu’on a l’impression de se pulvériser partout, c’est ce qui arrivait au début: Mère lâchait pied. Et c’est un état qui semble être tout-puissant; l’effet est automatique (pas voulu): dès qu’il y a quelque chose qui se traduit par une douleur physique, ça disparaît instantanément comme si la douleur, le mal et le reste tenaient seulement au vieux code, à une vibration trop lente – la mort aussi tient au vieux code. Oui la cage de douleur pour apprendre… ce qu’on est réellement. Mais alors là, c’est très intéressant, parce que dès que le corps revient à son état ordinaire, il rattrape le souvenir de ce qui était, et avec ce souvenir, la possibilité de rétablir le désordre… Ce doit être le passage de la chose vraie à la chose qui ne l’est plus, c’est déjà un changement par rapport à la Vibration pure. Cela donne l’impression d’un mauvais pli, il ne reste plus qu’une question de mauvaise habitude. Là, il y a quelque chose à trouver pour arrêter – supprimer, empêcher cet effet de se reproduire automatiquement. Et cela, c’est constamment. C’est une chose constante: passer de ceci à cela, de ceci à cela, de ceci à cela [et Mère faisait un geste de va-et-vient d’une vibration à l’autre, d’un état à l’autre], et au point (c’est si fort) qu’il y a une seconde ou une minute, ou enfin un espace quelconque, je ne sais pas, où l’on n’est ni ça ni ça. Alors on a l’impression qu’il n’y a plus rien. C’est presque instantané: si ça durait, probablement cela se traduirait par un évanouissement ou je ne sais quoi. Mais c’est constant: Ça, ça. Et entre Ça et ça, il y a un passage… C’est une drôle de vie, qui n’est ni Ça ni ça, qui n’est pas le mélange des deux, qui n’est pas la juxtaposition, qui est comme si les deux fonctionnaient l’un à travers l’autre. Ce doit être intercellulaire, c’est-à-dire que le mélange doit être très microscopique, de surface. Et nous avons bien l’impression que c’est exactement le passage de la trame ou de la périphérie opaque: c’est à la surface de la cellule que se produit la bascule dans le vieux «souvenir». C’est le long apprentissage à la lisière obscure de la vie et de la mort, non seulement pour ne pas «basculer» d’un côté à l’autre, mais pour changer le passage même.

Puis, lentement, la «nouvelle habitude» ou la nouvelle manière s’apprivoise, le premier affolement des cellules se fond dans un abandon total – cet «esprit de conservation imbécile», disait-elle–, mais encore les vieux organes ont du mal à supporter cette espèce de «pulvérisation» (ou plutôt de sensation de pulvérisation): «Tu as l’air pâle?» lui disions-nous un matin. – J’ai l’impression de ne pas être ici… Mon corps est loin de moi… Je suis dans une conscience très-très diluée – très diluée. Naturellement, elle était partout! Vraiment, c’est très difficile de ne pas prendre le nouveau Mouvement pour la désintégration. C’est comme cela, im-mo-bile [et elle étendait ses deux bras comme sur une mer immense] mais avec une grande intensité de vibration… Il y a le sentiment croissant d’un Pouvoir qui commence à être sans limite, mais justement cet état est associé à ces difficultés [cardiaques, circulatoires]. Je suis comme cela, dans «quelque chose» qui semble pouvoir être éternellement comme cela, mais là-dedans, je perçois des vagues, des ondes, des mouvements (et quelquefois des concentrations quand il s’agit d’événements terrestres) d’une puissance formidable. Puis elle souriait: Il n’y a qu’à rester tranquille, et puis voilà, on verra bien ce qui arrivera.

Il fallait apprendre à être dans un corps, tout en étant partout à la fois: «Un rien vous ferait perdre le contact.»

Une nouvelle vie à apprendre.

Un niveau cellulaire où la vie était comme partout répandue. Une Matière fluide, sans division.

Mon corps est loin de moi…

La décentralisation

Et de plus en plus, là-dedans, ce que nous appelons «Matière» semblait quelque chose de problématique, quelque chose qui semblait lié exclusivement à la cage de notre perception mentale et qui avait une tout autre réalité – non pas que la Matière fût une illusion mais elle était illusoirement perçue, vécue, et cette illusion faisait tout le malheur. Il ne s’agissait pas de sortir de la Matière comme on sort d’un cauchemar ainsi que toutes les spiritualités l’ont dit, mais d’enlever la paire de lunettes ou le quelque chose qui fait le cauchemar, et on est dans la même Matière, la vraie au lieu de la fausse. Et tout est changé. Ce cauchemar ou cette déformation est venue avec le «je» qui a commencé à bâtir le monde autour de lui: il s’est emmuré dans le monde. Et l’autre Matière n’a pas de «je», ou tout est «je», et elle «coule» sans murs – la Matière coule. On nous dira que c’est la conscience qui coule, peut-être, mais pas la Matière, ou l’imagination de la conscience. Nous pouvons dire aussi que c’est l’autre imagination de la conscience qui durcit la Matière! mais le fait est que ce n’est pas une perception imaginative du Mental: c’est une perception cellulaire, des cellules – elles attrapent très bien l’hémorragie d’une personne inconnue qui se trouve à dix mille kilomètres. Les cellules, jusqu’à preuve du contraire, c’est dé la Matière. Mais pour une fois, dans l’histoire de la terre, il se trouve quelqu’un qui a enlevé la paire de lunettes et qui voit la terre, sent la terre, éprouve la terre, comme la Matière elle-même la sent et la vit, directement. C’est le phénomène à l’étude. Et toute la question est de savoir si le phénomène, la nouvelle perception, a le pouvoir de transformer le corps – ce corps de fausse matière, pourrions-nous dire – qui a servi évolutivement, au niveau de ses cellules, à faire le pont avec l’autre réalité de la Matière (sans lui, sans ce «vieux machin» comme disait Mère, nous n’aurions jamais fait le pont), ou si l’illusion se dissout et le corps avec elle: la dépouille de la chenille. C’est-à-dire qu’on passe de l’autre côté, dans la vraie Matière, qui est parfaitement ici, mais imperceptible pour notre perception mensongère, déformée. Et le corps s’en va.

Cela ne semble pas conforme aux données de l’évolution qui, jusqu’à présent, a toujours gardé la continuité de ses corps et sorti l’un de l’autre.

Mais qu’il s’agisse de «passer de l’autre côté» ou de rester de ce côté en joignant les deux dans un nouvel être, comment peut-on vivre sans «je» physique, sans ce quelque chose qui nous donne notre assurance solide et séparée au milieu de l’énormité mouvante du monde. Au niveau cellulaire, il n’y a pas de «je», il n’y a plus à percevoir par rapport à «quelqu’un» parce que ce quelqu’un est tout, simultanément, je est tout, et comment fait-on? Et que perçoit-on? Assurément, ce n’est pas commode au début, comme un poisson qui devrait subitement voler: Pendant longtemps, on a l’impression que si l’ego disparaît, l’être disparaît, la forme disparaît – mais ce n’est pas vrai. Ce n’est pas vrai. Le difficile est que les lois ordinaires de la vie ne sont plus vraies; alors là, il y a toute la vieille habitude, et il y a la nouvelle chose à apprendre. C’est comme si les cellules (pas les cellules du corps: l’organisation qui fait une forme, qui tient tout cela ensemble et fait une forme que nous appelons humaine), c’est comme si cela devait apprendre que cela peut persister sans le sens de l’individualité séparée. Et depuis des milliers d’années, ça a l’habitude de n’exister séparé qu’à cause de l’ego. Sans ego ça continue, par une autre loi qu’il ne connaît pas encore, qui pour lui est incompréhensible, mais… Ce n’est pas une volonté, ce n’est pas… je ne sais pas, c’est quelque chose… une manière d’être.

Une manière d’être universelle.

Et je vois bien que pendant des années, le corps et toute la conscience corporelle se reprécipitaient dans l’ancienne manière comme salut – comme moyen de salut – pour échapper [en effet, c’était «comme» un évanouissement], et maintenant, on a obtenu qu’il ne le fasse plus, qu’il accepte au contraire: «Eh bien, si c’est la dissolution, c’est la dissolution. Quoi qu’il arrive, on verra bien – la grande aventure.»

Les étapes de cette aventure ont l’air un peu vertigineuses et nous pouvons seulement noter les paroles de Mère, ici et là, à travers les années: Le corps est devenu transparent, pour ainsi dire, et presque inexistant, je ne sais pas comment dire… ça ne fait pas obstacle aux vibrations: toutes les vibrations passent à travers. Je vois que cela s’est produit assez progressivement, mais c’est assez nouveau, alors c’est difficile à exprimer. Mais c’est ce corps lui-même qui ne se sent plus limité: il se sent répandu dans tout ce qu’il fait, tout ce qui l’entoure, toutes les choses, les gens, les mouvements, les sensations, tout ça… C’est répandu comme ça. C’est devenu très amusant, très intéressant. C’est vraiment nouveau. Il faut être un peu attentif et soigneux pour ne pas se cogner, pour tenir les choses: les gestes sont un peu flottants. Et ce doit être une période de transition jusqu’au moment où la Conscience véritable s’installera, alors elle aura un fonctionnement tout à fait différent de ce qu’elle avait auparavant, mais d’une précision que l’on peut prévoir comme incalculable… [En effet, si on est jusque dans la moindre particule de granit ou dans n’importe quelle molécule de n’importe quel corps, où est le «secret»? où est le «à connaître», le «à mesurer» – c’est au millionième de seconde et de millimètre près.] Et d’un ordre très différent. Par exemple, pour beaucoup de choses, la vision est plus claire les yeux fermés qu’avec les yeux ouverts. Il n’y a plus à regarder «là-bas» quelque chose d’«autre»: c’est là; on est ce qu’on regarde. Et il n’y a pas besoin d’organes de la vue: l’organe est partout.

Pour tout, tout, il y a un changement dans le mode d’être. Et la conscience… oui, elle est constamment extérieure à l’instrument [le corps], comme quelque chose qui est très vaste – très vaste et très souple – mais comme cela constamment, nuit et jour. Et c’est pourtant la conscience de ce corps. Au lieu de la conscience à l’intérieur du corps, c’est le corps qui est à l’intérieur de la conscience, et pourtant c’est encore la conscience corporelle. Il semblerait que le corps – ce que nous appelons le corps, cette petite croûte durcie à la surface – est comme porté, enveloppé ou contenu dans ce corps cellulaire sans limite qui va partout, sent partout, perçoit partout comme chez lui. Cette petite croûte-là n’est plus spécialement chez lui. Il n’y a plus de centre: le centre est partout. C’est décentré, tout à fait décentré, dira-t-elle bientôt. Ce n’est même pas comme une personne qui se serait agrandie pour prendre les autres au-dedans d’elle: ce n’est pas cela, c’est une force, une conscience qui est répandue sur les choses. Je n’ai pas l’impression d’une limite: j’ai l’impression d’une chose qui est répandue, même physiquement… qui est autant ici, là, là, qu’ici. Ça [le corps], c’est comme quelque chose qui flotte dans cette conscience, mais pas actif. Je ne peux pas expliquer… C’est comme un océan de lumière qui continue à faire son travail, et puis, là-dedans, flotte quelque chose [le corps]… C’est bleu outre-mer foncé. Tu connais cette couleur?… Voilà. Et de plus en plus, dans cet océan de conscience cellulaire, bleu outre-mer, le vieux corps apparaissait comme quelque chose de rigide, presque irréel, une sorte de mensonge: Cela fait l’impression de quelque chose qui est encore… un peu coriace – c’est cela: un peu coriace, un peu comme une écorce. Comme des espèces de vestiges, je ne sais pas, des morceaux de quelque chose d’un peu durci ou racorni. Et seulement cette Grande Vibration, si puissante et si calme. [Mère faisait un geste comme de deux grandes ailes qui battent dans l’infini.] L’apparence, c’est la seule chose qui contredise. C’est cela qui est intéressant: cette apparence [c’est-à-dire le corps] est évidemment une contradiction de la vérité; c’est quelque chose qui appartient encore aux vieilles lois, au moins justement dans son apparence. Mais ça ne correspond pas à l’état de conscience, du tout. Il y a une fluidité et une ampleur, et une sorte de totalité, avec seulement, juste, quelque chose extérieurement qui… qui devient de plus en plus comme une illusion. Et c’est pourtant cela que les autres voient, qu’ils comprennent, qu’ils connaissent et qu’ils appellent un moi… Et la surface, justement la partie qui donne l’impression d’une écorce, c’est ce qui changera en dernier – qu’est-ce qui va se passer? Je ne sais pas… je ne sais pas. Mais ça changera en dernier.

La dissolution de l’écorce ou la transformation de l’écorce?

On a dit que la Matière était de l’Énergie, E=mc2, mais au niveau cellulaire, on découvre une nouvelle équation: Matière = Conscience. Un océan de conscience et de pouvoir tout-puissant, bleu outre-mer.

Mais comment, de cette fluidité, est-on passé à cette solidité, comment cette croûte, ou cette écorce, s’est-elle solidifiée? Toute l’évolution est une formidable solidification, une mise en cage, à un degré ou un autre; la «fausse matière» n’a pas attendu notre Mental pour se former – peut-être l’a-t-il épaissie plus que les autres espèces, et c’est vrai que nous sommes les seuls à être coupés de la vie universelle, les seuls à connaître la douleur et la mort personnelles, les seuls à connaître le désordre, la non-connaissance de la loi exacte et du mouvement spontané, mais nous sommes les seuls aussi à avoir pris conscience de notre cage individuelle et les seuls, peut-être, à pouvoir retrouver consciemment le ressort ou la source qui nous permettrait de transformer notre cage de douleur et de mort et de désordre en autre chose qu’aucune des espèces précédentes ne connaît. Tel est le Tournant auquel arrivait Mère. Et comme elle s’approchait de cette frontière mouvante de la Matière (notre «Matière»), un matin, tout le tableau de l’évolution est devenu clair devant elle: On peut dire que toutes les expériences tendent vers une seule révélation: que seule la conscience existe. Et que c’est la décision ou le choix de la conscience qui donne la forme – toutes les formes–, depuis les formes les plus subtiles jusqu’aux formes les plus matérielles, et que le monde matériel, la fixité apparente du monde matériel, vient d’une déformation ou d’un obscurcissement de la conscience qui a perdu le sens de sa toute-puissance. Et c’est encore beaucoup plus marqué, cette déformation, depuis le Mental qui, lui, dans son fonctionnement, a pris la place de la conscience [c’est la grande coupure évolutive qui a commencé avec notre départ de la «bête»], au point qu’il s’est pour ainsi dire substitué à la conscience et que le Mental, dans son fonctionnement ordinaire, ne peut pas se distinguer de la conscience: il ne sait pas ce que c’est que la conscience. Être conscient, pour lui, c’est mentaliser, c’est-à-dire arrêter le Courant, découper en morceaux et mettre dans les petits casiers qui remplacent (mal) la vie spontanée de l’animal. Être conscient, c’est mettre une étiquette. Sans étiquette pas de «conscience». Et tout cela n’a un sens – n’a vraiment qu’un sens – que si l’on arrive au bout. Le bout, c’est la conscience qui reprend son pouvoir.

Aura-t-elle le pouvoir de transformer 1’«écorce»?

Cette transformation de l’écorce, ou tentative de fusion de l’écorce, sera la dernière partie du yoga de Mère après le grand Tournant de 1968. Joindre les deux côtés dans un nouvel être.

Le temps zéro de la matière

Mais finalement, si Matière = Conscience, selon la légèreté de la conscience nous aurons une matière plus ou moins épaisse et obscure. Si la vibration est lourde, la matière est lourde. Si la conscience est lente, la matière sera lente – presque figée. L’épaisseur de la Matière est proportionnelle à la vitesse de la conscience. Dans le temps vrai, la Matière est légère et transparente, sans bornes; dans le temps faux, elle colle et enferme – et c’est la même Matière. Comme celle de la chenille et du papillon. Avec des temps de conscience différents.

Pour passer de la chenille au papillon, il ne faut pas changer de Matière: il faut changer de temps de conscience. Dans le cocon de la chenille, le temps s’arrête… et la Matière se transforme.

C’est peut-être un angle inattendu du problème.

La transformation de la Matière est un problème de la transformation du temps de la conscience matérielle.

La Vibration supramentale est à la fois parfaitement immobile et dans un mouvement fantastique.

Les mathématiciens disent qu’à la vitesse de la lumière le temps s’arrête, ou c’est la limite du temps qui se recourbe sur son espace, et qu’un homme voyageant à la vitesse de la lumière resterait théoriquement sans âge, tandis que ses frères moins fortunés vieilliraient et mourraient sur la terre lente. Sans le savoir, ils ont touché une loi profonde. Seulement, ce n’est pas une question de vitesse en kilomètres-heure, c’est une question de vitesse de conscience. À la limite spatiale du temps matériel, comme à la limite cellulaire de l’épaisseur matérielle, la même Matière se transforme et change de loi. Aux deux extrêmes, on retrouve une seule conscience qui forme et reforme la Matière selon sa vitesse… ou sa joie.

La Matière est une propriété de la vitesse de la conscience.

Quand le temps s’arrête, la Matière change.

C’est le temps zéro de la Matière.

La mort est un changement de temps.

Au lieu de changer de temps en mourant, il faut changer de temps dans un corps.

C’est peut-être tout le problème de la transformation.

Maintenant, nous allons voir.

Et d’abord, comment cette fluidité cellulaire, cette vie «sans barrières» peut-elle se vivre, s’organiser pratiquement?

À quoi ressemble cette vie décentralisée?

22. La perception nouvelle

Ce passage en dehors de la trame, cette innombrable vie cellulaire ou conscience cellulaire, c’est tout d’abord un épouvantable chaos. Vraiment le chaos d’une nouvelle naissance au monde. S’il s’agissait de naître tout frais, tout nu, ce serait bien, mais c’est une re-naissance dans la vieille écorce, ou à travers la vieille écorce et malgré elle. Les yeux ne veulent plus voir de la même manière, les bras ne veulent plus bouger sur la même volonté, les jambes tenir debout par la même loi, les fonctions obéir aux vieux enregistrements, le sommeil dormir tranquillement, le temps suivre les horloges et le corps rester sagement à l’abri dans sa petite cuirasse satinée. Il faut du temps pour commencer à voir clair et organiser ce qui paraissait tout d’abord comme un indéfini sinon un infini de conscience bleu outre-mer – pas s’évanouir: voir, entendre tout de même ces cinquante, cent, deux cents personnes tous les jours, répondre à leurs questions, démêler leurs querelles, signer des chèques et calculer les dépenses… Garder le contact tout en ayant un contact radicalement différent. La «comédie» continuera jusqu’en 1973. Et naturellement, «Mère se ramollit, Mère est vieille, Mère», nous disait-elle en riant avec son humour jamais perdu, comme si l’humour, c’était vraiment la seule chose qui passait des deux côtés! C’est peut-être la seule chose qui manque aux bêtes et la seule chose de nous qui passera dans la prochaine espèce.

Et de fait, tous ces nouveaux fonctionnements qui apparaissaient peu à peu semblaient altérer, atrophier ou oblitérer les vieux fonctionnements: la vue diminuait, l’ouïe diminuait, le pouls avait des bizarreries qui auraient tué n’importe quel autre depuis une dizaine d’années, la mémoire s’en allait… tous les signes de la désintégration. Manger aussi devenait un problème. C’est entendu, cela fait partie des choses exigées, disait-elle en riant: le corps doit manger. Mais dans quelle mesure et comment?… La transition, comment faire la transition? L’allure de la transformation, le mode de la transformation?… Il ne sait rien. Ce pauvre corps ne peut rien dire parce qu’il ne sait pas. Tout ce qu’il croyait avoir appris pendant quatre-vingt-dix ans, on lui a démontré d’une façon tout à fait claire que cela n’avait aucune valeur! et que tout est à apprendre. Alors il est comme cela, de bonne volonté, mais absolument ignorant. Ce qu’il essaye, c’est d’être attentif à la moindre indication, mais les indications sont… pas très claires. C’est au point que toutes les choses qui sont admises et entendues (depuis tout petit, on a des sortes d’habitudes que les «choses se passent comme cela»), c’est devenu absolument irréel et fantastique. Toutes les choses qui ne se discutent pas, qui vont d’elles-mêmes: irréelles et fantastiques. Des fois, il se demande comment, comment un geste peut être fait? Tu sais, tout le fonctionnement, tout est mis en question. Et les petits échantillons notaient, regardaient, et tout ce grouillement était dans Mère, ou plutôt elle était partout dans ce grouillement de réactions inquiètes ou impatientes ou catastrophiques – le siège. Le siège de la Mort. Ce sera là jusqu’à la dernière seconde. Ils avaient tout prévu, même sa mort. Ils savaient tout. Attendez, le dernier acte n’est pas joué! disait-elle. «Toi qui sais, tu leur diras.»

Tu leur diras…

Nous ne savons pas, nous tenons sa main de l’autre côté du voile et d’étranges choses s’apprêtent pour le monde.

Nous sommes réellement au bord d’une ère nouvelle. Tout à fait imprévue.

Puis elle riait – toujours elle riait: Tout d’un coup, j’ai compris [pourquoi ce travail de transformation avait commencé si tard, passé quatre-vingts ans], comme si Sri Aurobindo me faisait comprendre que c’était venu à cet âge avancé pour donner une apparence de raison! On met cela sur le dos de l’âge, alors ça a l’air raisonnable! Et subitement, c’était devenu tellement évident – nous avons répondu à Mère: «Si cela t’était arrivé à trente ans, personne n’aurait compris l’épreuve physique que tu traversais, parce que… c’est comme si le corps devait mourir pour passer de l’autre côté.»

L’identification corporelle

Il est difficile de dire logiquement ce qu’un nouveau-né voit, touche, lorsque le monde tout neuf se précipite sur lui de tous les côtés – ce sont des milliers de phénomènes que les lecteurs de l’Agenda n’ont pas fini (pas commencé) de découvrir dans cette étrange forêt de Mère. Depuis toujours, Mère avait été prodigieusement douée de vision, mais c’est un sujet que nous avons volontairement écarté, d’abord parce que nous en avons assez des visions merveilleuses: nous voudrions tout simplement mieux voir notre physique; ensuite les «voyantes» ont tant encombré nos colonnes à la mode avec leurs douteuses visitations que c’est un sujet dévalué, comme tout le reste: nous sommes au temps de la dévaluation générale. Le vieux principe d’économie politique vaut pour tous les domaines: la mauvaise monnaie chasse la bonne. Et c’est peut-être tant mieux, après tout, nous n’avons pas besoin de surnaturel mais d’un naturel plus vrai. Or, c’est une très nouvelle vision qui commençait à se dégager des mailles de la trame, une vision qui n’avait rien à voir avec notre organe de la vue (ou de moins en moins), rien à voir avec les visions divines de Jacob et de tous les prophètes, et rien à voir avec les histoires de voyantes (qui ne sont d’ailleurs pas nécessairement des histoires, loin de là, mais, dirons-nous, un instrument mal maîtrisé dans la plupart des cas, mélangé presque toujours et dénaturé trop souvent). C’est une sorte de nouvelle vision non seulement de la Matière mais de la vie dans la Matière: une vision cellulaire, pourrions-nous dire, mais le terme risque d’être vulgarisé et dévalué; il vaudrait mieux dire: une vision corporelle. C’est le corps qui regarde son monde directement, sans l’intervention du Mental et de moins en moins avec l’intervention des yeux qui, eux aussi, sont tout brouillés et comme fabriqués d’avance par le Mental. Des années plus tard, Mère fera une remarque très intéressante à la suite d’une petite opération radicale dont nous reparlerons, qui lui a tout simplement effacé le Mental: C’est curieux, je me suis aperçue à quel point le Mental fait qu’on voit – elle a commencé à perdre ses yeux physiques, c’est-à-dire à devenir aveugle, quand elle a perdu son Mental… comme si c’était le Mental qui faisait 90% de la vision physique. Mais si ce ne sont pas les yeux physiques qui voient, si ce n’est pas le Mental qui voit, si tout cela a été enlevé, qu’est-ce qui voit? Mère n’a jamais aussi bien vu que depuis le jour où elle est devenue aveugle. Alors?… À des milliers de kilomètres ou tout près, c’était tout pareil. Quelquefois elle ne distinguait pas le visage d’une personne devant elle, et elle voyait une microscopique aiguille dont elle avait besoin, ou elle voyait des gens se promener à New York. C’était une autre loi de vision et quelle était cette loi? Si ce n’était pas les yeux, pas la tête, pas la contemplation ni l’extase ni les yeux du sommeil, qu’est-ce qui voit, quel est le support? – Mère voyait avec le seul support qui lui restait: la conscience du corps. Et le corps est partout! Sortie de la trame, la conscience corporelle se meut immédiatement partout. Elle voit physiquement partout. C’est le corps qui regarde le monde, directement.

Mais il ne regarde pas le monde comme nous le ferions si nous étions subitement dotés d’un milliard d’yeux! Non, ce n’est pas du tout un prolongement matériel de notre fausse vision mentale (exactement ce que nous imaginerions, parce que nous prolongeons imaginairement partout notre façon de voir dans la cage): c’est une vision hors de la cage, c’est une vision de la réalité matérielle sans toutes ses apparences et excroissances et travestissements mentaux. C’est le monde matériel vu sans déformation. «Mais enfin, qu’est-ce qui fait la différence avec la vieille vision et toutes les vieilles visions?» demandions-nous un jour à Mère. – C’est comme si la conscience n’était pas dans la même position vis-à-vis des choses. Alors elles apparaissent tout à fait différentes… La conscience humaine ordinaire, même si elle a les idées les plus larges et tout cela, est toujours au centre, et les choses existent par rapport à un centre – on est dans un point et toutes les choses existent dans leur relation avec ce point de conscience. Et maintenant le point n’existe plus, alors les choses existent en elles-mêmes. Et nous avons écarquillé les yeux soudain (ces pauvres yeux physiques) comme si la fantasmagorie du monde se déchirait. Nous ne voyons rien tel que c’est! Nous vivons dans une formidable mentalisation du monde autour d’un petit point de «je» – c’est «je» qui se prolonge innombrablement, avec tous son petit bagage héréditaire, philosophique, conjugal et le reste. N’est-ce pas, ma conscience est dans les choses – elle n’est pas «quelque chose qui reçoit». C’est beaucoup mieux que cela mais je ne sais pas comment dire… Si souvent elle ne savait pas comment dire, et comment dire?! Avant, quand j’avais des expériences (il y a longtemps, des années), c’était le mental qui en profitait plus ou moins, puis qui le répandait, l’utilisait; maintenant ce n’est pas comme cela: c’est directement le corps, c’est le corps qui a l’expérience, et c’est beaucoup plus vrai. Il y a une attitude intellectuelle qui met une espèce de voile ou… Je ne sais quoi, quelque chose… Quelque chose d’irréel sur la perception. C’est comme si on voyait à travers une certaine atmosphère, tandis que le corps, il devient ça. Il sent en lui-même. Ce n’est pas comme si la chose était prise du dehors, c’est comme si, lui, devenait ça.

Le corps, pur, sans addition d’organes ni de pensée (vraiment un corps de nouveau-né) voit le monde pur, la Matière pure, l’homme pur, et tout, pur. Il n’a même pas besoin de «voir», comme si ça se situait devant lui, il n’a même pas besoin de «devenir» ce qu’il voit: il est tout – le flacon de parfum, le passant, l’Everest, la guerre du Biafra–, il voit parce qu’il est.

C’est une vision par identification (et même le mot «identification» suppose deux: il n’y a qu’UN). C’est très joli d’être l’Everest) mais c’est moins joli d’être l’angoisse d’un disciple cancéreux, l’hémorragie de cet autre, et même la mort d’un troisième.

C’est un curieux monde.

À quoi ça ressemble, le monde, pur?

Et est-ce qu’il n’y a pas un filtre, tout de même, qui vous protège des expériences indésirables?… Il y a un Filtre, un formidable Filtre, miraculeux. C’est que cette conscience totale n’est pas la conscience d’un fou: c’est une conscience exacte, à la seconde et au millième de point – c’est tout. Et ça connaît évidemment très bien chaque point de son tout, depuis le bout d’électron jusqu’au garde-champêtre. C’est tout qui bouge ensemble et tout qui est tout. Et ça connaît parfaitement la quantité de courant qui doit passer en tout sans que ça saute ou que ça casse. En somme, c’est tout qui fait l’expérience de lui-même innombrablement. Et la grande joie du monde – celle vers laquelle Mère s’acheminait et voulait acheminer le monde pas à pas–, c’est d’avoir en chaque point l’innombrable expérience, l’innombrable découverte, l’innombrable surprise de soi partout dans la joie de tout. C’est pour cela que cette maudite histoire a été fabriquée.

Alors c’est un «Filtre» enchanteur.

Ça n’a pas de barbe ni de croix ni de commandements: c’est un sourire à trouver.

C’est peut-être bien notre sourire.

Pour une fois.

Il n’y a qu’UN, n’est-ce pas, alors où est l’autre, le Dieu là-bas sur son perchoir?

Nous n’avons encore rien compris au monde.

Les yeux de la matière

Cette vision nouvelle ne s’est pas installée du jour au lendemain; en fait c’est toute une vie nouvelle qui s’organisait sur tous les fronts, si l’on peut dire, une première ébauche du mode d’être de la prochaine espèce; et les transitions d’une manière de voir ou d’entendre ou de bouger à l’autre manière sont infiniment intéressantes parce qu’elles font saisir le mécanisme, au fond ce qui fait la différence entre la vieille espèce et la nouvelle. Au début, Mère disait: je perds la vue, je perds l’ouïe, je perds la mémoire… C’est toujours «je perds» quand quelque chose de nouveau doit s’installer – il y a un certain «je perds la vie» qui doit changer aussi. Et elle notait avec amusement, parce qu’elle s’amusait toujours: Par exemple, je ramasse un papier: je vois clair comme je voyais avant. Je m’aperçois que je vois clair – fini!… Elle s’aperçoit. Effectivement, on «s’aperçoit» quand on rentre dans la cage – là, on s’aperçoit de tout, alors plus rien ne fonctionne naturellement, miraculeusement comme ça devrait être. Une autre fois encore, après avoir lu péniblement un message, pris sa loupe, abandonné sa loupe, et finalement lu d’une haleine, elle remarquait: Je viens de lire, je vois très bien! Alors vient la vieille habitude (ou l’idée ou le souvenir) qu’il faut que je prenne ma loupe pour voir – je ne vois plus! Puis j’oublie qu’il s’agit de voir ou de ne pas voir, alors je peux faire mon travail très bien! Je ne m’aperçois pas que je vois ou que je ne vois pas. Et pour tout, c’est comme cela… C’est l’apparente incohérence. Cela doit dépendre d’une autre loi que, pour le moment, je ne connais pas et qui gouverne le Physique. Cette autre loi, elle allait vite l’apprendre: c’est qu’il n’y a qu’un seul organe, la conscience, qui s’est évolutivement et commodément fossilisé ou fixé à un œil, une oreille, mais qui circule partout très bien sans support – bien sûr! c’est lui le support de tout.

Puis les phénomènes se multipliaient innombrablement sous d’autres angles: de vieux phénomènes mais qui prenaient un autre sens ou une nouvelle acuité; ce qu’elle voyait autrefois avec les yeux intérieurs ou les yeux du «sommeil» commençait à passer dans le physique, comme si la perception même du corps changeait et comme si tout était physique, même les «autres mondes»! J’ai levé les yeux (j’étais assise devant un miroir, que je ne regarde généralement pas) mais j’ai levé les yeux et j’ai regardé, et j’ai vu beaucoup de choses… Et à ce moment-là, j’ai eu une expérience, et je me suis dit: ah! c’est donc pour cela que j’ai une vue qui, du côté physique, purement matériel, semble être floue. Parce que ce que je voyais était beaucoup plus clair et infiniment plus expressif… comme si Mère allait commencer à voir le physique beaucoup plus clairement, mais d’une autre manière. Les sens changent – ce ne sont pas les sens d’un autre plan qu’on emploie (ça, c’est entendu, depuis le commencement on a des sens partout, mais c’est tout à fait différent): ce sont les sens eux-mêmes qui changent. N’est-ce pas, le contenu est différent. Par exemple, l’état de conscience dans lequel se trouve la personne que je regarde change pour mes yeux physiques son apparence physique. Ses yeux ne sont pas tout à fait pareils, le reste de la figure aussi, même la couleur et la forme, et c’est cela qui fait que, parfois, j’ai des hésitations. Je vois les gens (je les vois tous les matins, n’est-ce pas) et je les reconnais, et pourtant ils sont différents, ils ne sont pas tous les jours la même chose (certains sont toujours-toujours pareils, comme une pierre) mais il y en a qui ne sont pas toujours les mêmes, il m’est même arrivé d’avoir une hésitation pour certains: est-ce bien celui-là? mais alors il est très changé… Et le phénomène devenait de plus en plus précis dans sa direction ou sa courbe: N’est-ce pas, c’est plus une conscience des choses que, purement, uniquement une vision. Et j’ai remarqué; j’ai quelqu’un en face de moi, il y a des personnes, par exemple, quand je les regarde, elles deviennent de plus en plus précises et claires; il y en a d’autres, elles s’estompent de plus en plus à ma vision physique. Et cela doit dépendre de leur état de conscience. Il y en a qui deviennent tout à fait précis-précis, les yeux surtout, et dans les yeux je vois la conscience. Et d’autres, au contraire, s’estompent comme cela; il y en a même, j’ai vu à la place des yeux deux plaques noires. Comme s’ils voulaient voiler. C’est très intéressant. C’est-à-dire, de plus en plus, que le monde physique, les choses, les êtres, semblaient n’avoir de clarté pour Mère qu’en proportion de leur contenu de conscience – et curieusement, les êtres humains n’étaient pas toujours les seuls à contenir le plus de conscience! Les «plaques noires» est un phénomène très humain, peut-être même purement humain: combien de fois Mère a parlé de la vie des pierres! sans parler des flacons de dentifrice. Quand il y a des gens qui viennent me voir, ils arrivent: je vois une silhouette seulement, et puis tout d’un coup, tout devient précis. Et puis ça s’en va encore – suivant leur pensée! C’est tout à fait intéressant. Et tout le monde physique semblait fluer, refluer, s’éclaircir, s’estomper, comme un tableau mouvant, selon la conscience contenue.

Et c’était la même chose pour l’ouïe: J’entends aussi comme cela: il y a des sons, il m’est arrivé de remarquer un son, parait-il presque imperceptible, qui se passait à une centaine de mètres de distance, et j’avais l’impression que c’était ici… Ce qu’il m’est nécessaire d’entendre, je l’entends, même si c’est un tout petit bruit, et tous les bruits de conversations, toutes les choses qui font beaucoup de bruit, je n’entends rien! Alors ils disaient «Mère est sourde», «Mère est aveugle», mais elle était sourde à leur stupide «bouillie de Mensonge» et aveugle à leur vilaine pensée, et elle savait très bien (ou plutôt sentait très bien, hélas). Certaines personnes me parlent, je n’entends absolument pas, rien. D’autres, j’entends le ronflement d’un son qui n’a pas de sens. Et certaines personnes, j’entends tout ce qu’elles disent. Mais c’est une autre façon d’entendre. C’est la vibration de leur pensée que j’entends et qui fait que c’est très clair… Depuis très longtemps, des années, j’ai l’impression que quand les gens ne pensent pas clairement, je ne peux pas entendre. Mais ce n’est pas tout à fait cela: c’est quand leur conscience n’est pas vivante dans ce qu’ils disent – ce n’est pas tant une question de «penser», c’est leur conscience qui ne vit pas dans ce qu’ils disent; c’est une mécanique mentale; alors là je ne comprends rien du tout, rien. Quand leur conscience vit, cela me touche. Et j’ai remarqué, par exemple, les gens que je n’entends pas croient que c’est parce que je suis sourde à la manière ordinaire et ils se mettent à crier – c’est encore pire, cela devient comme si l’on me jetait des cailloux à la figure! Pas une seule fois, jusqu’au bout, pas une minute nous n’avons eu l’impression que Mère était aveugle ou sourde. Elle nous a toujours entendu parfaitement, même dans nos questions les plus farfelues, et toujours vu… mieux que nous nous voyons dans un miroir probablement!

Alors où est la vision, où est le «concret»? – Dans cette grisaille matérielle qui s’estompe, ou dans cet objet inattendu qui brille tout seul? Et avec cet humour merveilleux, elle remarquait un jour: C’est une chose très intéressante, ma manière de voir. Tout d’un coup, quelque chose vient (une chose ou une figure ou une lettre ou…), clair, précis, presque lumineux. La minute d’après, tout se brouille – et c’est comme si l’on me disait: ça, ça vaut la peine d’être vu (alors je regarde) et ça… [riant] ne t’en occupe pas! Alors les lettres – les piles de lettres–, les objets, les êtres, tout s’éclairait ou disparaissait selon… sa vérité, ou son utilité. Un monde d’encombrements humains s’évanouissait. Ce qui est réellement concret se voit. Est concret ce qui est conscient. Tout ça, c’est changé, c’est-à-dire tout le fonctionnement des organes – est-ce les organes qui sont changés ou est-ce que c’est le fonctionnement? Je ne sais pas. Mais ça obéit à une autre loi, tout à fait.

Tout de même, nous tarabustions Mère parce que nous avons toujours eu une sorte de méfiance instinctive et rationnelle des «voyantes» (en fait, c’est très étonnant, mais il nous a toujours semblé que Mère était l’être le plus rationnel du monde, comme si, enfin, nous rencontrions quelqu’un qui était la raison même devant ce monde d’insensés doués de science et de télévision, et toutes ses expériences, assez ahurissantes pour la plupart des gens, nous ont toujours paru avoir une sorte de logique profonde, comme la vraie logique de l’univers. Mère, c’est la vraie logique de l’univers. Elle n’était pas plus irrationnelle qu’aveugle que sourde. Seulement, c’est la prochaine logique de l’univers, ou peut-être l’éternelle vieille Logique que nous avons cru mieux inventer et «améliorer» dans notre cage), et nous lui demandions, un peu effrontément: «Mais enfin, est-ce qu’une voyante ne verrait pas comme cela?» – Non-non! ce n’est pas toutes les visions que j’ai eues!… Cette nouvelle vision des choses, ce n’est pas sortir de la Matière pour voir le monde d’une autre façon (cela a été fait depuis longtemps, n’est-ce pas, et ce n’est rien de nouveau, et ce n’est pas merveilleux), ce n’est pas cela: c’est la Matière qui se regarde elle-même d’une façon toute nouvelle, et c’est cela qui est amusant – elle revoit toute l’affaire tout à fait différente. Mère ne fermait pas les yeux, elle ne partait pas en contemplation, elle ne cherchait même pas à voir: ça se dessinait comme cela, spontanément sous ses yeux, comme si c’était la vraie forme des choses, comme si la conscience du corps voyait le monde à sa façon, pure, sans le revêtement mental qui donne un brillant de «conscience» apparent, un brillant de langage, un brillant de poudre et de moustache concrète… qui n’était pas du tout concrète, qui n’existait vraiment pas. Ce n’est pas Mère qui «voyait»: ce sont les choses elles-mêmes qui se montraient… telles qu’elles étaient en fait. Et elle ajoutait, avec cette sorte de sourire si jeune, si clair, comme un enfant, qui lui taillait parfois le visage en deux (c’est curieux, à ce moment-là, elle avait l’air d’un bébé chinois qui rit!): Tout devient comme cela, comme si c’était vu pour la première fois, et sous un angle tout à fait différent – tout, tout: le caractère des gens, les circonstances, même le mouvement de la terre et des astres, et tout est comme cela, tout est devenu tout à fait nouveau et… inattendu, en ce sens que toute la vision humaine mentale: complètement partie! Alors les choses sont beaucoup mieux!

En somme, c’est la fausse matière qui s’efface peu à peu, celle aux moustaches vernies – celle aux ondes lourdes.

Mais il reste quelque chose qui est la vraie Matière.

Le voile d’irréalité

Peu à peu, justement à mesure que les mailles de la trame lâchaient, le phénomène s’accusait, s’élargissait. C’était de la vue partout. Nous ne pouvons même pas parler de «vision» parce que cela n’avait rien à voir avec un physique féerique et embelli – pas d’aura, pas de pluies de fleurs ni de volutes musico-picturales: un physique plus scientifique, pourrions-nous dire, c’est-à-dire plus exact, sans les trompe-l’œil. Mais plus cette réalité-là transparaissait, plus l’autre devenait irréelle, comme si les yeux ne pouvaient plus voir ce qui n’est pas vrai – un phénomène exactement inverse de ce qui nous arrive dans notre monde où plus c’est faux, plus c’est voyant et bruyant: Par exemple, quand je vois les gens, je ne les vois pas comme ils se voient, je les vois avec la vibration de toutes les forces qui sont en eux et qui passent à travers eux, et très souvent avec la Vibration suprême de la Présence. Et c’est cela qui fait que ma vue physique est en train, pas de disparaître, mais de changer de caractère, parce que les précisions physiques de la vue physique normale sont… mensongères pour moi. Même son goût ne pouvait plus goûter ce qui n’est pas vrai! J’ai eu ces jours-ci l’expérience que la qualité des goûts avait changé: certaines choses avaient un goût artificiel (le goût habituel est un goût artificiel) et d’autres portaient en elles-mêmes un goût vrai; alors c’est très clair – très clair, très précis. Ce qui est très précis pour nous, c’est justement ce qui devient le plus flou (nous parlons, et Mère parle du monde humain surtout, parce que les arbres ou les fruits et le monde naturel gardaient leur précision… naturelle). Et ce flou est devenu une sorte de voile, dont elle ne comprenait pas très bien le mécanisme au début, sinon qu’apparemment elle devenait aveugle – on perd toutes les «qualités» de la vieille espèce. C’est assez étrange, cette vision. C’est toujours comme s’il y avait un voile entre moi et les choses, d’une façon constante [c’était en 1965, donc loin encore de l’époque où elle est devenue «officiellement» aveugle], j’y suis si habituée… et puis, tout d’un coup, sans raison apparente (je veux dire d’une logique extérieure), une chose devient claire, précise, nette – la minute d’après, c’est fini. Quelquefois c’est un mot dans une lettre, quelquefois c’est un objet. Et c’est une autre qualité de vision… comment expliquer cela? C’est comme si la lumière qui éclaire était dedans au lieu d’être dessus: ce n’est pas une lumière de réflexion. Ce n’est pas lumineux, ce n’est pas comme une bougie, par exemple, ou une lampe, ce n’est pas cela, mais au lieu d’être une lumière projetée, ça a sa propre lumière, qui ne rayonne pas. Cela devient de plus en plus fréquent, mais avec un illogisme parfait. C’est-à-dire que je n’en comprends pas la logique. Et d’une précision de vision! extraordinaire, avec la pleine compréhension de la chose vue en même temps qu’on la voit. Par exemple, le matin de bonne heure quand je fais ma toilette, j’entre dans le cabinet de toilette avant que la lumière soit allumée (mais je vois tout aussi clair que quand la lumière est allumée, cela ne fait aucune différence), et tout était comme derrière une espèce de voile. Puis j’ai fait attention et je me suis dit: «Mais tout cela devient si terne, cela n’a aucun intérêt!» et j’ai commencé à prendre conscience d’une chose ou d’une autre. Et tout d’un coup, j’ai vu ce phénomène d’une bouteille dans l’armoire qui est devenue si claire… d’une vie intérieure. Ah! je me suis dit: tiens! – la minute d’après c’était passé. C’est évidemment la préparation à une vision par la lumière intérieure au lieu de la lumière projetée. Et c’est très… oh! c’est chaud, c’est vivant, c’est intense – c’est d’une précision! tout se voit en même temps, non seulement la couleur et la forme, mais le caractère de la vibration. C’était admirable… Mais autrement, c’est comme si j’étais derrière un voile, c’est cela vraiment l’impression: un voile. Puis tout d’un coup quelque chose qui vit de la vraie vibration. Mais c’est rare… Et avec son ironie toujours riante, elle ajoutait: Probablement il n’y a pas beaucoup de choses à voir!

Ce voile ressemble très étrangement à celui du Mental physique, celui qui enveloppe les cellules, chaque cellule, comme dans un obscur cocon, parce que plus elle sortira de la trame, plus l’autre vision – ce qu’elle appelait «la prochaine manière» – non seulement deviendra naturelle, spontanée, constante, mais plus elle s’universalisera. Et chose curieuse, ce n’était pas seulement une «vision»: Je ne peux pas dire que c’est une «image»: c’est une connaissance. Je ne peux même pas dire que c’est une connaissance, c’est… c’est quelque chose qui est tout à la fois, et là-dedans, dans cette sorte de perception globale, la manière des vieux yeux ordinaires paraissait de plus en plus irréelle… au fond, que dirait la marmotte si on la dotait progressivement d’une paire d’yeux humains? Le sens du «concret» disparaît – disparaît de plus en plus. La vision «concrète», l’odorat «concret», le goût «concret», l’audition «concrète», tout cela est comme quelque chose qui est loin – loin dans un passé irréel – et cette sorte de concret sec et sans vie est remplacé par quelque chose de très simple, très complet dans le sens que tous les sens fonctionnent en même temps, et très intime avec tout. Avant, chaque chose était séparée, divisée, sans connexion avec l’autre, et c’était très superficiel – très précis mais très superficiel, comme une pointe d’aiguille. Cela ne fait plus du tout cela. Et cela donne surtout l’impression d’une intimité, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de distances, il n’y a pas de différence, il n’y a pas quelque chose qui voit et qui est vu… Mère commençait à passer dans cet océan de conscience cellulaire bleu outre-mer où le corps est répandu partout, et qu’est-ce qu’il y a à «voir»? Il n’y a pas à «voir» comme du dehors: on est dedans. On est, donc on voit automatiquement, on entend, on goûte. On est tout ce qui se produit dans chaque chose. «Une sorte de vision tactile», dira-t-elle. C’est au-dessus de la vision. C’est une sorte de perception où il n’y a plus de différenciation des organes. Et c’est une perception… oui, qui est totale; qui est à la fois vision, ouïe, connaissance. Et toujours cette impression de quelque chose qui n’a pas de heurts – pas de chocs, pas de heurts, pas de complications, comme si l’on ne pouvait plus se cogner, on ne pouvait plus… C’est tout à fait intéressant.

C’est la vie fluide, partout, dans tout.

C’est la vie paradoxale, de plus en plus paradoxale, à la frontière de la chenille et du papillon, mais de plus en plus du côté du papillon. Avant, quand je prenais cette loupe, je pouvais lire très bien, mais maintenant cela ne me sert plus à rien, cela ne devient pas plus clair, il y a toujours ce même nuage. C’est plus gros, c’est tout. C’est curieux, c’est plus gros mais c’est la même chose, il y a le même voile… d’irréalité.

Ce n’est pas la Matière qui devenait irréelle à la manière des illusionnistes, c’est la manière humaine de voir la Matière qui s’en allait dans le passé. C’est très étrange; au fond c’est comme si le corps de Mère devenait un instrument de plus en plus clair, de plus en plus précis, vrai et exact parce que total, qui ne pouvait plus enregistrer que ce qui est là vraiment – une sorte de super-microscope total qui ne pouvait pas voir des fantômes, pourrions-nous dire, de la Matière inexistante. Nous comprenons bien maintenant pourquoi Sri Aurobindo appelait cela la «Conscience-de-Vérité» et de quelle façon il était «aveugle». Je n’ai jamais tant vu le monde que depuis que je me suis retiré, écrivait-il.

Maintenant, on nous dira que la vision humaine, réelle ou irréelle, est parfaitement adaptée au milieu humain, comme la marmotte à son trou – mais il s’agit de savoir si la mort aussi et la douleur sont à jamais «adaptées» à notre vie ou si c’est un parasite irréel et amovible.

La vision vécue

Cette vie innombrable est arrivée par petites touches d’expérience, on sentait bien qu’elle tâtonnait à travers le corps de Mère pour trouver son moyen d’expression: c’est une nouvelle vie qui doit s’organiser, comme la première fois où certain petit tarsier des Philippines a dû ouvrir sa vision binoculaire, mais là, c’est une vision qui n’est pas une vision et qui a des millions d’yeux – vraiment ce n’est pas une vision: c’est un mode de vie, une «manière d’être» comme disait Mère. Et ce n’est pas une manière d’être définitive, nous ferions tout à fait erreur si nous prenions les expériences de Mère comme une sorte d’évangile du nouveau monde, dieu sait! Elle en frémirait, elle qui ne frémissait de rien. Ces expériences, dont nous pouvons choisir seulement quelques types, indiquent plutôt le sens du développement, son mécanisme, et il est probable que la nouvelle espèce perfectionnera l’instrument, l’adaptera, le diversifiera. C’est seulement un premier balbutiement de nouveau monde. Des centaines d’expériences bizarres ou cocasses ou quelquefois angoissantes et assez effrayantes pour tout autre que Mère. Du coup, Mère découvrait tous les mérites de Mathilde et de son éducation positiviste «à la barre de fer»: Mon petit, c’est une éducation épatante! Épatante. Je lui en sais un gré infini… Je ne pense pas qu’il y ait de gens plus matérialistes que je ne l’étais, avec tout le bon sens pratique et le positivisme, et je comprends maintenant pourquoi c’était comme cela! C’était la base la plus solide que l’on pouvait avoir pour cette expérience: pas de danger d’imaginations.

Nous sommes à la recherche du mécanisme, non des histoires (c’est dommage, d’ailleurs, mais ce sera la joie des futurs lecteurs de l’Agenda). Tout de même, nous pouvons choisir une première expérience assez typique et frappante. Il y avait donc des piles de lettres qui attendaient dans la corbeille de Mère, et elle se disait: «Il faut absolument que je voie ça», mais le temps manquait toujours, les jours passaient. Et un matin, j’étais assise, et tout d’un coup je sens quelque chose de tellement lourd dans ma tête, et lourd dans la poitrine, et… bizarre. Je n’avais jamais senti cela avant. Et toutes les sensations étaient devenues comme violentes. Alors j’ai fermé les yeux et… une avalanche: une cavalcade de sons, de couleurs, même d’odeurs, et qui s’imposaient avec une réalité, une intensité – je n’avais jamais connu cela avant, jamais. J’ai regardé, puis je me suis dit: tiens, c’est le bon moyen de devenir fou! Et j’ai commencé à faire ce qu’il fallait pour que ça cesse. Mais ça ne voulait pas cesser! Ça voulait continuer. Alors je me suis dit: évidemment, c’est là pour une raison, il y a une raison pour que j’aie cette expérience. J’ai regardé, j’ai étudié, j’ai observé. Et j’ai vu que c’était cette faculté de sensation, magnifiée, n’est-ce pas, grossie démesurément, parce que l’équilibre entre toutes les facultés de l’être était rompu. Cet équilibre naturel qui fait que les choses s’harmonisent, s’organisent spontanément pour que l’on fasse un tout cohérent, qui ait une existence consciente, était démoli – démoli au profit de la faculté de sensation. Et naturellement cette faculté de sensation était multipliée (on pourrait dire aggravée) terriblement, s’imposait d’une façon même brutale. Puis l’expérience se classe. Deux ou trois jours après, celui qui faisait la lecture du courrier prend une lettre dans la corbeille, lit la lettre à Mère: «Que pensez-vous du LSD? Est-ce bon pour faire progresser la conscience de l’humanité?» Du coup, Mère a beaucoup ri. Elle n’avait pas besoin de «penser» à la valeur du LSD: elle avait vécu le LSD. Alors j’ai eu l’expérience sans avoir avalé la médecine! Et tout y était: les sons, les couleurs, les odeurs… Ce n’était pas «comme si»: c’était vécu. Spontanément vécu.

Et toutes les expériences de cette nouvelle (nous allions dire «vision», mais c’est autre chose évidemment), de cette nouvelle perception ou manière d’être, sont de ce genre vécu: il n’y a pas à «savoir»: on est. Or, cette perception qui contient tout – le goût, la couleur, l’odeur, le son, la connaissance – tâtonnait pour trouver son moyen d’expression, et il semble, par certaines expériences répétées, qu’elle ait pris la forme d’une sorte d’écran de cinéma, mais pas un écran «extérieur» que l’on regarde du dehors comme un spectateur dans la salle: un écran intérieur… dans lequel on entre! On entre dans l’écran et puis on se met à vivre l’histoire: ça vous arrive. Ce n’est pas que l’on voie: on vit. Et un matin de bonne heure, l’écran s’ouvre et elle voit arriver (ce n’est pas qu’elle «voie», n’est-ce pas: ça arrive, ça lui arrive) un prêtre et des enfants de chœur qui viennent lui donner l’extrême-onction! Je n’avais pas l’impression d’être autrement malade! mais enfin c’était comme cela… Ils voulaient me donner l’extrême-onction, et alors je regardais – j’ai regardé, j’ai voulu voir. Je me suis dit: tiens, avant de les renvoyer brutalement, voyons ce que c’est (pourquoi sont-ils venus, je n’en savais rien, n’est-ce pas; quelqu’un les avait envoyés et ils étaient venus me donner l’extrême-onction). Je regardais attentivement pour savoir si, vraiment, cela avait un pouvoir d’action, si cette extrême-onction pouvait déranger le progrès de l’âme et lier à des vieilles formations religieuses… Et une fois que j’ai vu cela, subitement (c’était comme un écran) toute l’histoire est partie et ça a été fini. Mais elle avait bel et bien été onctionnée, Mère, qui l’eût dit! Le lendemain, elle ouvre une lettre d’un Monsieur d’origine catholique, mourant, lui demandant s’il devait accepter les sacrements, et si cela ne dérangerait pas la liberté de son âme… Alors Mère savait. Elle avait subi l’«opération». C’est curieux, n’est-ce pas. Et ce n’était pas un contact mental qui fait que l’on sait que le monsieur a écrit, non: c’était l’expérience. C’est toujours sous forme d’expérience, daction: de quelque chose qui est à faire et qui est fait, ou qui est à savoir et qui est su. Ce n’est jamais cette transcription mentale que l’on a dans la vie ordinaire. Et tout cela se passe en plein jour, pas quand je dors. Cette histoire-là m’est arrivée, je venais juste de prendre mon bain. C’est tout d’un coup quelque chose qui vient, qui me prend, et alors c’est une sorte de vie dans laquelle je vis, jusqu’à ce que quelque chose soit fait – une action – et quand cette action est faite, tout s’en va. Et ça s’en va sans laisser de traces. Tout de même, elle passera toute une nuit, huit heures, dans le corps d’un disciple mourant, avec toutes les angoisses, et pas «comme si»: Elle était le mourant. La conscience du corps était la conscience d’un corps qui meurt, avec toutes les angoisses, toutes les souffrances… Et ça a duré longtemps, ça a duré toute la nuit. Nous l’avons vue après, elle en était encore secouée – il y a de quoi. Et quelques heures après on est venu lui annoncer que tel disciple était parti. Alors j’ai compris…

Mais c’est un merveilleux moyen de «savoir», il n’y en a pas deux comme cela! Alors on comprend vraiment ce que c’est que comprendre: c’est direct, c’est vécu, c’est ça, complet. Toutes nos soi-disant «connaissances» sont des bavardages imaginaires et indirects, par ouï-dire, à travers un voile d’irréalité. Là, c’est le corps qui vit – et un corps «pur», si l’on peut dire, sans le matelas de pseudo-connaissances et pseudo-sensations fabriquées, c’est-à-dire sans les vieux enregistrements, l’obscur cocon cellulaire qui déforme. Tous les jours, trente, quarante comme cela, qui me viennent, qui me prennent, puis tout d’un coup j’entre dans une certaine concentration, je vis une certaine chose – je m’attrape en train de faire quelque chose, pour être plus exacte. Et ces sortes de vies inattendues – ou d’actions plutôt, parce qu’il s’agit toujours de faire quelque chose (c’est une sorte de travail, un instrument de travail) – deviendront de plus en plus larges, inattendues et universelles: Je m’attrape en train de parler à des gens que la plupart du temps je ne connais pas, puis de décrire une scène: ils peuvent faire telle et telle chose, et ça finira par telle ou telle chose. Ce sont comme des scènes de livre ou des scènes de cinéma. Puis tout d’un coup, dans la journée ou le lendemain, quelqu’un me dit: «J’ai reçu un message de vous et vous m’avez dit qu’il fallait écrire à telle personne et lui dire telle chose!» Et je ne le fais pas mentalement, ce n’est pas que je dise: je pense qu’il faut écrire à telle personne et faire telle chose – pas du tout: je vis. Je vis une scène ou je raconte une scène, et c’est reçu par quelqu’un d’autre. Et ça se passe ici, en France, en Amérique, partout. Cela devient amusant… Quelqu’un m’écrit: vous m’avez dit ça. Et c’est une de mes «scènes»! Une des scènes que j’ai vécues – pas vécues: à la fois vécues et fabriquées! Je ne sais pas comment expliquer cela. C’est comme si, dans cette vie-là, Mère fabriquait ou modelait les circonstances, et tout naturellement puisqu’elle était les circonstances. Elle était cet accident, alors elle poussait le volant à gauche (pour prendre un exemple simple) et «tout naturellement» celui qui était là braquait à gauche. L’accident n’était pas là-bas: elle était dedans. Elle était l’accident. Et il y a des histoires de pays, il y a des histoires de gouvernement. Et là, je ne sais pas le résultat-peut-être que dans quelque temps on verra. Et dans ce genre d’activité, j’ai toutes sortes de connaissances que je n’ai pas! Même quelquefois des connaissances médicales ou des connaissances techniques que je n’ai pas du tout – et que j’ai, n’est-ce pas, puisque je dis: c’est comme ça… C’est amusant. Bien sûr, il n’y a pas besoin d’avoir des connaissances techniques: elle est la connaissance, alors ça se sait automatiquement!

C’est le monde immédiat – exact.

La matière continue

Mais n’allons pas imaginer que c’est une sorte de vie grandiose (pour le Mental, tout doit être grandiose, autrement ça n’existe pas), et que Mère était occupée à manier les destinées du monde et le gouvernement des peuples – ça se passait aussi, mais elle n’était pas «occupée» à ceci ou cela: c’était une vie naturelle où elle ne «choisissait» pas d’avance et mentalement qu’elle allait faire ceci ou cela. De l’autre côté de notre trame mentale, les choses se meuvent d’un seul Mouvement et il n’y a pas à «choisir» entre deux choses ou des milliers: chaque chose a sa place (les accidents aussi) et chacun a son rôle (les bêtises aussi), et selon les nécessités totales, il vous est donné d’agir sur une circonstance ou une autre. Et dans cette totalité-là, étrangement (ou pas) les toutes petites choses microscopiques ou les bouleversements mondiaux sont d’une égale valeur. Chaque chose est un absolu qui recèle sa joie totale, ou sa destination unique et irremplaçable dans les milliards de mouvements qui s’entrecroisent – tout se tient. Un jour, nous avons été bouleversé par une véritable révélation (c’était la troisième fois que Mère parlait de la «trame», c’était en 1971, nous anticipons): J’ai une curieuse impression d’une espèce de trame – de trame avec des fils… comme très lâches, c’est-à-dire pas serrée, qui unit tous les événements, et si on a le pouvoir sur une de ces trames, il y a tout un champ de circonstances qui en apparence n’ont rien à voir les unes avec les autres, mais qui sont liées là, et dont l’une nécessairement implique l’existence de l’autre. Et cela, j’ai l’impression que c’est quelque chose qui enveloppe la terre… Ce sont des circonstances dépendantes les unes des autres d’une façon tout à fait invisible extérieurement, qui n’a pas de logique mentale, mais qui sont comme liées les unes aux autres. Si l’on est conscient, vraiment conscient de cela, c’est comme cela qu’on peut changer les circonstances. – «Et tu sens le pouvoir sur l’une de ces trames?» lui demandions-nous. – Non, c’est d’une autre façon: c’est parce que j’agissais sur l’une de ces trames que je m’en suis aperçue… On touche un coin et tout bouge. Si on avait le pouvoir de remplacer une de ces trames par une autre, ajoutait-elle, on pourrait changer toutes les choses comme cela. C’est inexprimable. Et nous insistions (c’est comme cela que nous avons eu notre révélation): «Sur quelle trame agis-tu en ce moment?» – Mais je ne sais pas! Ce sont des trames qui sont autour de la terre… Il y en a une… je vois… [alors nous sommes resté pendu en l’air, frappé, vraiment frappé]… Je vois… Mais les toutes petites circonstances de la vie sont là-dessus. Les toutes petites circonstances… ensemble. Un objet qu’on laisse tomber, et là-bas, dans le détroit de Behring, un iceberg glisse lentement, et celui là prépare son coup d’État, et celui-ci corrige la 229e page d’un livre – et tout se tient. Sans logique… ou d’une logique… impensable. Merveilleuse. C’est comme cela que voit la conscience supramentale, ou plutôt que vit la conscience supramentale. Une innombrable merveille compacte… qui bouge avec cet objet renversé par mégarde, ce petit scorpion qui vient sur le pas de votre porte, ou cet hibiscus blanc qui éclot dans le jardin.

On lit le monde dans un geste.

La moindre chose bat totalement.

Il n’y a pas à aller «loin» pour changer le monde.

Il n’y a pas de choses «spéciales» à faire pour changer le mondé.

Un petit acte, vrai. Une petite cellule pure.

C’est inexprimable… c’est à voir. À vivre.

Un jour, alors que nous étions en train de relire les quelque six mille pages de l’Agenda de Mère après son départ, nous avons reçu les épreuves d’imprimerie d’un ancien livre d’Entretiens en réimpression, année 1930, p. 229. Nous corrigeons donc la page 229, fermons le paquet, renvoyons à l’imprimerie. Puis nous nous remettons à la lecture de l’Agenda, année 1968: à la première page que nous ouvrons ce matin-là, Mère commente ce même Entretien, p. 229… Par quel «hasard», ces années d’Agenda, peut-être à leur page 4000, sont-elles venues croiser cette page 229 d’un vieil Entretien, et avec quelle complicité chronométrique des imprimeurs, des lecteurs, des porteurs de paquets? L’année 1930 des Entretiens de Mère venait croiser l’année 1968 de son Agenda par un singulier voyage à travers le temps, l’espace, les imprimeurs et typographes… comme sur une même trame, à la seconde près. Et cela n’avait aucune importance.

Et quelquefois, une seconde, l’entrecroisement se révèle. Alors on dit: ah! quel hasard!… Des millions et des millions de petits hasards miraculeux.

C’est la vie innombrable, dans un point… sans valeur, ou d’une valeur totale et unique.

Il faudrait vivre chaque point totalement, chaque seconde totalement. C’est la vie supramentale.

Mère apprenait à vivre la vie supramentale. Elle entrait dans un «écran», un autre écran, avec un illogisme parfait, qui se révélait, deux jours ou deux heures après, d’une logique parfaite. Et les choses les plus «banales» passaient sur (ou dans) l’écran. Un matin, nous apportons à Mère une certaine somme d’argent en offrande. C’était déjà venu dans l’écran. Tout vient comme cela! s’écriait-elle amusée… Comment expliquer? Ce ne sont pas des paroles, ce ne sont pas des pensées, ce ne sont pas des sentiments, c’est… «quelque chose». Quelque chose de tout à fait concret qui vient comme sur un écran. Si j’étais dans une conscience superficielle, je me dirais: «Pourquoi est-ce que je pense à cela?» Mais je n’y «pense» pas et ce n’est pas une pensée… c’est une vie qui s’organise. C’est très intéressant. Il faut que j’apprenne à recevoir les choses exactement. Je ne les objective pas, n’est-ce pas (c’est-à-dire que je ne les place pas sur un autre écran où cela deviendrait une connaissance objective), je ne le fais pas du tout, alors je ne peux pas faire le prophète, autrement quel prophète! [Mère ne cherchait pas à «se souvenir» ni même à «se rendre compte»: c’était comme quelque chose qui passait sur son chemin, avec les reines-marguerites, les petits ânes et le passant, et elle marchait.] Depuis la plus petite chose jusqu’à la plus grande: les cyclones, les révolutions, tout cela, et puis de toutes petites choses, toutes petites, encore beaucoup plus petites qu’une offrande d’argent: une toute petite circonstance de la vie, ou quelque chose qui va entrer, comme un cadeau qu’on m’a envoyé ou… de toutes petites choses, toutes petites, apparemment sans aucune importance – tout se présente avec la même valeur! Il n’y a pas de «grand», de «petit», d’«important», de «pas important». Et c’est tout le temps comme cela. C’est curieux. C’est presque… un souvenir d’avance.

Sri Aurobindo parlait d’une «mémoire de l’avenir».

Évidemment une autre manière d’être.

Un autre temps… d’avance.

Et quelquefois, c’était l’Égypte ancienne qui venait. Un autre temps… d’après? Ou un temps sans temps où tout est connu. Un espace sans espace où tout est ensemble. Dans la conscience ordinaire, c’est comme un axe, et tout tourne autour de l’axe – cela, c’est la conscience individuelle ordinaire. Et si cela bouge, on se sent perdu. C’est comme un grand axe (il est plus ou moins grand, il peut être tout petit), c’est planté dans le temps, et tout tourne autour. Cela s’étend plus ou moins loin, c’est plus ou moins haut, c’est plus ou moins fort, mais cela tourne autour d’un axe. Et maintenant, pour moi, il n’y a plus d’axe – il n’y en a plus, parti, envolé! Ça peut aller là, ça peut aller là, ça peut aller là – ça peut aller en avant, ça peut aller en arrière, ça peut aller n’importe où. Il n’y a plus d’axe, ça ne tourne plus autour de l’axe. C’est intéressant. Plus d’axe.

Mystérieux… C’est à vivre, sans doute, pas à comprendre.

Mais il est certain que la cage, c’est étroit… et facultatif.

Et l’expérience se développe, se précise, mais semble toujours prendre cette allure de «film vécu»: Ça vient, j’arrête le film, puis je travaille dessus pour clarifier les idées, mettre les choses en place, voir toutes les relations… [on dirait presque un metteur en scène qui organise les séquences – seulement ce n’est pas de la pellicule, c’est de la vie matérielle qui s’organise] et quand le travail est fini, ça s’en va. Seulement, cela prend la forme d’un souvenir, alors je me demande pourquoi je me souviens de ça. C’est étrange, ce sont des circonstances qui vont arriver et Mère «s’en souvient»… C’est un manque d’objectivation vraie. Je l’explique comme cela: peut-être qu’autrement le film ne serait pas arrêté, ça passerait. Ce serait tout naturel et ça ferait partie des millions de choses qui passent ou se passent sans qu’on y fasse attention – et quelquefois elle «arrête le film» pour entrer dedans et travailler, c’est-à-dire prendre part consciemment à telle ou telle scène pour la modifier ou l’élargir, et alors elle se souvient: cela prend la forme d’un souvenir vécu. Un «souvenir d’avance». Il y a tout le temps des choses très amusantes. Je réponds à des lettres que je n’ai pas reçues! puis je les reçois après – ma réponse est déjà écrite!

Mais ce qui est très intéressant, beaucoup plus que le fait de savoir ou de vivre d’avance un cyclone, une révolution, un événement humain quelconque, c’est que non seulement il n’y a pas de séparation de temps – d’avant, d’après – mais il n’y a pas de séparation de Matière: il n’y a pas «la Matière là-bas» et «la Matière ici» séparée par des corps et des kilomètres et des «autretés»: une continuité de Matière vivante. Tout devient une conscience vivante, chaque chose émane sa propre conscience et existe à cause de ça… C’est ici que l’équation Matière = Conscience devient très palpable. Par exemple, savoir exactement, une seconde, une minute avant dans la conscience: la pendule va sonner, quelqu’un va entrer, quelqu’un va bouger… Et ce sont des choses qui ne sont pas mentales, elles appartiennent au mécanisme [une pendule est mécanique, le déplacement d’un corps est mécanique], et pourtant ce sont tous des phénomènes de conscience: ce sont des choses qui vivent (on dit «vivre», ce n’est pas cela) mais qui vous font savoir où elles sont, où elles se trouvent. D’autres choses qui sortent de la conscience subitement et disparaissent. Tout un monde; un monde de microscopiques phénomènes – qui sont une autre manière de vivre – et qui parait être le produit de la conscience sans ce que nous appelons la «connaissance». C’est quelque chose qui n’a rien à voir avec la connaissance ou la pensée. Le monde dévêtu de la croûte mentale, pur. Le corps qui connaît la pendule ou la personne qui monte l’escalier pour voir Mère, en parfaite complicité de Matière, ou n’importe quoi à dix mille kilomètres. Par exemple, de temps en temps, j’entends les gens autour de moi parler d’une chose, d’une autre, dire: ce sera comme cela et comme cela; immédiatement il y a une sorte de «vision tactile» (comment expliquer cela? ça ressemble au toucher et à la vision, et ce n’est ni le toucher ni la vision, ce sont les deux ensemble): c’est la chose telle qu’elle est, c’est ça. Ils disent à Mère: nous allons construire là, et Mère dit non: construisez là, vous aurez de l’eau. On creuse: il y a un puits. Ou bien ils disent: il faut deux camions de ciment pour ce travail, et Mère voit passer devant elle huit sacs, avec la malice du disciple. Ou bien nous pouvons donner un exemple personnel, parce que décidément cette conscience de la Matière est très humoristique à sa façon – elle voit impitoyablement ce qui est vrai: on nous annonce que telle personne veut se suicider (une jeune femme), et nous voyons ladite personne comme dans une vitrine de magasin, immense, un révolver sur la tempe… nous nous précipitons, et, dans la vitrine, où elle se mirait, elle était en train de… se poudrer avec un révolver! A-t-on jamais inventé pareil humour? La comédie de la terre, sans maquillage. Mais pas toujours comique. Ou encore, ils disent à Mère: cet eucalyptus est en train de mourir; Mère dit: plantez un autre eucalyptus à côté, il a besoin d’un compagnon. Et l’arbre s’est remis à vivre. Et ils peuvent dire n’importe quoi, c’est ça et c’est irréfutable. Et jusqu’à présent il n’y a jamais eu de contradiction. C’est une conscience où l’élément mental est absent. Ça vient comme cela et c’est si clair! c’est comme un contact immédiat avec la chose telle qu’elle est. C’est une autre manière de vivre.

Sri Aurobindo aussi sentait la bataille de la Marne sur une carte.

Chez nous, espèce mentale, savoir c’est comprendre. Dans la prochaine espèce, savoir c’est vivre, c’est être – partout, n’importe où, n’importe quand. C’est comme si j’étais baignée dedans, et alors ce n’est pas quelque chose que je «vois», qui est étranger à moi et que je vois, c’est… je suis tout d’un coup ça. Et alors il n’y a plus de «personne», il n’y a plus… Et ces expériences, je ne trouve pas les mots pour les dire.

Et tout cela se passe au niveau cellulaire. Ce ne sont pas des pouvoirs exceptionnels: c’est la perception normale, ordinaire, comme on respire ou comme on palpe. Ce n’est pas une supra-conscience là-haut qui regarde la Matière du haut de ses lumières, c’est ici, dans la conscience du corps. On dirait presque que, sans la trame, le corps vit dans un autre monde, qui est pourtant physique, matériel, puisque, jusqu’à nouvel ordre, ce corps bouge avec les pendules, se couche sagement à l’heure et voit deux cents personnes très physiques – et sa perception est physique: New York est physique, les troupes chinoises sont physiques, et les gouttières de Thèbes sont physiques. Alors quel physique, où est la vérité de notre monde matériel? Et dans ce même physique, derrière ce «voile d’irréalité», la mort n’existe pas, les maladies n’existent pas, la pesanteur n’existe pas, les rivières se traversent toutes seules… comme si la Matière que nous vivons était d’un bout à l’autre une invention morbide du Mental. Une invention passagère pour faire une cage individuelle. Mais ce n’est pas la vérité de la Matière, c’est la fausse matière.

Telle est la conclusion matérielle, expérimentale, à laquelle arrivait Mère: Cette notion de temps et d’espace, et l’«objectivité», la «subjectivité» (que les choses soient «concrètes» ou pas), cela parait avoir été des expédients, des moyens de préparer la conscience à une nouvelle façon d’être… C’est comme la mort, la nourriture et l’argent – ces trois choses qui sont «formidables» dans la vie humaine; la vie humaine tourne autour de ces trois choses: manger, mourir et avoir de l’argent! – et les trois, pour la Conscience, ce sont… ce sont des inventions passagères qui sont le résultat d’un état qui est tout à fait transitoire et qui ne correspond pas à quelque chose de très profond ni de très permanent. Voilà l’attitude de cette Conscience. Et alors, elle apprend au corps à être autrement.

Le temps, l’espace et la mort se tiennent.

Et tous les trois sont des inventions passagères pour aller… vers quoi?

De même que la Matière est durcie, figée, morcelée, dans notre cage, de même le temps est coagulé, épais et coule avec lenteur pour franchir les distances de notre Matière fragmentée – de notre conscience fragmentée. Le temps est seulement une fausse sensation de séparation là où tout est continu, sans rupture, immédiat – et léger. Le temps est un rythme de la conscience, disait Mère. Notre Matière est dans un faux rythme, comme elle est dans une fausse épaisseur – si le rythme change, la Matière changera, ou plutôt deviendra ce qu’elle est réellement. Temps = Conscience = Rythme = Matière.

Un autre rythme de la Matière.

Quel est le vrai rythme de la Matière?

À quoi ressemble cette vraie Matière, ce monde physique tel qu’il est, celui dans lequel le corps de Mère, la conscience cellulaire de Mère, «voyageait» immédiatement et partout?

23. La vraie terre

Le monde physique tel qu’il est?

Ici, nous entrons dans une partie bien mystérieuse de la forêt de Mère. Pour nous, tout est un mystère. Nous essayons de reconstruire un monde cohérent à travers les barreaux de notre cage, nous envoyons des perches et des antennes et des microscopes pour saisir cet énorme tout, et nous ne saisissons rien du monde vraiment, nous saisissons seulement ce qui est entré dans notre cage: ce n’est pas le monde, c’est le monde de notre cage. Et quand on meurt, on s’en va de l’autre côté de la cage – nulle part, le néant, le paradis. On peut en dire tout ce qu’on veut puisque personne n’en est revenu, du moins dans un même corps. Quand on dort, on va aussi de l’autre côté de la cage – des rêves, du méli-mélo obscur ou brillant, des points d’interrogation et de troublantes rencontres, et tout cela est remis dans le langage de la cage, au retour: c’est une traduction de vie champêtre, ou non, par un prisonnier à perpétuité qui n’a jamais vu de ses yeux les vrais champs. On peut en dire tout ce qu’on veut, ce ne sont jamais ces yeux-là qui ont vu, ces yeux-là iront pourrir pour voir autrement, peut-être. Quand on médite, on sort de la cage, paraît-il – des dieux, des diables, des cosmos fulgurants ou fumeux, des révélations troublantes et des points d’interrogation qui se dissolvent dans un air où il n’y a plus de problèmes – on peut en dire tout ce qu’on veut, mais quand on revient, tous les problèmes sont là, pareils. Et personne n’est d’accord, chacun a vu autre chose, chacun fabriqué son évangile. Mais qu’est-ce qui est sorti de la cage finalement? Un bout de Mental plus libre, qui retraduit au passage des barreaux ce qu’il a cru voir sans barreaux – c’est le Mental qui se raconte sa propre histoire du monde en plus vaste, avec quelques additions pour faire joli. Et pourtant, tout ce rien-là, brillant ou fumeux, étrange et capricieux, c’est ce qui fait le meilleur de notre cage, sa partie la plus habitable, pour ceux qui ne sont pas uniquement doués de mécanique. Et le monde, le grand monde, il court, il court, personne ne l’attrapera jamais, personne ne l’a vu de ses yeux bleus ou bruns, comme la petite feuille qui tremble, là, si gentiment devant nous.

Les vivants et les morts

On pourrait dire que Mère, c’est quelqu’un qui en est revenu, mais ce n’est même pas cela: elle n’est pas allée de l’autre côté de la cage pour venir nous raconter son histoire en langage mental. Elle a fait passer l’autre côté ici, non pas pour l’enfermer dans sa cage, comme si l’on pouvait enfermer ça dans un trou de marmotte, mais en ce lieu du corps qui est comme des deux côtés à la fois: ce que les autres ont cherché tout là-haut et dans les rêves, elle l’a trouvé tout en bas, dans les cellules de son corps et concrètement. Et comme ce n’est pas un bout de Mental qui a fait la promenade (nous allions dire l’excursion, mais c’est une incursion plutôt), il est difficile de coucher cela en langage cartésien. Il n’y a que la cage à être cartésienne, à vrai dire, le reste est beaucoup moins engoncé. Ce sont les yeux des cellules qui voient, des yeux tout jeunes qui n’ont pas encore beaucoup de tête (heureusement), mais que les descendants de la nouvelle espèce feront clignoter peut-être plus habilement. Nous oublions toujours que le corps supramental, celui qui vivra et maniera tout cela très naturellement, n’est pas encore fabriqué dans l’évolution – pour l’instant, c’est un vieux corps de transition qui est comme des deux côtés à la fois et qui commence à posséder les organes de la «prochaine manière» sans avoir les moyens de locomotion et d’expression de la prochaine manière. Ce corps-là se fabriquera, c’est entendu – comment, nous n’en savons rien, ou peut-être Mère nous en donnera-t-elle quelque aperçu–, mais en attendant c’est le papillon dans la chenille. C’est exactement ce que nous disions à Mère, un jour, à la suite d’une de ses expériences radicales: «Si la chenille était brusquement dotée d’yeux de papillon, ce serait un peu affolant!» Mère ne s’affolait de rien, elle expérimentait, notait et passait plus loin. Mère ne s’est jamais arrêtée en route, à aucune expérience, même la plus sublime – du moment que c’était vu, c’était fini. Connaître une chose, c’est la faire mourir. Il faut aller plus loin. Et elle allait.

Alors nous sommes réduits à l’expérience, sans logique: tel jour, j’ai vu cela et dans telles circonstances, à 35° centigrades (mais à Pondichéry, il fait toujours chaud); les autres y mettront la logique qu’ils veulent, nous n’avons que nos yeux de Béotien du Nouveau Monde, ou plutôt les petits yeux malicieux du corps de Mère. C’est curieux, même les cellules de Mère avaient de l’humour. Mais comme c’était nous, le Béotien, elle essayait de nous expliquer du mieux qu’elle pouvait: Au fond, essaye de t’imaginer que tu es le Divin pendant un moment! Tout est en toi, simplement tu t’amuses à le faire sortir dans un certain ordre; mais pour toi, dans ta conscience, tout est là en même temps: il n’y a ni temps, ni passé ni futur ni présent – tout est ensemble. Et toutes les combinaisons possibles. Il s’amuse à sortir une chose et puis l’autre, là, comme ça [c’est-à-dire, en réalité, à les faire passer l’une après l’autre à travers les barreaux de notre cage]. Alors les pauvres bougres qui sont en bas et qui ne voient qu’un petit morceau (ils en voient grand comme ça), ils disent: «Oh! ça, c’est une erreur.» Comment est-ce une erreur? Simplement parce qu’ils ne voient qu’un petit morceau… C’est clair, n’est-ce pas, c’est facile à comprendre. Cette notion d’erreur est une notion qui appartient au temps et à l’espace. C’est comme cette impression qu’une chose ne peut pas être et ne pas être en même temps. Et pourtant c’est vrai: elle est et elle n’est pas. C’est la notion de temps qui amène l’erreur – de temps et d’espace. Tout de même, c’était un peu trop fort, même pour notre cartésianisme en rupture de ban: «Qu’est-ce que tu veux dire, qu’une chose est et qu’elle n’est pas en même temps, comment?» – Elle est, et en même temps il y a son contraire. Alors, pour nous, cela ne peut pas être à la fois oui et non. Pour le Seigneur, c’est tout le temps oui et non en même temps!… C’est comme notre notion d’espace, nous disons: «Je suis là, par conséquent tu n’es pas là.» Et moi, je suis là et tu es là et tout est là! Et Mère riait beaucoup de notre tête. Mais c’est là où, tout d’un coup, quelque chose a commencé à devenir beaucoup plus sérieux: C’est comme ces pauvres «morts», combien et combien de pauvres êtres humains ont été détruits par les gens qui les aimaient le plus! sous prétexte qu’ils étaient morts. On leur a donné un très mauvais temps. «Détruits?» Nous étions un peu estomaqué. – Oui, on les a brûlés. Ou bien on les a enfermés dans une boîte, sans air, sans lumière – tout à fait conscients. Et parce qu’ils ne pouvaient plus s’exprimer, on dit: ils sont morts. On a vite fait de dire: «Ils sont morts!» mais ils sont très conscients. Ils sont conscients. Imagine quelqu’un qui ne peut plus ni parler ni bouger – il est «mort» selon les lois humaines. Il est mort mais il est conscient. Il est conscient, alors il voit les gens: il y en a qui pleurent, il y en a… (s’il est un peu voyant, il voit aussi ceux qui se réjouissent), mais il se voit aussi mis dans une boîte et puis cloué, là, comme ça, et enfermé: ah! maintenant c’est fini, on va mettre de la terre dessus. Ou alors amené au terrain de crémation, et puis le feu dans la bouche – tout à fait conscient. J’ai vécu cela ces jours derniers. Ces jours derniers j’ai vu, parce que j’ai passé au moins deux heures dans un monde, qui est le «physique subtil», où les vivants et les morts se côtoient sans sentir la différence. Cela ne fait aucune différence. Tiens, quand X était dans son corps, je la voyais peut-être une fois par an, la nuit (peut-être, et ce n’est même pas sûr). Pendant des années, elle était tout à fait inexistante dans ma conscience; depuis qu’elle est partie, je la vois presque toutes les nuits! Et elle est là comme elle était, n’est-ce pas, mais pas tourmentée, c’est tout. Et il y avait des vivants – ce que nous appelons «vivants» et ce que nous appelons «morts»–, ils étaient là ensemble, et ils bougeaient ensemble, ils s’amusaient ensemble. Et tout cela, c’était une jolie lumière, tranquille, enfin très agréable, c’était très agréable. Je me suis dit: voilà! les hommes ont fait une coupure comme ça, et puis ils ont dit: maintenant, mort.

C’était en 1962, juste après le premier grand Tournant qui a précipité Mère hors de la trame. C’était la première fois que Mère voyait ces vivants et ces morts ensemble – la première fois à quatre-vingt-quatre ans après une immense vie remplie d’une expérience approfondie de tous les plans et tous les mondes possibles. Elle était sortie mille fois de son corps, depuis l’âge de cinq ans, et elle n’avait jamais vu cela. Elle n’avait jamais vu ce monde où les vivants et les morts sont ensemble… comme si la vie et la mort étaient du même côté. Il y a donc un lieu de la conscience où ça existe, et le seul lieu où se situait son expérience, alors, c’est le niveau cellulaire, la conscience des cellules du corps. Au niveau cellulaire, tout en bas de l’échelle matérielle, les vivants et les morts sont ensemble, il n’y a plus deux côtés: il y a un seul côté – de même qu’il n’y a plus de «là-bas», «ici», «hier», «aujourd’hui». Et pourtant c’est un monde matériel parce que si les cellules ne sont pas matérielles, alors qu’est-ce qui est matériel? C’est-à-dire que notre monde physique se prolonge d’une façon tout à fait inattendue: sa «vie», sa «mort», ne sont pas plus des données réelles et définitives, «scientifiques» pourrions-nous dire, que son espace et son temps. C’est une façon de voir et d’être provisoire qui convient à notre transit évolutif par la cage, mais qui ne correspond pas à la réalité physique définitive de l’univers. C’est la réalité de la cage.

D’«autres mondes», il ne manque pas de voyants et de sages et de saints à travers tous les temps et tous les climats pour les avoir vus, décrits, de l’Égypte à l’Inde, à Éleusis et à Dante; tous les gens un peu conscients et développés ont vu de leurs amis «morts» après leur mort (vus dans le sommeil, généralement, au moment justement où cède la trame du Mental physique), et chacun a vu quelque chose qui était une sorte de «traduction en langue mentale» de l’expérience qu’il a eue de l’autre côté (à croire, d’ailleurs, qu’il y avait 36000 autres côtés, comme si chacun prenait une échelle d’une hauteur différente pour regarder un même phénomène). Et là, au niveau cellulaire, dans ce monde que Sri Aurobindo et Mère ont tout d’abord appelé le «physique subtil», puis le «vrai physique», puis la «vraie Matière», à mesure que leur expérience se précisait, il semblait que tous les «autres côtés» possibles, tous les plans possibles, les illuminations possibles, révélations, inspirations et milliers de connaissances qui se situaient toujours «là-haut» à divers étages et dans des profondeurs de sommeil différentes – étaient subitement réunis en un seul plan matériel. Il n’y avait plus à «grimper», s’«extérioriser», contempler, méditer, dormir: c’était là, tout cru. L’univers était un seul plan continu. La conscience cosmique était parfaitement matérielle et cellulaire. Les «morts» étaient parfaitement co-étendus, si l’on peut dire, avec les vivants, en continuité immédiate comme tout le reste de la Matière. C’est la grande révolution de Sri Aurobindo et de Mère, leur immense découverte: la totale Unité de la Matière, la fusion en Un de l’Esprit et de la Matière – et pas une fusion philosophique: une fusion expérimentale, comme on découvre un nouveau continent, ou plutôt comme on re-voit avec d’autres yeux un même, éternel continent.

Nos prochains yeux.

Les choses deviennent… je ne sais pas… concrètes. Les choses qui étaient comme cela, éthérées, ce qu’on appelait le «domaine de l’esprit», ça devient concret, matériel. Elles deviennent… réelles.

C’est singulier, chaque fois Mère disait la même chose: le monde devient réel.

La terre libre

Il serait absurde de croire que Mère voulait faire une nouvelle sorte de démonstration physico-spirituelle du monde. D’abord, elle ne voulait rien, ensuite elle aurait été bien embarrassée de dire quelle démonstration il fallait faire: elle ne savait même pas où elle allait. Elle marchait, puis tout d’un coup c’était l’Orénoque ou le Canada ou l’Amérique; tout cela, sans nom, sans pointillés, sans dictionnaire. C’était un pays, beaucoup de pays, qui finissaient par faire une sorte de nouvelle terre. Est-ce qu’on démontre l’Orénoque? C’est exactement l’inverse d’un théorème de mathématique – pour nous, dans le Mental, tout se démontre à partir d’une certaine idée. Ici, il n’y a pas d’idée, on ne sait rien: on sait au fur et à mesure et c’est seulement quand tout est fait que l’on peut dire: ça, c’est la carte. Alors Euclide ou Lobatchevsky pourront venir et faire toutes les théories qu’ils voudront. Tout ce que l’on peut dire, c’est que c’est un nouveau voyage sur la terre – une terre qui a un peu perdu ses habitudes fossilisées d’être sagement dans l’atlas. Elle avait donc buté tout d’un coup sur cet endroit où les vivants et les morts semblaient marcher tranquillement côte à côte comme si de rien n’était – au fond, comme si ni les uns ni les autres n’avaient idée qu’ils étaient «morts» ou «vivants». Un endroit où on n’a pas idée, alors on n’est pas mort, évidemment, ou pas vivant – on est, tout simplement. Nous sommes probablement aussi fossilisés dans notre idée de la vie et de la mort – ou de la vie tout court – que le vieil atlas de Monsieur Ptolémée. Nous avons fini d’inventer la vie: c’est nous, les morts. On a fini la carte, il n’y a plus qu’à gagner sa vie et faire des enfants pour la remplir. Mais peut-être, après tout, le monde, le monde réel, est-il moins insensé que cela; peut-être qu’il s’invente à chaque seconde, peut-être qu’il se découvre à chaque seconde, peut-être qu’il est nouveau à chaque seconde – nous allons peut-être entrer dans une ère du monde-toujours-nouveau, comme ces Pulsations sans suite ni conséquences. À chaque instant, la découverte. Alors on vit toujours parce qu’on a toujours à découvrir. C’est ce que disait Mère: C’est toujours comme une nouvelle révélation, et pas de la même manière. Parce qu’elle avait perdu la mémoire aussi, avec tout le reste. Notre mémoire fossilisée qui se souvient férocement qu’on meurt, qu’on est malade, qu’on ne peut pas voler, peut pas traverser la rivière, peut pas… tout est «on-ne-peut-pas» avec la mémoire. Alors on ne peut pas naturellement. C’est la mémoire de la cage. C’est ça qui a durci, figé, opacifié notre Matière. C’est le Mental physique, la première mentalisation de la Matière. Et c’est cela qui fait aussi «je vis», ils sont «morts»; c’est «ici», c’est «là-bas» – nous avons perdu la mémoire de la liberté. Le voyage de Mère et de Sri Aurobindo, c’est peut-être le grand voyage du retour de la terre à la liberté.

Quand nous aurons totalement oublié qu’on meurt, nous serons dans la vraie vie – ou peut-être, vu de l’autre côté, quand nous saurons que seulement Ça existe. Quand nous aurons uniquement une mémoire de beauté.

Et en effet, ce monde «physique subtil», comme ils l’appelaient au début, semblait tout à fait une terre libre. La même terre, sans nos lois. Les mêmes êtres, sans la mémoire de nos lois. Mais pas des êtres «en costume de vision», pas des «apparitions», non: des êtres physiques – Pierre, Paul, et peut-être bien nous-mêmes d’une autre façon. Et ce qui est très curieux, prodigieusement intéressant, c’est que la perception de Mère (et celle de Sri Aurobindo aussi) a évolué. Ce n’est pas que, tout d’un coup, ils ont vu le «physique subtil», comme l’Amérique en survol avec ses fleuves bien sages, ready-made, tout faits. Non, c’est comme si, lentement, à mesure que la trame cédait, ils voyaient de plus en plus clairement, de plus en plus physiquement pourrions-nous dire, ce qui leur avait paru tout d’abord comme une sorte de continent lointain: ce n’était pas un «autre monde», c’était celui-ci! Celui-ci sans la trame. Ce n’était pas quelque chose qu’on voit dans le sommeil ou en sortant de son corps: c’était quelque chose qu’on voyait physiquement, les yeux ouverts, comme un même monde à l’intérieur de notre croûte. Un monde physique dans le monde physique. Et après avoir dit physique «subtil», Sri Aurobindo et Mère ont fini par dire «vrai physique», puis «vraie Matière». C’était , derrière ce «voile d’irréalité». C’était le monde réel, la terre réelle, sans la trame. Et inopinément, un jour récent, nous sommes tombé sur un texte de Sri Aurobindo qui nous a paru extrêmement révélateur (pourtant un texte ancien, des années 1920, et il aurait probablement été plus précis trente ans après, mais il a choisi de ne rien dire): Le royaume matériel ne peut plus rester très longtemps notre seul monde d’expérience séparé, car les partitions qui le séparent des mondes psychiques et autres sont en train de s’amincir [c’est nous qui soulignons]; des voix et des présences commencent à passer au travers et à révéler leur impact sur le monde.1 Nous comprenons bien, maintenant, pourquoi Sri Aurobindo disait qu’il n’avait pas besoin d’«expliquer» le Supramental: il s’expliquera de lui-même. L’écran est en train de s’amincir, et peut-être que Mère et Sri Aurobindo, en traversant l’écran dans leur corps même, leur corps de Matière terrestre opaque, ont-ils préparé la déchirure du voile dans le corps de la terre même. Un jour, nous verrons. Et ce ne sont pas des mondes mystérieux et psychiques que nous verrons: c’est la terre même telle qu’elle est. Mais elle est peut-être bien psychique aussi! C’est la terre supramentale. Et nous comprenons bien, aussi, pourquoi Sri Aurobindo l’appelait «supramentale»: c’est une terre où les lois du Mental ne jouent plus. Une terre sans la cage mentale. Une terre où on n’a pas idée d’être «mort»! On est vivant, tout simplement, mais vraiment vivant, pas comme les fantômes aux «plaques noires» qui s’effacent dans une grisaille irréelle, pas les tubes digestifs dotés d’une intelligence fonctionnelle et parfaitement adaptés à la mort – ceux qui ont envahi la terre, les derniers Mongols. Ceux-là n’ont pas besoin de mourir, ils sont déjà morts, inexistants. Peut-être que, tout d’un coup, ce sont ceux-là, les super-Philistins économiques, qui vont s’effacer derrière un voile d’irréalité. Il ne restera plus que le vrai monde. Les autres dans un rêve. Un renversement de situation. Ce seront eux qui passeront «de l’autre côté». C’est peut-être cela, ce fameux «Jugement dernier»: non pas la résurrection des morts, mais l’effacement des vraiment morts. Le déchirement de l’illusion. Les sidérés en mourront peut-être pour de bon. Que les autres se préparent.

Une terre qui retrouve la Mémoire de la Liberté.

La matière consciente

Qu’est-ce que c’est, vraiment, ce physique subtil? Comment y va-t-on, quel est le moyen de communication? Quelles sont ses lois ou ses non-loi? Si souvent, nous avons posé ces questions à Mère. Qu’est-ce qu’il faut faire pour aller là? – Je ne sais pas, nous répondit-elle au début: en fait, j’y ai plutôt suivi Sri Aurobindo. Et elle avait mis presque neuf ans (1959) pour retrouver la «demeure de Sri Aurobindo»!… Cela nous a toujours paru incroyable. Mais peut-être cherchons-nous très loin ce qui est tout proche, là. Et à mesure que la trame lâchait, ou le voile s’usait, non seulement elle retrouvera Sri Aurobindo constamment, mais c’est comme si cet «autre côté» passait ici, comme s’il n’y avait plus de passage de l’un à l’autre – comme si cela faisait partie de la Matière au même titre que le reste, et peut-être à plus de titre. Ce n’était pas du tout différent du visage de tel disciple qui s’estompait subitement ou s’éclairait, existait, selon son état de conscience, pas différent de tel flacon ou tel objet très matériel qui soudainement semblait s’éclairer du dedans, vivre de sa vie propre non pas par la lumière réfléchie mais par la lumière vraie qu’il contient. Ce qui était soi-disant de l’autre côté vivait conjointement, pourrait-on dire, de la même manière que ces disciples ou ces flacons. Mais ce qui est faux n’avait pas d’existence là, ne vivait pas là. Les disciples fantômes étaient parfaitement morts de ce côté-ci, derrière un voile d’irréalité, et d’autres soi-disant fantômes de l’«autre monde» vivaient parfaitement de ce côté-ci. Ce qui faisait la différence de côté, ce n’était pas la «vie» ou la «mort», c’était la conscience ou l’inconscience.

On pourrait dire que le physique subtil, c’est le monde de la Matière consciente, et finalement le monde de la vraie Matière, celle qui existe vraiment, celle où les tubes digestifs n’ont pas lieu, celle où les menteurs n’ont pas lieu. Tous les petits faussaires de la conscience: partis, irréalisés.

Mais nous sommes parfaitement dans ce monde physique subtil, nous y sommes déjà, tout ce qui est conscient en nous y vit constamment et en complète continuité avec tout le reste de la Matière consciente «ici» ou «là-bas», au Spitzberg ou à côté – seulement, pour nous, il existe encore un voile d’inconscience, encore une trame corporelle qui ne cède guère que dans le sommeil et qui fait que nous ne communiquons que dans certains états privilégiés: alors nous avons des «inspirations», des «visions», des «messages»… toutes sortes de choses plus ou moins déformées et fumeuses – ou quelquefois étonnamment vivantes, plus vivantes même que les choses soi-disant matérielles, comme si on avait cueilli là les plus vifs souvenirs de sa vie – mais au passage de la trame, il y a quelque chose qui change, se dénature: ce n’est plus qu’une traduction dans la cage. On dit: «C’est un rêve». Et pour Mère, c’est comme si l’état de rêve n’était plus – elle ne pouvait plus avoir de «rêves»: elle ne pouvait voir que ce qui est vraiment là. Et ce n’était plus une traduction: c’était direct et immédiat, une «vision tactile». «Tout d’un coup, je suis ça», au même titre qu’elle était ça dans le disciple devant elle ou dans le flacon de la salle de bains. C’était exactement pareil, le même monde. L’un n’était pas plus réel ou pas plus flou que l’autre. Elle n’avait plus de «visions»: ça existait ou ça n’existait pas, c’est tout.

Alors où est l’«autre côté», où est la «mort» vraiment? De plus en plus, l’impression que c’est notre tête et notre façon de voir qui font des limites tranchées comme cela, mais ce n’est pas cela! c’est tout mélangé. C’est tout… quelque chose qui bouge. Alors qu’est-ce qui va se passer, comment cela va se traduire? Je ne sais pas. C’est contraire à toutes les habitudes.

C’est assurément une autre manière d’être, mais c’est une manière d’être physique puisque Mère était parfaitement dans son corps et vaquait ici et là au milieu de toutes sortes de petits échantillons plus ou moins réels ou fantomatiques, mais tout de même parfaitement «matériels». C’est la manière d’être sans la trame. C’est le monde sans coupures mentales. C’est le monde tel qu’il est.

Et ce qui est infiniment intéressant – ce que nous oublions toujours–, c’est que cette perception du monde tel qu’il est, des prétendus «morts» et des «vraiment vivants» et du Spitzberg à côté, ce n’est pas du tout une perception de «voyante»: c’est la perception du corps. C’est le corps qui voit ça, la conscience cellulaire, pas la conscience mentale ou psychique. On ne peut même pas dire qu’il «voit»: il vit, il est, il touche. C’est une perception matérielle. Le corps ne comprend rien à nos histoires de visions et de voyantes et à tout notre mélodrame mental, il ne comprend rien à nos paradis et nos enfers qui sont des fabrications mentales, il ne comprend rien aux dieux et aux damnations: pour lui, c’est ou ce n’est pas – comme un bébé. Mais un bébé cosmique!… C’est peut-être ça, le «Divin». Ce n’est pas compliqué du tout. N’importe quel âne de corps comprend ça, mais ce n’est pas un âne: ce sont toutes les âneries qu’on met dessus. Nous sommes bourrés d’âneries savantes qui nous bouchent le naturel du monde – le grand naturel sans coupure. Au fond, la «conscience», c’est de percevoir ce qui est vraiment là. Le corps, les cellules du corps, perçoivent ce qui est vraiment là. Pour elles, sans aucun doute, Matière = Conscience. Les bébés sont infiniment plus conscients de l’état de conscience des gens que de leur mine, bonne ou mauvaise. La cravate, ça ne veut pas dire grand-chose, même si elle sort de chez Dior. Et il y a un tas de choses qui ne veulent pas dire grand-chose pour eux, et un tas d’autres que nous ne palpons pas mais qui sont infiniment palpables pour eux. Alors, où est le «concret»? Où est le «matériel»? – Le Mensonge fossilisé ou le reste? Il n’y a pas de différence de la vie à la mort, du matériel au non-matériel, de ce côté-ci à l’autre: il y a une différence de la conscience à la non-conscience. On peut être médicalement mort de ce côté-ci et on est parfaitement vivant de l’autre côté. Et ce qui n’est pas vivant ici n’est vivant de nul côté, parce que, la conscience, c’est le seul côté du monde. Il n’y a qu’une seule Matière, divisée par un voile d’inconscience. Ce que nous appelons «Matière» est une apparence fossilisée dans notre cage. On sort de la cage et la même Matière s’éclaire différemment. Une pierre est réelle, un arbre est réel, ils ont la vibration de leur conscience; un policier en chaussures de cuir a seulement la vibration de son tube digestif. On a la vibration de ce qu’on est. La fausseté du règne mental, c’est qu’à la différence du règne végétal, minéral et animal, nous avons inventé ce qui n’est pas. Des faussaires de l’existence, pourrait-on dire. Des tubes digestifs doués de discours. Pour la vision du corps – sa vision enfantine–, le monde matériel vrai, ce même monde, est fluide, vibrant, sans barrières, sans division, sans «vie», sans «mort». Le degré de réalité est dans le degré de conscience. Le degré de vie est dans le degré de conscience.

Un monde qui nous semble décidément très sensé.

C’est le prochain monde. Le monde de la Matière consciente.

Il faut apprendre les lois du prochain monde.

Un monde plus complet

L’expérience de Mère s’est très progressivement précisée à travers les années, avec une espèce d’évidence qui devenait de plus en plus palpable à mesure que la trame s’évanouissait, cet obscur enveloppement du Mental physique. C’est comme si, lentement, ce qui semblait de part et d’autre, comme deux mondes très proches mais tout de même séparés, se fondait en un seul monde qui était notre monde matériel complet. Ce mot de «mort» est tellement absurde! C’est simplement comme quand on passe d’une chambre dans une autre, disait-elle au début; on fait un pas comme cela, comme pour franchir un seuil, et puis on est de l’autre côté, et puis on revient. Je t’ai raconté l’expérience que j’ai eue le jour où je me suis retrouvée dans la maison de Sri Aurobindo, dans le physique subtil; eh bien, c’est comme si j’avais fait un pas, et je suis entrée dans un monde beaucoup plus concret que le monde physique – plus concret parce que les choses contiennent plus de vérité. Là, j’ai passé un bon moment avec Sri Aurobindo, puis, quand ça a été fini, j’ai fait un autre pas et je me suis retrouvée ici, un peu abrutie. J’ai mis pas mal de temps à m’y reconnaître parce que c’était ce monde-ci qui me semblait irréel, pas l’autre. Puis le passage s’amincit avec les années, il n’y a plus besoin de faire «un pas» d’un côté à l’autre, mais encore ce sont comme deux états un peu différents: Maintenant, les visions sont si concrètes qu’elles sont presque matérielles (ce ne sont pas des «visions», n’est-ce pas, c’est de la vie pendant un temps). C’est certainement dans un domaine où je ne voyais pas avant. Très concret, précis, et le passage entre cet état-là et l’état de veille est presque imperceptible. Ce n’est pas un renversement de conscience comme c’est d’habitude: c’est comme mélangé… Mais le décor n’est pas le même. C’est un décor très familier; je n’ai pas l’impression d’être dans un endroit nouveau: c’est un endroit où je suis, sinon tout le temps, du moins quotidiennement. Et où il y a des habitudes, des… C’est très curieux. Il semblerait qu’il y ait comme cela toute une vie – toute une vie, toute une activité – qui se déroule et qui est toute proche, qui doit être dans le physique subtil, mais tout proche. Très-très concret, pas du tout l’impression de rêve. Et une continuité: ça continue même quand je n’en suis pas consciente, et quand je prends conscience, il y a la continuation, ça a changé pendant mon absence. Ça a l’air d’un domaine matériel (matériel, c’est-à-dire physique) où la conscience est plus éveillée – la conscience est très claire, très claire, et aiguë, n’est-ce pas: perceptions aiguës… C’est comme une doublure, mais qui serait plus consciente.

C’est le monde de la Matière consciente.

Et les frontières s’effacent lentement: J’étais avec Sri Aurobindo, mais un Sri Aurobindo tout joyeux, plein d’animation, et un petit peu plus matériel que ce que je vois d’habitude, et nous avons passé des heures ensemble à travailler: à voir des choses, voir des gens, faire du travail; mais alors, ce qui était curieux, ce qui était particulier, c’était que cela ne dépendait pas de ce que mon corps dorme: il ne dormait pas, il était absolument tranquille; mais j’ai été obligée, au milieu, de me lever, et en me levant, cette conscience et cette activité n’ont pas cessé! Et c’était la conscience ordinaire, c’est-à-dire la perception des choses ordinaires (de la chambre, etc.) qui était un peu moins précise. C’était comme retourné, tu comprends. Et c’est resté longtemps, même dans la matinée, jusqu’au moment où j’ai été obligée de voir des gens, faire des choses. C’était très particulier, c’est la première fois que c’est arrivé comme cela. C’est-à-dire que cette conscience un peu intérieure était plus concrète que la conscience ordinaire. Ce qui est drôle, c’est que ces choses ordinaires, ce n’est pas qu’elles s’estompent et qu’elles s’effacent: elles deviennent… comme du papier! du papier ou de l’écorce ou… quelque chose de sec – sec et mince et sans réalité véritable, simplement comme une apparence mince. Et l’expérience se multiplie, s’accentue, les vivants et les «morts» semblent se mouvoir de plus en plus dans un même monde: Il y a un phénomène qui s’est précisé: je suis allée dans des endroits où il y avait beaucoup de monde, et mélangé, c’est-à-dire des soi-disant vivants et des soi-disant morts, ensemble. Et tout à fait ensemble, et habitués à être ensemble et trouvant cela tout naturel – mais une foule de gens!… C’est un endroit du physique subtil où ceux qui ont un corps et ceux qui n’ont plus de corps sont mélangés sans que cela fasse aucune différence. Ils ont la même réalité, la même densité et la même existence consciente, indépendante. Et il y a une similitude extraordinaire avec la vie matérielle, excepté que l’on sent que les gens sont plus libres de mouvement. Mais cela, ce n’est pas nouveau, ce qui est nouveau… le sommeil n’est plus du tout du sommeil, je ne sais plus, c’est une espèce de «retrait», c’est-à-dire que je rentre au-dedans, et alors je suis active, et c’est dans le même état où se trouvent ces gens-là (soi-disant «morts»), et parmi eux, il y en a qui sont avec des gens ayant encore un corps. Et alors je suis là aussi et dans le même genre d’état. Mais ce qui est étrange, c’est que quand je me soi-disant «réveille» et que je me lève, je continue quelque chose qui n’est pas physique! Tu comprends, l’état de là-bas continue, et c’est aussi réel, aussi tangible que les choses physiques. Et je m’aperçois au bout d’une demi-heure que j’ai bougé ici et fait tout cela entièrement dans cette conscience!… Qu’est-ce que c’est que cette conscience?… C’est une conscience très claire, très harmonieuse, où il n’y a pas de difficultés, et très créative. Je ne sais pas ce que c’est. Ce matin, littéralement pendant une demi-heure, j’étais là, je ne le savais pas! Et c’est après cela que je me suis dit: mais est-ce que c’est physiquement comme cela? Il y avait quelqu’un, j’étais avec quelqu’un et je me suis demandé: est-ce que cette personne est comme cela physiquement? Est-ce que c’est physique? Et j’étais debout!… Alors c’est comme si les deux mondes étaient… [Mère passe les doigts de sa main droite entre les doigts de sa main gauche]… mélangés. Étrange… Le physique paraît moins impératif. Avant, on avait l’impression que, oui, ce n’était pas un «rêve» comme les gens disent, mais que c’était une conscience plus subtile et moins précise, et que la conscience physique était tout à fait concrète et précise. Maintenant cette distinction… l’autre est devenue presque plus concrète et réelle que la conscience physique. La conscience purement matérielle est plus flottante… C’est curieux.

Mais comment se fait le passage d’un état à l’autre ou d’une perception à l’autre? demandions-nous à Mère. Qu’est-ce qui fait la différence? – Je ne sais pas quelle comparaison donner, répondait-elle, mais je suis sûre qu’il y a des choses qui, comme cela [Mère tourne sa main dans un sens] sont invisibles, et qui comme cela [dans l’autre sens] sont visibles. J’ai l’impression que ce qui nous paraît une différence considérable entre le tangible, le matériel, et l’invisible ou le fluide, c’est seulement un changement de position. Parce qu’il m’est arrivé je ne sais combien de fois, des centaines de fois: comme ça [dans un sens] tout est ce qu’on appelle «naturel», comme on a l’habitude de le voir, et puis tout d’un coup, comme ça [dans l’autre sens], ça change de nature. Et il ne s’est rien produit, excepté quelque chose dedans, quelque chose dans la conscience, un changement de position. Un changement de position, ce n’est pas plus tangible que cela, c’est cela qui est si merveilleux! Tiens, l’autre jour, j’ai encore trouvé une phrase de Sri Aurobindo: «Maintenant tout est différent, et pourtant tout est resté le même», j’ai lu cela, je me suis dit: c’est cela que ça veut dire! C’est vrai: et maintenant tout est différent, et pourtant tout est resté le même… L’explication la plus approximative, c’est un «déplacement»: un déplacement, l’angle de perception qui est différent. Et ce n’est pas ce que l’on serait tenté de penser: une intériorisation et une extériorisation, ce n’est pas du tout cela, pas du tout [Mère ne fermait pas les yeux pour voir ou n’entrait pas en contemplation]: c’est un angle de perception qui change. On est dans un certain angle, puis on est dans un autre. J’ai vu des petits objets comme cela pour amuser les enfants: quand ces objets sont dans une certaine position, ils ont l’air compacts et durs et noirs, puis on les tourne dans un autre sens et ils sont clairs, lumineux, transparents. C’est quelque chose comme cela, mais c’est une approximation.

Et c’est un même milieu qu’on regarde: ce ne sont pas deux milieux ou deux plans différents. Je vois toutes sortes de choses matériellement, mais qui ne sont pas visibles pour les autres. Mais c’est matériellement. Un drôle d’état… Et alors, pour la vue, par exemple, quelquefois je vois plus clair avec les yeux fermés qu’avec les yeux ouverts, et c’est la même vision: c’est la vision physique, purement physique, mais un physique qui paraît… plus complet. Je ne sais pas comment dire. Au fond, comme si le corps-voyait pour la première fois le monde sans les lunettes mentales. Un monde plus complet.

Un drôle d’état… peut-être le passage de l’état-chenille à l’état-papillon. De la Matière obscure à la Matière consciente, telle qu’elle est, totale, sans division.

Et maintenant, les paroles de Mère nous reviennent avec une autre profondeur: La vie et la mort, c’est la même chose, c’est simultanément: seulement la conscience qui fait comme ça et fait comme ça. Et Mère passait les doigts de sa main droite entre les doigts de sa main gauche. Les deux mondes «dans un même nid», disaient les Rishis.

La fin de la cage

Et la mort n’avait plus de sens.

Je suis en train d’apprendre beaucoup de choses sur cette transition qu’on appelle la mort. Cela commence à devenir de plus en plus mince et de plus en plus irréel.

Mais c’est formidable… la donnée la plus puissante, douloureusement puissante, de l’univers, qui est en train de changer. Parce que cela se traduit pratiquement, n’est-ce pas, ce n’est pas simplement un petit voyage supplémentaire que des voyantes pas assez malines ne s’étaient jamais payé! Nous nous moquons tout à fait des «visions»; tous les dieux de l’univers peuvent venir faire leur sarabande sur la terre que cela ne nous émeut pas une seconde, nous ne prendrons pas le métro pour aller les voir! Et d’abord, qu’ils restent dans leur monde où ils sont si bien tandis que nous nous débattons avec la mort. Mais que cette mort puisse changer, que cet univers figé dans sa désespérante géographie de plus en plus encombrée puisse s’éclaircir, que la douleur puisse disparaître, que la Beauté puisse être, que le vrai puisse marcher dans sa vérité et le faux s’évanouir comme un fantôme… Ça peut, c’est possible, c’est , juste de l’autre côté de la trame. C’est seulement une trame à enlever et… tout est pareil et tout est changé. On ne sort pas de la Matière, on ne fiche pas le camp au paradis: on sort seulement du Mensonge et de la douleur. Alors notre cœur commençait à battre; avec Mère nous vivions un prodigieux espoir, nous étions comme penché sur cette terre douloureuse, aimable, si aimable et si fausse, faussée en même temps. On sentait que, pour la première fois sur la terre, un souffle passait, et comme nous étions pendu à ce souffle, comme nous écoutions battre ce grand espoir du monde, comme nous écoutions balbutier ces étranges paroles et regardions ce petit corps si frêle «comme sur une crête entre deux précipices»… Pour la première fois, quelque chose traversait la trame dans un corps, et si ça pouvait passer dans un corps, ça pouvait passer dans le corps de la terre – c’était ça, l’enjeu! Tandis que les petits échantillons regardaient Mère se «désintégrer»: devenir aveugle, devenir sourde, perdre la mémoire, oublier le temps – oublier les lois du Mensonge. Mais allait-elle faire passer cette autre Loi ici? «Autrefois, demandions-nous, tu allais souvent en transe9 dans les autres mondes, mais maintenant quel est cet état dans lequel tu sembles absorbée (… comme Sri Aurobindo dans son fauteuil)?» – Tout à fait différent. – «Ce n’est pas une transe, insistions-nous?» – Non, non! C’est un autre genre de conscience. C’est tellement différent que l’on se demande… je me demande parfois comment c’est possible. Il y a des fois où c’est tellement nouveau et inattendu, c’est presque douloureux. – «C’est-à-dire que tu ne sors pas de la Matière vraiment?» – Non, non! – «C’est un nouvel état dans la Matière?» – Oui, oui, c’est cela. Et alors régi par quelque chose qui n’est pas le soleil – je ne sais pas quoi… Probablement la conscience supramentale.

«Je me demande parfois comment c’est possible…» Elle était à la frontière, là, juste, précairement, entre la vie et la mort: la chenille et le papillon… ensemble. Elle cherchait à faire la mue dans le corps de la terre.

Près d’elle, nous regardions la Mort, lentement, s’irréaliser, changer de sens si totalement qu’il n’y avait plus de mot pour la mort… ni pour la vie. C’était tout autre chose. Un autre monde. Une autre terre. Et pourtant notre terre. Vraiment, une troisième position ou un troisième état dans la Matière. Un état sans mort. Avec Mère, nous regardions lentement grandir ce merveilleux espoir, cette possibilité d’une vie sans rupture – «Je cherche l’illusion qu’il faut détruire pour que la vie physique puisse être continue», disait-elle–, une vie où l’on peut continuer de grandir, se développer, s’élargir, croître en beauté et en connaissance sans avoir besoin de cette brutale rupture, ce douloureux recommencement dans l’oubli général au milieu d’un monde qui ne se souvient plus de rien, sauf du pain à gagner et de la retraite, avec quelques envolées de bibliothèque. Nous écoutions avec elle la légende de la vraie terre qui commence. En poussant, je suis arrivée à cette conclusion qu’il n’y a rien qui soit vraiment la mort. Il n’y a qu’une apparence, et une apparence qui se fonde sur une vue limitée. Mais il n’y a pas de changement radical dans la vibration de la conscience. L’importance donnée à la différence d’état est une importance seulement superficielle et basée sur l’ignorance du phénomène en lui-même. Celui qui serait capable de garder un moyen de communication pourrait dire que, pour lui-même, cela ne fait pas une différence considérable. Mais cela, c’est quelque chose qui est en train de s’élaborer. Il reste encore des endroits imprécis et il y a des détails d’expérience qui manquent… Et nous arrêtions Mère, nous avions tellement peur de perdre cette terre, nous y tenions tellement à notre terre maudite et délicieuse: «Tu dis qu’il n’y a pas de différence, mais est-ce que, quand on est de l’“autre côté”, on continue d’avoir la perception du monde physique?» – Oui, oui, c’est cela! – «La perception des êtres, des… (nous voulions dire les forêts, les fleurs, la mer avec ses mouettes)?» – Oui. Seulement au lieu d’avoir une perception… On sort d’une espèce d’état illusoire et d’une perception qui est une perception d’apparences – mais on a une perception. Pas absolument identique, mais avec une efficacité quelquefois plus grande en elle-même. Mais ce n’est pas perçu véritablement par l’autre côté. C’est l’autre côté qui est bouché, notre côté. Et finalement, nous commencions à comprendre que la différence n’était nullement dans le physique ni dans un soi-disant changement de monde – nous restions parfaitement sur terre – mais c’est l’illusion humaine, de l’homme dans sa cage, qui tombait. Les fleurs, les plantes, les mouettes, n’étaient pas dans la cage, on pouvait même les percevoir d’une façon plus «complète», plus «efficace». Ce sont nos yeux qui sont en cage, ce sont nos oreilles qui sont bouchées, ce sont nos membres qui sont attachés, hypnotisés par le Mental physique. Et c’est ce Mensonge-là qui tombe. C’est la vie dépouillée de son apparence mensongère. La vie de la prochaine espèce. Et c’est dans cette vie-là – qui est soi-disant la vie de l’«autre côté» – que Mère, ou plutôt la conscience cellulaire de Mère, se promenait… parfaitement de ce côté, les yeux grands ouverts, debout: Les choses ici sont toujours revêtues d’un tas de vêtements, ce n’est jamais la chose exacte, et là, c’est la chose exacte. Et alors, je vais en Amérique, je vais en Europe, je vais… tout le temps. Je vais dans des endroits dans l’Inde. Et tout cela, du travail, du travail, du travail – et si vivant! C’est très intéressant, tu sais, la vie dépouillée de son apparence mensongère! N’est-ce pas, les hommes ont tellement l’habitude de tout… travestir – tout cela est parti, là c’est parti. Et c’est l’activité du corps. C’est intéressant, c’est la vie intérieure du corps. C’est le corps, la conscience du corps, qui découvre le secret de la terre.

La Matière qui découvre le secret de la Matière.

L’autre côté est ici – c’est nous qui sommes à côté de tout!

Mais quelles sont les lois, là? À quoi ça ressemble? insistions-nous. – C’est très analogue au monde matériel, seulement il ne parait pas avoir les mêmes lois de gravitation, parce qu’on peut se déplacer comme cela, par la volonté. On n’est pas obligé de marcher ni de… La conscience et la volonté ont un pouvoir plus grand que dans ce physique matériel. C’est-à-dire que c’est notre monde, sans les lois de la cage mentale. La rivière se traverse toute seule, comme Madame David-Néel par mégarde lorsqu’elle avait oublié l’existence de la rivière et les lois mentales qui gouvernent les rivières et la pesanteur.

Un monde où on a oublié les lois mentales.

Une terre sans les lois du Mental, déshypnotisée.

La vraie terre, enfin libre.

La vraie Matière, enfin légère.

La seule loi, de la conscience. La seule densité, de la conscience. Les seuls corps existants: les corps conscients. La fin des fantômes.

À la frontière cellulaire, le corps, désenvoûté, sorti de l’enveloppement du Mental physique, oublie la lourdeur, l’épaisseur, l’impuissance, la séparation, les distances, le passé, l’avenir – il oublie la mort. Il oublie les lois de la Mort. Et on reste dans la Matière. On est autrement dans la Matière.

C’est le début de la légende de la vraie terre.

La mort, c’était le douloureux transit évolutif dans la cage pour apprendre à exister en tant qu’individu – mais quand l’individu conscient est fait, la cage se brise. Et on reste parfaitement dans la Matière, la vraie Matière, le monde physique tel qu’il est. J’ai l’impression que les choses sont beaucoup plus simples – beaucoup plus simples – et beaucoup moins dramatiques que la pensée humaine l’imagine. C’est très curieux, j’ai de plus en plus l’impression de quelque chose qui n’a pas de mystère, et que c’est notre façon de penser et de sentir qui met tout le mystère et tout le dramatique – et puis… il n’y en a pas.

En somme, nous pouvons dire qu’à travers l’évolution nous avons lentement grandi de l’inconscience de la réalité de la Terre à la conscience de la réalité de la Terre – de l’Amazonie obscure et inconnue, à l’Amazonie claire et dévoilée. Cette conscience de la réalité de la Terre est le dernier stade de l’évolution, ou le premier stade, peut-être, d’une évolution nouvelle: le stade de la Terre vraie, de l’Amazonie telle qu’elle est, du monde physique tel qu’il est. Le stade de la Matière consciente – ce qu’elle a toujours été et dont nous nous apercevons peu à peu. L’évolution, c’est s’apercevoir de ce qui est vraiment là.

Pour arriver là, nous avons dû mettre différents manteaux, des carapaces, des peines sur nos épaules. Peu à peu, le voile s’est aminci. Nous arrivons au moment où le voile va tomber.

Seuls les vivants resteront vraiment vivants.

Les autres seront rongés par leur propre irréalité.

Il n’y a rien de plus mortel que la mort.

Et la pure mémoire de beauté resplendit qui nous faisait tâtonner à sa recherche.

La vraie terre.

24. La transformation du monde

Nous approchons du grand Tournant de 1968.

Comme par hasard, l’année de la révolution des étudiants.

Il y a tant de points d’interrogation, d’endroits mystérieux, mal saisis dans cette forêt, que parfois le cœur défaille. Nous n’avons aucune explication toute prête, nous allons en aveugle dans cette forêt et parfois l’explication semble surgir en marchant, et parfois elle échappe pour resurgir ailleurs. Nous n’écrivons pas un livre vraiment, nous taillons un chemin dans la nuit, tandis que notre corps, vaguement, écoute un murmure derrière le voile et, d’aventure, laisse sa main errer dans le vrai. Il faut user le voile, chacun à sa façon. Ils sont en train d’user le voile, lentement, dans le corps de la terre. Et qu’est-ce qui va se passer?

Les trois solutions

Il y a cette vraie terre, là, libre. Sri Aurobindo, Mère, sont là, ils œuvrent, ils voient. Ils sont là autant que nous – plus que nous. On assassine Sheikh Mujibur Rahman, le Président du Bangladesh. C’était hier ou avant-hier. On perpètre mille folies obscures et sordides tous les jours – de plus en plus sordides, dirait-on, de plus en plus obscures, comme si la terre n’en finissait pas de dégorger son obscurité, comme si de sinistres fantômes peuplaient la terre de plus en plus, la jolie terre. Des fantômes, oui, qui n’ont aucune existence vraie, mais qui tuent et qui ravagent – scientifiquement, médicalement, théoriquement et idéalement ou religieusement. Ils ravagent, ils ravagent, les fantômes, par milliers, de plus en plus. Ils mettent au monde d’autres petits fantômes qui ravageront, ravageront de plus en plus – est-ce que la terre, la jolie terre, ne sera plus peuplée que de fantômes? ou de faussaires de la conscience qui débitent leurs solennels discours? Les intelligences qui ont émergé dans une lumière supérieure sont comme des étoiles dispersées dans un ciel tout à fait obscur, disait-elle.

Qu’est-ce qui va se passer?

On dirait qu’on approche de l’essence vraie de la Mort.

Non, pas le trou: la mort vraie: l’inconscience.

Le monde est plein de morts.

De morts obscurs et vêtus de chausses qui télévisent leurs paroles éternelles du haut de satellites intelligents et hypnotisent les hommes par millions. La trame du Mental est devenue presque visible, elle sillonne le ciel en tous sens et assourdit nos consciences à tous les coins de rue. Ils gagnent, ils gagnent de plus en plus, presque jour par jour. Et le phénomène est irréversible. C’est-à-dire que les inconscients ne vont pas s’améliorer par miracle. C’est une obscure progression boueuse. La Mort gagne.

Et pourtant, c’est seulement un voile. Un écran mince sur lequel se dessinent d’obscures silhouettes dotées de meurtre et d’évangiles barbares. En poids de conscience, c’est zéro. Et ça règne. En poids de réalité, c’est zéro. Et pourtant c’est notre monde soi-disant réel. On vote pour eux, on prépare des diplômes pour eux, on conduit les locomotives et les laboratoires pour eux – on prépare un avenir comme pour eux. Nous nous insurgeons parfois, mais à la première occasion nous faisons tout comme eux: la propédeutique, les petits enfants, le progrès de la Science pour eux. Chacun va chercher son numéro d’ordre là-dedans. Nous sommes à droite ou à gauche, mais c’est des deux côtés d’une même Inconscience. Nous préparons la silhouette sur l’écran, et plus elle est opaque, plus elle est visible – réussie. Nous voulons tous réussir à ce monde-là. Nous voulons même réussir au monde du yoga ou au monde de la spiritualité. Et c’est tout pareil. Qui veut traverser l’écran, vraiment, la vraie terre?

Qui veut autre chose?

Et c’est là où tout le problème se resserre, individuel et cosmique.

On pourrait dire: très bien, laissons tomber ce corps d’inconscience – laissons tomber la mort et les morts – et allons dans la vraie Matière rejoindre les vivants. Mais cela ne paraît pas une solution très évolutive ni très courageuse. Et d’abord, cette cage a une raison d’être très précise, ce n’est pas une invention diabolique, c’est le moyen évolutif pour fabriquer des êtres qui justement trouveront le moyen de changer la cage ou de l’ouvrir. Mais alors, si nous restons dans la cage, comment en sortir tout en y restant, pourrait-on dire? – Cela, c’est toute l’histoire de Mère. Et finalement qu’arrive-t-il à ce corps lorsqu’il a découvert le secret de sa réalité, la vraie Matière, le vrai monde? Est-ce que les lois de cette Matière-là ont le pouvoir de changer les lois de cette Matière-ci: une transformation du vieux corps? Ou bien est-ce qu’on jette la guenille une fois qu’elle a fini son travail: on s’envole, papillon, dans la vraie Matière? – Une dissolution du vieux corps. Cela ne nous parait pas non plus une solution très évolutive. La mort, c’est l’acceptation de la défaite, alors… disait-elle. Mère était une guerrière (nous ne savons pas d’ailleurs pourquoi nous disons «était»). Ou bien une troisième solution…

Mère n’a jamais su ce qu’on lui réservait. Elle ne l’a jamais su jusqu’au bout. C’est qu’il doit y avoir une raison.

La troisième solution? On pourrait dire: une invasion du Réel. Le déchirement du voile… Mais c’est une formidable secousse pour la terre – en tout cas pour les non-vivants qui paradent. Ils risquent bien de ne pas s’en remettre. Et nous oublions toujours que nous-mêmes, dans notre propre corps, sommes dotés d’une lourde dose d’inconscience – notre corps n’est pas complètement conscient, pas complètement réel; s’il l’était, nous serions immortels et transformés. Alors, invasion du Réel ou non, nous restons avec ce vieux corps doté de mort et qu’est-ce qui lui arrive au bout? Le trou ou la transformation? C’est toujours la même question: le papillon quitte sa dépouille de chenille, ou quoi? Le Réel règne sur la terre et il ne reste plus que les papillons réels… mais qu’est-ce qui restera au bout? combien de papillons? Peut-être pas beaucoup… peut-être pas trois… Alors?

Alors peut-être la solution évolutive est-elle un mélange paradoxal des trois possibilités: une dissolution plus ou moins progressive ou brutale de l’Inconscience, hâtée par une Invasion du Réel qui hâtera la transformation des corps.

Mère n’a jamais su ce qui allait se passer. Tantôt elle croyait ou sentait que ce serait la Transformation du corps – et elle s’est battue jusqu’au bout avec cette foi. Tantôt elle croyait que ce serait une Invasion qui changerait tout. Et plus elle approchait de la «fin», plus le mystère semblait s’épaissir: l’état paradoxal, l’impossible papillon dans un monde de chenilles. Comme si cette impossibilité même, ce vieux corps en dissolution, contenait la clef du mystère du monde.

Un corps peut-il se transformer tout seul sans que tout le reste se transforme, ou du moins un minimum d’éléments? Un seul papillon parmi les chenilles?

Le corps du monde traverse-t-il une crise de dissolution, lui aussi, pour arriver au nouvel état?

Quand le corps du monde sera prêt, le nouveau papillon éclora.

Une invasion du Réel.

Il faut se préparer, disait Mère.

Le pouvoir supramental

À travers les années, nous avons assisté à un phénomène bien étonnant qui a tout de même fini par nous tirer des paradis du Mental libéré où nous flottions plus ou moins agréablement (le moins, c’était quand il fallait en descendre pour se heurter le nez sur les vieilles sottises) et nous avions l’impression d’un vaste rythme que l’on pouvait joindre à volonté et d’où l’on pouvait tirer toutes les connaissances voulues: des livres automatiques, de la peinture ou de la musique. Il suffisait de s’asseoir et de traduire le rythme, ou plutôt de le laisser tout seul se revêtir de mots (ou de notes ou de couleurs si nous avions été peintre ou musicien) et tout était connu, compris. Une jolie transparence où les êtres n’avaient plus de mystère: on tournait le phare tranquille par ici ou par là, tout près ou à des milliers de kilomètres, et c’était su. Et quand ça n’avait rien à dire, ça se taisait admirablement dans une éternité de neige – avec seulement le petit agacement ou la petite inquiétude que ça pouvait durer très longtemps, l’éternité. Mère nous a laissé très gentiment user notre paradis, elle nous y poussait même, car, Mère, c’était celle qui poussait toujours les gens dans leur sens. Nous avions le privilège de méditer avec elle et on partait comme une flèche là-dedans, en trois secondes c’était l’éternité parfaite. Avec elle, tout de même, c’était une éternité un peu plus puissante que tout seul (!) Et puis, flûte, nous commencions à nous demander ce que ça voulait dire, tout cela – des livres, de la musique, c’est très joli, ça remplirait plus d’une vie, mais nous avions l’impression d’avoir vécu ça des milliers de fois, et on recommence et on continue: les livres s’empilent, la musique s’empile, les bébés s’empilent et… ouf! c’est ça, la vie? Cela nous paraissait maigre. On aurait dit que cela remplissait seulement, et joliment, un compartiment mental, et puis après? – la forêt vierge avait plus de vie, elle était plus réelle. Mais des kilomètres et des kilomètres de forêt vierge, cela fait seulement de la forêt vierge – ça remplissait agréablement et légèrement un compartiment vital, et puis après? Et tout, on pouvait prendre n’importe quoi, c’était toujours: et puis après? Ou alors on fermait le robinet et on partait dans les flottaisons blanches – ça aussi, c’était une autre sorte de compartiment, un compartiment spirituel, mais il n’y a rien de plus semblable que des kilomètres de ciel vierge. Alors cette fichue histoire nous semblait assez fichue ou fichable, ce n’étaient rien que des compartiments pas très communiquants: le ciel vierge se moque tout à fait de la forêt vierge qui se moque tout à fait des petits bébés qui se moquent tout à fait des livres… La vie un peu ronde, complète, où était-elle? Pas même dans une addition de tous ces jolis ingrédients – encore que les hommes fassent cela par millions et millions dans un petit compartiment plus ou moins large et coquet.

Puis, un jour, nous avons vu arriver à l’Ashram un merveilleux guérisseur doté d’étonnants pouvoirs (et lui aussi, chose rare dans l’espèce, doté d’un petit paradis bien à lui, assez puissant, ma foi, où il était dans la «réalisation parfaite»). Il a vu Mère, médité avec elle: oh! c’est tout pareil, nous a-t-il déclaré. C’était l’éternité toute pareille, à Jérusalem ou Pondichéry – évidemment il n’y a rien de plus pareil que l’éternité. Il était donc passé près de Mère et c’était tout pareil. Alors nous avons eu un choc, parce que, tout de même, nous sentions bien que ce n’était pas «tout pareil». Et qu’est-ce qui n’est pas pareil? C’est là où nous avons commencé à dégringoler du paradis et à découvrir la vie un peu ronde, complète, sans compartiments… et quelque chose de plus: un formidable Pouvoir, que nous ne sentions pas vraiment là-haut, parce que là-haut il n’y a plus personne pour sentir, mais qui devenait presque écrasant quand nous nous branchions sur la Matière, là, au ras du sol; et plus c’était au ras du sol, plus c’était formidable et écrasant, presque insupportable, comme si l’on était malaxé, pilonné, trituré d’une effrayante façon. Alors là, nous sommes entré dans la Chose. Là, nous avons abordé une sacrée forêt vierge tandis que Mère souriait – en fait, nous abordions la vraie terre. Et elle a une façon très particulière, elle, de vous aborder, c’est de pilonner tout ce qui obscurcit ou obstrue son passage: tu laisses couler ou tu casses. C’est simple. Mais c’était tellement formidablement vivant, pour une fois, ce Pouvoir, comme si, pour la première fois, on touchait quelque chose de réel – redoutablement réel. Mais si on y touchait, on ne pouvait plus s’en passer, tout le reste s’effaçait dans une pâleur presque inexistante. Comme si on n’avait jamais vécu avant, respiré avant – jamais su ce que c’était, la vie. Les symphonies étaient pâlottes, les livres étaient pâles, la vie même était pâle, oui, pas «concrète», nous comprenions soudain ce que Mère voulait dire par «concret». Et le «ciel», ma foi, c’était tout à fait de la fumée – plus jamais nous ne sommes retournés là, pas une seule fois, pas une seconde. Nous baignions dans un sacré ciel qui n’avait rien de céleste, qui était même plutôt comme un cyclone, mais un cyclone, ça bouge, ça vit – et finalement, ça ne faisait le cyclone que parce que nous étions bouchés: plus on se débouchait, plus le cyclone, ou le pilonnage, se changeait en une espèce d’étendue de puissance massive dont on sentait bien qu’elle bougeait tout, manœuvrait tout – toute la Matière – et sans division, sans «là-bas». On était étonnamment dans tout, mais pas dans la petite écorce (là aussi nous comprenions bien, finalement, ce qu’elle voulait dire, parce que c’était comme une croûte): dans la Puissance qui était dans tout ou, plus exactement, qui portait tout. La vie devenait étrangement présente, immédiate, une unité compacte. Vraiment la Vie. Et de plus en plus, là-dedans, les vivants se détachaient instantanément: c’était la communication tout de suite, ça avait un poids, une réalité, et les autres… oui, des fantômes. Il n’y avait pas besoin d’y «penser» ou de chercher à «comprendre»: c’était palpable, ça vous sautait à la figure. Ou plus exactement, ça se sentait à l’intérieur de soi dans une sorte de continuité de matière où l’«autre» était comme soi-même. «Vision tactile», ça commençait à vouloir dire quelque chose.

Alors nous n’avons pas pu nous empêcher de dire à Mère, un jour, la «différence»: «Avant, j’attrapais “Ça” là-haut, et je pouvais l’attraper en me prosternant devant un tas de cailloux ou n’importe quoi, dans la rue et partout. Et c’était irréfutable. Et c’était la même chose et toujours la même chose. Et maintenant, j’ai l’impression que quand je suis avec toi, ce n’est pas quelque chose que j’attrape là-haut, c’est plutôt quelque chose qui est du dedans. Comme si j’étais pris du dedans et que tout s’allumait au-dedans, dans le corps. Ce n’est pas quelque chose qui me tombe sur les épaules.» Et Mère souriait: Oui, c’est cela. Mais c’est la raison d’être de ce corps, de la présence ici. C’est pour que ce soit… dedans, pas une descente miraculeuse. Alors, tout d’un coup, nous avons compris ce que Sri Aurobindo entendait par son «pouvoir automatique». Ce n’était plus quelque chose que l’on doit attraper de force là-haut: ça poussait dans la substance même, irrésistiblement, comme le feu dans le volcan. Mère avait desserré les fils de la trame et ce Pouvoir – formidable Pouvoir – dans la Matière, de l’autre côté de l’enveloppement, ou plutôt du Mur du Mental physique, commençait à s’infiltrer, envahir notre Matière du dedans. Une formidable révolution invisible dans la Matière.

Et plus les années passaient, plus le phénomène devenait extraordinairement frappant: Mère devenait de plus en plus comme un souffle transparent, une toute petite forme de plus en plus tassée dans son fauteuil, et plus elle semblait fondre, pourrait-on dire, plus ce formidable Pouvoir devenait… fantastique, au point que l’on ne sentait aucune limite, sauf la limite de ce que l’on pouvait en absorber sans éclater. Et cela n’irradiait pas du tout de Mère! Ce n’était pas une sorte de coagulation de puissance autour de Mère, non, pas du tout! C’était le contraire d’une coagulation: un océan de Pouvoir sans centre qui était comme partout, dans tout, jaillissait de tout, et auprès de Mère, ça s’intensifiait comme spontanément, du dedans. Ce n’était pas dans un corps: c’était dans tous les corps, même les flacons d’eau dentifrice. Et on comprenait tout de suite ceux qui étaient en contact avec ça (ou les choses qui étaient en contact avec ça) et ceux qui ne l’étaient pas. C’étaient comme deux mondes – vraiment les morts et les vivants. Et ceux qui étaient en contact n’étaient pas spécialement dotés de «spiritualité»: c’était simplement… peut-être une simplicité claire et sincère qui faisait toute la différence de perméabilité. Les corps simples et les corps obscurs. Et ils pouvaient très bien ne rien comprendre au phénomène ou croire qu’ils faisaient du hatha-yoga, du football ou… rien du tout, cela n’avait aucune importance, ils pouvaient croire n’importe quoi – «par n’importe quelle méthode choisie», disait Sri Aurobindo–, mais ça rentrait, tout spontanément, tout naturellement.

Et d’autres, qui affichaient des solennités vertueuses, étaient tout simplement comme des morceaux de bois – pas même: du plâtre. Alors nous ne pouvions pas nous empêcher de dire à Mère notre observation amusée, émerveillée, avec des balbutiements de langue maladroite: «C’est une puissance qui a l’air de prendre dans toutes les parties du corps et de les… je ne sais pas, de les emplir d’une aspiration intense.» – Oui, disait-elle, mais ça, c’est ce que mon corps sent. – «C’est comme si ça faisait prier le corps. Ça l’emplit d’une Puissance qui… C’est comme un or chaud qui soulève tout.»

Un or chaud qui est en train de soulever le corps du monde à son insu, le pétrir du dedans.

C’est le Pouvoir supramental.

Une invasion de pouvoir triturant.

Une invisible révolution dans la Matière.

Pas si invisible.

Un déclic

Et la terre répète exactement le phénomène cellulaire individuel.

L’obscure périphérie qui enveloppe les cellules, ce voile de boue qui s’est lentement déposé à travers l’évolution, durci, cet écran solide du Mental physique qui a fabriqué notre cage et les lois de notre cage – ce voile d’illusion vraiment qui recouvre la terre comme nos cellules – est en train d’éclater, ou de se dissoudre, sous la Pression du Mouvement évolutif. Nous oublions toujours que l’évolution n’a pas un sens humain, pas plus qu’elle n’avait un sens de grenouille, et que tous ces millions d’années n’ont pas servi à améliorer des petits «gadgets» utilitaires ni même des petites frontières utilitaires pour le bien-être du démocrate moyen. Sri Aurobindo appelait cela le Pouvoir Supramental, on peut l’appeler comme on veut, mais c’est le Pouvoir même qui faisait éclore l’amphibien du poisson et les mammifères des reptiles: le grand raz de marée évolutif qui se moque de nos petites conceptions provisoires et de nos lois sagement cataloguées comme pour toujours dans un almanach du petit physicien moderne. Et justement, il est très remarquable que ce nouveau tournant évolutif se produise exactement au moment du plus grand triomphe du Mental physique, à son apogée tétanique, pourrions-nous dire, quand ce vieux parkinsonien scientifique est sur le point de figer définitivement le mouvement du monde dans son implacable corset de fer et de nous faire prendre sa maladie pour le salut universel: Il a convaincu toute l’humanité! s’exclamait Mère, toute l’humanité soi-disant d’élite, il l’a convaincue que sans cette puissance mentale organisatrice on ne peut rien faire de bon. Eh bien, nous sommes au moment de l’écroulement du Mental physique avec tout ce qu’il représente – non seulement la fin de la Science, ou en tout cas de cette science-là, mais la fin du soi-disant code génétique dans lequel ils voulaient aussi nous enfermer, parce qu’ils veulent tout enfermer, puis ils s’amusent à chercher comment on peut ouvrir la porte qu’ils ont eux-mêmes bouclée. Sous la croûte du Mental physique, le corps des individus comme le corps des nations comme le corps de la terre, est en train de retrouver malgré lui (dieu sait) le grand Code de la Conscience et du Pouvoir de la Conscience. Tout le reste, ce sont des histoires. Ça, c’est l’Histoire. Et on peut tout lire avec cette clef-là. Parce que c’est la seule. C’est le seul Fait du monde moderne. Il y a ceux qui comprennent, et ceux qui ne comprennent pas, et de plus en plus il y aura ceux-ci et ceux-là, les vivants de demain et les vieux morts. Au fond, ceux qui croient en la Merveille et ceux qui croient en la mort. C’est aussi simple que cela. Les trois quarts de l’humanité sont périmés, disait froidement Mère. Il s’agit de savoir à quel quart nous appartenons. Une chose parait évidente, observait-elle dix ans avant le grand Tournant de 1968, quand elle était encore au Terrain de Jeu, c’est que l’humanité est arrivée à un certain état de tension générale – tension dans l’effort, tension dans l’action, tension même dans la vie quotidienne – avec une suractivité si excessive, une trépidation si généralisée [c’est là justement qu’est notre vieux parkinsonien avec sa petite trépidation mortelle], que l’ensemble de l’espèce semble être arrivé à un point où il faille faire éclater une résistance et surgir dans une conscience nouvelle, ou bien retomber dans un abîme d’obscurité et d’inertie. On peut prendre cela comme un signe certain de l’infusion dans la Matière d’un principe nouveau de force, de conscience, de pouvoir, qui, par sa Pression même, produit cet état aigu.

L’infusion du Pouvoir supramental dans le corps terrestre semble exactement suivre le schéma de l’infiltration dans le corps individuel. D’abord, on a l’impression que tout va éclater sous la pression de cette «bouillie bouillante du Supramental» comme disait Mère au début. En fait, ce qui est très remarquable, c’est que ça ne casse pas (du moins pas jusqu’à présent), ça a l’air extraordinairement dosé, ça va jusqu’au plafond de rupture sur un point, puis quand c’est bien secoué, malaxé, trituré, ça s’en va sur un autre point, et ainsi de suite, méthodiquement, partout, rien n’échappe. Et ça ne casse pas, mais ça désorganise si parfaitement qu’on ne sait plus quel fil attraper – tous les remèdes s’écroulent, les uns après les autres. On est comme conduit au point du sans remède… jusqu’à ce qu’on attrape le Remède. Alors miraculeusement tout s’arrange, incroyablement (mais la terre n’en est pas encore tout à fait là: ça vient). Et ainsi tous les fils de la trame sont pris, les uns après les autres, dans les consciences, dans les corps, dans les pays, dans les religions, dans les finances, dans… déglingués, desserrés – un fil, un autre fil, un autre… Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de point d’appui. Exactement comme dans le corps: on fait le transfert de pouvoir de la terre. Alors la terre a l’air très malade, mais elle est en transformation – pas en amélioration, non, pas du tout, il n’y a rien à colmater, pas une seule fissure, ça craque partout, ça doit craquer, et tous ceux qui veulent raccommoder sont dans l’illusion béate: en trans-for-ma-tion. Transformation, cela ne veut pas dire de la super-chenille. Allons-nous améliorer la pénicilline pour les papillons de demain? Ou la circulation fiduciaire pour la caisse d’épargne des êtres supramentaux? Mais il faut qu’il y en ait quelques-uns qui aient le courage de faire le passage. Demain commence aujourd’hui. La transformation, c’est tout de suite, ça se fait. On est dans le coup ou on n’y est pas, ce n’est pas pour les petits descendants améliorés. C’est là: un voile à traverser. Qui a le courage de traverser?

Il y a des moments où on peut traverser.

Le mot nous trompe, peut-être: «transformation» a l’air d’impliquer un long processus évolutif, comme le passage du poisson à l’amphibien, une modification de structure radicale mais dans la même Matière – et il est bien possible que cette modification radicale se produise, mais dans quelle matière et de quelle matière, oui, quelle matière? Cette Matière visible, ce regard binoculaire sur… quelque chose, c’est justement le Mensonge radical du monde, son illusion collante, mortelle, malade et gravitationnellement fausse. Ce n’est pas la Matière de Newton qui va se transformer, ce n’est pas le mensonge qui va prendre des ailes subites, au contraire c’est lui qui va s’effondrer dans sa pesanteur définitive. Nous sommes jusqu’au cou, ou plutôt jusqu’aux cheveux, dans un bain de boue opaque dont nous avons catalogué toutes les lois et tous les indices de réfraction: la boue tombe et les lois tombent. C’étaient les lois de notre boue. Ça peut se faire en une seconde. Le secret de cette seconde-là, c’est qu’il y ait suffisamment d’humains à prendre conscience de la fausseté totale du bain de boue. Et c’est ce qui se passe dans le corps du monde comme dans le corps de Mère – bien sûr! tout est le même Corps. Une vertigineuse petite bascule dans la désintégration, la maladie subite, la mort subite – d’innombrables petites morts-éclair, continentales, nationales, religieuses, politiques… et puis hop! ça s’éclaircit, on ne sait pas comment, et hop! encore on retombe dans le trou, c’est fichu. Et tout semble fichu, et de plus en plus. Ça s’accélère vertigineusement… jusqu’à ce que toute la terre apprenne la leçon du Miracle. Et ça a l’air d’une mort, et c’est une mort en effet, mais ça se «défait en avant». Toute la terre se défait en avant. Le secret, la seconde inouïe, c’est de savoir cet en-avant-là. Il y a ceux qui se déferont en avant et ceux qui se déferont en arrière. Ceux qui tomberont avec la boue et ceux qui papilloteront soudain dans un air clair – dans un monde clair, incroyable, miraculeux. Un autre monde, et pourtant le même. C’était la leçon que Mère apprenait dix fois, cinquante fois par jour dans son corps, avec une filariose, une névrite, un abcès dentaire, une crise cardiaque et la bascule dans la dissolution, un minuscule va-et-vient de la vie à la mort, de la vie à la mort… Jusqu’à ce que la «mort» se change en autre chose et la vie avec. Nous allons vers la mort de la mort. C’est seulement la mort de ce qui est vraiment mort, inexistant, irréel – cette formidable illusion boueuse qu’on est en train de décoller de nous «à coups de poing et de marteau», exactement comme Mère au début. Est-ce que nous croyons à la boue, ou est-ce que nous n’y croyons pas, c’est tout, ça se ramène là. Est-ce que nous croyons en la mort – certifiée, diplômée, réussie, légalisée par tous les experts scientifiques de la mort – ou est-ce que nous croyons en AUTRE CHOSE. C’est là que se fait le partage du monde. C’est le secret de la grande Seconde de Vérité qui vient – «l’Heure de Dieu», disait Sri Aurobindo. N’est-ce pas, ce monde de Vérité, ce n’est pas comme s’il fallait le créer de toutes pièces! Il est tout prêt, il est là, comme en doublure du nôtre. Tout est là, tout est là… Un petit déclic suffirait.

Une invasion du Réel.

L’invasion du Réel

Cette invasion du Réel, elle est en train de se faire puissamment, méthodiquement, impitoyablement. Seulement nous ne voyons que le côté négatif du phénomène: on nous arrache brutalement nos jolis jouets qui avaient si bien marché pendant si longtemps (pas si longtemps: cinquante ans), alors nous poussons des cris: où allons-nous, c’est la décrépitude de la morale, la décrépitude de la religion, la décrépitude de l’honnêteté – oh! comme le monde est vilain. Et la décrépitude des finances, la décrépitude de la démocratie, de tout, où allons-nous? Alors on rapetasse, on raccommode, et puis ça craque encore, ça craque toujours – ça craquera jusqu’au bout. Jusqu’à ce qu’on flanque par-dessus bord les jolis jouets qui ne valent plus rien, nous en avons fini d’être des bébés-galériens-du-Mental! Tous les g