Satprem. Mère, ou Le Mutation de la Mort. Volume 3
 
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Satprem

Mère
ou Le Mutation de la Mort

Volume 3

epub

 
  

à Elle
que notre aspiration
ait le pouvoir de révéler
ce qui est caché
et de manifester l’inattendu

S.

Première Partie
La cellule sans code

Table des matières

Première Partie La cellule sans code

1. La transformation de la matière ou la négation de la matière?

2. Un corps sans mémoire

L’horrible chose

Un nouveau mental

3. Le mental des cellules

La cage fondamentale

L’agent mutateur

3. La mutation de la mort

À pas de loup

5. Le voyageur

6. L’enroulement cellulaire

La plasticité cellulaire

7. L’automatisme conscient

Le fonctionnement direct

Un sourire qui sait tout

8. La sortie de la deuxième trame ou le corps nouveau

Une manière d’être

La sortie de la deuxième trame

La clef du nouveau corps

La Matière première

Un mystère de l’inconnu

9. La vie innombrable

Le fils des cellules

L’ubiquité cellulaire

Le fait du cadavre

10. La victoire sur la mort ou dans la mort?

11. La transformation

Transformation ou changement d’optique?

Le problème de la transformation

La stabilisation cellulaire

La survie cellulaire

12. La perméation

La matérialité irisée

L’invasion supramentale

13. Le temps cellulaire

L’interdépendance cellulaire

L’expérience centrale

Le changement de position ou le temps massif

La contradiction

La transe cataleptique?

L’innombrable présent

Deuxième Partie Un inconnu… dangereux

14. Le résidu

Le côté manquant de l’atome

Une question de patience

15. La porte suprême

La vieille manière qui meurt

Le mystère de la contradiction

La couche de carbone

16. La sur-vie

Deux états de la matière

L’inconnu de demain

17. La vie physique ininterrompue

Un autre air physique

Un autre rythme physique

A n’importe quelle seconde

18. Le problème du monde

La triple accélération

De plus en plus, de plus en plus…

L’inéluctable Victoire

La négation

19. L’impossible solution

Sur le seuil d’un grand secret

La grande immobilité

Comme dans un œuf

La Belle au bois dormant

20. Le dernier chemin

La dernière entrevue

Tiens bon

Le plus beau conte de fées

Index de citations

Sa seule volonté contre la loi cosmique1

Sri Aurobindo

1. La transformation de la matière ou
la négation de la matière;?

Si cette Vibration vraie, cette petite doublure de Vérité, remplaçait la vibration mensongère, nous nous trouverions en présence d’un monde immensément transformé – inimaginablement transformé parce que nous ne pouvons pas imaginer ce qui est simple. Nous pouvons imaginer des fées, des dieux et toutes sortes de complications flamboyantes ou de super-artifices, et en fait nous passons notre temps à inventer des complications pour simplifier nos complications, mais ce qui n’a besoin d’aucun artifice, ce qui coule de source… Une source, c’est neuf à chaque instant. Quelque chose qui trouve son chemin selon sa pente de vérité, et qui fait son chemin par le simple pouvoir de ce qu’il est. Être, c’est pouvoir être ce que l’on est à chaque seconde: un pommier, une gazelle, une chanson d’une façon ou d’une autre, et puis ça chante, et puis voilà. L’homme, cette transition humaine, c’était exactement pouvoir être ce que l’on n’est pas, et comme ce n’est pas possible vraiment, c’était un pouvoir d’irréalité dans un château-fort d’irréalité – simplement, maintenant, l’irréalité nous saute au nez, c’est tout. Mais ce monde réel, subitement réel, désillusionné… clair? Ces pas-encore-suffoqués qui tout d’un coup ouvrent des yeux transparents… par millions. C’est très vertigineux. C’est affreusement miraculeux! C’est peut-être très drôle aussi, mais qu’est-ce que c’est? Un monde où tout d’un coup tout communique – parce que c’était cela, le château-fort: rien ne communiquait. Un monde où on sait tout ce qu’il faut à chaque seconde et exactement la quantité qu’il faut, comme l’oiseau, tout simplement. On sait tout ce qu’on ne sait pas, parce que c’était le château-fort qui faisait le mur du non-savoir. Alors toutes les écoles tombent, d’abord. Il n’y a plus que l’immense École de Jeu de la Vie, et des écoles de la culture du corps, peut-être, ou plutôt de la conscience du corps. Il n’y a plus de bourrage de crâne, parce qu’il n’y a plus de château-fort à bourrer: c’est le grand château du monde. Et puis chacun est ce qu’il est: ça fait beaucoup de musiques différentes, et comme il n’y a plus besoin de voler le voisin pour remplir ses caves, plus besoin de gagner une fausse vie pour tenter de s’en faire une vraie en douce, plus besoin d’être autre chose que ce qu’on est, cela fait d’un seul coup l’écroulement de toutes les compétitions: on ne va pas «réussir» à être le voisin. Et chacun, et chaque pays, et chaque groupement si l’on a encore besoin de se grouper, n’a pas besoin d’être autre chose que ce qu’il est très joyeusement, parce que être, c’est la joie d’être ce que l’on est, purement, sans addition, sans soustraction. Et sans frontières. Il n’y a rien à gagner! sauf soi-même, de plus en plus bellement, de plus en plus limpidement, de plus en plus puissamment. Parce qu’on peut, aussi, tout ce qu’on ne peut pas: c’est le château-fort qui faisait le mur du non-pouvoir – et très sagement, d’ailleurs (automatiquement, pourrions-nous dire), parce que nous aurions aussitôt attrapé ce Pouvoir pour tordre le cou du voisin et tout tordre, comme d’habitude. Mais là, dans ce monde désillusionné, il n’y a plus besoin de morale ni de gendarmes ni de tribunaux: c’est le pouvoir automatique… de ce que l’on est, et naturellement d’accomplir ce que l’on est. Où peuvent être les faussaires dans ce monde clair? S’ils étaient possibles, ils seraient admirablement visibles: tordus comme leur pensée, enveloppés de gris et de noir comme des rats. Il n’y a pas besoin d’en raconter: ça se voit, c’est clair, et ouste! disposez. Mais ce qui est merveilleux vraiment, c’est que, de lui-même, le faussaire ne sera plus possible – ces pauvres faussaires, ils se trompent beaucoup, ils se font beaucoup d’illusions, ils ont grand soif de tout, ils souffrent, ils peinent beaucoup pour attraper ce qu’ils ne sont pas… mais s’ils ne peuvent plus se tromper! C’est cela, un monde où on ne peut plus se tromper soi-même. Est-ce qu’on ira se peindre la figure comme un polichinelle? Il n’y a plus qu’un moyen de pouvoir, c’est d’être, de plus en plus. Qui ira choisir le cancer? Le vrai cancer, celui du Mensonge – celui qui fait tous les petits cancers dans la peau.

Naturellement, un monde où il n’y aura plus de médecins, plus de juristes, plus de… la liste est longue de toutes nos complications. Plus de téléphone, parce qu’on communique partout: c’était le château-fort muré. Plus de distances, plus de séparation, c’est la conscience partout: c’était le château-fort de l’inconscience. La trame a lâché, on court, ça court partout. Plus de trépidation, de hâte… hâte de quoi? Demain est parfaitement aujourd’hui, chaque seconde est parfaitement ce qu’elle doit être, neuve comme la petite source. Un monde extraordinairement simple… comme la vérité. Juste un voile qui se déchire. Quelques millions de regards clairs qui tout d’un coup s’arrêtent et pèsent ensemble sur le voile.

Les fantômes diront que ce n’est pas possible, parce que, pour eux, tout est pas-possible, sauf la cage qui fait tout leur pouvoir – évangélique, gouvernemental, scientifique, constitutionnel et éternel. Tous dans le même sac. Ce sont les évangélistes de la mort, alors ils y tiennent, dame! Mais il reste un point. Un point mortel. C’est ce corps. Et ce point de Mort est comme la clef du Mensonge, ou de la Vérité que cache ce Mensonge – parce qu’il n’y a que la Vérité qui existe au monde, en fait, même le Mensonge n’existerait pas s’il n’y avait une Vérité derrière. C’est le grand simulacre du Mensonge collé sur une Vérité imperturbable. Le Mensonge se décolle, la vraie terre émerge – ce peut être demain, ce n’est pas loin, il ne faut pas de «temps» pour ça: il faut seulement que toutes ces petites consciences arrivent au «point homogène», comme c’est arrivé, presque, en 68, mais sans la connaissance du procédé ni de la raison ni du Pouvoir derrière. L’Amazonie est là, radieuse, drôle, dévoilée. Une formidable respiration mondiale. Mais ce vieux corps, il est là – ce vieux corps qui a fait la transition jusque là, ce vieux résidu de l’animal. Qu’est-ce qui lui arrive? Mère était arrivée exactement là: tout était dévoilé pour elle, sans limites, sans possibilité de maladie, parce que la maladie, c’est seulement la traduction matérielle, corporelle, du Mensonge. Elle était dans la vraie terre d’avance. Elle préparait la vraie terre pour tout le monde en usant la trame dans son corps. Les maladies sont éliminées, l’usure même peut être éliminée: il n’y a plus de «frottement» ni de trépidation dans ces cellules du monde clair. Mais ce sont tout de même des cellules animales. Et puis, qu’est-ce que cela veut dire de rester dans un corps de quatre-vingt-dix ans? Et même si l’on imagine – comme c’est fort possible – que des corps plus jeunes, très jeunes même, opèrent la transition, traversent la trame à dix-huit ans, qu’est-ce que cela veut dire ce corps qui doit manger, digérer, peser? Il semble que le seul fait de son mode de fonctionnement, même pur, même libéré des maladies, contienne son germe de mort et de décomposition: on mange, cela veut nécessairement dire qu’on est mangé. On dirait que ce corps, c’est le symbole même de la Mort.

Et qu’est-ce que cela veut dire, la mort, quand il n’y a plus d’«autre côté»? L’autre côté est ici, n’est-ce pas, quand on a traversé la trame. Alors qu’est-ce qui se passe? On entre dans son «corps de conscience», pourrait-on dire, celui-là même qui nous double, qui est notre réalité, notre corps de réalité, celui que Mère voyait mieux que les os et la peau des faussaires, qui brillait ou s’estompait selon la qualité de la conscience. C’est une vieille histoire, on a toujours eu un corps de conscience – on revient même de vie en vie pour faire grandir ce corps, le développer, l’universaliser, l’embellir… lui apprendre à aimer. Parce que la cage, c’est le lieu de l’Amour – c’est le lieu de la souffrance. C’est peut-être le grand secret de la cage. On revient là-dedans encore et encore jusqu’à ce qu’on ait appris à tout aimer et à tout être – à être divin, en somme. Il n’y a pas beaucoup d’hommes qui fassent leur vrai métier dans la cage, mais enfin il y en a. Les faussaires s’évanouissent, ils n’ont pas de corps de 1’«autre côté», ils sont seulement de la Matière agglomérée. Alors ça se dissout. Mais les autres, que leur arrive-t-il au bout du cycle de croissance, quand le vrai corps, le corps de conscience est entièrement formé, développé, conscient, aimant?… On quitte la guenille animale et on disparaît dans la vraie terre, désencombré? – des «fantômes» à l’envers. On peut fort bien imaginer un monde où s’ébattent joyeusement tous les corps conscients… sur la terre, la vraie terre, tandis que les fantômes «à l’endroit» occupent le devant de la scène, la fausse terre – et que les deux mondes restent comme superposés, sans communication. C’est ce qui se passe déjà. C’est la demeure de Sri Aurobindo et de beaucoup d’êtres conscients. Mais cela ne paraît pas être la solution évolutive. Si nous nous sommes formés dans la Matière, c’est que cette Matière même a sa propre plénitude et son propre accomplissement – où est la graine qui se termine en non-arbre? Cette graine de Matière, symbolisée par ce corps, doit donc avoir son sens et sa clef.

La mort du corps doit contenir la clef de sa transformation.

Le papillon qui sort de la chenille, oui, mais dans un corps matériel, «à l’endroit» du monde.

Ou bien est-ce que cet «endroit» est décidément faux et cette Matière décidément fausse? Alors on la quitte: c’est la Matière de la cage et on va papillonner ailleurs-ici.

Il reste un cadavre, n’est-ce pas, c’est le symbole de la mort. Et comment un être pleinement conscient, pleinement véridique peut-il aboutir à un cadavre, même si c’est un faux cadavre et s’il batifole dans son autre corps. La Vérité ne peut pas aboutir au Mensonge.

La mort, ce doit être la clef finale: le cadavre.

Il y a quelque chose qui doit se passer.

La clef de la mort.

Ce qui est l’obstacle, la Négation, doit être le moyen du passage à un autre état dans la Matière.

Ou alors la Matière n’a pas de sens, et allons tous faire des petits fantômes charmants… si nous pouvons.

Quel est le secret de la Mort?

Quel est le secret final de la Matière?

C’est le mystère des cinq dernières années de Mère.

Un inconnu… dangereux, disait-elle.

Peut-être ne transformerons-nous cette dernière cage qu’est le corps que quand nous aurons découvert l’Amour absolu qui se cache derrière cette douleur absolue. Alors nous découvrirons que la Matière, c’est le lieu de l’Amour absolu. La mort ne peut être transfigurée qu’en son contraire d’Amour absolu. C’est pour cela que cette cage s’est inventée. C’est la quête même de la Matière depuis le premier feu de l’atome.

Et c’est le dernier Feu qui transfigure.

2. Un corps sans mémoire

Le 22 août 68, nous avons reçu une petite note de Mère. Nous ne l’avions pas vue depuis le 10 août. Le cœur lâche, le pouls est «plus que fantaisiste». Elle était apparue tout de même à son balcon, là-haut, comme à la dunette d’un grand navire, le jour du 15 août, anniversaire de Sri Aurobindo. Elle était tout enveloppée dans sa cape d’argent, si pâle. Elle est restée cinq minutes debout. Il y avait deux aides derrière pour l’empêcher de tomber. Et puis cette foule, en bas. Alors nous nous sommes souvenu de la petite histoire de la reine Élisabeth, la première, qui s’arrachait à son lit de mort malgré les protestations des médecins, pour recevoir une délégation de marchands: «On meurt après»… C’est Mère qui nous l’avait racontée, et c’est exactement Mère. Ce petit billet du 22 août, il est très typique: Voici des soupes, tu dois avoir faim [et il y avait des paquets de potages en poudre]. Cette fois, c’est vraiment intéressant – mais un peu total et radical. Et comme on est loin, loin du but… J’essaierai de me souvenir. On meurt peut-être, mais c’est très intéressant: un sujet d’études. Mère aurait fait une parfaite physicienne – mais après tout, c’était de la physique nouvelle. Et puis n’oublie pas de manger, elle qui n’arrivait même plus à manger!

L’horrible chose

C’était en effet «un peu total et radical». Elle était assise dans un fauteuil très bas, en bois de rose, qui sera désormais son siège jusqu’au bout, faisant face à l’Ouest, toujours, vers Sri Aurobindo sous le grand flamboyant. Il y avait un petit coussin sous ses pieds chaussés de tabis. Le fauteuil était tapissé de jaune pâle, en soie de Bangalore. On sentait le «muguet de mai», son parfum préféré, venu tout droit de Provence (le «pouvoir de la pureté» disait-elle). Elle était étrangement diaphane, sa voix surtout avait beaucoup changé. On aurait dit de plus en plus une voix d’enfant. Nous n’avions jamais pensé qu’elle pût mourir, en fait nous n’avons jamais pensé qu’elle pouvait mourir. La violence du choc, c’était seulement l’accélération du processus: on comprime dix ans en huit jours. Il faut faire vite, tu comprends… Ils pensent tous que c’est la fin. – «Non-non! nous écriions-nous, non, on a tous la foi que c’est vraiment l’ultime possibilité, et que cela ne peut pas ne pas bien marcher.» – Ils comprennent? – «Ils savent que c’est du travail qui se fait.» – Ah! bien. Et elle riait sans en croire un mot.

Une opération radicale, la répétition exacte du tournant de 1962, mais en plus total et définitif:

Le Mental et le Vital envoyés en promenade
pour que le physique soit laissé à ses
propres moyens.

Et elle nous montrait un bout de note illisible griffonnée au crayon. C’est-à-dire l’expérience du corps, pur, tout seul. Si tu veux, en apparence, j’étais devenue imbécile, je ne savais rien. Elle ne voyait plus, n’entendait plus, ne savait plus rien faire, même plus se mouvoir – l’oubli de tout. Et pourtant, «quelque chose» qui faisait que ça bougeait encore, agissait encore, coordonnait encore – parlait encore avec une intelligence cristalline (mais très particulière). Elle nous a parlé jusqu’au bout, et ses balbutiements étaient comme des gouttes de pure lumière, et parfois foudroyants de puissance. C’est ce «quelque chose» qui était à l’étude. Ce qui reste quand on a tout enlevé: le corps pur. Et plus un atome de force vitale – un corps presque impotent – alors qu’il y avait ces torrents de puissance écrasante autour d’elle… Une étonnante contradiction. Mais ces cinq dernières années sont pleines de contradictions fulgurantes – fulgurantes, parce que, dans cet impossible paradoxe vivant qu’elle était de plus en plus, on croyait saisir parfois quelque chose de si nouveau… que c’était presque incroyable. Comme si la terre lâchait sous les pieds, mais pas dans un trou vide: dans une Merveille, oui, incroyable, il n’y a pas d’autres mots. Plus de Mental, plus de forces vitales – Elle ne les retrouvera jamais. C’était parti pour toujours. Mais elle bougera très bien, se remettra à marcher, à écrire, à recevoir cent à deux cents personnes par jour, elle prendra même un tableau d’oculiste pour réapprendre à voir à notre manière et fera des exercices de lecture tous les jours – une volonté indomptable. Mais c’était une autre loi. C’était «quelque chose» d’autre. Une autre Possibilité qui sourdement, invisiblement, mais irrésistiblement, grandissait dans ce corps complètement annulé – et qui ne pouvait grandir que parce que tout était annulé.

L’enfer. Cinq années d’enfer.

Vraiment c’est un enfer. Il n’y a que cette Possibilité qui fait que ce n’est pas un enfer. C’est parce que, derrière cet enfer, il y a cette Possibilité – qui est vivante, réelle, existante, que l’on peut toucher, dans laquelle on peut vivre –, autrement, c’est… infernal. N’est-ce pas, chez les hommes ordinaires, on a l’impression que tous les états d’être [réflexes, sentiments, instincts, pensée, idéal, etc.] ont été battus ensemble, tu sais, comme quand on fait une mayonnaise! Tous les états comme cela, bien mélangés dans une grande confusion, alors naturellement «l’horrible chose» est supportée à cause de tout le reste qui est là-dedans! Mais si on sépare… oh! On enlève les sentiments, la pensée, les automatismes, les mémoires et naturellement tous les idéaux possibles, tous les goûts, toutes les fabrications mentales de a à z, depuis le bas, jusqu’en haut… Reste «l’horrible chose». Mère sera dans l’horrible chose, pure, jusqu’au bout.

Un être nouveau, cela se fait avec des cellules décodées. Sans code mental, sans code vital, sans code matériel. Et qu’est-ce qui peut sortir de là, de cet horrible rien-là?

Un état impossible.

Un état tout à fait invivable.

Mais cela ne pouvait être que parce que c’était invivable.

De la Matière pure, pourrait-on dire.

Et par-dessus le marché, de la Matière universelle. Plus un atome de rempart contre la marée du monde, les pensées du monde, les réactions du monde, les maladies du monde… On entendait parfois ses petits gémissements d’enfant jusque dans la cour de l’Ashram. Ça faisait mal au cœur. Et elle s’excusait. On voit et on entend cette clameur de protestations, de misères, de souffrances – c’est une clameur sur toute la terre – et ça leur fait un peu honte [à ces cellules]… Et alors je passe presque des journées et des nuits entières dans le silence, mais à voir, à voir… Il n’y avait plus de pensées, plus rien, seulement des images, un immense cinéma vivant tout le temps, un écran, un autre écran, dans lequel elle entrait toute vive, ici, là, partout, pour vivre cet appel au secours, cette maladie, cet assassinat, cette méchanceté, cette petitesse… tout était vivant-vécu. Un bain de douleur: la douleur du monde. Et alors, il n’y a pas la sensation ni la perception d’une individualité séparée, et il y a d’innombrables expériences, par douzaines, montrant que c’est l’identification ou l’unification avec les autres corps qui fait qu’on sent la misère de celui-ci, la misère de celui-là, la misère… mais tout est sa misère! C’est-à-dire que ce n’est pas une plainte égoïste. On aurait dit qu’elle s’excusait. Puis elle regardait toute cette terre devant elle, ou en elle: Il y a une perception très claire et spontanée qu’il est impossible d’extraire un petit morceau du tout et d’en faire quelque chose d’harmonieux quand tout ne l’est pas. Mais pourquoi, pourquoi, pourquoi?… Ce physique est vraiment un mystère. Je comprends les gens qui ont dit: il faut l’abolir, c’est un mensonge – et pourtant ce n’est pas vrai, ce n’est pas un mensonge, c’est… C’est quoi? Dire une «déformation», cela ne signifie rien. Par exemple, quand on me rapporte que quelqu’un est malade, au moins plus de 99 fois sur cent, j’ai déjà éprouvé la chose. Je l’ai déjà éprouvée comme faisant partie de mon être physique – un être physique immense, n’est-ce pas, immense et sans forme précise. Alors… Et nous disions à Mère: «Eh bien, cela veut dire qu’il faut que la conscience DU TOUT change. C’est toujours le même problème: quand tout l’ensemble aura progressé, changé de conscience, le «fait matériel» devrait devenir différent.» – Cela paraît comme cela. Il n’y a pas moyen d’échapper, de diviser ça. L’individualité est seulement un moyen d’action pour la transformation du tout – je comprends qu’ils aient dit qu’il fallait s’évader! Cela exige une telle transformation… c’est presque une éternité de temps. – «On ne peut pas transformer un sans transformer tout, insistions-nous. C’est-à-dire que “un” accélère la transformation du tout.» – Oui, c’est cela. Et elle ajoutait, comme après réflexion: Il est de toute évidence que si ce n’était pas insupportable, cela ne changerait jamais. Et si c’est insupportable, eh bien… vraiment cela vous donne envie de vous sauver – mais c’est impossible, n’est-ce pas! c’est leur sottise de croire que l’on peut sortir de ça: ce n’est pas possible. Ça retarde le résultat.

Elle a vécu dans ce «pas possible» grandissant comme si elle était au cœur même du pilonnage du monde. On ne peut pas sortir de là, il n’y a pas d’«autre côté», et tout est toujours à recommencer, douloureusement recommencer, Christ après Christ, mais quelque chose d’autre peut sortir de là, par la vertu même de cette impossibilité. On ne sort pas de l’évolution, jamais, de n’importe quel côté qu’on soit, vivant ou prétendu mort, mais on sort un nouvel être des décombres de la vieille Matière. C’est tout. C’est la seule possibilité. Et qui dira que ce sont nos fameux chromosomes qui peuvent inventer un nouvel être? Les chromosomes de qui?… De notre fatras atavique? D’une loterie de fou?

Pour la première fois sur la terre, peut-être, en tout cas sur la terre des hommes, nous étions en présence d’un phénomène de Matière agglomérée à la façon humaine et sans aucune de ses mémoires génétiques – sauf la grande mémoire vivante-vécue de la Douleur humaine: l’«horrible chose», pure. Et là-dedans, sous la Pression de cette douleur, quelque chose…

Vraiment intéressant, concluait-elle, et elle riait chaque fois qu’elle pouvait, parce que le rire, c’était la meilleure déroute de la Mort.

Un nouveau mental

Il y avait encore d’autres petites notes griffonnées au crayon dans ces nuits d’août 68, «pour essayer de se souvenir». Toujours, dans ses grands tournants ou ses difficultés, même quand elle ne pouvait pas nous voir, Mère tournait son phare vers nous, se rappelait de nous, comme si elle connaissait d’avance cette heure de séparation où il faudrait jeter un pont fragile sur l’inconnu et tenter de joindre la terre d’hier à la terre de demain. Ces petites lignes brisées, chevauchées, disaient encore:

Pendant plusieurs heures, les paysages

étaient merveilleux

d’une harmonie parfaite.

Visions constantes.

Chaque chose avec une raison, un but précis

pour exprimer des états de conscience

pas mentalisés.

Paysages.

Constructions.

Villes.

Le tout immense et très varié,

couvrant tout le champ visuel et

traduisant des états de conscience

du corps.

Beaucoup, beaucoup de constructions,
des villes immenses en construction…

Oui, le monde qui se construit, le monde futur qui se construit. Je n’entendais plus, je ne voyais plus, je ne parlais plus: je vivais là-dedans tout le temps, tout le temps, tout le temps, nuit et jour. Un corps sans mental et sans vital. Il n’y avait que ces perceptions: il vivait dans des états d’âme. Il y avait les états d’âme des autres, les états d’âme de la terre, les états d’âme… Des états d’âme qui se traduisaient par des images. Dans cette Matière pure, annulée – inconcevable pour nous, car elle ne serait même pas comme la matière d’un nourrisson –, il n’y avait plus que la douleur du monde, et des images. C’était le seul instrument de perception. Mais pas des images vues: des images vécues. Cette perception d’états d’âme, il y avait des choses… des merveilles! Aucune, aucune conception mentale ne peut être aussi merveilleuse – aucune. J’ai passé par des moments… Tout ce qu’on peut sentir, voir humainement, n’est rien en comparaison de cela. J’ai eu des heures… les plus merveilleuses – je crois les plus merveilleuses qu’on puisse avoir sur terre. Mais sans pensée, sans pensée. Et c’étaient des «images» physiques, matérielles, de la terre – pas des «visions»: la vraie terre. Peut-être ne savons-nous pas à quel point la terre est belle. Mère disait bien une vision «plus efficace», «plus complète». Mais ce n’est pas «vu» comme vu un tableau: c’est être dans, être dans un certain endroit. Je n’ai jamais rien vu ou senti de si beau que cela, et ce n’était pas «senti», c’était… Je ne sais pas comment expliquer. Il y a eu des moments absolument merveilleux, uniques. Et ce n’était pas pensé, je ne pouvais même pas décrire – comment décrire? On ne peut commencer à décrire que quand on commence à penser. Et c’est peut-être cela, le prochain instrument du nouvel être: on ne pense plus les choses, on les vit; chaque chose déroule son propre paysage complet qui explique tout. Mère essayait de dire le fonctionnement du nouvel être. Le mental et le vital ont été des instruments pour triturer la Matière – triturer, triturer de toutes les façons [éveiller cette Matière à sa propre conscience enfouie]: le vital par les sensations, le mental par les pensées; mais ils me font l’effet d’instruments passagers qui seront remplacés par d’autres états de conscience. C’est une phase du développement universel, et ils tomberont comme des instruments qui ne sont plus utiles. C’est l’atrophie évolutive des vieux membres inutiles.

Et Mère désignait une autre note:

L’état de conscience du corps
et la qualité de son activité dépend
du ou des individus avec lesquels il se trouve…

Ah! cela, c’était très intéressant. C’était très intéressant parce que je voyais… et ça changeait. Quelqu’un s’approchait de moi: ça changeait. Il arrivait quelque chose à quelqu’un: ça changeait… À chaque minute, le «paysage» de chaque individu (les assistants, ceux qui servaient Mère) changeait, disait, exprimait ce qui se passait, automatiquement, avec toutes les profondeurs, les couleurs, les «décors», les ramifications proches ou lointaines, dans le moindre détail – toutes nos pensées du monde et tous nos yeux «réels» sont comme des photographies plates d’une réalité terrestre insoupçonnable. Et alors, la moindre chose qui changeait dans leur conscience, ah! voilà tout qui se mettait à changer! C’était une espèce de kaléidoscope perpétuel, jour et nuit. S’il y avait eu un moyen de noter cela, c’était unique… [Les yeux de la Matière.] Et le corps était là-dedans, n’est-ce pas, presque poreux – poreux, sans résistance –, comme si la chose passait au travers. Il n’y a plus de barrières, c’est la conscience instantanée, exacte, partout… merveilleuse… et douloureuse. Une merveille et un enfer – simultanés. Comme l’endroit et l’envers de la terre vécus ensemble. Une même terre.

Et un corps «poreux».

Qu’est-ce qui peut bien se passer dans un corps pareil? Comment ça peut vivre, fonctionner, s’organiser? Oui, c’était peut-être comme un nouveau nourrisson de la terre. Mais il faut manger de la vieille manière, se sustenter de la vieille manière, écouter, vivre les stupidités de la vieille manière, la douleur de la vieille manière – garder un contact cohérent avec le vieux monde, habiter un vieux corps au fond duquel commençait à balbutier… quelque chose. Quelque chose qui serait comme la formation d’un nouveau corps. Et c’est là où nous commençons à toucher à un phénomène très concret, pratique, qui dans sa simplicité presque insignifiante est pourtant le plus grand tournant terrestre depuis l’apparition du premier protozoaire. Une nouvelle forme de vie. C’est l’expérience qui va se dévoiler peu à peu, sans qu’on se rende très bien compte tout d’abord de ce que c’est, tant c’est insignifiant. Le petit protozoaire était-il si signifiant dans sa mare?

Le corps, les cellules du corps
voudraient avoir le contact avec l’être vrai
sans avoir à passer par le vital
ni même par le mental
.
C’est cela qui se passe.

Et tout d’un coup, Mère s’est rappelée: Ah! je me suis aperçue que les cellules, partout comme cela, tout le temps, répétaient le montra: OM Namo Bhagavaté, OM Namo Bhagavaté… tout le temps, tout le temps.

Et OM Namo Bhagavaté se répète
spontanément et automatiquement
dans une sorte de paix floue
.

C’était la dernière petite note griffonnée.

Un corps, un nouveau corps. Une Matière cellulaire éveillée, consciente, toute fraîche au monde, qui n’a plus de lois, plus de code, qui tâtonne… dans une grande Conscience, et qui répète, répète le mantra, qui se rebâtit une nouvelle façon d’être – une «façon», ça veut dire une forme. Peut-on imaginer un bébé qui pousse dans un vieux corps, là, à la racine cellulaire? Quelque chose qui ne fabrique plus des enzymes ou des catastrophes, quelque chose d’absolument décodé, non-codé, et qui a la puissance constructrice d’une jeune pousse – a-t-on vu une jeune pousse sortir de la terre gelée: cloc! la terre craque. Quelque chose d’impensable. Mais c’est un fait. Pendant cinq ans, nous allons voir le fait se dérouler – douloureusement, paradoxalement. La vieille terre, elle craque, n’est-ce pas. Les vieilles forces ne sont plus là; le vieux tyran, mais commode coordinateur Mental de toute cette substance, n’est plus là – et qu’est-ce qu’il y a? Comment ça fait un corps qui n’a plus de lois pour se tenir debout. Un corps poreux. Qu’est-ce qu’elles vont fabriquer, ces cellules pures, vierges?

Or, c’est là où quelque chose de très simple, mais aux conséquences incalculables – formidables, peut-être – a commencé à se former dans la Matière: un nouveau mental. Un mental du corps, des cellules. Quelque chose qui commençait à s’organiser, sillonner cette Matière en répétant le mantra – mais des sillons qui ne formeraient plus une cage, qui ne se refermeraient plus sur eux-mêmes, ne s’encroûteraient plus dans une molécule d’acide aminé. Quelque chose qui correspondrait à ce «temps vertical» où chaque chose se déroule neuve à chaque seconde, sans trace, sans «empreinte», sans «mémoire», et pourtant comme une mémoire de l’avenir, pourrait-on dire avec Sri Aurobindo, une mémoire en avant et non plus en arrière – plus un petit grenier qui accumule grain après grain et grandit et vous communique de plus en plus sa poussée accumulée, stéréotypée: une tirée, non une poussée. La grande tirée de l’Avenir à chaque seconde. Un Mental qui serait exactement l’inverse du Mental physique et qui prendrait sa place – qui commençait à prendre sa place dans le corps de Mère. Au lieu de cette petite trépidation mortelle qui est comme un affolement sous la ruée de la vie et qui cherche à s’enclore, se barricader et en même temps à se munir, entasser des aliments qu’elle ne peut plus cueillir à la grande coulée de la vie, figer tous les mouvements dans un cadre invariable et invulnérable, dormir et encore dormir pour copier la paix de la pierre, mourir pour en finir une fois pour toutes de ce labeur – un Mental trépidant qui est seulement un tissu de répétitions et d’habitudes coagulées, qui a fini même par coaguler la Matière dans une certaine forme d’être comme si c’était lui le vecteur et le propulseur, l’agent vrai de la coagulation de la Matière dans une certaine forme, le support même ou la vibration profonde de chaque molécule d’ADN ou chaque acide aminé –, une autre Vibration prend la place. Au lieu du vieux mantra maléfique du Mental physique qui répète et répète sa rengaine mortelle, un nouveau mantra de la Matière. Un nouvel agent coagulateur de la Matière. Nous disons que ce sont les molécules de protéine qui donnent la forme des corps (une girafe, une souris, un homme), mais c’est la traduction superficielle, extérieure, l’enrobement matériel d’une certaine qualité vibratoire. Si la vibration change, le type de coagulation ou de matérialisation change. Si le Mental physique qui réunit ou perpétue ce mode vibratoire change, toute l’organisation de la Matière doit changer.

C’est le phénomène qui s’est produit dans le corps de Mère.

Des cellules qui répètent spontanément le mantra.

Un nouveau Mental dans la Matière ou de la Matière, qui est comme une nouvelle force de propulsion et l’agent d’un nouveau type de corps sur la terre, qui ne sera pas nécessairement coagulé à la vieille manière.

Ce n’est pas une nouvelle façon de penser qui se forme dans la Matière, c’est une nouvelle façon d’être de la Matière.

C’est l’embryon de la nouvelle espèce.

C’est la clef de la transformation du corps.

Pendant dix ans, de 1958 à 1968, elle avait travaillé à traverser la trame, purifier les cellules de leurs vieux enregistrements, cet envoûtement du Mental physique, et maintenant c’était l’Œuvre: la construction d’un nouveau type de corps dans la Matière.

3. Le mental des cellules

En fait, cette germination du Mental des cellules, ce tournant capital dans le yoga de Mère (et de Sri Aurobindo), capital au point que Mère disait, trois ans après, en 1971: Mais c’est radical, mon petit! Tu n’imagines pas, c’est comme… Je pourrais dire vraiment que je suis devenue une autre personne (une autre personne à quatre-vingt-treize ans, après avoir vécu les innombrables expériences que d’autres considéreraient comme un sommet), cette simple, si simple chose et si fragile qui balbutiait dans le corps, ce mantra qui se répétait tout seul, est le vrai nœud de la bataille que Mère livrait depuis 1958: dix ans. Ce n’est pas que ce Mental des cellules n’ait pas tenté, maintes fois tenté, de supplanter le Mental physique, mais chaque fois il était comme ré-englouti ou, au mieux, il obéissait passivement au Mental supérieur et à la Vision spirituelle, comme un bébé un peu écrasé par ses parents de Lumière. Dégagé même du Mental physique sordide, il se tournait craintivement vers la Lumière «supérieure» pour «bien faire» – mais ce bien-là ne valait rien, ou tout au plus pouvait continuer à moudre éperdument de l’humanité supérieure, sanctifiée, purifiée, tout le vieux bric-à-brac évolutif amélioré. Il a fallu le nettoyage radical de 1968 pour que ces cellules soient délivrées du «bien» du Mental supérieur comme du «mal» du Mental physique – pour qu’elles puissent être elles-mêmes, purement. Et c’est là où vraiment le miracle a commencé. C’est le secret que chaque «homme» de la prochaine espèce devra découvrir – et qu’il sera probablement plus facile de découvrir maintenant qu’un corps l’a mis à nu et a compris le formidable pouvoir et la formidable liberté qu’il y avait là.

La cage fondamentale

Nous disons le «mental des cellules» ou nous disons le «mental intellectuel», le «mental intuitif», le «mental libéré» dans son ciel tout là-haut, mais c’est un seul Mental, et le mot n’est peut-être pas adéquat: c’est une seule conscience, un seul pouvoir dans divers modes vibratoires ou dans divers «milieux». Sri Aurobindo disait même que ce «Mental» ou cette Conscience-Force existait dans chaque atome et chaque particule. Cette Conscience, ou ce Pouvoir, a toujours circulé librement à travers la Matière – en fait, c’est lui le constituant de la Matière, cette Énergie mise en équation par Einstein (ce que l’on n’a pas mis en équation, c’est la conscience de cette Énergie). Avec chaque espèce grandissante dans l’évolution, depuis la petite boule de gélatine jusqu’à l’hominien, ce Pouvoir s’est concrétisé, enroulé dans une façon d’être ou une autre, une habitude vibratoire ou une autre, une certaine molécule qui fixait son circuit et semblait vouloir répéter pour toujours l’habitude prise, sauf quand, par «miracle» ou «mutation» (et les deux mots sont aussi creux l’un que l’autre), l’habitude craquait sur un point ou un autre et une nouvelle espèce ou un nouveau type se mettait à enrouler et répéter une nouvelle habitude ou un nouveau mode vibratoire de l’éternel même Pouvoir. Nos «molécules» et nos «mutations» n’expliquent rien, c’est la croûte extérieure du phénomène et l’on peut continuer ad infinitum de dépiauter les molécules ou les particules et nous trouverons toujours autre chose qui cachait autre chose qui cachait autre chose… Ce que nous ne saisirons pas, c’est la tension interne de la Conscience qui produit cette rupture-là et pas une autre, à ce moment-là et pas un autre. Nous pouvons violenter toutes les molécules comme des démiurges en laboratoire, mais nous ne produirons pas ce qui suit l’homme, c’est aussi simple que cela. Nous n’aurons pas le secret de l’homme. C’est la limite exacte de notre science. De même que nous pouvons violenter et bombarder toutes les particules que nous voulons, mais nous ne maîtriserons pas la grande Énergie, sauf pour en faire des engins mortels. Nous n’aurons pas le secret de la Matière. Mais au niveau humain de l’évolution de ce grand Pouvoir, il s’est comme tiré un rideau noir, une deuxième cage sur la première cage fondamentale, physiologique, propre à chaque espèce. Et ce qui est notre «accident» est aussi la clef pour démolir la cage fondamentale. Au lieu de laisser le Pouvoir s’enrouler à son habitude comme chez d’autres mammifères et suivre le petit circuit du Mental cellulaire simple qui répète et répète ses saisons, ses mariages, ses pulsions et impulsions au sein d’un milieu ouvert où tout communique, «sent», «répond» et vit dans une certaine harmonie qui pourrait bien nous paraître divine à côté de nos grincements, nous avons bâti la cage de l’ego, moi-je, et avons pris des tournures individuelles au sein d’une carapace de non-communication avec tout le reste. D’où toutes les complications, déformations, étouffements, peurs, etc., qui ont lentement formé la cage de plomb du Mental physique depuis le Pléistocène, au point que le Mental cellulaire ne pouvait même plus enrouler ses simples habitudes saines sans que l’autre s’en mêle et vienne tout terroriser, médicaliser, hypnotiser et profondément traumatiser avec tous les artifices rendus nécessaires par son emprisonnement et toutes les habitudes fausses de son individualisation en rivalité avec tout le reste. Une mangouste n’a pas de Mental physique, un homme en a un, diablement. C’est notre grande peine. C’est la vaste trame qui s’enfonce profondément dans la Matière humaine, au point qu’on a l’impression que l’on ne peut pas extirper ça sans extirper la vie même de notre corps.

C’est sur cette cage du moi-je que viennent buter toutes les philosophies, toutes les religions, toutes les sociologies; c’est pour y remédier ou la briser que l’on fait du marxisme, des cieux, des enfers ou des démocraties, ou des téléphones, mais la vraie porte de sortie – la porte évolutive – est en bas, nous l’avons vu, derrière ou sous la trame du Mental physique, dans le Mental des cellules. Et si nous brisions cette cage, nous retrouverions sans doute la liberté et l’harmonie heureuse de l’animal – et beaucoup d’autres choses que Mère a découvertes en passant à travers la trame. Là, c’est l’unité intégrale que cherchent en vain le marxisme, les religions ou nos équations. C’est le «champ unifié» d’Einstein. Mais d’abord, l’Évolution n’a jamais eu un sens rétrograde; nous n’allons pas revenir à la mangouste; et puis il resterait cette cage fondamentale. Cette structure digérante, vieillissante. Et c’est là où l’on comprend parfaitement le stratagème évolutif qui nous a fait faire cette transition douloureuse par le moi-je de la super-cage. Contraints, un jour ou l’autre, par notre étouffement même, de sortir de la trame, nous nous trouvons – alors avec un regard individuel, une compréhension individuelle du programme évolutif – devant cette substance première, cellulaire, dégagée de ses vieux fantômes, et nous faisons des découvertes que nul animal n’aurait pu faire parce qu’il se trouve parfaitement bien dans sa cage. Notre mal était notre suprême bien en cachette.

L’agent mutateur

Les découvertes de Mère se sont échelonnées sur bien des années, elles ont commencé longtemps avant 68, mais c’est seulement avec le balayage des derniers vestiges supérieurs du Mental, que ces cellules se sont trouvées subitement toutes seules, sans commandement, sauf ce qui pouvait jaillir de leurs profondeurs mêmes. Dès lors a commencé de jaillir un formidable Pouvoir – celui-là même qui animait les atomes et les petits hommes, ou les grands hommes et les saints et les sages, et tous les circuits évolutifs, mais à travers un filtre, deux filtres, des épaisseurs et des épaisseurs de filtres. Et il était là, pur, tel quel. Tout-puissant. Une puissance qui peut tout broyer et tout reconstruire. C’est en 1964, que Mère a touché pour la première fois ce soubassement cellulaire, et ce qui est extrêmement intéressant, c’est qu’à ce niveau-là il n’y a plus d’expérience «personnelle» – bien sûr! il n’y a plus de personne là, c’est le monde entier – et que lorsqu’on a une expérience là, c’est comme si (ce n’est pas comme si: c’est), c’est tout le champ terrestre qui a l’expérience, qui est mis en contact. Et Mère disait ceci en 1964: Quelque chose a commencé à descendre – pas «descendre»: se manifester et pénétrer –, pénétrer et remplir cette conscience terrestre. C’était d’une force, d’un pouvoir! dont je n’avais jamais senti la même intensité dans le Matériel; d’une stabilité, d’une puissance! Tout dans le sens de la puissance et de la poussée en avant: le progrès, l’évolution, la transformation. C’était la joie du progrès… Dans cet ensemble, cette masse de l’expérience, il y avait, se détachant du reste, l’impression du gorille, de la puissance formidable de progrès qui fera de lui un homme. C’était très curieux, c’était une puissance physique extraordinaire, avec une joie intense du progrès [cette joie des cellules, toujours: c’est la caractéristique essentielle de la conscience cellulaire], de la poussée en avant, et cela faisait comme une forme simiesque qui s’avançait vers l’homme. Et alors, c’était comme une chose qui se répétait dans la spirale de l’évolution: la même Puissance brutale, la même force vitale (sans comparaison, l’homme a perdu tout cela complètement), cette force de vie si formidable qu’il y a dans ces animaux, revenue dans la conscience humaine mais avec ce qu’a apporté toute l’évolution du Mental (qui a fait une dérivation assez pénible) et transformée en la lumière d’une certitude et d’une paix supérieures. Et cela, ce n’était pas une chose qui venait et qui s’atténuait et qui revenait, ce n’était pas cela: c’était… une immensité, une immensité pleine, solide, établie. Pas quelque chose qui vient, qui se présente et qui vous dit: ce sera comme cela – c’était là. Et ce n’était pas une infusion dans le Mental: c’était l’infusion dans la Vie, dans la substance matérielle terrestre devenue vivante. Même les plantes participaient à l’expérience; ce n’est pas une chose réservée à l’être mental, c’est toute la substance vitale, matérielle, de la terre qui recevait cette joie du pouvoir de progrès – c’était triomphal, triomphal… Un scintillement diamanté. En me levant ce matin, j’ai eu l’impression qu’un coin était tourné. Et pas du tout – oh! mais pas du tout une chose subjective: un coin est tourné pour la terre. Que les gens ne s’en aperçoivent pas, cela n’a aucune espèce d’importance.

Comme Sri Aurobindo: ça s’explique tout seul.

Et Mère ajoutait ceci: En tout cas, l’expérience a été décisive dans le sens qu’elle a coordonné toutes ces petites promesses éparses, tous ces petits progrès épars [les centaines de petites expériences qui poussaient de tous les côtés tandis qu’elle avançait en aveugle dans la Forêt] et il y avait la perception assez claire que, bientôt, l’état d’être ou la manière d’être (je crois qu’on dit le «modus vivendi») du corps, de cette parcelle de Matière terrestre, pourrait être altérée, dirigée, entièrement conduite par la Volonté directe [c’est-à-dire la grande Conscience totale]. Parce que c’était comme si toutes les illusions étaient tombées l’une après l’autre [illusion de la maladie, de la mort, de la détérioration, de l’instinct de conservation, toutes les illusions physiologiques indiscutables qui collent avec la trame du Mental physique], et chaque fois qu’une illusion disparaissait, cela produisait une de ces petites promesses, qui venaient se succéder, annonçant quelque chose qui viendrait plus tard. C’est seulement quatre ans plus tard, en 68, que cette grande «Volonté directe» prendra possession des cellules sans passer par les filtres du Mental, du Vital ni même les filtres les plus «spirituels» du monde.

Mais le Pouvoir, il faut non seulement être capable de le supporter – et c’est toute la préparation, l’élargissement, l’universalisation, l’impersonnalisation qu’a dû subir le corps de Mère –, mais il faut encore quelque chose qui l’accroche, si l’on peut dire, une sorte de turbine ou de condensateur, un élément fixateur qui fait que ça ne passe pas au travers comme un courant d’air. Qu’est-ce qui, dans ces cellules, peut bien «condenser», fixer le Pouvoir? C’était la toute première question que Mère se posait en 1958. Or, en 1965, il s’est produit une double découverte, négative et positive, tout à fait capitale, et très simple (au niveau cellulaire, il n’y a rien de spectaculaire: c’est le Mental qui fait et aime les embarras), qui est le prélude vraiment, la clef de la nouvelle espèce, ou peut-être, plutôt, du changement d’espèce. L’agent mutateur. Pour que se produise une mutation dans cette substance cellulaire, il faut qu’il y ait quelque chose qui mue, ou qui cesse d’enrouler le courant comme d’habitude, qui cesse de moudre sempiternellement les mêmes vibrations. Jusqu’alors, c’était le Mental physique qui faisait l’office de condensateur, et il avait sa singulière habitude de «condenser» les catastrophes et d’engrener le courant dans ou selon les vieux schémas ataviques, médicaux, «raisonnables» (c’est extraordinaire avec quelle «fidélité» il reproduisait le Larousse médical, à se demander si c’est la maladie qui suivait le Larousse ou si c’est le Larousse qui suivait la maladie), et Mère avait beaucoup essayé de le réduire au silence, l’annuler. Mais elle s’est aperçue de ceci, qui est sa première découverte négative: C’était très difficile de s’en débarrasser, parce qu’il était si intimement lié à l’amalgame du corps physique et de sa forme présente… C’était difficile, et quand j’essayais et qu’une conscience plus profonde voulait se manifester, cela produisait l’évanouissement. Je veux dire que l’union, la fusion, l’identification avec la Présence suprême [ou le Pouvoir, l’«autre chose», le grand Courant] sans ça, sans ce mental physique, en l’annulant, cela produisait l’évanouissement. C’est-à-dire que le Mental physique était comme le lien, le connecteur, entre la Matière (ou le corps) et le Pouvoir qui fait marcher la Matière, anime la Matière – on le supprime, et plus rien ne retient le Courant, ça passe au travers: on s’évanouit. C’était donc comme la condamnation à mort du système humain: on ne peut pas se débarrasser de ce vieux fabricant de catastrophe, sans lui tout s’écroule. Il n’y a pas de mutation possible, on enroule la catastrophe jusqu’au bout. Il n’y a pas d’autre connecteur.

Or, en 1965, un 21 juillet exactement, il s’est produit un tout petit phénomène microscopique, balbutiant, qui change toutes les données.

Sous cette espèce de croûte fossilisée du Mental physique, soudain quelque chose a jailli, une rupture, un trou dans la carapace, et une autre voix, un nouveau murmure dans le corps: Il y a un petit espoir que ce mental matériel, le mental des cellules, se transforme… tout d’un coup, voilà tout ce mental qui fait une prière. Une prière… tu sais comme je faisais les «Prières et Méditations» avant [l’ancien journal de Mère, au début du siècle], c’était le Mental qui faisait des prières (il avait des expériences et il faisait des prières), eh bien, voilà, maintenant c’est l’expérience de toutes les cellules: une aspiration intense et, tout d’un coup, tout cela qui se met à l’exprimer en mots. C’était comme si ce mental du corps, au nom du corps (c’est-à-dire que c’était le corps qui commençait à se «mentaliser») faisait une prière. Et il a beaucoup le sentiment de l’unité de la Matière, alors il y avait le sentiment de toute la Matière – Matière terrestre humaine – et il a dit:

Les autres états d’être, le Mental, le Vital,
peuvent se plaire aux contacts intermédiaires…

C’est-à-dire aux relations avec tous les états d’être intermédiaires: les dieux, etc., les cieux, les illuminations, les révélations et les musiques de toutes sortes.

Seul le Seigneur suprême
peut me satisfaire
.

Et alors, tout d’un coup, il y avait cette vision si claire que c’est seulement ce qu’il y a de suprêmement parfait qui peut donner la plénitude à ce corps. J’ai trouvé cela intéressant. C’est le commencement de quelque chose. Cela a commencé par le dégoût – un dégoût écœurant – de toutes ces misères, toutes ces faiblesses, toutes ces fatigues, tous ces malaises, tous ces tiraillements, ces grincements, oh!… Et c’était très intéressant parce qu’il y avait ce dégoût, et en même temps il y avait comme une suggestion qui venait, de l’Anéantissement, du Néant – de la Paix éternelle [la grande aspiration du Mental physique: l’immobilité de la pierre]. Et il a balayé tout cela [oui, le mental cellulaire lui-même qui fait le balayage], comme si le corps se redressait: «Eh! mais ce n’est pas cela! pas cela que je veux. Je veux… (et alors c’était un éblouissement, un éblouissement de lumière dorée), je veux la splendeur de ta Conscience.» La première réaction pure de la conscience cellulaire. J’ai l’impression que c’est comme si on avait attrapé la queue de la solution. C’est tout un monde qui commence à s’ouvrir. Nous allons voir.

Le Mental des cellules lui-même qui réagit contre l’hypnotisme catastrophique du Mental physique, et qui balbutie une «prière» – prière, ça veut dire verbe, ça veut dire vibration. La première vibration pure des cellules.

C’était le nouveau connecteur du Pouvoir: le Mental des cellules.

La démolition du vieux schéma: l’agent imitateur.

Quelque chose qui allait enrouler le Courant, pur.

Juste un petit murmure dans les cellules. Un premier mantra de la Matière.

Comme une Matière fraîchement née.

Et une aspiration, une joie d’aspiration intense dans ces cellules, comme une respiration dorée au fond de la Matière: Tout ce qui est mental, cela parait froid, et sec, oui, sec, sans vie – c’est lumineux, c’est joli, c’est agréable, mais c’est froid, c’est sans vie. Tandis que cette aspiration ici, oh! ça a une puissance – une puissance de réalisation – tout à fait extraordinaire. Si ça s’organise, quelque chose pourra être fait. Là, il y a une puissance accumulée.

C’est la puissance même qui meut l’atome, le pouvoir supramental pur, l’Énergie de toute les mutations et les transformations de la Matière: «Une puissance qui peut tout broyer et tout reconstruire.»

Maintenant, il fallait apprendre la «nouvelle langue» des cellules, «organiser» ce nouveau Mental de la Matière, enrouler la vibration dorée jusqu’à ce qu’elle transmue la vieille écorce.

Mais la clef était trouvée.

C’est la clef de la traversée de la deuxième trame, celle qui nous ligote à un corps de mammifère comme elle ligote les autres à un corps aquatique on reptilien. Nous nous demandons comment, nous, pauvres êtres humains pouvons traverser ce Mur quand Mère et Sri Aurobindo ont dû déployer tant d’héroïsme et de ténacité pour effectuer l’opération, mais le chemin est ouvert. Maintenant on sait où est la clef – toute la difficulté n’est pas dans la difficulté! elle est de ne pas savoir comment prendre la difficulté. C’est tout le travail des pionniers de l’évolution: trouver le chemin. Maintenant, on sait: il faut que les cellules engrènent un mantra, et l’engrenage continuera tout seul, il défera tout seul le vieil engrenage. C’est lui qui balaiera la trame, lui qui purifiera les cellules, automatiquement. Un pouvoir automatique. Il faut apprendre à planter un mantra dans le corps. Il répétera cela aussi bien que: j’ai oublié de fermer le robinet du gaz, ou je vais attraper un cancer, ou… Il répétera comme un âne, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. C’est aussi simple que cela. Une découverte aussi capitale que le fonctionnement d’une petite vibration mentale dans quelques cellules grises.

C’est peut-être bien la «formule mathématique» de Sri Aurobindo.

3. La mutation de la mort

Les grandes révolutions sont toujours simples.

Nous croyons éperdument qu’il faut de grands moyens et bouleverser le monde et opérer des changements spectaculaires, mais on ne bouleverse rien, il n’y a pas de mutation: on remélange les mêmes éléments dans un autre ordre, et comme ces éléments ne valent rien dans n’importe quel ordre, on se retrouve toujours devant ce que l’on pourrait appeler une amélioration de la catastrophe. Une révolution, vraie, une mutation, vraie, c’est un tout petit élément nouveau qui s’infiltre là-dedans et change toutes les valeurs de chacun des vieux éléments. Ce n’est pas un changement d’ordre, c’est un changement de valeur. Et ce qui était nul ou mauvais dans n’importe quel ordre se revêt soudain d’un signe nouveau comme si… simplement il n’avait pas trouvé sa clef, et il était mauvais parce qu’il n’avait pas trouvé sa clef, et finalement rien n’était mauvais, pas un atome, tout attendait la petite clef. Et c’est pourquoi nous n’aurons rien trouvé, rien changé, rien révolutionné, tant que nous ne trouverons pas la clef fondamentale – parce qu’elle changera tous les signes. Et qu’est-ce qu’il faut trouver, finalement? Tout cet énorme univers, avec nous dedans, qu’est-ce qu’il faut dénicher là-dedans? Soyons simples. La joie évidemment, qui est l’amour, et qu’est-ce qui est le contraire de cette simple raison d’être: la mort évidemment, qui est la non-joie, qui est la non-raison d’être. Et si ça n’a aucune raison d’être, ça ne doit pas exister évidemment, c’est l’irréalité de l’univers – et c’est la chose qui nous étrangle le plus, c’est celle qui affecte tous les autres signes et les frappe presque de nullité. Il n’y a pas trente-six choses à trouver, il n’y en a qu’une. Pas trente-six révolutions: une seule. Une seule mutation de la mort. Et tout le reste sera changé, automatiquement. Tous les autres signes changeront de valeur.

Or, la petite clef a des chances de se trouver avec cela même qu’il faut muter, ou dans cela même qu’il faut muter, là où se fait la mort: et qu’est-ce qui meurt? – Des cellules qui meurent parce qu’elles enroulent et enroulent une chanson de mort, une irréelle chanson, une non-raison d’être. Mais ce n’est pas vrai! La Vie ne peut pas enrouler la non-vie, elle ne peut enrouler que la joie et la joie parce que c’est la joie même. Elle n’enroule la mort que parce qu’elle n’a pas trouvé la petite clef ou pour nous obliger à trouver la petite clef du réel – la vraie vie. C’est aussi simple que cela: ce qui fait la mort fait aussi bien la vie, c’est une clef tournée dans le mauvais sens. Ce n’est pas quelque chose à enlever, il n’y a rien à enlever de l’univers – pour le mettre où, dans quel dépotoir en dehors de l’univers? C’est quelque chose à changer de sens, et tout le reste changera de sens. On cherche le processus, disait-elle, afin d’avoir le pouvoir de défaire ce qui a été fait. Défaire la mort. Après toutes ces années, il y a quelque chose qui voudrait avoir le pouvoir ou la clef – le procédé. Et est-ce qu’il ne faut pas sentir ou vivre ou voir (mais «voir»: voir activement) comment ça s’est tordu comme cela [Mère tournait sa main dans un sens] afin de pouvoir faire comme cela, voilà?… Et elle tournait la main dans l’autre sens. Vivre comment ça a fait la mort pour pouvoir tourner dans l’autre sens. Vivre la mort.

C’est peut-être ce qu’elle allait faire pendant cinq ans… et après.

Et elle ajoutait ceci: Ce qui est intéressant, c’est que maintenant que ce mental des cellules s’est organisé, il semble repasser avec une rapidité vertigineuse à travers tout le procédé du développement mental humain pour atteindre… justement la clef. La clef de la mort. Il y a bien le sentiment que l’état dans lequel on est est une irréalité mensongère, mais il y a une sorte de besoin ou d’aspiration de trouver, non pas un «pourquoi» mental ou moral, rien de ce genre, mais un comment: comment ça a été tordu comme cela [Mère tournait encore sa main] afin de le redresser comme cela. Ce sont les cellules qui ont la clef de l’enroulement dans un sens ou dans l’autre. Mais il n’y a pas de mort en fait, il n’y a pas de fait de mort: il y a un faux enroulement. La mort n’est pas un phénomène cellulaire, c’est un non-sens cellulaire. C’est une irréalité collée sur une réalité que nous n’avons pas encore trouvée. Une fois cette réalité touchée – cette réalité de joie –, la mort s’irréalisera d’elle-même. La mort n’est pas une réalité de la Matière, c’est une certaine irréalité de la Matière – ça meurt parce que ce n’est pas ce que c’est. Chaque fois que je demande à mon corps ce que lui voudrait, toutes les cellules disent: non-non! nous sommes immortelles, nous voulons être immortelles. Nous ne sommes pas fatiguées, nous sommes prêtes à lutter pendant des siècles s’il le faut – nous avons été créées pour l’immortalité et nous voulons l’immortalité. Et justement, je m’aperçois de cela (je ne crois pas que ce soit une chose unique, exceptionnelle), que plus on va vers la cellule même, plus la cellule dit: mais moi, je suis immortelle!

C’est le fait cellulaire, c’est le seul fait réel.

La réalité des cellules, c’est la vie immortelle.

Peut-être même la biologie moderne ne serait-elle pas en désaccord avec nous?

Il n’y a rien qui soit la mort dans la substance des cellules.

La mutation de la mort est dans la joie d’une petite cellule, pure.

À pas de loup

C’est la grande révolution simple qui s’est accomplie à partir de 1968: tout à coup les cellules, pures, livrées à elles-mêmes, se sont mises à s’enrouler dans l’autre sens, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde – et en effet, c’était le seul naturel du monde. Elles se sont mises à défaire la mort, tout spontanément, tout naturellement – c’est un simple petit prodige qui n’a pas de mots parce qu’il est si simple, si peu voyant; et pourtant, c’est cela qui va changer tout le monde, qu’il le veuille ou non, qu’il s’en aperçoive ou non maintenant. C’est cela qui a commencé sur la terre. La mutation de la mort a commencé. Une cellule, ce n’est pas tout seul, n’est-ce pas, ça court partout, c’est un seul corps. Et nous regardions la toute petite merveille grandir, balbutier sur les lèvres de Mère – parfois même nous croyions l’attraper dans notre propre corps: Les gens ont des expériences et ils ne le savent pas! disait-elle. Parce que ce n’est pas mental, parce que nous ne regardons pas là où il faut, nous ne comprenons une «expérience» que quand nous l’avons mentalisée, «comprise», mais ça se passe sans qu’on n’y comprenne rien et sans qu’on ait besoin de comprendre: ça se passe constamment! Le monde est en train de virer, à son insu, il ne saisit pas le petit souffle doré qui simplement défait la mort, comme ça: la mort ne se «passe» pas, alors on ne s’en aperçoit pas! il faut mourir pour de bon pour s’apercevoir de la maudite affaire. Mais ces microscopiques petites morts qui s’enroulent et s’enroulent et qui font l’autre pour de bon, qui les voit? Et ce petit souffle qui fait que ça ne se passe pas. Car c’est comme un petit souffle doré vraiment, imperceptible, qui souffle tout seul sans qu’on s’en mêle – on ne s’en mêle pas, ça se fait tout seul, c’est cela la beauté de l’histoire! Quand les suggestions de mort ou d’anéantissement ou de paix éternelle venaient toucher les cellules, elles les rejetaient, comme ça, pfft! non, je n’en veux pas. C’est tout, c’est simple. Quand les suggestions de maladie s’approchaient: non, je n’en veux pas! Quand les suggestions de vieillesse venaient: c’est un mensonge, je n’en veux pas! Et tout était comme un monde de suggestions maléfiques, constantes, partout, un bain d’ordure vraiment dans lequel nous pataugeons sans nous en apercevoir et que nous buvons comme l’air naturel – pfft! je n’en veux pas. Ce sont les cellules elles-mêmes qui soufflent dessus. Mais il faut être un peu sorti du vacarme mental pour s’en apercevoir, parce que c’est si tranquille, sans violence, cristallin, comme la légèreté même des cellules, et avec la toute-puissance évidente de l’enfant pour qui ça n’existe pas, ça n’est pas, pfft! je souffle dessus, ça sent mauvais. Ce n’est pas moi. Je t’avais parlé de cette «imagination morbide» qu’avait le corps – complètement partie, finie, nettoyée! Du moment où le corps a réagi en disant: non, c’est dégoûtant, qu’est-ce que c’est que ça! – parti. C’est cela qui est si remarquable avec ce corps: vitalement, mentalement, il faut faire les choses encore et encore pour que l’expérience s’établisse; le corps est moins prompt dans son ouverture, mais quand il a compris ou qu’il a eu la bonne expérience, c’est fini, c’est établi. C’est cela qui est remarquable. Et c’est très tranquille. Et alors quand certaines choses essayent de revenir (même quand c’était à une distance, que c’était seulement à la périphérie), il a dit: ah! non-non! ça, je ne veux plus, cela appartient au passé… C’est lui qui a fait le travail, c’est le changement de ce mental. C’est la Matière elle-même qui fait sa propre révolution.

Et c’est un phénomène que nous avons nous-même pu observer quand nous étions un peu «clair»: on sent une suggestion arriver à une certaine distance, à la «périphérie» comme dit Mère, peut-être à un ou deux mètres du corps, une suggestion de grincement, comme une minuscule vague, avec une odeur, ou une suggestion d’accident, une suggestion de sexe, une suggestion de mal de tête – ce ne sont rien que des suggestions, nous vivons dans un monde de suggestions! – et tout d’un coup, on sent dans le corps comme une sorte de gonflement des cellules, oui, comme quelque chose qui se gorge de soleil ou de lumière et qui fait une intensité chaude (c’est curieux, ça a presque la qualité de l’amour), une vibration très compacte et en même temps claire, légère, et ça monte du dedans, tout seul, sans qu’on le veuille, sans même qu’on appelle, sans éclats, le plus simplement du monde, automatiquement, et hop! la suggestion est dissoute – n’existe plus. Un gonflement doré. Avec le Mental on peut se battre dix fois, cent fois, tenir les suggestions à bout de bras pour les empêcher d’entrer, et de la seconde où on lâche le bras, elles entrent, c’est fini, après il faut se battre pour de bon pour extirper cela, ou attraper la fièvre pour de bon; mais là, il n’y a rien à faire! c’est automatique, et c’est radical. Juste un petit souffle doré. Ce sont les cellules qui font le travail.

Et si l’on a un mantra, cela devient formidablement actif.

Et elles font cela constamment, partout – partout où il y a un atome de bonne volonté sincère. C’est comme un nettoyage constant de la mort: ces milliers et ces milliards de suggestions sournoises qui font un cadavre au bout, un cancer au bout, un innommable gâchis, quand il n’y avait, en vérité, en fait, qu’une seule petite chanson dorée qui voulait enrouler la joie de la vie et la beauté de la vie. Alors nous nous demandons ce qui va se passer? Parce que ça se passe dans le corps des individus, ça se passe dans le corps des nations, ça se passe dans le corps de la terre – un grand nettoyage. Il y a, bien sûr, l’épaisseur qui s’épaissit de plus en plus, qui noircit de plus en plus, presque à vue d’œil, comme si elle avalait double et triple dose de mort, enroulait furieusement sa petite trépidation mortelle – mais elle se gorge de sa propre mort, l’irréalité devient fantastique, fantasmagorique presque. Mais c’est une irréalité complète, il n’y a pas un souffle de Vie là-dedans, c’est une énorme baudruche peinte d’acier, un croquemitaine gonflé à la dimension terrestre – une outre. Et là-dessous, tranquillement, imperceptiblement, mais imperturbablement, il y a cette petite vibration dorée qui nettoie, nettoie, jusqu’à ce qu’il ne reste plus une racine de mort, seulement cette baudruche sur nos têtes. Alors la substance corporelle sera claire, et tout d’un coup ça se dégonflera – pfft! ça n’existe pas. Ça n’existait pas. Peut-être même qu’il n’y aura pas de «méchants» et de «bons» là-dedans (encore notre sottise humaine): la substance corporelle est toute bonne; les blancs comme les jaunes vont se retrouver nettoyés dans leur corps sans s’en apercevoir, et quand ce sera bien propre, bien clair là-dessous, ils regarderont leur outre sans plus rien y comprendre. Ils n’y comprendront plus rien. Alors, vraiment, ça s’écroulera de stupéfaction.

Et maintenant, il nous semble comprendre si clairement ces quelques vers souvent cités de Sri Aurobindo, mais qui contenaient juste une mystérieuse petite ligne que vraiment personne ne comprenait:

Quand l’obscurité deviendra profonde

Étranglant la poitrine de la terre

et que le mental corporel de l’homme sera

la seule lampe allumée

Comme un voleur dans la nuit, à pas feutré

Viendra Celui qui entre invisiblement dans sa maison.

Une voix imperceptible parlera, l’âme obéira

Un pouvoir se glissera dans la chambre intérieure du mental

Un charme et une douceur ouvriront les portes closes de la vie

Et la beauté conquerra la résistance du monde,

La lumière-de-vérité capturera la Nature par surprise

À pas de loup, Dieu contraindra le cœur à la joie

Et la terre, sans s’y attendre, deviendra divine.

Dans la Matière s’allumera le feu de l’esprit

Dans les corps et les corps s’embrasera la naissance sacrée…

Quelques-uns verront ce que personne ne comprend encore

Dieu grandira tandis que les sages parlent et dorment

Car l’homme ne saura pas l’avènement jusqu’à ce que l’heure soit là

Et la foi ne sera pas avant que le travail soit accompli1

Laisserons-nous le phénomène s’accomplir sans regarder un peu… et sans vibrer un peu avec cette douceur dorée qui court comme par mégarde sous nos monstres irréels?

La mutation de la mort, c’est aujourd’hui.

5. Le voyageur

Mais la cage fondamentale resterait encore.

Même cet enroulement mortel aboli avec toutes ses causes de maladie et de déformation et de tristesses – toute cette douleur humaine qui est une sorte de mauvaise santé radicale –, même la vie prolongée pour ainsi dire à volonté avec la disparition de tous les frottements et la souplesse du grand Rythme universel, il resterait encore ce qui fait la mort fondamentale: la mort de l’oiseau, de la bête, de toutes les espèces jusqu’ici. Et en effet, la mort restera tant que le dessein évolutif ne sera pas rempli, parce qu’elle est le moyen évolutif du progrès. Si le dessein évolutif était de faire une humanité enjolivée, harmonieuse, sans heurts à aucun niveau, il est probable que la Mort disparaîtrait une fois ce but atteint, puisqu’il n’y aurait plus de raison de mourir. Mais l’évolution fait parfaitement mourir les petits oiseaux. Il y a donc quelque chose de plus, ou d’autre, à découvrir. La mort reste toujours la porte du secret, le signe indubitable que le seul Secret évolutif n’est pas trouvé. Et d’étape en étape, nous sommes amenés toujours plus près, plus au cœur de cette Matière fondamentale qui fait la mort parce qu’elle ne peut pas, ou pas encore, faire ce qu’elle veut. Parce qu’elle ne s’est pas trouvée elle-même. Et finalement, il se pourrait bien que ce qui nous semble un instrument, ce corps, un simple support de Matière pour pouvoir gambader intelligemment à la surface de la bonne terre, soit, en fait, l’essence même de l’histoire. Un cœur vivant de la Matière et de chaque cellule de la Matière et chaque atome. Un principe secret originel qui n’apparaît qu’à la fin, quand toute l’Amazonie et chaque parcelle d’Amazonie se découvre. Nous avions cru que c’était le petit homme mental qui devait être l’explorateur et le découvreur final, mais il se pourrait bien que le «quelque chose» qui fit la première Matière voilà tant de milliers de millions d’années fit aussi l’ultime Matière et que le voyageur de ce long périple était là avec le premier atome et la première molécule, ou plutôt dans cet atome et cette molécule. Nous frappons à la porte de l’ancien voyageur, chaque mort frappe à sa porte, chaque vie frappe à sa porte, nous mourrons tant que nous n’aurons pas trouvé ce voyageur.

La Matière reste donc notre énigme.

Qu’est-ce qu’il y a là-dedans?

Pas de la philosophie, bien sûr, pas de la religion, «dieu» soit loué! Mais quoi?

Plus on s’approche de la cellule, plus cela devient mystérieux, on pourrait dire merveilleux, mais c’est une merveille tellement «autre», tellement béante, si l’on peut dire, que c’est un peu affolant. C’est vraiment le grand «trou» ou la grande rupture évolutive par où l’on aborde subitement dans une autre contrée – pas même «contrée»: comme un autre être de nous. En tout cas, un «quelque chose» qui est une effarante possibilité pour toutes nos structures physiologiques qui sagement enroulent leurs petites enzymes, leurs petits tissus et leurs exquises molécules toutes faites. Plus rien n’est «fait», d’un seul coup. Rien ne va plus, ou ça va tout autrement. Nous arrivons à la racine même de la cage fondamentale, celle qui faisait de charmants oiseaux et qui pourrait faire de charmants petits hommes, si tel était le but évolutif. Mais il semble que nous ayons franchi une première trame pour en franchir une deuxième. Nous ne sommes décidément pas faits pour être un prisonnier exquis, fût-ce d’une molécule. Nous continuons de frapper à la porte de la mort.

La mort est peut-être le dernier masque du voyageur.

Car, finalement, soyons simples, tout simples, qu’est-ce qui importe dans toute cette fichue ou non-fichue affaire évolutive dont nous sommes les pions plus ou moins consentants et douloureux? Pourquoi c’est fait, tout ça? Pour aboutir à de super-oiseaux… qui se lasseront de leurs petites ailes, ou de leurs grandes ailes. Pour faire des super-hommes merveilleux et ubiquitaires… qui seront gorgés d’ubiquité, saoulés de merveilles, assez! Pour faire des terres merveilleuses dotées de super-forêts féeriques et en couleur, et des mers comme on n’en a jamais vu…? Pour faire, pour faire toujours autre chose – mais tant qu’il y aura autre chose, ce ne sera jamais ça.

Ça plein.

Ça simple, tout là, sans plus, sans moins.

Ça qui gorge à chaque seconde sans rien d’autre.

Ça comme on respire, c’est tout.

Ça comme on aime, et pour toujours.

Ça.

Ça, oui, et si ça manque, rien n’est là et des milliers de paradis terrestres, ou non, empilés ne rempliront jamais ce trou-là.

C’est peut-être cela, le voyageur.

C’est peut-être l’amour, le voyageur.

Nous frappons à la porte de l’amour, et tant que nous n’aurons pas trouvé ça, nous n’aurons rien trouvé. C’est peut-être cela, le secret de la Matière. Et quand nous aurons touché cela dans chaque cellule et chaque atome, les portes de la mort s’ouvriront – c’était si simple.

C’est le Simple.

C’est pour cela qu’un petit atome s’est enflammé, un jour.

C’est pour vivre ça à chaque seconde et en toutes choses que nous avons mis cette carapace, ce manteau de plumes, ce manteau d’homme, mais c’était là, dedans, toujours – et maintenant ça veut être ce que c’est, et quel sera le manteau de ça?… Ce manteau de Matière, qu’est-ce que c’est? La guenille à jeter après usage, ou le corps même du voyageur – un corps inconnu, mais qui doit tout de même bien avoir son moyen de fabrication dans les cellules; il ne va pas tomber du ciel, le voyageur, il était depuis toujours par terre, à ramper avec nous, bouger avec nous, peiner avec nous. Et maintenant?

Où es-tu voyageur, que vas-tu faire de tes petites cellules qui ont si longtemps peiné? – de la nourriture de mort, ou une autre vie, inconcevable, un autre corps à faire?

Un corps de ton amour qui sera notre seul amour.

Et tout sera plein.

Et tout sera simple.

Ce sera ça.

Dans les grands yeux de l’avenir, nous voyons une flamme dorée qui monte.

6. L’enroulement cellulaire

C’est tout un monde nouveau qui se découvre au niveau des cellules, et un monde très inattendu, étonnant, qui semble si lointainement correspondre à la connaissance du microscope et aux lois rigides du biologiste! on dirait presque la différence entre les forêts de Guyane vues à vol d’oiseau et la même forêt pas à pas aux bords lisses de l’Oyapok. Mais c’est un niveau cellulaire vécu. C’est toute la différence. Et ces lois qui semblaient si implacables, ces enchaînements et enroulements d’ADN qui paraissaient la clef, la réalité cellulaire, ont l’air, tout simplement, d’habituelles concrétions qui flottent et tourbillonnent sur un grand fleuve, et suivent ce courant, mon dieu, parce que le courant passe par là. Nous avons pris la virevolte de la petite épave pour la loi du grand Courant, et il est vrai que des étoiles qui flottent dans la grande mer d’en haut et se croisent et s’assemblent ou s’écartent semblent un instant déterminer le caractère d’un homme ou d’un peuple, parce que tout répond et correspond, la petite épave et l’étoile légère et la molécule, mais il y a un grand Courant qui porte tout. Au lieu d’entrer dans une prison cellulaire, on découvre un monde extraordinairement souple, fluide – ouvert. Nous avons tout emprisonné, nous sommes les grands prisonniers de notre tête. Et très étonnamment, la petite molécule sage obéit à la loi du dictionnaire, elle peut continuer d’y obéir pendant des milliers et des millions d’années parce qu’il n’y a rien de plus obéissant qu’une cellule, jusqu’à ce que quelque convulsion de la Nature vienne faire un trou là-dedans, ou simplement quelqu’un d’un peu moins bête qui vienne lui dire: mais pourquoi ne tournerais-tu pas autrement? Alors elle tourne autrement, c’est tout simple – seulement il faut que ce soit un petit «je veux» au cœur de la molécule. Peut-être avons-nous fait tout ce voyage pour découvrir ce je-veux là. Notre voyage est un voyage de la liberté, et l’amour au bout parce qu’il n’y a d’amour pur que dans la liberté absolue. Au fond, nous ne sommes prisonniers de nos lois qu’autant que nous avons besoin d’être prisonniers: ce sont les petits remparts évolutifs pour les bébés de la terre; et toute l’évolution tend à créer de nouveaux besoins qui viennent tout naturellement briser la vieille loi – tant qu’il n’y a pas de besoin, c’est sans espoir, ça tourne et ça tourne. Peut-être sommes-nous au moment du Grand Besoin? Mais prendre les lois pour des lois, c’est l’éternelle folie humaine.

La plasticité cellulaire

Nous nous attendions donc à voir Mère se battre avec des impératifs cellulaires et millénaires, une sorte d’impossibilité physiologique… sympathique, parce que, après tout, même les Don Quichotte cellulaires ont leur vertu dans un monde ratatiné de légalité du haut en bas – mais pas du tout! Le problème ou la difficulté n’est pas du tout là où nous l’imaginons. Ce qui nous paraît implacable est un jeu d’enfant – c’est ce qui ne nous paraît pas implacable qui est terrible! Ce qui prend le plus de temps, c’est de devenir conscient de ce qu’il faut changer, disait-elle, d’avoir un contact conscient qui permet que ça change. Un contact. Pas à pas, Mère est allée de découverte en découverte – on pourrait presque dire qu’il n’y a rien à «découvrir», mais à enlever tous les murs qui empêchent de voir ce qui est là. Des illusions et des illusions à désillusionner avant d’arriver au réel. Mère, c’est la grande démolisseuse d’illusions. Avec elle, on respirait dans un monde enfin possible, là où tout est pas-possible-pas-possible-pas-possible. Et comment peut-on vivre là-dedans sans suffoquer, on se le demande? Mais ça vient, la joyeuse suffocation finale qui cassera tous ces petits moulins à vent légaux. Il faut simplement qu’on arrive à la bonne dose. Or, Mère découvrait, sitôt franchi le mur d’impossibilité du Mental physique, un monde si complètement souple que c’en était ahurissant – affolant aussi (c’est l’autre côté de la difficulté, celle à laquelle on ne s’attendait pas). À croire que cette Matière si rigide, c’est seulement la Matière de notre frayeur. Mère nous le disait bien depuis des années, mais nous n’arrivions pas tout à fait à la saisir parce que nous sommes singulièrement doté d’un Mental physique comme tous nos frères humains, jusqu’au jour où une petite expérience a éclairci tout le «problème» (il faudrait plutôt dire «dégonflé le problème»). Il s’agissait d’un commencement de tumeur dans le cou. Et Mère expliquait: Probablement un cheveu qui s’est enroulé et l’organisme l’a enveloppé d’une couche de peau, et, par habitude, il a continué à fabriquer de la peau autour: une couche, puis une autre couche… C’est une bonne volonté imbécile. Et toute l’histoire cellulaire était là en trois mots: une bonne volonté imbécile. Et c’est comme cela pour presque toutes les maladies. Le truc (il y a un truc), c’est de dire aux cellules que ce n’est pas du tout ce qu’on attend d’elles, pas du tout de se mettre ensemble, en paquet, là, que l’on attend d’elles. Que ce n’est pas leur devoir de faire cela – les convaincre. C’est assez curieux. C’est l’origine des habitudes. N’est-ce pas, elles ont l’impression que: c’est cela qu’il faut faire, c’est cela qu’il faut faire, c’est cela… [et Mère tournait son doigt en rond]. Chez moi, c’est la même chose, mais je le leur ai dit. Seulement il faudrait être conscient du mouvement [tout est là, nous ne sommes pas conscients du mouvement, pas clairs, tout est revêtu du vacarme mental, alors naturellement il faut des microscopes et de la chirurgie – mais c’est simplement un mouvement, un courant], puis d’une façon très tranquille, mais très-très sûre, très sûre, dire comme on dirait à des enfants: non, ce n’est pas votre devoir de faire cela, ce n’est pas votre devoir… Toutes les maladies chroniques viennent de cela. Il peut y avoir un accident (quelque chose se produit: c’est un «accident») et alors il y a une espèce de bonne volonté soumise et inconsciente qui fait que cela se répète: il faut répéter, il faut répéter, il faut… Et ça s’arrête seulement s’il y a une conscience qui est en contact avec elles et qui peut leur faire comprendre que… non, dans ce cas-ci, il ne faut pas répéter! Et Mère riait beaucoup. Oh! c’est très intéressant. Mais il faut être très modeste pour faire ce travail, il ne faut pas aimer les grands éclats – très modeste. Et très tranquille.

Tout le monde ne saura sans doute pas traverser les couches et entrer en contact avec les cellules pour leur «parler», et en vérité Mère ne s’attendait guère à trouver cette sorte de héros du microscopique, parce qu’il y faut de l’héroïsme «silencieux»; elle faisait le travail pour tous les corps; mais c’est le fait, le phénomène en soi qui est d’une importance capitale dans sa simplicité. Parce que c’est un fait humain, terrestre: il y a des milliards de petites cellules toutes pareilles à travers le monde – et c’est un monde de bonne volonté passive. Pas une seule loi, pas une seule règle, pas un seul ADN fatal et rédhibitoire: de la Matière plastique qui enroule tout ce qu’on veut. On donne l’impulsion et ça continue, ça continue… Ça accroche n’importe quoi, et ça continue. Mais c’est tout à fait formidable si l’on y songe bien – pourquoi cela n’accrocherait pas une vibration de joie et de soleil?… Rien n’empêche, RIEN. C’est la liberté totale, un monde complètement malléable! Une révolution de Mendel à l’envers. L’avenir physiologique débouché – oh! comme on respirait avec Mère, elle enfonçait tous les mythes. Seulement, n’est-ce pas, ça ne se fait pas en trois jours (il en a bien fallu sept, au moins, pour le Père éternel), et parce que nous ne voyons pas le miracle immédiat sous notre nez, nous n’y croyons pas – mais le miracle est fait. Le corps apprend sa leçon – tous les corps, tous les corps. C’est le changement d’autorité. C’est difficile. C’est pénible. C’est douloureux. Il y a de la casse naturellement, mais… Mais on peut voir – on peut voir. Il y a vraiment quelque chose de changé dans le monde… C’était cela, le travail que Sri Aurobindo m’avait donné. Maintenant je comprends. Et je vois, je vois maintenant comme son départ (de Sri Aurobindo) et son travail, si immense, n’est-ce pas, et constant, dans ce physique subtil, combien, combien cela a aidé! combien il a aidé à préparer les choses, à changer la structure du physique. Vraiment, ce n’est pas comme c’était, ce n’est plus comme c’était – ce n’est plus comme c’était. Et tout, toutes les circonstances sont aussi catastrophiques qu’elles peuvent l’être, tout-tout s’acharne comme cela, comme des bêtes féroces, mais… c’est fini. Le corps sait que c’est fini. Ça prendra peut-être des siècles, mais c’est fini maintenant. Cette réalisation tout à fait concrète et absolue que l’on pouvait avoir seulement quand on sortait de la Matière, il est sûr – il est sûr et certain qu’on l’aura ici-même.

C’est la fin de la «barbarie mentale»1 dont parlait Sri Aurobindo. Une barbarie du haut en bas, du sommet religieux jusqu’au code génétique.

Un monde ouvert, fluide, où tout est possible.

Une autre petite vibration dorée est en train de s’enrouler dans les corps aussi imperturbablement, aussi tranquillement et aussi irrésistiblement que nos vieux cancers, qui étaient seulement le cancer du Mental. Depuis ce jour de 1968 où le corps de Mère a été livré à lui-même, coupé de ses mémoires, coupé de son Mental, coupé de ses vieilles forces, le mental des cellules s’est accroché à la dernière chose qu’il pouvait pour ne pas se dissoudre dans le néant et se décomposer tout à fait (c’était la décomposition, la mort vraiment: il faut quelque chose pour agglutiner ces cellules ensemble, une vibration, un faisceau de forces habituelles qui se répètent, sinon ça s’écroule, tout s’écroule), les cellules ont accroché le Mantra, la Conscience, le seul grand Courant qui restait dans cette débandade générale des petits concrétions génétiques, et elles se sont mises à répéter ça 24 heures sur 24, nuit et jour, sans une seconde de répit, comme une mule, aussi invariablement et imperturbablement qu’elles répétaient la vieille ronde de la mort habituelle.

Quand tout est parti, il reste ça.

La vibration supramentale.

La vibration de la Matière pure, vraie.

Le premier feu qui avait allumé les étoiles.

Mais c’est un sacré feu… «Une vibration qui a l’intensité d’un feu supérieur», disait Mère. Et qui ressemble à de l’amour.

Et avec son humour jamais oublié, Mère ajoutait ceci, qui nous donne à la fois la clef de la vieille Matière qui tisse ses petits cancers et la clef de la nouvelle Matière qui tisse… quelque chose… le secret de l’avenir en préparation: Il y a des cas où c’est extrêmement utile, ce pouvoir de répéter! Je pense même que c’est cela qui donne de la stabilité à la forme, autrement on changerait de forme ou d’apparence, ou on se liquéfierait!

C’est le coagulateur des formes.

La Matière, c’est seulement une vibration qui se répète.

La Matière, ce n’est ni une dureté, ni une opacité, ni une épaisseur – rien de ce que nos yeux voient, rien de ce que nos mains touchent, rien de ce que nos réactions fabriquées sentent: une qualité de vibration qui fait le plus ou moins d’épaisseur, le plus ou moins d’opacité, le plus ou moins de mort – la coagulation plus ou moins lourde ou légère. La mort, c’est l’éparpillement qui vient de l’absence de la vibration coagulatrice habituelle. On change de vibration et la Matière change. La densité change. La mort aussi.

C’est le secret de la transformation.

C’est le secret du prochain corps.

Une nouvelle Matière née d’une nouvelle vibration.

Ou peut-être d’une éternelle Vibration.

Le tout est de savoir si le vieux corps peut supporter le changement de vibration sans en mourir – se transformer sans y laisser sa peau.

Un inconnu… dangereux.

7. L’automatisme conscient

La traversée de la deuxième trame est à la fois ce qu’il y a de plus simple et de plus difficile. Peut-être parce que c’est, ou ce doit être, extrêmement simple d’une certaine façon. Une simplicité si radicale, justement, et qui nous échappe si totalement à nous qui sommes construits sur la complication, que c’est un peu vertigineux. Quelque chose de formidable… et qui a l’air imbécile, disait Mère, après une dernière petite «opération» survenue en 1970. Toutes les difficultés que nous pensions – les lois implacables, les gravitations et décompositions, les gènes qui s’enroulent et se déroulent, les cellules qui s’usent et les tissus qui s’usent, les limites d’âge et les impossibilités physiologiques –, c’étaient les difficultés que nous pensions, en effet; c’était d’avant, c’étaient les impossibilités et les «lois» de la première trame, la Matière de notre tête et les lois de notre mental physique; quand on arrive à la deuxième trame, à cette substance cellulaire dégagée de ses fantômes, la difficulté est à l’inverse du vieux Mur que nous avons franchi: c’est qu’il n’y a plus de murs justement! C’est qu’on flotte dans la non-loi, c’est que tout est possible! Mais c’est un peu effrayant pour un corps. Plus rien n’est solide. C’est merveilleux et épouvantable. Plus un petit mécanisme pour se raccrocher, sauf le grand Mécanisme, et si on le lâche une seconde, alors ce n’est plus rien du tout, c’est la volatilisation. Et où est-ce que ça va, ce rien-là, ou ce grand «quelque chose»? On s’aperçoit que le vaste monde que nous avons bâti est une formidable illusion de mort et de maladie et de pesanteur et de microscope électronique, mais l’autre… il échappe un peu, il est encore inexistant pour un corps, ça n’a encore jamais été vécu par un corps terrestre, il n’y a pas une mémoire rassurante là-dedans. C’est comme si un corps, un premier corps terrestre, devait en quelque sorte coloniser l’inconnu – entrer dans rien, qui sera quelque chose du fait qu’on entre dedans. Mais chaque pas en avant, c’est un pas dans rien. Colomb, encore, entrait dans un inconnu solide. La nullité de la personne! absolument la nullité, l’incapacité… Et quelle personne y aurait-il? Une personne, il faut des mémoires pour la faire tenir debout sur un «je». Et quelles mémoires y aurait-il puisque c’étaient toutes les mémoires de la vieille cage, quelles «capacités» puisque c’étaient toutes les capacités de mourir brillamment? Alors c’est le grand trou à chaque pas. Et puis une heure, c’est fait de beaucoup de petites secondes… des tas de petites secondes «trouées». Personne ne saura ce qu’a vécu Mère. Elle demandait toujours l’heure: quelle heure est-il, quelle heure est-il?… Et on trouvait qu’elle exagérait ou qu’elle radotait. On l’envoyait même parfois promener. Jusqu’au jour où elle n’a plus demandé l’heure. Vraiment, c’est la conscience des cellules qui doit changer, tu comprends?… Et nous n’avons pas de mots pour exprimer ça, parce que ça n’existe pas sur la terre. C’est une autre personne à construire. Une personne cellulaire. Qu’est-ce qui peut se passer dans un corps pareil?

Le fonctionnement direct

En vérité, il s’est passé toutes sortes de choses fantastiques et merveilleuses et infernales et incroyables dont elle ne parlait à personne parce qu’on l’aurait crue folle – toujours nous pensons au silence de Sri Aurobindo. Mais il s’est trouvé que nous avions traversé une sorte de no man’s land humain autrefois, dans un camp de concentration, qui ressemblait peut-être de loin au no man’s land cellulaire de Mère, et qui nous a libéré une fois pour toutes des rationalités humaines. Après cela, il fallait vraiment croire en une terre supérieure, ou mourir. Nous ne sommes pas mort grâce à Mère, parce que, avec elle, nous avons rencontré quelqu’un qui voulait la fabriquer, cette terre supérieure, et nous étions prêt à tout comprendre, sauf la prison humaine, le camp de concentration physiologique désespérant qui finit dans le trou et recommence sur un autre camp de concentration «amélioré». Alors nous la comprenions totalement: l’impossibilité, pour nous, c’était le vieux monde. «L’horrible chose», c’était vivant, palpable pour nous. Et en effet, sous la Pression de ce néant-là, ou de ce besoin-là – cette vieille clef évolutive –, quelque chose d’autre est né dans les cellules de Mère. Une nouvelle manière d’être au monde.

Il fallait bien tenir debout, d’abord. Il fallait faire des gestes, prononcer des mots, français, anglais; il y avait dix, vingt, cinquante personnes qui attendaient, et quelques autres autour qui regardaient. Il y avait cette invisible pression silencieuse de toutes les petites consciences qui voulaient ceci, voulaient cela, attendaient ceci, attendaient cela, et de l’argent à distribuer, et cette maison à louer ou à ne pas louer, à réparer ou ne pas réparer, des centaines et des milliers d’absurdes choses qui sont la vie grignotante, trépidante, harcelante. Ce corps baignait là-dedans, c’était l’innombrable petite mort trépidante autour – il n’y comprenait rien, ça ne voulait rien dire pour lui. Et qu’est-ce que ça veut dire, un chèque? Qu’est-ce que ça veut dire, la querelle de celui-ci avec celui-là – c’était de la petite douleur partout, on se cognait partout dans un monde de douleur incompréhensible, une agressivité vorace dans ses démonstrations d’amour comme dans ses démonstrations de mensonge. Et parfois, juste, une petite vibration claire qui ne voulait rien, ne demandait rien, n’attendait rien – un miracle. Quand tout d’un coup ça vibrait quelque part, alors elle s’arrêtait, se tournait intérieurement vers ce petit clignotement miraculeux, souriait les yeux clos. Un souffle de douceur. Et puis ça recommençait. Quand nous étions silencieux près d’elle, à tâtonner dans le nouveau monde, on la sentait s’étendre dans cette immense douceur tranquille, et si formidablement puissante, et si, par hasard, une seconde, dans un moment de fléchissement, une pensée s’approchait de nous, simplement à la périphérie, à une distance, instantanément elle avait un sursaut, tout son corps se ressaisissait et elle ouvrait les yeux: quelle heure est-il? Une pensée était un choc là-dedans, la plus innocente pensée: La pensée, c’est l’Ennemi, disait-elle, l’ennemi des cellules. Dix fois, nous avons vu cela. C’est le dévorement pour elles – pendant des millénaires, elles ont été dans cet hypnotisme dévorant. Une pensée, c’est le maître, c’est ce qui vient dire: je veux, tu vas faire; il fait froid, tu vas être malade; il fait chaud, tu vas être malade; il est tard, tu vas être fatigué… C’est le monde de douleur instantané, le vieil esclavage qui recommence. Et tu vas prendre de la coramine, autrement ton cœur va s’arrêter, et tu vas… Elle s’est battue, débattue là-dedans. Elle a vécu chaque seconde dans la mort – non: elle a vécu la mort. «Vivre», c’était la mort à chaque instant – du moins, vivre comme ils le voulaient tous autour. Un jour, nous parlions avec elle du développement de l’expérience et elle nous expliquait un fonctionnement, un autre fonctionnement, puis, par quelque absurde vieille habitude humaine, nous avons voulu savoir ce qui se passerait dans l’avenir (toujours cette manie de l’«avenir» quand on n’est même pas capable de vivre la seconde), et comme elle nous aimait bien, elle a cherché à savoir, fermé les yeux, concentré le regard dedans, et, soudain, d’un seul coup, elle est sortie de là, a tiré son châle comme si elle étouffait: elle était moite à s’évanouir. Voilà, tu vois comment c’est: maintenant que j’essaye de savoir, j’ai une chaleur tellement étouffante que j’ai l’impression que je vais mourir. Voilà. Tu comprends? Et c’est exactement cela: un monde où on ne peut pas «essayer de savoir», un monde où on ne peut pas essayer de faire ni même vouloir faire. Un monde où plus rien n’est mû par le Mental, pas même pour lever une cuillère et la porter à sa bouche. On ne «sait» rien et on ne peut rien, mais dès que c’est nécessaire, c’est su, c’est-à-dire que c’est fait: savoir, c’est faire; voir, c’est pouvoir – automatiquement. Et si ce n’est pas à voir, on ne voit pas, tout simplement; si ce n’est pas à faire, on ne le fait pas naturellement, on ne sait même pas comment le faire. C’est-à-dire que toutes les opérations se déroulent à l’inverse du procédé humain où il faut d’abord «comprendre» et «savoir» et «vouloir» pour pouvoir faire. Et comme notre compréhension est douteuse, notre action aussi est douteuse et toute notre vie est douteuse. Là, l’action est infaillible. Elle est immédiate, à la seconde. Un chèque, ça n’a pas de sens, n’est-ce pas, mais la plume se pose sur le chèque ou ne se pose pas – il y a des papiers que Mère ne pouvait pas signer, tout simplement, elle ne savait même plus signer! Et on s’apercevait deux jours ou un mois après que c’était un mensonge. Ou bien, elle ne pouvait pas prendre cette fleur, pouvait pas toucher cette offrande d’argent – c’était plein de calculs et de poison derrière. Et dans les détails les plus microscopiques, les plus «insignifiants», elle «savait» ou ne savait plus, voyait ou ne voyait plus, parlait ou ne parlait plus: Par exemple, si «on» ne veut pas que je dise quelque chose, au lieu de passer par une pensée: «Non, il ne faut pas dire» – je ne peux plus parler!… Et toutes sortes de choses comme cela. Le fonctionnement est direct. Plus rien ne passe par le Mental. Le Mental perd son rang usurpé de créateur et d’impulseur. L’action supramentale est décidée en sautant par-dessus le Mental. Le Mental est une zone immobile de transmission. Il est tout à fait tranquille, paisible, et il ne se met en mouvement que quand il reçoit l’ordre, un ordre impératif. Il reçoit l’ordre et alors il fait une chose précise, pour une raison précise, une action tout à fait précise, et puis… le silence et le calme. Le Mental retrouve son vrai rôle d’outil, comme les antennes, les pinces du crabe ou le gosier du rossignol. Et alors ça réhabilite tout. C’est seulement le bourbier qu’on en a fait qui cesse.

Un sourire qui sait tout

C’était un long apprentissage du fonctionnement direct, qui n’est devenu parfait vraiment qu’au bout de longs tâtonnements, après le tournant de 68, quand tout le Mental s’est retiré, sauf celui des cellules. Mais en réalité, ce n’était pas quelque chose à «apprendre» comme on apprend le judo ou la natation: c’était une façon d’être qui faisait le fonctionnement automatique et juste. Ou peut-être une façon de non-être, d’inexister. Une transparence qui fait que ça coule tout naturellement dans un sens ou dans un autre. Plus on est «inexistant», plus on est total! Plus «je» disparaît, plus c’est la totalité de l’univers qui est là. Plus on ne sait rien, ne veut rien, ne décide rien, plus c’est la connaissance totale, la vision partout, dans tous les coins et les recoins de l’univers – on est au centre de tout, parce qu’on est dans le Centre. Alors on sait, alors on fait. C’est le corps qui sait, c’est le corps qui voit. Ce sont les innombrables petites cellules partout. Tout communique, tout est . C’est la grande Conscience qui coule et qui sait innombrablement le moindre mouvement de chaque détail de son corps. La moindre intervention mentale du vieux mouvement abîme tout, observait Mère, c’est-à-dire la vieille façon de se conduire avec son corps: on veut ceci et on veut cela et on veut ça, et on veut lui faire faire ça et lui faire faire… De la minute où, ça, ça montre son nez, tout s’arrête, le progrès s’arrête. Il faut être dans un état béatifique, alors on perçoit le nouveau fonctionnement qui commence. Mais c’est un jeu tellement délicat! une toute petite chose, toute petite suffit: simplement un mouvement ordinaire, le mouvement du fonctionnement ordinaire; quand, par une sorte d’habitude, on glisse là-dedans (c’est tout petit, ce ne sont pas des choses qui se voient facilement, c’est ténu-ténu-ténu, il faut être très-très-très attentif), si cela arrive, tout s’arrête. Alors il faut attendre. Il faut attendre que cela veuille bien s’arrêter, c’est-à-dire entrer en contemplation – refaire tout le chemin. Et alors, quand on a rattrapé ça, quand on peut rester là-dedans quelques secondes, quelquefois quelques minutes (quand ce sont quelques minutes, c’est merveilleux), tout va… Et puis encore ça s’enraye, encore tout à recommencer.

C’est-à-dire que la pensée, c’est le brouillage automatique. Le monde mental, c’est le monde du brouillage. Et naturellement, comme tout est brouillé, il faut inventer des tas de complications pour débrouiller l’embrouillement, ou plutôt embrouiller un peu plus le débrouillement. C’est le monde où on ne sait rien directement, où il faut tout «prévoir», tout «organiser». C’est la grande organisation de l’embrouillement. Tandis que là, il n’y a rien à «prévoir» – prévoir quoi? Chaque seconde de l’univers est parfaitement neuve, parfaitement libre, parfaitement organisée dans une innombrable merveille unique, UNE, où le vol de l’oiseau sur l’arctique rejoint exactement ce petit souffle qui fait trembler la feuille sous notre nez. C’est UN mouvement… juste, à la seconde. Il n’y a qu’à vivre cette seconde, c’est tout. Ou plutôt être cette formidable seconde dans tout. Et ça, dans les cellules du corps. Ça commence à obéir à une autre loi, remarquait Mère. Par exemple, savoir juste à la minute ce qu’il faut faire, ce qu’il faut dire, ce qui va arriver – s’il y a la moindre attention ou concentration pour le savoir, ça ne se produit pas. Si on est comme cela, simplement dans cette sorte d’immobilité intérieure, alors, pour tous les petits détails de la vie, juste à la minute nécessaire, on sait. Ce qu’il faut dire vient: ça. Et pas comme un ordre venu du dehors: ça vient, c’est là. Ce qu’il faut dire est là, ce qu’il faut répondre est là; la personne qui entre, elle entre, on ne vous prévient pas. C’est une sorte de chose automatique qu’on fait. Dans le monde mental, on pense la chose avant de la faire (c’est peut-être très vite, mais il y a les deux mouvements), là, ce n’est pas comme cela.

Un automatisme conscient1, c’est ainsi que Sri Aurobindo définissait la vie supramentale. Au lieu de l’automatisme inconscient de l’animal et de l’atome, c’est le même automatisme, dans la pleine lumière.

Et c’est le grand rythme universel, dans le moindre détail. À chaque seconde, le grand rythme, pour tout. Il n’y avait plus que ça… quelque chose… comment dire? C’est le mot anglais «smooth» qui donne le plus l’impression: doux, régulier. Tout se fait «smoothly», tout, tout, sans exception: la toilette, se nettoyer les dents, se nettoyer la figure, tout… Il n’y a pas de «grand» et de «petit», d’«important» et de «pas important». Et c’est quelque chose de si… uniforme dans sa multiplicité – plus de heurts ni de grincements ni de difficultés ni… quelque chose qui avance-avance, dans un mouvement si doux, sans résistances. Je ne sais pas. Et ce n’est pas une intensité de félicité, ce n’est pas cela: ça aussi, c’est si égal, si régulier – et pas uniforme: c’est innombrable. Mais c’est tout comme cela, dans un même…? rythme (le mot rythme est violent). Et ce n’est pas une uniformité, mais c’est quelque chose qui est si égal et qui donne l’impression d’être si doux, n’est-ce pas, et avec une puissance formidable, dans la moindre chose… Plus de souvenirs, plus d’habitudes: les choses ne se font plus parce qu’on a appris à les faire; spontanément c’est fait par la Conscience. Ce n’est pas: «Ah! il faut aller là-bas», non – à chaque minute on est où on doit être, et puis quand on arrive à l’endroit où l’on doit aller: ah! c’est là.

À chaque seconde c’est .

À chaque seconde on est.

Ou on naît, peut-être.

C’est le monde «sans suite», sans avant, sans après, sans conséquences fatales – rien n’est fatal! C’est notre tête qui est fatale et qui prolonge dans l’avenir ses sombres petites cogitations morbides, perpétue la maladie, perpétue la mort, perpétue tout. C’est la Conscience qui travaille constamment, et non pas comme une suite de ce qui était avant, mais comme un effet de ce qu’elle perçoit à chaque instant. C’est la Conscience qui voit constamment ce qui est à faire. C’est la Conscience qui, à chaque seconde, suit… elle suit son propre mouvement! Et cela permet tout! C’est justement cela qui permet les miracles, les renversements – ça permet tout. C’est juste à l’opposé des créations humaines.

Plus rien n’est enfermé.

Chaque seconde… totale, pure.

Nous avons tout bouclé dans notre tête, même le temps et l’espace et les chromosomes, mais le monde n’est pas comme cela, mais c’est une caricature de monde, un enfer scientifique et mathématique. Une illusion de monde. Le «miracle», c’est seulement quand il y a un trou dans notre logique. Alors c’est le miracle instantané. Les hommes de science sont les derniers sorciers. On essaye une quantité de jalons… pour arriver à se construire sa cage, et puis, tout d’un coup, un souffle – un souffle lumineux, doré, chaud, détendu, confortable: ah! mais c’est évident, c’est comme cela, mais je serai portée tout naturellement à l’endroit, qu’est-ce que c’est que cette complication!… N’est-ce pas, je suis là, il y a des tas de circonstances, de complications, de gens, de… tout-tout tellement embrouillé, et alors il y a comme derrière… ce n’est pas seulement une Force, c’est une conscience-Force – c’est une Conscience – et c’est comme un… comme un sourire. Un sourire… Un sourire qui sait tout. C’est cela, n’est-ce pas.

Le sourire du prochain monde.

Je suis sûre que c’est le passage de cette vie à cette Vie. Quand on sera tout à fait de ce côté-là, oh! on cessera de spéculer, de vouloir «expliquer», de vouloir déduire, conclure, arranger. Tout cela, ce sera fini. Si on savait… être – ÊTRE – être simplement, être.

8. La sortie de la deuxième trame
ou
le corps nouveau

Mais comment cette nouvelle façon d’être pourrait-elle faire une nouvelle Matière?

Le corps est mû d’une autre façon, il sait d’une autre façon, il agit d’une autre façon, mais il est opaque de la vieille façon, il digère comme tout le monde, respire comme tout le monde, et même si son cœur obéit à d’autres lois (sinon il serait déjà mort vingt fois), c’est tout de même un cœur qui pompe du sang dans les veines. Même si l’usure est arrêtée, c’est un sursis au milieu de la mort. Ce n’est pas la prochaine espèce, c’est la vieille espèce améliorée. Les généticiens s’imaginent, peut-être, qu’en remaniant ou changeant l’ordre des molécules, ils produiront, par chance, un autre être, mais si tel est vraiment leur espoir, ils se trompent. Ils produiront des monstres, des caricatures, ou peut-être des super-cerveaux améliorés, s’ils tombent juste, mais ce seront des variantes de la même chose, ce sera tissé de la même substance. On peut mettre ensemble les molécules de Napoléon, de Shakespeare et de Dante – ce serait amusant à voir –, mais ce sera de l’homme tout pareil, peut-être pire. Ce qui suit l’homme se produit peut-être (certainement) à partir de l’homme, mais avec un élément qui n’est pas de l’homme. Un élément nouveau qui fait toute la différence – et dans quel gène, quelle molécule, iront-ils le chercher, cet élément nouveau? Nous pensons toujours au développement des espèces comme une série continue (?) mais ce sont des espèces de la même Espèce animale. La prochaine espèce n’appartient pas au règne animal. Ce n’est pas une variante, c’est autre chose. Un nouveau saltus évolutif comme celui qui sépare le végétal du minéral ou l’animal du végétal. Un prochain règne. Une autre Matière issue de la même Matière éternelle. Peut-on imaginer un être qui sera fait d’une Matière aussi différente que peut l’être la matière du granit de la matière de la rose ou de celle de la libellule; quelque chose qui n’est ni du végétal ni du minéral ni de l’animal? C’est impossible, dira-t-on, ça n’entre pas dans les compositions existantes, ou alors ce sont des corps de fantaisie, des apparitions célestes et tout le calendrier ésotérique. Mais nous parlons de Matière, n’est-ce pas, nous ne parlons pas de miracle, à moins que ce ne soit le miracle de la Matière. Le Mental physique, disait Sri Aurobindo, vient toujours tracer sa ligne invariable du présent et «pas plus loin», et quand la ligne invariable du présent est démolie et dépassée, il dresse une autre ligne et s’écrie «pas plus loin». Si un être élémentaire doté d’un Mental physique s’était trouvé présent aux différents stades de l’histoire de la terre, c’est exactement ce qu’il aurait dit. Quand il n’y avait que la Matière et pas de Vie, si on lui avait dit que, bientôt, la Vie naîtrait sur la terre dans un corps de Matière, il se serait écrié: «Qu’est-ce que c’est que ça? C’est impossible, ça ne peut pas se faire. La Vie n’est possible que dans un corps subtil. Elle n’a jamais existé et elle ne s’incarnera jamais dans la Matière grossière. Quoi! cette masse d’électrons, de gaz, d’éléments chimiques, ce tas de boue et d’eau et de cailloux et de métaux inertes, comment allez-vous tirer la Vie de là-dedans? Est-ce que les métaux vont marcher? Est-ce que la pierre peut vivre?»1

Et maintenant que la «vie» seule existe, et pas de «sur-vie», est-ce que ces corps d’ADN et ces alvéoles pulmonaires et ces exquises cellules grises vont jamais vivre autrement que dans le bon air du bon dieu, un peu pollué (le bon air), et dans une Matière palpable, enfin raisonnable? Ce n’est pas possible, il faut monter au ciel.

Mais comment ça se fabrique, cette autre Matière? À quoi ça ressemble? Elle ne va pas tomber du ciel, non?

Une manière d’être

Nous approchons de la partie la plus mystérieuse de la grande Forêt de Mère, et pourtant nous sentons que ce doit être si simple. Elle ne connaissait pas le chemin, elle marchait, c’est tout. Elle disait: j’ai vu ça, j’ai senti ça, j’ai eu cette expérience… Et ça semblait sortir de n’importe où, aller n’importe où – c’était un fait, oui, mais le fait de quoi? Il y avait des milliers de faits… de quelque chose qu’on ne savait pas nommer ni définir ni coudre ensemble. Quand le bébé grandit, il y a ce «jardin»: des pierres, des herbes, des tas de trucs innommables et innommés qui sentent, vivent, arrivent, et puis quoi? C’est longtemps après que cela fait «un jardin». Et quelquefois nous nous plaignions à Mère, encore en 1972, un an avant le bout du «jardin»: «On ne comprend pas très bien le chemin qu’on suit», disions-nous. – Moi je ne le comprends pas du tout, alors!… Simplement… [et elle ouvrait les mains en geste d’abandon]. Ce n’est pas facile. Alors si le lecteur croit que nous voulons «démontrer» quoi que ce soit, il se trompe. Nous voudrions seulement comprendre ce jardin, nous ne savons même pas où il va, ce que c’est. C’est peut-être le nouveau monde. Mais en attendant, c’est très bizarre.

Un jour de 1970, un matin, simplement Mère a remarqué: J’ai l’impression qu’il y a une partie qui essaye de se former dans le corps, c’est-à-dire une manière d’être des cellules qui serait le commencement d’un nouveau corps. Quand ça arrive, c’est une bizarre sensation. Une bizarre sensation. Le corps lui-même a l’impression de mourir – quelque chose… il ne sait pas ce que c’est. Ce n’est qu’un état de foi très intense qui fait qu’on peut le supporter. Comme si l’un était changé en un autre. Comme si ce qui est, c’était en train d’essayer de changer en quelque chose d’autre. Mais ça, c’est… c’est pénible. Quelque chose de tout à fait nouveau. Tout le mystère est là. Une manière d’être des cellules qui serait le commencement d’un nouveau corps… Comment une manière d’être peut-elle former un corps?

Évidemment, il y a une manière d’être qui fait un lézard, une manière d’être qui fait une fleur, un homme. Qu’est-ce qui fait un lézard, après tout, là, au début?… C’est toujours ce fameux «début», cette «première fois que». Nous arrivons après coup, alors nous disons: c’est très simple, ça s’enroule dans des petites molécules de protéine suivant tel schéma, et si on dérange le schéma, ça ne fait plus de lézard, ça fait… ça fait quoi? Qu’est-ce qui a fait que ça s’enroule de cette façon, que ça a voulu s’enrouler de cette façon et pas d’une autre? Alors on dit «la Nature», c’est très commode, ou l’«évolution», c’est simple. Mais où est-elle, cette dame-là, ou ce monsieur-là, ce quelque chose qui a voulu – à moins de penser que rien a voulu quelque chose, ou que rien a voulu n’importe quoi, ou le bon dieu, peut-être? Nous avons toujours l’impression que les savants transportent le bon dieu en cachette sous leurs molécules gréco-latines. Alors quelque chose a voulu – il faut vouloir pour faire, bon sang! ou il faut voir pour faire, ou il faut être… quelque chose. Dans le bébé, ce sont les parents qui poussent, mais dans le globule de gélatine inorganisé, il faut bien qu’il y ait «quelque chose» qui pousse (si on dit «la vie», on transporte encore le mystère sous une autre dame), quelque chose qui «tende vers» – quelque chose, ça veut dire un être, une conscience de soi, même si ça ne ressemble pas à nos superbes cogitations; une manière de vibrer ou de tendre qui se sert des moyens du bord pour enrouler ou sécréter son existence. Si on dit: c’est le soleil et les acides aminés et les bombardements particulaires, plus un certain nombre de degrés centigrades… autant dire que c’est la prison qui a fabriqué le prisonnier. C’est une science de prisonniers. Même ces acides aminés ont voulu être quelque chose, ils sont une manière de vibrer – une manière d’être. Nous ne faisons pas de philosophie et nous nous moquons tout à fait de la philosophie, nous n’avons pas besoin d’être marxiste ni même spiritualiste: nous essayons de comprendre le phénomène. Le phénomène, c’est celui d’un corps, ou plus exactement de cellules d’un certain corps, qui ont perdu leur habitude d’enrouler telle que le Mental physique l’a fixée dans ses sillons, mais qui n’ont pas perdu leur habitude d’être: être, ça veut dire battre, vibrer, tendre… peut-être vouloir, mais sans très bien savoir ce que ça veut ni où ça va. En somme, des cellules qui en seraient à «la première fois que», mais après avoir parcouru tout le périple humain. Qu’est-ce qu’elles vont enrouler, quelle substance, qu’est-ce qui se passe? Nécessairement, un être se forme un corps; une manière d’être ou de vibrer doit coaguler la Matière ou la substance à sa manière – ce qu’il y a sous la main, si l’on ose dire. Et qu’est-ce qu’il y a?

Si nous savions ce qu’il y a, la chose pure à enrouler sans aucun des vieux schémas, nous serions bien prêts de toucher le secret du monde. Peut-être avons-nous parcouru cet énorme circuit d’enroulements à travers l’évolution pour arriver au moment où, formés individuellement, conscients individuellement, nous pouvons toucher le secret du début, le ressort du début, l’énergie ou la matière ou l’être du début – ce qu’il y a, pur, sans toutes les béquilles évolutives qui nous ont portés jusque là. Alors on passera de la science des béquilles à la science d’être, de la science de nos vieilles prisons successives à la science de la liberté. Ce serait une science bien intéressante, pour une fois.

La sortie de la deuxième trame

Ici, nous en sommes réduit aux «faits» (bien que nous ne sachions pas toujours le fait de quoi), c’est-à-dire à l’expérience de ces cellules pures telle que Mère essayait de la balbutier. Et il y a tant d’expériences, parfois presque contradictoires, mais probablement pas plus contradictoires que les herbes et les cailloux ne contredisent l’étang du jardin; seulement on ne connaît pas très bien la relation, parce qu’on ne connaît pas le «jardin».

Le phénomène qui semble se répéter le plus souvent au début, c’est un état de fluidité cellulaire (ou de la conscience cellulaire), c’est-à-dire que le principe d’amalgamation de ces cellules, la vibration normale qui les relie, qui fait un «je» en forme d’homme ou de lézard, le quelque chose qui se répète, semble se dissoudre: C’est comme s’il y avait une dilatation – une dilatation – et comme quelque chose qui a tendance à vouloir se fondre. C’est une impression très-très forte. Et alors, cela produit à travers les cellules une puissance de vibration extraordinaire, quelque chose qui est tout à fait disproportionné avec le corps humain – formidable! qui passe comme cela. Cette vibration-là, c’est justement notre mystère. On dit que c’est la vibration supramentale, mais nous aimerions bien savoir ce que c’est que ce supramental-là. Alors quand ça arrive et que je regarde, il y a des gens qui fondent (pas beaucoup, très peu), mais il y en a qui sont épouvantés! qui se lèvent et qui se sauvent… Et en effet, quand on sentait «ça» passer, c’était un peu… redoutable, mais redoutable probablement parce que c’est tout à fait inaccoutumé pour un corps humain, une vibration si étrangère à sa substance que c’est presque menaçant. Il suffit d’arrêter l’activité [extérieure], mais deux ou trois secondes, une ou deux minutes tout au plus, pour que le corps se sente flotter, flotter comme cela, flotter. Et on voit une immensité, comme un océan de cette Conscience vibrante, lumineuse, dorée, puissante. Et là-dedans, ça flotte… Et nous nous demandons si ce n’est pas cela, la Matière primordiale. Le «quelque chose» que chacun et chaque espèce a enroulé, canalisé, concrétisé ou fossilisé à sa manière: la substance première du monde, la vibration d’où dérivent toutes les autres vibrations, ou dont toutes les autres vibrations sont un diminutif, une déformation ou une formation à la taille du flagellé ou du lézard. Ce que nous appelons «Matière», c’est une manière d’enrouler ou d’emprisonner ça, et il y a tous les degrés possibles de Matière. Alors qu’est-ce qui va se passer dans un corps qui se laisse traverser par ça, purement? Est-ce qu’il va se dissoudre là-dedans ou «emprisonner» ça d’une autre manière? Quel peut être le nouveau principe d’amalgamation, si tant est qu’il soit possible?

Les débuts de l’expérience sont très «inquiétants» pour le corps. Cette «dilatation», c’est tout à fait comme une dissolution; il n’y a plus du tout de «je» corporel qui répète sagement sa petite vibration coagulatrice, cette incessante, invisible trépidation qui fait que ça tient ensemble: Comment garder la forme sans qu’il y ait d’ego, c’est cela le problème? C’est justement la courbe si intéressante de ce qui se produit en ce moment. Il y a des moments où on a l’impression que tout-tout se dissout, se désorganise, et j’ai bien vu: au commencement, la conscience physique n’était pas suffisamment éclairée, et alors, quand ces préparations intérieures se faisaient, elle avait l’impression que, oh! ce doit être cela qui annonce la mort. Et puis, petit à petit, est venue la connaissance que ce n’était pas du tout cela, que c’était seulement la préparation intérieure pour être apte. Et au contraire, alors, la vision très claire de cette plasticité si particulière, cette souplesse si extraordinaire qui, si elle était réalisée… est évidemment l’abolition de la nécessité de la mort. C’est-à-dire un état qui est inconnu; on peut dire: pas réalisé physiquement. Plus rien n’emprisonne le courant, alors il n’y a évidemment plus aucune raison de mourir parce que c’est la prison ou le durcissement du courant qui fait la nécessité de la mort. Mais comment tenir debout dans cette «plasticité-là»? C’était le problème de Mère pendant des mois et des mois; et dans une certaine mesure, cela continuera d’être le problème jusqu’au moment où quelque chose de nouveau se formera dans le corps, une nouvelle sorte de «solidité souple» comme elle disait. C’est la transition qui était difficile. Spontanément, c’est-à-dire laissé à ses vieilles habitudes et manières d’être, c’est très difficile pour le corps, cela donne une organisation intérieure qui ressemble beaucoup à du désordre. C’est difficile. N’est-ce pas, les problèmes se posent tout le temps, pour tout – tout –, il n’y a pas une activité du corps qui ne soit mise en question par ça [cette fluidité]. Manger devient un problème, dormir devient un problème, parler devient un problème – tout est un problème… Le processus n’est plus le vieux processus, ce n’est plus comme c’était, mais comme c’est, ce n’est pas devenu une habitude, une habitude spontanée, c’est-à-dire que ce n’est pas naturel, ça demande que la conscience veille constamment pour tout, même pour avaler un déjeuner… Oh! c’est d’une difficulté! Il faut maintenir, par une espèce de concentration consciente, un état, une manière d’être qui n’est pas naturelle selon l’ancienne nature, mais qui est évidemment la nouvelle manière d’être. Mais c’est presque un travail herculéen.

Cette nouvelle manière d’être, c’est tout d’abord presque une manière de ne pas être, parce que «être», ce sont toutes les vieilles habitudes d’être. C’est quelque chose qui naturellement n’a plus de centre particulier, plus de prison, c’est répandu partout. Le corps sent les forces qui viennent, mais… il ne sent même pas que ça passe. Ça passe au travers sans… À travers quoi, on ne sait pas. Très inexistant. Et alors, s’il y a un commencement de conscience de soi ou de quelque chose, c’est tout à fait désagréable, un malaise – un malaise inexprimable. Ça n’a pas de limites, tu comprends [et Mère désignait son propre corps], c’est ça qui est curieux… Il y a un phénomène, par exemple (parmi beaucoup d’autres), un phénomène curieux: je n’ai pas l’impression que «je» mange, n’est-ce pas, et alors il n’y a pas la conscience de mettre les choses dans la bouche et d’avoir à les avaler et… Non, c’est quelque chose qui est à la fois en moi et dans la nourriture. Ce n’est pas comme quelque chose qui «entre»: c’est comme quelque chose… [et Mère dessinait comme une circulation de forces dans l’air], quelque chose qui se développe, qui est libre de se développer. Et alors… alors c’est bien. Mais dès que je deviens consciente de la vieille conscience, qui est de manger, de goûter de la nourriture, de la mettre dans la bouche – c’est difficile! J’ai toutes les peines du monde à ne pas avaler de travers… Il n’y a plus du tout la sensation de «ça à travers quoi», ça à travers quoi le Divin passe – non. C’est immobile et inexistant; ça n’a pas conscience de soi-même, ça a seulement conscience de… l’Action divine, comme ça. Alors tout va bien. Et dès qu’il y a seulement une simple impression de la chose qui passe «à travers», alors vient le malaise. Tiens, je pourrais dire (ça a l’air d’être de la littérature!), mais dans un certain état, dans cet état où il ne se sent plus, où il n’y a plus que la conscience du Divin, c’est le sens d’une immortalité, de l’Éternité, et s’il y a la moindre sensation de «quelque chose dans quoi» le Divin se manifeste, cela devient absolument le sens de la mort – on redevient mortel immédiatement.

On retombe dans la prison.

On enroule la mort, tout de suite.

C’est devenu un état très aigu, ajoutait-elle. Et cela allait devenir de plus en plus aigu. S’il y a la moindre chose, fini! je ne peux plus avaler, ou je ne peux même plus respirer… On a l’impression d’une vie qui s’apprête à dépendre d’autre chose que des conditions ordinaires; et les autres conditions ne sont pas encore là, il n’est pas habitué, et alors c’est ce transfert de l’un à l’autre qui crée une difficulté perpétuelle. C’était une sorte de paradoxe, constant, pour tout, une contradiction radicale, dangereuse, à chaque minute, au fond entre l’état de vie et l’état de mort, l’état nouveau et le vieil état. C’est une chose incroyable: ou la vraie conscience, ou le sens d’un danger imminent et général. Tu comprends: tout, manger, prendre son bain est un danger… C’est comme si on montrait au corps dans toutes sortes de circonstances – d’innombrables circonstances – comment on va vers la mort et comment on va vers la vie: tout, tout, toutes les parties du corps, tous les organes, toutes les activités l’une après l’autre – impossible à dire… Et c’est curieux, dès qu’il y a le moindre fléchissement dans l’attitude, par exemple une seconde d’oubli (ce que l’on pourrait appeler l’oubli, c’est-à-dire que la vieille habitude d’avant, la vieille habitude terrestre revient), immédiatement le corps sent qu’il va se dissoudre. Et alors, à ce moment-là, brr! ce peut être deux ou trois secondes, comme cela, qui viennent: impression que tout, tout va se dissoudre.

Et parfois, Mère ne savait plus du tout où elle était, de ce côté-ci ou de l’autre, allant vers la vie ou vers la mort, la désintégration ou autre chose, et un cri lui échappait: Tu comprends, j’ai l’impression d’être plongée dans un monde que j’ignore, à me débattre avec des lois que je ne connais pas, et pour faire un changement que j’ignore aussi – quelle est la nature de ce changement? Et nous essayions de dire à Mère ce que nous sentions profondément, comme une sorte d’évidence intime: «Oui, mais, douce Mère, j’ai tout à fait l’impression qu’à travers cette obscurité, cette ignorance des «lois», tu es SCIEMMENT portée au point où la solution sera trouvée.» – Tu as raison. Tu as raison, si tu veux je pourrais dire que je «pense» comme ça (je ne pense pas, mais…), il y a une perception comme cela. Mais… il y a tout ce qui est entre. Et puis elle riait, se moquait de nous: Allez! continue à penser comme cela! Et nous protestions, nous étions tellement sûr de la logique profonde de cet enfer, nous voyions presque l’autre côté de ce «no man’s land»: «Ce n’est pas possible que ça ne réussisse pas!» – Pourquoi? Alors ça sortait de notre cœur, comme si tout l’espoir de la terre était là, dans cette impossible transition: «Parce que… parce que tu es le corps du monde! Parce que c’est vraiment l’Espoir.» – Ça… est-ce que ce n’est pas de la poésie? Et c’était tellement typique de Mère, cette «poésie» dont elle ne voulait pas, dont elle avait honte peut-être, parce que, après tout, elle la faisait, cette poésie. – «Mais non! douce Mère, ce n’est pas de la poésie, c’est comme ça. Il n’y a qu’à voir: le monde extérieur est de plus en plus infernal.» – Ah! ça oui. – «Eh bien, c’est ça dans ton corps.»

Et en effet, c’était ça, c’était le passage à un autre monde, un autre règne, à une terre vraie, à une terre libre, de l’autre côté de toutes les cages.

La sortie de la deuxième trame.

La cage physiologique et génétique.

C’était en 1970.

La clef du nouveau corps

En fait, la solution cherchée était là, sous la main, sans qu’on le sache. Elle était dans la difficulté même. Le passage du minéral à la vie animée (mais statique encore) du végétal, devait être un formidable éparpillement de la cage de pierre, et celui du végétal au mouvement de l’animal, une autre vertigineuse débandade – et le prochain? Un surhomme, c’est facile à comprendre, mais l’autre? Qu’est-ce que c’est, qui n’est pas le mouvement de la vie ni la statique immobilité de la pierre?… La contradiction, ou le paradoxe, devenait de plus en plus aigu dans cette vie animale qui mourait pour naître à on ne sait quoi. Il y a des moments où le corps sent une force si grande qu’il pourrait faire… n’importe quoi, une force… une force d’une autre qualité, mais beaucoup plus grande qu’avant. Et il y a des moments où il ne peut même pas se tenir debout, et pour une raison qui n’est… pas physique. Il n’est plus, il n’obéit plus aux mêmes lois qui nous font tenir debout, alors…? Et encore: Une expérience curieuse. C’est une expérience curieuse. Le corps sent qu’il n’appartient plus à la vieille manière d’être, mais il sait qu’il n’est pas encore dans la nouvelle et qu’il est… Il n’est plus mortel, et il n’est pas encore immortel. C’est tout à fait curieux. Très curieux. Et quelquefois, on passe du malaise le plus effroyable au… à la merveille. Il faut que je sois tout le temps concentrée, concentrée, pour pouvoir faire les choses [et on voyait Mère qui essayait de tirer à «soi» quelque chose qui était partout répandu]. Quelquefois, plus un mot dans ma tête, rien. Quelquefois, je vois et je sais ce qui se passe partout… Il faut que je fasse attention quand je suis avec les gens, autrement on croirait que je deviens folle! C’est vraiment curieux. Comme, en même temps, une impuissance totale et une puissance formidable. Et en même temps, quelquefois, je ne peux même pas manger! Et nous demandions à Mère: «Si l’on pouvait savoir exactement ce qui fait balancer d’un côté ou de l’autre?…» – Oui! Il y a évidemment une tentative de le faire savoir au corps, et il se trouve tout d’un coup… en dehors de toutes les habitudes, de toutes les actions, réactions, conséquences, etc., et là, c’est… un émerveillement. Et puis ça disparaît. C’est si nouveau pour la conscience matérielle que chaque fois on se sent comme… sur le bord d’un précipice. La conscience a une minute d’affolement. Parce que dès le début, et tout le temps, il y a une espèce de bon sens qui est enraciné dans l’être et qui se refuse à l’imagination, qui dit: je ne veux pas imaginer ceci, je ne veux pas imaginer cela… Passé quatre-vingt-dix ans, Mère appréciait les vertus de Mathilde. Et alors, la conscience ne prend les choses que quand elles sont tout à fait concrètes. N’est-ce pas, c’est trop facile de commencer à broder et à… pas ça. Tout à fait pratique, concret. Par conséquent, je suis sûre que ce n’est pas une tendance au rêve mystique en moi, pas du tout, du tout, ce corps n’avait rien de mystique! rien, dieu merci! Et c’est là où nous disions à Mère: «Si, tout d’un coup, on donnait à une chenille, par évolution accélérée, des yeux d’homme…» – Oui! s’écriait-elle. «Ce serait affolant.» – Oui, c’est cela.

Et c’était exactement cela.

Pourtant, comme en filigrane, quelque chose d’autre semblait vouloir naître ou transparaître; mais on ne sait pas, n’est-ce pas, quand on est dedans – on ne se voit pas être. On voit bien ce qui s’en va; et ce qui vient est si nouveau que c’est comme invisible. Pour que ça se voie, il faut que les yeux s’habituent, il faut peut-être des yeux adaptés au prochain mode – qu’est-ce que ça veut dire, un homme, pour une libellule? Est-ce que ça existe même? Il n’y a pas de pollen là-dessus, ni le joli scintillement des eaux fraîches. Nos yeux sont terriblement fonctionnels, et si ce n’est plus notre fonction, fût-ce notre fonction esthétique, qu’est-ce que c’est? La conscience du corps est en train de changer lentement et de telle façon que toute sa vie antérieure lui parait étrangère. Ça parait être la conscience de quelqu’un d’autre, la vie de quelqu’un d’autre. Sa «situation», si tu veux, dans le monde, est en train de changer. C’est comme s’il n’y avait pas de passé; tu sais, on est tout comme ça, projeté devant, il n’y a rien derrière. Une curieuse sensation. Une curieuse sensation de quelque chose qui commence, pas du tout, du tout de quelque chose qui finit. C’est une curieuse sensation – quelque chose qui commence. Avec tout l’inconnu, l’imprévu… Curieux. Tout le temps, j’ai l’impression que les choses sont nouvelles, que ma relation avec elles est nouvelle. Et le corps aussi a l’impression d’une nouvelle façon de sentir, nouvelle façon de réagir… C’est très curieux. Et toujours ce «malaise inexprimable» qui semble ponctuer chaque pas ou chaque mouvement, peut-être cent fois par jour, comme si c’était le va-et-vient de la cage à quelque chose d’autre, l’ouverture merveilleuse et puis le recul – peut-être le recul pour avoir la force de sauter encore plus loin? Nous ne comprenons rien à nos difficultés, elles sont toujours notre ressort! Généralement, ça vient, ce malaise, alors immédiatement le corps s’abandonne – s’abandonne comme s’il disait: si c’est la mort, eh bien, que Ta Volonté soit faite. Tu comprends, l’abandon total. Alors, parfois, quand l’abandon est… plus ou moins réussi, je n’en sais rien, parfois il vient une clarté, une compréhension, une évidence de tout. Et nous nous demandons si cette autre vie qui vient, cet autre règne qui n’est plus du minéral, plus du végétal, plus de l’animal, cet autre mouvement d’être inconcevable, ce ne serait pas la vie innombrable? Plus enfermé dans une coque ni un tégument ni une peau quelconque de pierre ou d’arbre ou d’homme, mais quelque chose qui court innombrablement, qui est innombrablement – l’évidence de tout.

L’état d’évidence. Rien n’est évident pour nous: il faut toujours courir après les choses, et même quand on les attrape, il faut encore «regarder». Là, on est dedans, dans tout: c’est évident. Mais où est-il, le corps qui peut faire ça? Il s’agit d’un corps, n’est-ce pas, pas seulement d’une conscience qui navigue. Un état qui est vraiment remarquable. Mais ça ne dure pas. La moindre chose le dérange. Je sais, le corps sent que s’il pouvait totalement s’abandonner, ne pas exister indépendamment, ne pas avoir d’effort personnel, de volonté personnelle… dans la mesure où c’est possible, tout va bien.

L’abandon, oui, et comment pourrait-on devenir l’autre en restant accroché, même aux meilleures physiologies du vieux?

L’abandon total, pour le corps, cela veut dire l’acceptation de la mort. Une acceptation physiologique… Mentalement, c’est très joli, mais à l’échelle de la respiration qui s’étrangle?

Or, c’est là où nous commençons à toucher la clef ou le levier. Dans ce malaise inexprimable où le corps était jeté, cette sorte de retour à la mort (cette suffocation vraiment: un corps suffoque quand il entre dans les parages de la mort), quelque chose se produisait, toujours pareil, très simple, automatique, des milliers et des millions de fois répété parce que les journées et les nuits sont faites de beaucoup de secondes (86 400): Une aspiration intense dans le corps. C’est le phénomène le plus simple qui soit. Il n’y a plus rien, alors il faut bien s’accrocher à quelque chose. C’est le mouvement même de la première respiration du monde, qui devait être une aspiration. Un étranglement de non-être qui veut être. C’est le battement profond de la vie, de toute vie. Le premier enroulement de quelque chose autour d’un noyau. La prière secrète des choses. Le nom caché des êtres. C’est là, tout au fond; mais généralement, ça doit traverser des couches et des couches, et ça n’enroule qu’une habitude. Mais ce premier cri de la Matière, ce besoin d’être, ou peut-être d’aimer, il est au début de chaque espèce, chaque chose, il grandit avec chaque espèce, chaque pas du long voyage, et quelquefois, arraché de tout, brisé peut-être, il jaillit du fond de notre corps. Une brûlure. Une chaleur intense qui ressemble à de l’amour, quelque chose de très immobile mais qui est comme une puissance tassée, compacte, presque débordante – un trop de quelque chose qui est à la fois très doux et très insupportable, comme si on allait éclater. C’est dans le corps: on dirait que ça monte de partout à la fois. Ça n’a rien à voir avec des sentiments: c’est comme un raz de marée de flamme. Et ça aime, c’est curieux. C’est comme si, d’un même coup, on était bourré de l’angoisse la plus grande, du vide le plus intolérable, presque d’une douleur, et d’un plein de quelque chose qui est comme soi pour la première fois au monde. Tout le reste tombe en poussière, mais ça, c’est, souverainement. C’est même tout ce qu’il y a. Des moments de mort qui sont comme une vie souveraine, mais inexprimable. Vingt ans après, ça brille comme de l’or pur, comme si c’étaient des moments éternels, dans le corps. Un jour, nous avons demandé à Mère ce que c’était, cette espèce d’aspiration intense qui prenait dans le corps parfois: Je pense que ce que nous appelons l’aspiration intense, ça doit être la vibration supramentale. C’est cela au fond des corps – tous les corps –, cette première vibration qui a enroulé la vie dans des formes et des formes, qui s’est encroûtée, durcie, schématisée, mais on casse un peu ou on gratte un peu l’habitude, et c’est là. C’est là instantanément, c’est l’être de ce qui bouge, de ce qui dort, de ce qui mange et tue et oublie, oublie tellement ce qu’il est. En chaque chose, il y a cette Vibration lumineuse, dorée, impérative – qui est nécessairement toute-puissante.

Alors nous avons la clef du nouveau corps, parce que c’est la clef de tous les corps jamais fabriqués sur cette planète. C’est la Matière première du monde, la vraie Matière.

Une sorte d’onde très particulière.

La Matière première

Nous pouvons assez facilement visualiser ce «poudroiement d’or chaud» qui fut la première expérience supramentale directe de Mère en 1958, douze ans plus tôt, lorsqu’elle est descendue tout au fond de cet «Inconscient», c’est-à-dire (nous le comprenons maintenant) lorsqu’elle a percé la croûte du Mental physique: le roc des Rishis. Comme un poudroiement d’atomes qui vibre avec une intensité extrême, disait-elle. Et il se pourrait bien que nos atomes eux-mêmes soient un premier revêtement ou un premier enroulement de cette vibration fondamentale. Une immensité qui était faite d’innombrables imperceptibles points. Une multitude de petits points d’or, rien que cela, on aurait dit qu’ils me touchaient les yeux, le visage, et avec une puissance et une chaleur contenues dedans, c’était formidable!… Et aujourd’hui, il nous semble mieux suivre la trajectoire de ces douze années: la lente préparation pour traverser la trame du Mental physique; l’élargissement, l’universalisation pour supporter «la bouillie bouillante» de ce poudroiement supramental sans se désagréger, ce Mouvement qui dépasse la force ou le pouvoir qui concentre les cellules, notait-elle en 1963; cette lente clarification des cellules de leur périphérie opaque pour arriver au noyau, à la vibration première dégagée de toutes les couches des vieux enroulements – à cette «immensité vibrante» où il lui semblait parfois qu’elle allait se dissoudre. C’était comme un retour à l’origine matérielle du monde. Et l’expérience est chaque fois la même, année après année (comme des petites touches d’expérience pour habituer le corps progressivement), encore en 1969: Il y a une intense aspiration et à certains moments – un moment où ça fait comme un gonflement –, je ne sais pas ce qui se passe, il se passe dans les cellules quelque chose, et alors… c’est un état, un état de vibration intense où on a en même, temps un sens de toute-puissance, même là-dedans, dans ce vieux machin [et Mère désignait son propre corps], une toute-puissance lumineuse et statique, c’est-à-dire qu’il y a dans les cellules le sentiment d’une éternité… C’est l’étrange contradiction de ce Supramental qui semble mêler ou unir une vélocité extrême, peut-être si extrême dans sa vibration qu’elle donne la perception ou la sensation de l’immobilité, comme si l’on retrouvait ici l’immobilité de la pierre dans son mouvement intra-atomique foudroyant. Et nous nous souvenons de Sri Aurobindo:

Une immobilité de feu éveille le sommeil des cellules?

Quelque chose de tout à fait, tout à fait nouveau pour le corps. C’était en 1969 pourtant. Qu’est-ce qu’il pouvait donc bien y avoir de nouveau dans cette expérience qui semble si pareille à tant d’autres que nous avons déjà notées?… Peut-être n’était-ce pas l’expérience qui était nouvelle, mais le niveau où elle se situait. C’est comme si, à travers les années et à mesure que les couches étaient traversées, l’expérience – l’éternelle même expérience – devenait plus pure, plus matérielle, plus corporelle, au cœur même de la substance cellulaire dégagée. Et au fond, nous disons le «Supramental», mais c’est lui qui fonctionne partout, à travers tous les niveaux, à travers la force mentale sur les sommets spirituels comme à travers les sentiments, les instincts, les formations ou les déformations ou les dépravations, à travers tout, c’est lui l’unique moteur qui passe par des complications ou des épaississements, des enroulements innombrables et divers – et puis l’expérience devient pure dans une petite cellule. C’est un état qui semble être tout à fait immobile… Je ne sais pas comment c’est. Ce n’est pas l’immobilité, ce n’est pas l’éternité… je ne sais pas, mais c’est quelque chose, c’est un «quelque chose» comme cela, qui est… c’est Pouvoir, Lumière, et vraiment Amour… quelque chose… Au point que, au moment où on sort de cet état-là, on se demande si on a encore la même forme! Et elle riait.

Bien sûr! c’est le premier agent coagulateur de toutes les formes.

Quelque chose qui unit l’immobilité apparente du règne minéral au mouvement de plus en plus accéléré du règne végétal, du règne animal et du règne mental – une nouvelle accélération dans une immobilité apparente? Qu’est-ce que c’est que cette Matière-là?… Nous disons la «Matière première», c’est très joli, mais à quoi ça ressemble, comment ça se manie? La Matière, ce n’est pas un souffle, bien qu’il y ait certaine matière gazeuse dont nous avons tiré des étoiles. Les savants nous disent même que la Matière est en majeure partie composée de vide avec ses noyaux infimes lointainement entourés de leur manteau d’électrons. C’est ce qu’ils ont vu au bout de leur microscope. Et qu’est-ce que voyait Mère au bout de son microscope direct, «sur les lieux», si l’on ose dire? Et là, étrangement, son expérience répétée, des dizaines de fois répétée, rejoint celle de Théon au début du siècle quand il parlait d’une «Matière plus dense que la Matière physique, mais avec des qualités que la Matière physique n’a pas, comme l’élasticité, par exemple»; et ce qu’il y a de plus curieux, c’est que l’on a retrouvé dans les papiers de Mère, après son départ, la notation d’une expérience qu’elle avait complètement oubliée, des années 1906, écrite au crayon, au verso des factures de tableaux de l’«atelier Édouard Morisset» (le beau-père, celui qui faisait les portraits des petites princesses d’Égypte), où elle relatait ceci: Brusquement, je me suis sentie entraînée dans une chute vertigineuse… [et nous avons l’impression que cette «chute», c’est la traversée soudaine de toutes les couches de conscience ou de mémoires formées par l’évolution des corps], une chute qui me paraissait de plus en plus vertigineuse, pour m’arrêter, comme enlisée, dans un lieu que je distinguais mal tout d’abord, et où j’éprouvais une sensation tout à fait étrange et qui m’était encore pour ainsi dire inconnue: je me sentais dans un entourage plus dense que la terre elle-même, un entourage qui me paraissait aussi dense que le diamant mais qui était élastique et j’en étais étroitement entourée au point que je sentais nettement le contact de cette matière sur tout mon corps et particulièrement sur la figure, les bras et les mains (les parties qui étaient à nu); la sensation n’était pas désagréable mais si nouvelle que j’en étais surprise. La pensée m’est venue alors que le mieux était de me reposer un peu pour m’assimiler au milieu, c’est ce que je fis, et au bout d’un moment je me suis trouvée à mon aise et j’ai vu que cette matière était un peu lumineuse par elle-même et de couleurs variées, avec des molécules de densité variée aussi; il y avait aussi de l’or lumineux par lui-même, mais très différent de l’or de l’essence, un peu de couleur mais surtout à cause de la différence de densité; cet or lumineux n’était pas transparent. Peu à peu, je vis une grande sphère de cette matière se former autour de moi, et cette sphère était de toutes les couleurs…

Cette Matière se formait autour d’elle. Voilà qui est bien intéressant. Et nous retrouvons ici notre «pointillement de lumière multicolore», irisée. Mais qu’est-ce qui faisait que ça se formait ou s’agglutinait autour de son corps?… Voilà une question qu’elle a peut-être mis soixante ans à résoudre, ou plutôt à vivre. Ce qu’elle voyait alors lointainement, en «vision» et comme au bout d’une «chute vertigineuse», elle a mis soixante ans à le toucher directement dans son corps, les yeux grands ouverts, après avoir traversé toutes ces couches, qui sont comme des couches de sommeil pour nous, les couches de fausse matière, ou de Matière morte, pourrait-on dire, entassées par l’évolution des corps: tous ces résidus du végétal, de l’animal, du minéral, qui ont fait et font un corps. En 1961, quand elle nous parlait pour la première fois (encore un peu «lointainement») de cette «autre Matière» ou de cette «substance nouvelle», ayant complètement oublié l’expérience de 1906, elle nous disait: C’est quelque chose de plus dense, plus compact que le physique, cette Création Nouvelle. On a toujours tendance à penser que c’est quelque chose de plus éthéré, mais ce n’est pas ça! L’impression que cela me fait, cette atmosphère, c’est quelque chose de plus compact – plus compact, et en même temps sans lourdeur ni épaisseur. Et solide! oh! une telle cohésion, une telle massivité, et en même temps… je ne sais pas. C’est tout à fait autre chose que ce que l’on attend. Tout à fait. Tu ne peux pas imaginer ce que c’est… Quelque chose qui est compact et sans division. C’est-à-dire qu’on a l’impression qu’on se trompe de chemin: d’une façon ordinaire, quand on est là à chercher «le Supramental», on est toujours à le chercher là-haut. Mais ce n’est pas ça! Ce n’est pas ça. Et on s’imagine une sorte de subtilisation, d’éthérisation – mais ce n’est pas ça.

Il y a décidément une logique et une continuité dans cette expérience de soixante années.

Encore en 1967, elle nous disait: Tiens, c’était comme de l’or qui serait fondu – fondu – et lumineux. C’était très épais. Et c’était d’une puissance – d’un poids, n’est-ce pas, étonnant.

Et maintenant que son corps était directement en contact avec cette substance première, qu’est-ce qui allait se passer? Ce que nous appelons «Matière», c’est évidemment quelque chose de «racorni», comme disait Mère, un mouvement figé, stéréotypé, une force emprisonnée jusque dans l’atome, et c’est parce que c’est racorni, figé, durci, que nous pouvons la saisir: nous touchons la prison. La prison, c’est la «Matière». En somme, nous ne pouvons toucher que ce qui a une vibration suffisamment lente: plus c’est lent, plus c’est opaque. Nous ne saisissons que l’opaque. Il y a toute une gamme de lumières trop rapides pour que nous les saisissions, de sons trop «hauts» pour qu’ils nous touchent. Il y a toute une «bande» d’existence qui nous échappe. Mais au-delà même de ce que nos instruments peuvent capter, il y a toute une gamme de Matière première sans opacité, trop rapide pour tous nos sens – une Matière qui rejoint le mouvement même de la conscience. Alors tout de suite nous creusons une sorte d’abîme surnaturel entre la Matière touchable, vérifiable, et cette quantité impondérable que nous appelons «conscience». C’est notre erreur fondamentale. «Avez-vous jamais vu des métaux marcher?» demandait l’être imaginaire de Sri Aurobindo aux premiers âges de la terre, lorsque la Vie n’existait pas encore. – C’est seulement une matière surnaturelle, ou plutôt une conscience surnaturelle et désincarnée qui peut se mouvoir sur cette croûte de minéraux. Nous commettons peut-être la même erreur aujourd’hui avec tout notre appareillage scientifique: c’est seulement une matière surnaturelle ou quelque conscience désincarnée qui pourrait marcher sur cette bonne face de la terre avec autre chose que tous nos excellents composés du règne végétal, minéral et animal – c’est-à-dire tout le produit des racornissements successifs de l’évolution. Nous ne touchons que le racorni. Tout nous échappe parce que nous n’avons pas saisi le secret central de la Matière: Matière = Conscience. Ni le secret central de l’évolution: Évolution = développement de la Conscience. Et parce que ce n’est pas exactement comme toutes nos fossilisations répertoriées et cataloguées, nous en déduisons que la Conscience n’est pas une matière – mais c’est probablement une superstition aussi grande que de dire que la Matière n’est pas une énergie. Ou peut-être croyons-nous que c’est un produit de toutes nos petites prisons améliorées? Une sorte de sécrétion supérieure. Mais c’est la Matière même du monde. Et toute l’expérience évolutive en cours, le défi évolutif qu’on est en train de jeter plus ou moins brutalement à la figure de tous ces petits métaux qui marchent, c’est que ce produit du bout doit retrouver ce qui l’avait mis premièrement en marche et fabriquer avec ses cellules conscientes un corps de Matière consciente qui tiendra peut-être debout par d’autres lois que celles de la gravitation des corps, mais qui marchera sur la face de cette bonne terre aussi sûrement et aussi solidement – plus solidement peut-être – et sans plus de surnaturel que les petits métaux pensants d’aujourd’hui. Le secret du début est à la fin. La Matière n’est pas trahie par la conscience, elle ne se «subtilise» pas ni ne s’évanouit dans un rêve cosmique («c’était très épais», disait Mère): elle entre dans une nouvelle accélération ou un nouveau règne. Le règne de la Matière consciente.

La Matière sans prison.

Un mystère de l’inconnu

Mais une forme, cela veut dire une délimitation ou une structure. Comment peut être un corps non surnaturel doté d’une forme reconnaissable qui ne soit pas une prison? Un corps qui ne tombe pas du ciel, bon sang! nous sommes dans une évolution logique, sensée, même si elle ne répond pas à notre sens actuel et à notre logique de plomb.

L’expérience est simple.

Dans cette espèce de dissolution de la forme qui semblait projeter les cellules dans le néant, ou dans un «océan de conscience vibrante» où plus rien ne subsistait de ce qu’elles avaient lentement, douloureusement fabriqué à travers des millénaires d’évolution; dans cette suffocation subite, cette négation peut-être de tout ce qui les avait fait battre, espérer, vivre à travers des corps et des corps, elles étaient prises d’une aspiration intense: être encore, être toujours, c’est pour cela qu’elles étaient faites! la mort c’était l’affreuse négation, fût-ce une mort dans la lumière; elles étaient de la Matière, ces cellules, elles appelaient la vérité de la Matière, la vie de la Matière; elles accrochaient le Mantra, la petite vibration dorée au fond; elles répétaient, répétaient leur prière d’être, leur amour d’être; elles enroulaient, enroulaient cette seule substance dorée, dense, comme la plante enroule la lumière du soleil, comme le papillon se précipite sur le pollen, aussi simplement, aussi aveuglément: c’était une question de vie ou de mort. Il n’y avait plus de mémoire à enrouler, plus de «je» à la manière de tous les corps: il y avait seulement ces milliers de petits battements purs au fond des cellules, qui se gonflaient, se gorgeaient du seul air qui restait. Une manière d’être à la frontière de la mort, une manière d’appeler, prier comme à l’aurore du monde quand il n’y avait rien encore que cette petite vibration pure qui voulait être toujours, aimer toujours. Quelque chose de très simple, si simple que tous nos mots sont bêtes et pompeux. «Encore de la poésie», disait-elle. Mais c’était vraiment la première poésie: ça faisait. Ça faisait un corps. Un corps nouveau, lentement, jour après jour, année après année, comme le coquillage enroule son calcaire. Un enroulement de substance dense, irisée, dorée parfois, autour de ce noyau de prière ou d’amour au cœur de chaque cellule; quelque chose qui épousait cette forme, se modelait sur elle, autour d’elle, peut-être l’emplissait lentement. Peut-être l’absorbait ou la faisait passer lentement en autre chose: Une bizarre sensation. Comme si l’un était changé en l’autre. Comme si ce qui est, était en train d’essayer de changer en quelque chose d’autre. Mais ça, c’est… c’est pénible.

Elle ne le savait pas très bien elle-même, elle ne le comprenait pas très bien elle-même; elle n’avait plus de Mental qui se regarde être sur une scène: elle était seulement des milliers de petites cellules conscientes qui appelaient, appelaient jour et nuit, répétaient, répétaient le Mantra, Comme un hymne doré… l’incantation, n’est-ce pas, l’appel, l’incantation à la Puissance suprême, et puis si ça s’arrêtait une seconde d’appeler, c’était la dissolution instantanée, le «précipice». C’est tout. Mère, c’était seulement comme une prière de la Matière. C’était un corps, un certain corps de la vieille Matière, qui passait dans quelque chose d’autre d’inconnu, qui avait l’impression de mourir à chaque seconde pour entrer à chaque seconde dans quelque chose d’autre qu’il ne connaissait pas, comprenait pas, qu’il ne savait même pas être un autre corps: Il y a un moment où… le mot angoisse est trop, beaucoup trop fort, mais l’impression d’être au point de… l’inconnu. Comme cela. L’inconnu, le… quelque chose. Et c’est une sensation très-très-très bizarre. Le corps a vraiment, d’une façon presque constante, une sensation très (au moins bizarre) d’être… de ne plus être ça et de ne pas encore être Ça. Inexprimable. Mais c’est tout à fait étrange; il n’y a absolument pas de peur, il n’y pas de sensation aiguë, aucune sensation aiguë, il y a quelque chose… Tiens, ce que l’on pourrait dire, c’est une sorte de vibration nouvelle. C’est tellement nouveau que… on ne peut pas dire angoisse, mais c’est… l’inconnu. Un mystère de l’inconnu. Mais ça n’a rien de mental, n’est-ce pas, c’est juste dans la sensation de la vibration. Et ça, cela devient constant. Et alors il n’y a qu’une solution pour le corps, c’est… l’abandon total – total. Et c’est dans cet abandon total qu’il s’aperçoit que cette vibration… (comment dire?) cette vibration n’est pas une vibration de dissolution, mais quelque chose… quoi?… L’inconnu, tout à fait inconnu – nouveau, inconnu. Parfois il est pris de panique. Et il ne peut pas dire qu’il souffre beaucoup, je ne peux pas appeler cela une souffrance, c’est une chose… tout à fait extraordinaire. Alors la seule solution pour lui, c’est… pour ainsi dire de se blottir dans le Divin: arrivera ce qui arrivera.

Alors nous comprenions si profondément, nous disions à Mère: «Oui, l’“autre chose” doit être tellement autre que c’est comme une mort pour le corps!» – En tout cas, c’est l’équivalent. C’est ça. Mais… [et elle souriait] il ne confond pas. Il ne confond pas. Il sait que ce n’est pas ce que les gens appellent la mort… C’est une drôle de vie en tout cas!

Et puis elle riait: Je vais bientôt avoir une contagion dangereuse, tu sais!

C’était en avril 1970.

Le mystère de l’inconnu.

Quelque chose que les cellules encore ne comprennent pas mais elles savent, elles sentent. Elles sentent comme si elles étaient projetées par force dans un monde nouveau.

C’est la Matière qui trouve la clef de la Matière.

La sortie du règne minéral, végétal, animal.

Le commencement de l’être supramental.

La sortie de la deuxième trame.

9. La vie innombrable

En effet, c’était un mystère, plus profond que celui de l’apparition de l’homme mental parmi les bêtes, plus profond que celui de l’apparition d’aucune espèce parmi d’autres espèces de la même substance; il faudrait peut-être remonter à l’éclatement de la vie parmi les minéraux. C’est comme une autre vie qui naissait. Comment le minéral apprenait-il la vie, c’est un peu cela? C’était l’éclatement de sa paisible solidité, c’était une vague de «quelque chose» d’indistinct, impalpable, «irréel» et surnaturel, ou d’une autre nature, qui s’emparait de ses cristaux et ses atomes, les broyait, décomposait – une énorme décomposition. Mais la recomposition? Cette «vie», c’était peut-être bien quelque chose d’invisible pour lui, trop rapide pour lui, et il n’en mesurait que les effets décomposants. Et en quoi cette vie supramentale nous est-elle accessible, à nous, hommes pensants et bien solidement installés dans nos molécules cultivées? La décomposition, nous pouvons la voir, mais si tant est que notre intérêt dépasse l’étroite ronde, ou large ronde, de notre vie mentale en quête de panacées économiques, politiques ou esthétiques au milieu des petits minéraux en débâcle, comment pouvons-nous espérer participer ou collaborer à cette vie supramentale qui, après tout, a l’air d’être la dissolution de toute notre bonne vie, peut-être même la dissolution de ces aimables corps si l’on en juge d’après l’expérience du prototype humain qui s’appelait Mère. Et qui aura jamais le courage de traverser de sang-froid pareille ordalie évolutive?… Il est vrai que l’expérience de Mère était un peu «comprimée», comme si l’on bourrait des siècles en quelques années ou quelques mois, et nous supposons que l’expérience s’étendra sur des générations dont les cellules s’affineront, s’éclairciront, s’assoupliront; nous supposons aussi que la grande vague supramentale s’emparera (ou s’empare déjà) de tous ces corps à leur insu, qu’ils en pensent du bien, du mal, ou rien du tout, et les travaille sourdement, de l’autre côté de la trame du Mental physique, au niveau cellulaire, et use, sape, pilonne cette forteresse de mort et de maladie et de lois imprescriptibles pour les faire déboucher subitement ou progressivement dans cette Matière délivrée de la tyrannie mentale – une vie déjà singulièrement allégée, avec un commencement de petite chanson dedans; mais au bout de tout cela qu’arrive-t-il à ce corps du vieux règne? La décomposition finale ou quoi? On passe dans l’invisible et l’insubstantiel (pour nous, même si c’est une autre substance et une autre visibilité), ou quoi?… Mais après tout, les végétaux et les petites bêtes du bon dieu ont bien continué à être très substantiels et visibles après l’éclatement du minéral, il n’y a pas de raison de supposer que l’évolution sera plus déraisonnable qu’avant, même si elle dérange la raison du métal. Qui sait, peut-être que d’autres yeux nous viendront? Peut-être ne connaissons-nous pas encore toute la visibilité de la terre – tout son naturel, pourrions-nous dire – et qu’elle n’est pas à jamais emprisonnée dans un spectrographe? Qu’est-ce qui va se passer?

C’est un peu la question que nous pose le corps de Mère, comme si nous étions là devant un spécimen hâtif, accéléré. Et il faut bien croire que ce corps-là ne pouvait pas être «accéléré» sans que nous en subissions aussi l’accélération: la «contagion dangereuse» comme elle disait en riant. Vraiment, c’est comme si l’évolution, pour une fois dans sa longue histoire, nous mettait en présence de ses données futures dans un corps, in vivo. Vivra, vivra pas? Réussira, réussira pas? Où va-t-on?

Elle se le demandait aussi.

Le fils des cellules

Le cœur du bois est tendre, puis il se lignifie: année après année viennent se former les anneaux concentriques de son «âge». Sans doute observe-t-on le même processus ou un processus analogue avec les couches de nacre ou de corail, à tous les niveaux et dans toutes les branches de l’évolution, à commencer par l’atome qui tisse ou attire ses électrons autour de lui, jusqu’au soleil avec ses planètes. Et toujours, il y a ce durcissement, cette calcification ou cette agglutination, et nous ne pouvons pas nous empêcher de penser que ce que nous appelons «Matière», ce n’est pas le fait originel, mais une induration. La «Matière», c’est une habitude durcie. Et il semble que l’être supramental suive le même processus de formation ou d’enroulement que tous les autres corps, mais sans induration. La substance première vient s’agglutiner autour de la petite vibration pure des cellules, se déposer lentement autour de ce noyau d’appel ou de prière, ou d’amour peut-être, répété indéfiniment par le Mental des cellules; mais tandis qu’aux premiers âges de la Vie, une croûte, une carapace quelconque se formait à la longue pour séparer des êtres, des formes, des modes distincts au sein de cette masse de Conscience-Force ou de Conscience-Matière amorphe et protéger cette vie précaire, ici, à l’autre extrémité de l’évolution, l’individu est déjà formé – c’était le but de ce long voyage –, déjà conscient cellulairement, et parce qu’il est conscient, individualisé, il peut volontairement amalgamer la substance première sans avoir besoin de la lignifier ou de l’encroûter pour se séparer et se protéger du reste de l’univers. La grande Frayeur est partie. Sa protection est la densité même de cette substance de conscience: chaque fois, les cellules physiques de Mère avaient la sensation qu’elles allaient éclater ou se volatiliser dans cette marée de puissance solide. Mais n’étant pas emprisonné dans une forme fixe, durcie, ce corps – ce nouveau corps – peut se fondre ou circuler partout, dans tout. C’est la vie innombrable. C’est la vie physique sans séparation. C’est la grande unité de la Vie – unité de la Matière, unité de la Conscience –, vécue matériellement. C’est le prodige de cette vie-là que préparaient ces millénaires douloureux de séparation dans une petite prison de Matière fossilisée. Et l’on comprend bien qu’il fallait arriver à être cellulairement conscient pour pouvoir édifier cette vie-là. C’est la Matière elle-même, évoluée, consciente, individualisée, qui tisse son propre corps, pur, avec la substance même d’où elle était partie aux premiers âges amorphes.

Un fils des cellules.

Car, ne nous méprenons pas, ce n’est pas le Mental qui tisse ce corps-là, ce n’est pas le cœur ni les sentiments ni les concentrations spirituelles qui fabriquent ce corps-là – nous avons tous un corps de conscience, c’est une vieille histoire, même si nous sommes assez ignorants ou aveugles pour ne pas nous en apercevoir avec nos yeux encombrés d’obscurités; dès que l’on est un peu formé, conscient, développé dans sa conscience mentale, quand ce ne sont plus seulement des «idées» qu’on remue à la pelle, mais une force mentale ou une force affective, ou une force spirituelle, que l’on concentre autour de soi et manie, un corps subtil se forme: un corps mental, un corps de conscience, un corps d’énergie, pourrait-on dire, formé de toutes nos vibrations agglomérées, et dans lequel on voyage. C’est la plus vieille histoire du monde. C’est dans ce corps subtil que Mère rencontrait Sri Aurobindo sans même le connaître, à Paris, en 1903. C’est dans ce corps subtil que nous allions à 10 000 kilomètres, comme nous l’avons raconté, assister au suicide d’un ami dans une chambre que nous ne connaissions pas, d’une ville que nous ne connaissions pas, mais que nous avons vue et décrite aussi exactement que si nous y étions allé physiquement. Là aussi, c’est le vieux principe de l’enroulement des forces: on enroule et tisse des forces mentales, vitales ou psychiques comme d’autres enroulent des couches de calcaire. Et un «corps» se forme. Mais avec Mère, il ne s’agit pas du tout de ce corps-là, pas du tout d’un corps «subtil»: c’est un corps matériel, fabriqué par des cellules matérielles, mais conscientes. Seulement, ce n’est pas la Matière, ou le degré de Matière fossilisée que nous connaissons. C’est la Matière première. Ce sont les cellules qui seules peuvent «comprendre» cette Matière-là, la reconnaître. La première fois où Mère a découvert ce monde de matière où les vivants et les «morts» sont ensemble, sans différence, c’est le corps, les cellules qui se sont aperçues de l’existence de ce monde – que Mère était restée quatre-vingt-quatre ans (1962) sans voir, elle qui avait toutes les visions possibles. Le Mental vit seulement dans sa tête, et nos microscopes sont seulement les yeux perfectionnés de cette tête-là. Mais les cellules savent. Elles arrivent justement au moment de leur évolution où, dégagées de la cage du Mental physique, ce premier corps de frayeur, elles pourront prendre connaissance, à leur manière directe, de l’univers matériel, et découvrir leur propre moyen de locomotion. C’est une espèce nouvelle qui se forme, avec une perception nouvelle évidemment, mais une espèce très matérielle – probablement même plus matérielle que celle de notre Mental. C’est l’espèce supramentale.

Et finalement, il est bien juste, il est logique, qu’une évolution de la Matière aboutisse à un épanouissement de la Matière, une floraison de la Matière elle-même, et non au triomphe d’un petit serin dans sa cage mentale.

Alors nous nous apercevrons que nous ne connaissions rien au monde.

L’ubiquité cellulaire

Pendant très longtemps, Mère ne savait pas très bien ce qui se passait, et nous comprenons de mieux en mieux pourquoi Sri Aurobindo ne lui disait rien, pourquoi il n’avait pas révélé son secret: il fallait que ce soit le corps lui-même qui trouve le chemin, fasse le chemin. Les explications ne s’adressent qu’au Mental et le Mental n’a rien à voir là-dedans, au contraire il risque de prendre ses imaginations pour des réalités. Pour le corps, il n’y a pas d’«imagination», il ne peut comprendre que ce qu’il est. Pourtant, parfois, d’étranges expériences venaient littéralement éclater, comme il arrive parfois qu’on débouche subitement dans une clairière, puis le rideau de la forêt se refermait et c’était la longue, lente marche aveugle où il semblait ne rien se passer pendant des années, puis de nouveau l’expérience revenait, plus aiguë, plus vaste, plus précise, comme si elle avait cheminé souterrainement, et l’on ne savait même pas toujours que ceci se raccordait à cela ou était la suite de cela. Ce nouveau corps, il se formait très invisiblement, lentement autour des cellules, par petites couches ou enrobements microscopiques, avec chacune de ces aspirations, ces prières silencieuses, ces vibrations d’appel dans la grande déroute du vieux corps.

Un matin de 1962, juste quelques mois après l’expérience des grandes «pulsations», après sa sortie de la première trame du Mental physique quand Mère avait tout à fait cessé de quitter sa chambre d’en haut, nous l’avons trouvée avec une sorte d’air déconcerté, ébahie, comme quelqu’un qui est devant un problème incompréhensible. Il y a des choses assez curieuses… je ne sais pas si tu connais la différence entre le souvenir d’une expérience intérieure (du physique subtil, ou du subconscient, de toutes les régions intérieures) et le souvenir d’un fait physique? – Il y a une très grande différence de qualité. C’est la même différence qu’entre la vision intérieure et la vision matérielle. La vision matérielle est précise, délimitée, et en même temps plate (je ne sais pas comment expliquer cela: très plate, tout à fait superficielle, mais très exacte; cette espèce d’exactitude d’une précision qui définit des choses qui ne sont pas du tout définies). Eh bien, la différence entre les deux souvenirs est de la même qualité que la différence entre les deux visions. Et je me suis aperçue ces jours derniers que je me souvenais d’être descendue de ma chambre, d’avoir vu des gens et des choses, d’avoir parlé, d’avoir organisé certains détails: plusieurs scènes différentes du souvenir physique. Pas du tout des choses que j’ai vues en extériorisation avec la vision intérieure: le souvenir matériel d’avoir fait certaines choses. Et alors j’ai dû regarder cela après comme un souvenir; ça m’a arrêtée tout d’un coup, et je me suis demandé: mais enfin, est-ce que je suis descendue matériellement?… Tout le monde est là pour me prouver que je ne suis pas descendue, que je n’ai pas bougé d’ici. Pourtant j’ai le souvenir matériel de l’avoir fait, et d’avoir fait d’autres choses, même d’être sortie!… Eh bien, je suis en face d’un problème. Non seulement ce souvenir est tout à fait matériel, mais les effets de ce que j’ai dit et fait existent. – «Mais tu as pu vérifier qu’il y avait eu des changements?» avons-nous tout de suite demandé à Mère. – Mais c’est arrivé! J’avais dit: cela doit être comme cela, et c’est devenu comme cela. Par exemple, si j’ai dit à quelqu’un: «Mettez ça là», cette personne l’a mis là. Elle ne sait pas que c’est moi qui le lui ai dit, mais elle l’a fait (elle ne le sait pas parce qu’elle n’a pas la même conscience que moi). Mais le fait que mon intervention a eu un effet immédiat s’est produit même avant que j’en aie le souvenir; parce que cela s’est déroulé à l’envers: quand je me suis aperçue que telle chose avait été faite, je me suis dit: diable, cette personne est merveilleuse! et puis tout d’un coup j’ai bien vu: mais non, je le lui ai dit. Je le lui ai dit. Et puis il y a eu l’image – l’«image»: pas le souvenir d’une vision, mais le souvenir que l’on a de quelque chose que l’on a fait. Alors nous demandions: «Ce n’est pas une extériorisation dans le physique subtil?» – Non, non! Parce que, pour le physique subtil, le souvenir de l’extériorisation est très différent. J’ai une grosse expérience de cela, n’est-ce pas, depuis quelque chose comme soixante ans! Je connais ce phénomène. C’est exclusivement, si tu veux, le genre d’expérience qu’on a dans le Mensonge physique, dans la conscience physique ordinaire. – «Un dédoublement matériel?» – C’est possible… C’est peut-être cela… L’ubiquité, quelque chose comme cela. Et Mère n’était pas plus avancée d’avoir mis une étiquette sur le phénomène.

Mais les autres personnes qui avaient fait les changements matériels voulus, selon les instructions de Mère, n’avaient pas, elles, le souvenir physique d’avoir vu Mère… Bizarre. Pourtant elles avaient fait les changements. Comment se fait-il? – Et Mère de nous répondre: Pour eux, quand il leur arrive des expériences (ils n’ont aucune connaissance, l’ignorance est la chose la plus répandue), ils prennent tout pour des rêves. Alors ce n’est pas la peine d’essayer de leur expliquer – comprennent pas. Tout est classé rêves-rêves-rêves. Alors deux physiques? Ou un seul dans deux degrés de Matière, deux façons de vivre la même Matière, séparées par la barrière du Mental physique. Un vrai physique, comme disait Sri Aurobindo, et l’autre. La vraie Matière, la Matière vue et vécue par les cellules du corps, et l’autre, vue et vécue par le Mental? Mais pour la conscience ordinaire qui vit dans la cage mentale, tout ce qui se passe de l’autre coté de la cage, dans la même Matière pourtant, est comme un «rêve», un autre «monde». Et si on leur demande pourquoi ils ont fait ces changements, ils répondent: j’ai pensé, j’ai senti; ou: j’ai eu un rêve et Mère m’a dit… C’est-à-dire que le corps des cellules est d’un degré de Matière plus fin que notre substance, il n’y a pas de carapace. Nos yeux actuels ne saisissent que la carapace opaque. Et pourtant c’est un corps matériel qui se promène matériellement dans notre monde matériel.

Mais Mère restait devant son problème et toutes les «ubiquités» du monde ne lui expliquaient rien, sauf qu’on avait mis une petite étiquette de plus, comme toujours, pour masquer l’ignorance et apprivoiser l’inconnu. Notre monde est bourré d’étiquettes, en gréco-latin, par-dessus le marché.

C’était en 1962. Un an plus tard, un subit éclatement dans la forêt, inattendu, incompréhensible comme toujours, mais cette fois plus «situé»: Il doit y avoir quelque chose de nouveau dans la conscience des agrégats cellulaires – quelque chose. Résultat, j’ai eu une série d’expériences fantastiques, cellulaires, que je ne peux même pas expliquer, et qui doivent être le commencement d’une nouvelle révélation. Quand l’expérience a commencé, il y avait quelque chose en moi qui regardait (tu sais, il y a tout le temps quelque chose qui regarde d’une façon un peu ironique, toujours amusée)… [Oui, ça, c’est Mère] et qui a dit: bon! si cela arrivait à quelqu’un d’autre, on se croirait bien malade! ou à moitié fou. Alors j’étais très tranquille et j’ai dit: bien, il faut laisser faire, je vais regarder, je vais voir… Indescriptible! Indescriptible, il faudra que l’expérience se répète plusieurs fois pour que je puisse comprendre. Fantastique! Cela a commencé à huit heures et demie et ça a duré jusqu’à deux heures et demie du matin, c’est-à-dire que pas une seconde je n’ai perdu conscience et que j’étais là à observer les choses les plus fantastiques. Je ne sais pas où ça va aller… C’est indescriptible: n’est-ce pas, on devient une forêt, une rivière, une montagne: une maison – et c’est la sensation du corps! C’est la sensation tout à fait concrète de ça [Mère pinçait la peau de ses mains]. Et beaucoup d’autres choses. Indescriptible… Cette fois encore, nous sortions notre petite étiquette et demandions à Mère: «L’ubiquité?» – Une unité, répondait-elle, le sens de l’unité. Bien entendu, au niveau cellulaire, tout est UN, c’est la grande unité qui court partout, sans séparation, sans carapace – même les montagnes n’ont pas de carapace, ce sont les hommes qui ont une carapace. Et elle ajoutait ceci qui est assez mystérieux, ou nous paraissait tel à l’époque: Il est évident que si cela devient une chose naturelle, spontanée – et constante –, la mort ne peut plus exister, même pour le corps… Il y a là quelque chose que je sens sans pouvoir l’exprimer ou le comprendre mentalement encore. Il doit y avoir une différence, même dans le comportement des cellules, quand on laisse son corps. Quelque chose d’autre doit se passer.

Qu’est-ce qui s’est passé en 1973?

Que se passe-t-il?

Un corps des cellules qui ne meurt pas…

C’était en 1963.

Puis le rideau de la forêt s’est refermé pendant six ans; et tout le temps Mère nous disait, nous répétait sans que nous comprenions vraiment: C’est la conscience des cellules qui doit changer. Nous ne comprenions pas très bien en quoi la conscience des cellules pouvait changer les modalités du corps, et elle ne le savait pas très bien elle-même non plus, seulement elle savait que c’était là la clef du mystère, et elle travaillait, peinait à éveiller ce Mental des cellules, cette petite vibration pure au fond des cellules, à éclaircir, délivrer toute cette substance des vieux vestiges hypnotiques du Mental physique. Et peu à peu, elle sentait quelque chose se tisser au-dedans, elle sentait comme une explication sans explication qui montait aveuglément du fond de ce corps: Ce qui prend du temps, nous disait-elle en 1966, c’est de préparer la Matière, cette Matière cellulaire telle qu’elle est organisée maintenant, de la rendre assez souple et assez forte pour pouvoir supporter la Force divine… Et en effet, c’était cette marée de puissance qui venait comme par petites touches à mesure que la trame lâchait, cette «bouillie bouillante» de la Matière première, ces mille expériences de «dissolution», jusqu’à ce qu’elle puisse supporter l’«invasion dorée», comme disait Sri Aurobindo, lorsque la deuxième trame s’est enfin dénouée. Ça prend beaucoup de temps. Mais ça explique tout, tout – tout se trouve expliqué. Le jour où on pourra décrire ça en détail, ce sera vraiment intéressant. Elle ne l’expliquera jamais: elle le vivra. C’est nous qui cherchons à dénouer les lianes de la forêt, tailler à la hache dans le rideau obscur, raccorder les clairières inattendues. Et il y a un petit commencement de comment sera cet être que Sri Aurobindo appelle «supramental», la prochaine création. Un petit commencement. Et comme Sri Aurobindo l’a dit: une explication qui vient du dedans au dehors – le dehors, la surface, n’a qu’une importance très secondaire et ça viendra tout à fait à la fin, au moment où ce sera prêt. Mais c’est du dedans au dehors que ça commence, et ça commence d’une façon assez précise et intéressante… Beaucoup de temps.

Du dedans au dehors: comme le papillon dans la chenille.

Puis, tout d’un coup, en 1969, juste six mois après le grand tournant de 1968 quand le corps de Mère a été laissé seul à lui-même avec ce Mental des cellules qui était bien obligé de se développer puisqu’il ne restait plus que celui-là, un autre éclatement, cette fois radical: C’était… jamais, jamais le corps n’a été si heureux! C’était la Présence complète, la liberté absolue et une certitude; ça n’avait aucune importance [qu’il meure]: ces cellules, d’autres cellules, c’était la vie partout, la conscience partout. Absolument merveilleux. C’est venu sans effort, c’est parti simplement parce que… j’étais trop occupée. Et c’est le sens divin, n’est-ce pas, c’est avoir le sens divin. Pendant ces quelques heures (trois ou quatre heures) j’ai compris absolument ce que c’était d’avoir la conscience divine dans le corps. Et alors, ce corps-ci, ce corps-là, ce corps-là [Mère faisait un geste partout autour d’elle, désignant le corps des uns, des autres], ça ne fait rien: ça se promenait d’un corps à l’autre, tout à fait libre et indépendant, sachant quelles étaient les limitations ou les possibilités de chaque corps – absolument merveilleux! Je n’avais jamais, jamais eu cette expérience avant. Absolument merveilleux. C’est parti parce que j’étais tellement occupée que… Et ça a duré pendant plusieurs heures. Jamais ce corps, depuis quatre-vingt-onze ans qu’il est sur terre, n’a senti un bonheur pareil: liberté, pouvoir absolu, et pas de limites – pas de limites, pas d’impossibilités, rien. C’était… tous les autres corps étaient lui, il n’y avait pas de différence.

La vie innombrable. La vie matérielle innombrable.

Plus de carapace, plus de prison.

Et une vie sur la terre.

Dans un corps terrestre formé par les cellules.

Un corps qui ne meurt pas.

Le fait du cadavre

Du coup, Mère regardait la mort autrement – mais pas pour longtemps. Un mois après cette expérience, Mère croyait avoir trouvé la solution (et en effet, c’était peut-être une partie de la solution) et elle disait ceci: La question se posait: tout ce travail de transformation des cellules, de conscience dans les cellules, tout cela semble être gaspillé puisque ça va se désagréger. Et alors est venu d’une façon tout à fait précise, presque concrète: il y a une manière, c’est, avant de mourir, de préparer au-dedans de soi-même un corps avec toutes les cellules transformées, illuminées, conscientes, les grouper et en former un corps avec le maximum de cellules conscientes, et puis, quand le travail est fini, la conscience entre dedans, et l’autre peut se dissoudre, ça n’a plus d’importance.

Voilà qui est simple.

Mais qui nous semble un non-sens évolutif.

On jette la guenille.

Cette guenille qui a douloureusement, longuement, millénairement préparé cette nymphose.

Il doit y avoir quelque chose d’autre.

Il doit y avoir un chaînon manquant, vivant, qui relie cet autre corps à celui-ci.

Une transformation de la Matière ou une dissolution de la vieille Matière?

Mais alors, où est notre sens là-dedans?

Il y a une fluidité, une plasticité, qui devient de plus en plus évidente pour la conscience, avec seulement – seulement – juste quelque chose extérieurement qui… qui devient de plus en plus comme une illusion. C’est comme un bout d’écorce qui couvre maladroitement à certains endroits.

Qu’est-ce qui va arriver à cette «écorce»?

C’est le mystère des trois dernières années de la vie de Mère. Un mystère de plus en plus aigu, douloureux, presque criant, jusqu’à ce jour de 1971 où elle s’exclamera: La conscience intérieure peut dire, peut être consciente que cette souffrance-là est irréelle, mais la conscience physique ne peut pas! elle ne peut pas, il faut que ça change. Il ne s’agit pas d’entrer dans une conscience où on laisse cette conscience physique disparaître: il faut qu’elle change, il faut qu’elle change… N’est-ce pas, il faut que le FAIT change. Pour que la transformation soit vraie, il faut que le corps aussi atteigne une harmonie au-dessus – au-dessus de toutes les maladies, au-dessus de tous les accidents.

Que le Fait change.

Qu’est-ce qui va se passer?

La surface, justement la partie qui donne l’impression d’une écorce, c’est ce qui changera en dernier – qu’est-ce qui va se passer? Je ne sais pas… je ne sais pas. Mais ça changera en dernier.

Ça changera, a-t-elle dit.

C’est tout le mystère.

Ce n’est plus le mystère de la formation d’un corps nouveau dans l’évolution, c’est le mystère de la transformation du vieux corps: le chaînon entre les deux.

Ou pas de chaînon?

On dirait que cette vieille Matière reste notre pierre de touche.

Le fait du cadavre.

Il faut que le rideau de la mort soit tiré dans tous les corps.

10. La victoire sur la mort
ou dans la mort;?

Il est possible que ce soit notre sentimentalité humaine qui nous fasse désirer la transformation ou l’épanouissement glorieux de ce vieux corps. L’évolution n’est pas sentimentale et elle a souvent prouvé qu’elle laissait choir ou s’éteindre les espèces intermédiaires, ou peut-être subsister un certain temps jusqu’à ce que tous les éléments évoluables aient passé à l’échelon supérieur. Et si le but évolutif est de former ce corps nouveau «innombrable», qu’est-ce qui l’attacherait à cette vieille forme une fois son service terminé? Sri Aurobindo avait bien prévu que l’humanité ne s’élèverait pas «en bloc», d’un seul coup, à l’échelon supramental, et que, peut-être, pendant des siècles, les deux échelons subsisteraient côte à côte (probablement dans deux mondes séparés par un voile d’inconscience ou de «mort»), jusqu’à ce que tous les éléments absorbables franchissent le pas; et de proche en proche ou de siècle en siècle, toutes les espèces graviraient lentement l’échelle de la conscience ou resteraient dans leur perfection stagnante mais harmonieuse. Ce que l’on ne sait pas, c’est dans quelle mesure, peut-être formidable, imprévisible, la formation de ce nouveau corps ou de plusieurs nouveaux corps dotés de cette puissance vibratoire assez fantastique puisque c’est la puissance même, pure, qui anime les atomes, ce «pointillement d’or» innombrable qui se promène librement dans tout, à travers tout, ne changera pas ou ne bouleversera ou n’accélérera pas les données actuelles de l’évolution, renversant en cours de route un certain nombre de murs d’impossibilité parfaitement scientifiques. C’est même ce qui est en train de se passer. L’insurmontable d’aujourd’hui est peut-être un petit souffle dont il ne restera qu’un sourire. Mais nous sommes préoccupés de la transition, notre transition, et nous nous demandons deux choses: d’abord pourquoi ces cellules physiques, animales, qui ont si longtemps œuvré, qui sont devenues conscientes, qui ont fini par émettre leurs petits signaux de détresse ou d’appel, formé un Mental des cellules comme une vibration de prière ou de joie ou d’amour pur, inlassable, un petit noyau d’or, un petit pointillement de l’innombrable pointillement d’or de la substance universelle, et tissé, enroulé cette substance autour d’elles, pourquoi n’imprégneraient-elles pas tout le vieux corps, ne changeraient-elles pas cette vieille substance, ne lui imposeraient-elles pas un autre fonctionnement, n’éclairciraient-elles pas cette opacité – pourquoi iraient-elles pourrir? Et d’abord, si elles sont vraiment conscientes, elles ne peuvent pas pourrir, seul meurt ce qui est inconscient. La mort, c’est le signe même de l’inconscience. Il n’y a donc pas d’impossibilité «théorique» à la transformation du vieux corps animal, à une continuité évolutive qui justifierait notre longue peine depuis des milliers de berceaux humains ou non humains. Ce serait la preuve «visible».

Reste à savoir quelles sont les difficultés pratiques.

Mais il y a notre deuxième question, qui invisiblement tourne autour de la première. Tout tourne autour de cette fameuse «visibilité». Nous ne pouvons pas nous empêcher de regarder, ou vouloir regarder, la prochaine espèce avec les yeux et la compréhension et la sentimentalité de la vieille espèce. Si nous étions dotés d’organes animaux nous permettant de voir cette substance première, d’assister visiblement à la formation du nouveau corps au sein du vieux corps, de le voir lentement prendre forme, se mouvoir indépendamment et rayonner sa joie et sa beauté, de quelle façon serions-nous attachés au vieux simulacre, même si c’est lui qui a permis la naissance de cette beauté? On laisse tomber la dépouille. L’autre est là visiblement, glorieusement… Mais en fait, nous les avons, ces organes: les cellules voient, les cellules savent, nous avons des milliers et des milliards de cellules; elles sont seulement recouvertes, voilées par la trame du Mental physique qui superpose sa triste réalité douloureuse, sa vieille habitude de souffrir, d’être malade, de mourir, son innombrable illusion grise qui enveloppe chaque geste et chaque pas de ses peurs, ses craintes, ses lois, ses catastrophes légales, comme une pieuvre. C’est le voile entre les deux mondes. C’est vraiment le voile de la mort. Alors nous disons: d’un côté, c’est le monde «concret», réel, et de l’autre c’est le monde impalpable, «invisible», un monde physique peut-être, mais «subtil». Mais si ce voile s’usait, tombait, cette périphérie opaque, si nos cellules percevaient la réalité, que se passerait-il? D’abord il est probable (sans parler des bouleversements extérieurs) qu’il en résulterait un formidable désir de transformation dans tous nos corps humains, comme si, pour une fois, ils respiraient l’air vrai – ils ne voudraient plus que respirer cet air-là. Mais il y en a peut-être beaucoup qui trouveraient cet air-là très insupportable pour la densité de crasse qui les recouvre. C’est peut-être pour cette raison que l’usure du voile est lente et miséricordieuse et chaotique. Il n’y a pas d’élus, n’est-ce pas: toute l’évolution est élue. Et nous en revenons toujours à ces deux mondes côte à côte, l’un dans l’autre, deux «humanités» pourrait-on dire, dont l’une ouvrirait lentement les yeux de ses cellules, tisserait lentement un nouveau corps de joie et de beauté, et l’autre, retardatrice, qui par la somme de ses douleurs et de son chaos serait elle aussi conduite, amenée à chercher autre chose, vouloir autre chose, ouvrir aussi les petits yeux de la Matière dans ses cellules. Et quand tout sera à un point homogène, alors il n’y aura plus de «ce côté-ci» ou de «ce côté-là»: ce sera tout le même côté. La ligne de démarcation, c’est la mort d’un corps. C’est le point où la vieille Matière ne suit plus le mouvement de la nouvelle Matière et n’arrive pas à se transformer. Alors elle laisse sa dépouille et passe dans l’autre. Mais c’est le phénomène même du Mensonge. Le cadavre, c’est le résidu-témoin de l’Inconscience. C’est le signe même du voile. Et on se demande si, tant que la mort ne sera pas vaincue , changée , dans son nid même de Mensonge, il sera possible d’avoir une vie complète et réelle, véridique, sur la terre, entièrement dévoilée – parce que restera l’origine même du voile. Ce qui nous semble la dernière illusion, l’ultime simulacre, contient peut-être la clef justement de l’ultime dévoilement et de la parfaite plénitude. Il faut réellement changer la mort de la Matière, il ne suffit pas de sauter par-dessus dans une autre espèce. Le voile qui sépare les deux mondes, c’est dans le corps qu’il doit être détruit.

Et un matin, nous avons vu Mère arriver avec quatre vers de Savitri, du «dialogue de l’Amour et de la Mort»:

Les grandes étoiles brûlent de mon feu incessant

La vie et la mort lui servent de combustible

La vie seule était mon essai d’amour aveugle:

La terre vit ma lutte, le ciel ma victoire1

Et Mère avait je ne sais quelle lumière dans les yeux comme si elle avait reçu le message, touché le message: Savitri dit: la vie et la mort sont le combustible. Puis: dans mon aveuglement, la vie seule était mon essai d’amour. Ce n’est pas «la vie était seulement…», c’est «la vie seule»: parce que mon essai d’amour était aveugle, je le bornais à la vie – mais j’ai remporté la victoire dans la mort [c’est-à-dire le «ciel «]. C’est très intéressant.

La terre vit ma lutte, le ciel ma victoire

«Pourtant, disions-nous à Mère, la Terre devrait voir la victoire? Ce devrait être sur la terre, la victoire?» – Oui, mais Savitri ne pouvait pas remporter la victoire sur la terre parce qu’il lui manquait le «ciel» – elle ne pouvait pas remporter la victoire dans la vie parce qu’il lui manquait la mort et qu’il lui fallait conquérir la mort pour conquérir la vie. C’est cela, l’idée. À moins que l’on ne conquière la Mort, la victoire ne peut pas être remportée. Il faut vaincre la Mort, qu’il n’y ait plus de mort. C’est très clair.

Puis elle ajoutait: D’après ce que Sri Aurobindo dit là, c’est le principe d’Amour qui se transforme en flamme, et finalement en lumière. Ce n’est pas le principe de Lumière qui se transforme en flamme en se matérialisant: c’est la flamme qui se transforme en lumière. Les grandes étoiles donnent de la lumière parce qu’elles brûlent; elles brûlent parce qu’elles sont l’effet de l’Amour… C’est mon expérience des «pulsations». La dernière chose par-delà la lumière, par-delà la conscience, par-delà… la dernière chose que l’on touche, c’est l’Amour. [C’est-à-dire le feu supramental, cette «invasion dorée».] D’après l’expérience, c’est la dernière chose à se manifester dans sa pureté maintenant, et c’est elle qui a le pouvoir de transformer. C’est ce que Sri Aurobindo semblerait dire là: la victoire de l’Amour parait être la victoire finale. Il a dit que Savitri était «une légende et un symbole». C’est lui qui en a fait un symbole. C’est l’histoire de la rencontre de Savitri, principe d’Amour, avec la Mort; et c’est sur la Mort qu’elle a remporté la victoire, ce n’est pas dans la vie. Elle ne pouvait pas remporter la victoire dans la vie si elle n’avait pas remporté la victoire sur la mort. C’est très intéressant.

On ne saute pas par-dessus la mort.

Des années plus tôt, un jour de 1963, parlant de la mort, Mère nous avait dit: C’est presque comme si c’était la question que l’on m’a donnée à résoudre.

Comment allait-elle résoudre le problème?

La transformation de ce corps physique, animal, c’est le symbole même de la victoire sur la mort. C’est le nid même de la Mort.

Faut-il mourir pour vaincre la mort?

Comment peut-on remporter la victoire dans la mort et en même temps remporter la victoire dans un corps?

Ou alors il faut mourir, traverser la mort dans le corps, et en revenir victorieux.

C’est un mystère.

Mère a bien dit: «La victoire dans la mort».

C’est peut-être bien le mystère «dangereux» avec lequel elle était en train de se débattre depuis 1970.

Peut-être se débat-elle encore.

Mais la mort doit être vaincue dans un corps.

Quand le voile sera tiré , il sera tiré pour tous les corps.

Il faut vaincre la Mort, qu’il n’y ait plus de mort, c’est très clair.

11. La transformation

Pendant longtemps, et peut-être jusqu’au bout, Mère n’a pas su le chemin. Si l’on ose dire, c’est peut-être maintenant, pour la première fois avec cette plume, que le chemin tente de se dessiner – les corps n’ont pas besoin de savoir, ils marchent: ce sont nos têtes qui ont besoin de savoir, c’est-à-dire d’avoir une carte sous les yeux. Mais la carte ne sert à rien au corps. Le monde nouveau, c’est juste ce pas-là; la carte, c’est juste cette aspiration. Et tous les corps qui voudront faire le chemin n’ont besoin que de cette seule aspiration – au fond, vraiment, c’est le seul chemin depuis le protoplasme: une aspiration. Et ce sera le chemin de toujours. On retrouve au bout ce avec quoi on est parti. On promène toujours le but avec soi, le but est à chaque instant. Quand on s’en aperçoit, le temps fond: aujourd’hui, c’était il y a des millions d’années. Si c’est la tête qui s’en aperçoit, on part en contemplation dans une éternité blanche, et rien ne change. Quand c’est le corps qui s’en aperçoit, on touche peut-être l’un des leviers de la transformation, parce que le temps, c’est l’ennemi du corps: on entre dans une éternité dorée qui semble avoir d’étranges propriétés. Le corps, c’est celui qui porte la clef du long voyage. Alors il n’a pas besoin de carte: il a besoin d’être. Et c’est très curieux, quand, lui, retrouve cette éternité-là, ce n’est plus du tout une éternité statique comme celle des moines, ou des poètes, des méditants, mais une éternité qui semble pétrie du dynamisme suprême – une éternité en foudroyant mouvement. C’est un autre temps. Et ce n’est pas l’éternité que nous connaissons. Il y a un «temps» du corps qui contient peut-être le secret d’un autre espace, qui contient peut-être le secret de la Matière, parce que la Matière, c’est déjà une sorte de temps figé. Et de la dissolution de la Mort qui va avec le temps. Face à la Mort, nous n’avons trouvé qu’une éternité blanche: deux sortes de dissolution, en blanc ou en noir. Quand nous aurons trouvé le troisième temps, le temps du corps, le temps qui ne meurt pas et le temps qui ne s’encroûte pas dans l’éternité, nous aurons peut-être la clef complète. Il n’y a que le corps qui peut savoir.

Lentement, le corps de Mère virait dans un troisième temps.

Transformation ou changement d’optique?

C’était une sorte de contradiction vivante, comme si Mère se trouvait, non pas devant, mais dans deux chemins totalement différents. La tête peut très bien suivre des idées contradictoires et vivre tant bien que mal son chaos, mais un corps, comment peut-il avoir un pas ici et un pas là? Deux chemins ou deux corps qui semblaient aller dans deux directions opposées, ou peut-être parallèles et qui se rejoignaient à l’infini – mais l’infini, c’est loin. D’une part, elle sentait vaguement, imperceptiblement, ce nouveau corps se former en elle: Je ne suis pas très sûre que je n’existe pas déjà physiquement avec un corps vrai, disait-elle dès 1963, là, dans la Matière, de l’autre côté de notre cage. Je dis que je ne suis pas très sûre parce que les sens extérieurs rien ont aucune preuve! mais… Mais de temps en temps, c’est comme une chose qui s’impose: pendant une minute, je me vois, me sens, m’objective telle que je suis. Mais cela dure quelques secondes, et pfft! c’est parti – c’est remplacé par la vieille habitude. Et subitement, nous nous demandons si cette formidable, irrécusable matérialité «scientifique» du monde n’est pas autre chose qu’une habitude, une vieille habitude de voir. Les gens qui me voient la nuit, ceux qui ont cette vision dans le monde subtil, ne me voient pas comme cela [et Mère désignait l’écorce extérieure], ils me voient comme je suis, et ils le disent. Ils disent: ah! mais vous êtes comme ceci, cela… Et elle ajoutait: Mais pour que l’un prenne la place de l’autre?… C’était toute la question. C’était toute l’ambiguïté: est-ce que l’un allait prendre la place de l’autre, ou est-ce que l’autre allait se transformer, en l’un? Elle ne le savait pas, elle oscillait de l’un à l’autre. C’était une sorte de va-et-vient infernal de l’un à l’autre – et c’était évidemment dans cet enfer que se cachait la clef de la solution, dans la contradiction même que se trouvait la possibilité d’une jonction des deux. C’est très simple à dire, mais pas du tout commode à vivre. En fait, c’était invivable, sauf pour elle. Puis un jour de mai 1970, les choses se sont concrétisées, elle l’a vu elle-même, ce corps: Eh bien, je l’ai vu, mon corps! comment ce sera, c’est bien! [et elle riait] c’est bien. Une forme qui ressemblait à notre corps, mais sans sexe, c’est-à-dire ni homme ni femme. Et c’est un corps pas très différent, mais tellement raffiné, tellement… une chose si raffinée. Et ça avait une couleur… un peu comme la couleur d’Auroville [orange], comme cela, mais vibrante, c’est-à-dire comme si c’était… pas lumineux, mais une sorte de luminosité. Et j’étais pleinement éveillée, je ne dormais pas, ce n’était pas un rêve. J’avais la même objectivité que l’on a éveillé. Et nous nous rappelons, douze ans plus tôt, cette vision du paquebot supramental et des êtres de haute taille couleur orange. Tout un trajet. Comme si ce qu’elle avait vu là-bas, loin dans la vision, était entré dans la Matière – mais ce n’est pas «entré» vraiment, ce sont toutes les couches de conscience opaques à traverser: c’est seulement «au bout», «là-bas», de l’autre côté du sommeil de notre Mental physique. Une fois le rideau traversé, c’est , les yeux grands ouverts, tout aussi «objectivement» que la table et la chaise, et plus objectivement même parce que ça a plus de contenu de conscience qu’une table et une chaise: c’est plus dense. Nous croyons même comprendre ce que Mère entendait quand elle disait que cette nouvelle Matière était «sans division»: notre Matière scientifique est pleine de vide, elle est faite d’un formidable morcellement de particules séparées par des distances énormes (à cette échelle-là1), tandis que celle-là est compacte, dense, sans «trous». «Aussi dense que le diamant, mais élastique», disait-elle en 1906.

Et il est bien curieux de se rappeler que la première révolution ou révélation dans la vie de Mère, ce fut vers l’âge de huit ou dix ans quand on lui a dit: Tu vois cette table, tu crois que c’est une table, que c’est solide et c’est du bois – ce sont seulement des atomes qui bougent… Une espèce de révolution dans ma tête, et alors le sentiment de l’irréalité complète des apparences. Tout d’un coup, j’ai dit: mais alors, si c’est comme cela, rien n’est vrai!

Maintenant, elle était dans la deuxième révolution, derrière l’autre «surface»: atomique.

Nous n’avons jamais trouvé ce qui est derrière l’atome. Où est-il, l’ultime noyau indivisible?

Et Mère se demandait ce qui allait se passer entre ce vieux corps et l’autre. Est-ce que la vieille habitude de voir ne changera pas chez les humains? Y aura-t-il toujours un monde tel qu’il est?… On peut très bien concevoir un monde où l’on vive dans ce nouvel état, qui se développerait selon ses lois normales. Mais est-ce que l’existence de ce monde annulerait l’autre?… Là, tu vois, on est devant un problème pas encore résolu. Et elle se demandait dès 1962, si, au fond, tout le problème ne se ramènerait pas à une sorte de mutation collective du regard, quelque chose qui ferait que l’expérience fasse tache d’huile, parce que nous oublions toujours que rien n’est séparé, aucune expérience n’est isolée comme dans des murs, la terre est un seul corps d’expérience évolutive: Tout se ramène presque à une capacité de répandre l’expérience, ou d’inclure au-dedans de l’expérience (c’est la même chose). Il faut oublier, n’est-ce pas, qu’il y a une personne, une autre personne, une chose, une autre chose… Imagine, si tu ne peux pas le réaliser concrètement, imagine qu’il n’y a qu’une Chose, excessivement complexe, et une expérience qui se produit sur un point, ou qui fait tache d’huile, ou qui se répand, ou qui englobe le tout suivant le cas. Et c’est la seule explication de la «contagion»: c’est l’Unité. Une expérience suffisamment contagieuse. Mais c’est toute l’expérience de Sri Aurobindo et de Mère: l’usure collective du voile de ce Mental physique. Si ça s’use dans leur corps, ça doit s’user dans le corps du monde. Et parfois Mère croyait avoir attrapé «la queue de la solution», comme elle disait: Il y a une sorte de connaissance (est-ce une connaissance?) ou de prescience qui est donnée au corps, de comment cette apparence sera changée. Et cela paraît être très simple et très facile, et ce peut être très immédiat parce que ce n’est pas du tout – ce ne sera pas du tout fait de la manière dont les gens le croient ou l’attendent. Ce serait plutôt comme la vision du mouvement interne vrai qui s’imposerait de telle sorte qu’elle voilerait la fausse vision… Il y a quelque chose qui est vrai, qui est le vrai Physique, mais qui n’est pas perceptible pour nos yeux tels qu’ils voient, mais qui pourrait se rendre perceptible par une intensification. C’est ce que Mère a toujours dit: cet autre monde, ce n’est pas comme s’il fallait le créer de toutes pièces, il est là, totalement existant, «un petit déclic suffirait», une invasion du Réel. Et ce serait cette intensification qui réaliserait extérieurement la transformation, qui remplacerait l’apparence fausse par la forme réelle… Mais maintenant, quand on dit cela, les gens imaginent que c’est une vision «psychique» ou une vision mentale – ce n’est pas cela! Je ne parle pas de cela. Je parle d’une vision physique, avec ces yeux-là [et Mère touchait ses yeux]. Mais une vision physique vraie au lieu de la vision déformée telle qu’elle est maintenant. Une mutation physique du regard? Nous ne pouvons pas nous empêcher de penser (nous = les poissons dans le bocal) que cet «autre» monde est une «autre» réalité – mais c’est la même, avec d’autres yeux! Ce n’est pas du surnaturel, c’est un naturel plus exact. C’est-à-dire, au fond, concluait Mère, que la réalité vraie est beaucoup plus merveilleuse que nous ne pouvons l’imaginer, parce que, ce que nous imaginons est toujours une amélioration ou une glorification de ce que nous voyons – mais ce n’est pas cela! Ce n’est pas cela. N’est-ce pas, nous ne pouvons penser qu’à des choses qui changent de l’une à l’autre: on redevient jeune, tous les signes de vieillesse disparaissent, etc. [en somme, l’amélioration du poisson dans le même bocal] – ce sont de vieilles histoires, ce n’est pas cela. Ce n’est pas cela.

Voilà qui est très simple: le coup de baguette magique mondial. Et il est très possible que les choses se passent comme cela, jusqu’à un certain point. Il est très possible que tout le Mensonge du monde s’emplisse soudain de gris ou de noir, s’estompe à la vision… Mais nous ne savons pas combien d’humains seraient tout d’un coup «estompés», si la seule mesure et le seul poids sont le poids de conscience vraie. Je ne sais pas du tout si l’apparence fausse n’existerait pas encore pour ceux qui ne seraient pas prêts à voir la chose vraie? se demandait Mère. En tout cas, ce serait une période intermédiaire: ceux qui ont les yeux ouverts (ce qu’on appelle «les yeux ouverts» dans les Écritures), ceux-là pourraient voir, et ils pourraient voir, non pas par un effort ou en cherchant, mais cela s’imposerait à eux, tandis que ceux qui n’auraient pas les yeux ouverts… En tout cas, pour un temps, ce serait comme cela, ils ne verraient pas. Ils verraient encore la vieille apparence. Les deux peuvent être simultanés. Il est évident que si, même quelques centaines ou quelques milliers d’humains étaient «englobés» dans la nouvelle vision, la contagion du nouveau monde, cela aurait des répercussions incalculables sur le reste qui ne pourrait pas ne pas être «affecté» par cette autre «espèce» humaine dont les qualités supérieures et la joie supérieure, l’harmonie supérieure, viendraient poser un assez formidable point d’interrogation, peut-être même un défi, une invisible contrainte sur les autres moins évolués et de plus en plus douloureux dans leur suffocation. Ce serait évidemment un phénomène aussi semblable, et peut-être plus puissant, que celui de l’invasion d’une première vague d’amphibiens parmi les poissons. C’est peut-être le phénomène qui est en train de se passer, l’invisible contagion de moins en moins invisible.

Mais…

Il y a un formidable mais.

L’apparence du monde change pour ceux qui ont les yeux ouverts. L’apparence même du corps change: la lumière vraie, la conscience vraie, le contenu vrai s’impose. Et il est certain que plus la vibration vraie deviendra évidente, visible, plus elle rectifiera comme automatiquement la vibration fausse, mensongère – plus on sera obligé d’être véridique. Il n’y aura plus de possibilité de truquer. Un énorme pas sera franchi dans la conscience, avec ses incalculables conséquences dans l’harmonisation et l’organisation de la vie… Mais il restera un corps qu’on enterre.

Tout est là.

Un corps qui vieillit, se ride, meurt.

Le symbole même du Mensonge reste là.

Mère regardait ce corps nouveau de plus en plus perceptible et cette mort de plus en plus pressante dans son vieux corps. Qu’est-ce qui allait se passer?

Il faut que le FAIT change, disait-elle au bout du compte.

Est-ce qu’il peut changer?

Et Mère était comme sur deux chemins simultanés: un chemin de vie, un chemin de mort, un corps impérissable, un corps en décomposition. Elle était à la fois dans la vie et dans la mort, de part et d’autre du bocal… comme s’il fallait que les deux deviennent un, ou se changent en une troisième chose.

Le corps, c’est le pont.

Le problème de la transformation

Il est difficile d’imaginer le passage ou l’entrée dé ce «corps vibrant» – dense mais fluide, un peu lumineux, sans structure comme nous la connaissons – dans ce vieux corps pourvu d’un squelette et dont l’opacité même semble le signe de l’existence. Il est vrai, il est certain qu’il était impossible d’imaginer, au début de l’ère primaire, le passage ou la transformation de ces métaux et ces cailloux en formes vivantes et «fluides» par rapport à cette complète opacité première inerte. Le fait n’est donc pas improbable ni même anti-scientifique à l’échelle évolutive, quoi qu’il nous en semble aujourd’hui. Mais pratiquement, au jour le jour? Une évolution, ça ne commence pas demain, ça se fait jour après jour, et même s’il y a une brusque mutation, cette mutation est le fruit d’une longue préparation, accumulation de facteurs qui soudain provoquent la rupture et le changement d’équilibre. Quel est le processus de cette nouvelle transformation, il doit y avoir un processus rationnel, même s’il est lent, invisible, et s’il répond à une «raison» qui nous échappe évidemment parce que c’est la raison du prochain être. Si l’on avait toujours attendu la raison des métaux, il est probable que nous continuerions d’avoir un univers très métallique. Mère, c’est la logique de l’avenir, ce qui ne l’empêchait nullement de manier la logique d’aujourd’hui avec une rigueur de mathématicien: elle allait toujours jusqu’au bout des choses, froidement, pour démonter le mécanisme. Le «mécanisme», c’est sa passion. Entre un veau qui se forme dans le ventre de la vache et l’enfant qui se forme dans le ventre de la mère, il n’y a pas beaucoup de différence. Il y a une différence, celle de l’intervention du Mental. Mais si nous envisageons un être physique, c’est-à-dire visible comme le physique est visible maintenant et de la même densité – par exemple, un corps qui n’aurait pas besoin de circulation ni d’os –, alors ce serait une transformation infiniment plus grande que celle de l’animal à l’homme; ce serait un passage à un être qui ne serait plus construit de la même manière, qui ne fonctionnerait plus de la même manière, qui serait comme une densification ou une concrétisation de… «quelque chose». Jusqu’à présent, cela ne correspond à rien de ce que nous avons vu physiquement. – «On peut concevoir, disions-nous, qu’une lumière ou une force nouvelle donne aux cellules une espèce de vie spontanée, une force spontanée.» – Oui, c’est ce que je dis, la nourriture peut disparaître; ça, on le conçoit. – «Mais tout le corps pourrait être animé par cette force? Le corps pourrait rester souple, par exemple, tout en ayant son ossature, avoir la souplesse d’un enfant.» – Mais l’enfant ne peut pas se tenir debout à cause de cela! s’écriait-elle. Qu’est-ce qui remplacerait l’ossature, par exemple? – «Ce pourrait être les mêmes éléments, mais qui auraient une souplesse: des éléments dont la fermeté ne viendrait pas de la dureté, mais viendrait de la force de lumière, non?» – Oui, c’est possible… Souple, plastique, ça aussi on le conçoit, c’est-à-dire que la forme ne soit pas fixe comme maintenant. Tout cela, on le conçoit, mais… – «Mais, insistions-nous, on peut voir très bien cela comme une espèce d’épanouissement ou de gonflement lumineux, comme un bouton de lotus qui s’épanouit. Un bouton, c’est dur. La lumière doit avoir cette force. Et ça ne détruit rien de la structure actuelle.» Et Mère était comme Saint Thomas: Mais visible? Que l’on pourrait toucher? (Elle y tenait beaucoup, elle aussi, au «concret».) – «Oui, simplement c’est comme un épanouissement: ce qui était refermé s’épanouit comme une fleur, mais c’est toujours la structure de la fleur.» Et elle hochait la tête: Je manque d’expérience, je ne sais pas.

L’expérience concrète, c’était la seule chose qui préoccupait Mère, et dès que nous voulions imaginer, deviner, elle nous renvoyait froidement: «Encore de la poésie.» Des «vagueries», disait-elle. Pendant dix-neuf ans près d’elle, nous ne l’avons jamais vue dans le vague. Je suis absolument convaincue, parce que j’ai eu des expériences qui me l’ont prouvé, que la vie de ce corps – la vie, ce qui le fait mouvoir, changer – peut être remplacée par une force, c’est-à-dire que l’on peut créer une sorte d’immortalité, et l’usure aussi peut disparaître; et ça peut venir psychologiquement par une obéissance totale à l’Impulsion divine [c’est l’automatisme conscient], ce qui fait qu’à chaque moment on a la force qu’il faut, on fait la chose qu’il faut – tout cela ce sont des certitudes. Ce n’est pas un espoir, ce n’est pas une imagination: ce sont des certitudes. Il faut éduquer le corps et lentement transformer, changer les habitudes. C’est possible, tout cela est possible. Mais seulement combien de temps faudrait-il pour supprimer la nécessité (prenons seulement ce problème-là) du squelette?… Le temps, oui, c’était le problème. … Alors un corps supramental suspendu dans un monde qui n’est pas la terre, ce n’est pas ça! Oh combien!… Ce que je veux dire, ajoutait-elle, c’est que, peut-être, cela se fera encore par une grande quantité de nouvelles créations. Par exemple, le passage de l’homme à cet être supramental, peut-être se fera-t-il par toutes sortes d’autres intermédiaires. C’est le saut, tu comprends, qui me parait formidable… Je conçois très bien un être qui pourrait, par la puissance spirituelle, la puissance de son être intérieur, absorber les forces nécessaires, se renouveler et rester toujours jeune – on conçoit cela très bien; même de donner une certaine souplesse de façon à pouvoir changer la forme au besoin; mais pas la disparition totale de ce système de construction immédiatement – immédiatement de l’un à l’autre, ça parait être… ça parait nécessiter des échelons. N’est-ce pas, il y aura probablement des êtres intermédiaires qui ne dureront pas très longtemps, comme il y a eu des êtres intermédiaires entre le chimpanzé et l’homme… Mais je ne sais pas, il faut qu’il se passe quelque chose qui ne s’est pas passé jusqu’à présent.

Quelque chose qui nous échappe, et qui est peut-être sous notre nez, incompréhensible.

Dans toutes nos données, nous oublions toujours le «quelque chose» qui n’est pas la donnée du passé.

Mais ce n’est pas tout. Mère voyait le problème dans sa totalité: L’expérience personnelle est ainsi: tout ce que je fais avec la Présence du Seigneur, je le fais sans effort, sans difficulté, sans fatigue, sans usure, comme cela, dans le grand Rythme – seulement c’est encore ouvert à l’influence du dehors et le corps est obligé de faire des choses qui ne sont pas directement l’expression de l’Impulsion suprême, d’où la fatigue, le frottement… N’est-ce pas, il faut quelque chose qui ait le pouvoir de résister à la contagion. L’homme ne peut pas résister à la contagion de l’animal, il ne peut pas, il a des relations constantes. Eh bien, cet être, comment fera-t-il?… Il semblerait que, pendant longtemps – longtemps –, ce sera encore soumis à des lois de contagion. – «Je ne sais pas, répondions-nous dans notre innocence, mais cela ne me semble pas impossible; j’ai l’impression que cette Puissance de Lumière étant là, qu’est-ce qui peut la contaminer?» Et Mère s’exclamait: Mais tout le monde disparaîtrait! C’est cela, n’est-ce pas. Quand Ça vient, quand le Seigneur est là, il n’y en a pas un sur mille pour qui ce ne soit pas terrifiant. Et pas dans le raisonnement, pas dans la pensée: comme ça, dans la substance. Alors admets – admets que ce soit comme cela, qu’un être soit la condensation et l’expression, une formule de la Puissance suprême, de la Lumière suprême –, qu’est-ce qui se passerait!… J’ai vu des grandes personnes arriver (j’ai fait l’expérience: je charge l’atmosphère, le Seigneur est présent), eh bien, j’ai vu des personnes de quarante ans entrer là-dedans et… brrt! s’enfuir littéralement en dépit de toutes les lois sociales de politesse, et après avoir demandé à venir, n’est-ce pas! Enfin tout était là pour qu’ils se conduisent décemment – impossible, ils ne pouvaient pas. C’est trop fort. – «Eh bien, c’est tout le problème», disions-nous à Mère… Et elle acquiesçait. «… Parce que je ne vois pas la difficulté de la transformation en soi. Ça me semble plutôt la difficulté du monde.»

La difficulté de la vieille espèce récalcitrante.

Si tout pouvait se transformer en même temps, disait-elle, ça irait, mais ce n’est visiblement pas comme ça. Si un être se transformait tout seul… ce serait insupportable, peut-être.

Tel est le problème de la transformation, qui n’est peut-être pas seulement ni surtout un problème physiologique et anatomique, mais un problème total, parce que l’évolution, c’est tout le monde, depuis le protoplasme jusqu’à nous. Il n’y a pas d’impossibilité matérielle, il n’y a pas d’impossibilité physiologique, pas plus qu’à l’âge du fer ou du nickel – il y a toujours, éternellement, une difficulté du passé qui ne veut pas mourir et s’accroche aux vieilles formes. À sa suffocation préférée. L’expérience de Sri Aurobindo et de Mère, c’est sans doute le plus violent traumatisme qu’ait subi la terre depuis l’apparition de la Vie. Ce n’est qu’un commencement.

Et tout peut être miraculeux…

Si quelque chose cède dans les consciences.

Il n’y a que des difficultés de conscience.

Une petite donnée de joie.

Et nous nous demandons si ce ne seront pas nos corps qui voudront la joie avant nous… et nous prendront par surprise?

La stabilisation cellulaire

Cette transformation du corps, elle est aussi lente et invisible que la formation du nouveau corps, et en effet, elle est concomitante, on ne peut pas séparer les deux phénomènes: ce qui produit l’enroulement de la nouvelle substance, la Matière première, produit aussi une altération profonde dans le fonctionnement cellulaire et dans la substance matérielle, corporelle; seulement là, l’action est plus lente, pour des raisons évidentes – tout casserait si le changement était trop brusque. Se disloquer ou se transformer, c’est… c’est presque le même procédé! s’exclamait Mère. Alors on commence à comprendre un peu l’enfer des dernières années, l’effroyable paradoxe qu’elle a vécu. «Se défaire en avant»… Le procédé de la transformation, comme le procédé de la formation du nouveau corps est donc le même, très simplement – ce qui nous semble extraordinairement compliqué, une sorte d’impossibilité inimaginable, a la plus simple clef qui soit: c’est le Mental des cellules qui attire ou arrête le formidable Courant de la substance première, supramentale, c’est le fixateur ou le connecteur de la vibration supramentale. C’est pour cela que Mère s’évanouissait chaque fois qu’elle voulait entrer en contact avec le Supramental en annulant le Mental du corps: c’est lui, l’intermédiaire, le pont entre la Matière telle qu’elle est, durcie, figée par les habitudes évolutives, et la Matière première, supramentale, fluide, vibrante, et si formidablement puissante, sans un «trou». Évidemment, on ne «fixe» pas impunément pareil courant, c’est une sorte de démolition à petit feu, si l’on peut dire. Les premiers corps qui se sont formés, les particules, les atomes, ont eu tôt fait d’encroûter cette substance et de la diviser en se divisant du formidable magma, et tout est venu s’encroûter sur ce premier encroûtement. Il faut vraiment le total élargissement de la conscience cellulaire – juste le mouvement opposé de l’encroûtement premier – pour pouvoir supporter le formidable raz de marée supramental, avec juste, tout juste, cette toute petite vibration du Mental des cellules, cet infime noyau de prière ou d’appel, qui fixe ou enroule le quantum qu’il peut supporter. Ce Mental des cellules est donc la clef, la simple clef de la transformation comme du nouveau corps – encore fallait-il arriver à cette clef. C’était bien cela, la «formule mathématique» de Sri Aurobindo lorsqu’il est arrivé au soubassement cellulaire: il a trouvé le chaînon manquant entre la Matière et le Supramental, et il ne restait plus qu’à «élaborer»… cellule par cellule. Le Mental est partout, notait-il dans l’un des seuls textes révélateurs qu’il ait laissés à ce sujet et que nous avons déjà partiellement cité… Il existe aussi un mental obscur, un mental du corps, des cellules mêmes, des molécules, des corpuscules… Ce mental corporel est très tangiblement réel; par son obscurité, son attachement obstiné et mécanique aux mouvements passés, sa facilité à oublier, son refus du nouveau, il se révèle l’un des obstacles principaux à l’infusion2 de la Force supramentale dans le corps et à la transformation du fonctionnement corporel. Par contre, une fois effectivement converti, ce sera l’un des instruments les plus précieux pour stabiliser la Lumière et la Force supramentales dans la Nature matérielle.1 C’est toute l’expérience de Mère: une fois ce mental corporel, cellulaire, délivré de l’hypnotisme du Mental physique, il s’est mis à fixer la vibration supramentale et à former un nouveau corps. Il répétait le Mantra aussi imperturbablement que ses vieilles catastrophes. C’est le stabilisateur. C’est pour cela que seul ce mental-là est resté, disait-elle après le nettoyage radical de 1968… Si tu veux, en apparence j’étais devenue imbécile, je ne savais rien. Et c’est ce mental-là qui s’est développé petit à petit, petit à petit… Sri Aurobindo a dit que si le Mental physique était transformé, la transformation du corps suivrait tout naturellement. Nous verrons!

Et nous nous demandons si la formation de ce nouveau corps n’est pas seulement le stade premier de la transformation, au lieu du stade ultime comme beaucoup le pensent. Si les deux phénomènes ne sont pas complémentaires. Parce que si seul reste le nouveau corps, c’est encore quelque chose qui est «suspendu dans un monde qui n’est pas la terre»: on s’évapore. Ce n’est pas cela, disait Mère. Mais ce corps nouveau, plus rapide à se former parce qu’il n’a justement pas les encroûtements anciens à démolir, c’est lui qui doit, ou devrait, s’infuser lentement dans la vieille formation, autant qu’elle peut le supporter, jusqu’à ce que les deux soient fondus l’un en l’autre, et alors nous aurions quelque chose qui n’est plus la vieille ossature que nous connaissons et plus l’impondérable corps nouveau, quelque chose qui conférerait une pondérabilité au corps nouveau et une nouvelle matérialité au corps ancien, et ce serait vraiment le corps supramental sur la terre. Le vieux corps serait le pont.

Toute la question est dans cette «pondérabilité» ou dans cette nouvelle matérialité; là, nous sommes tout à fait dans l’inconnu – peut-être «l’inconnu dangereux» dont parlait Mère – et nous ne saurons pas vraiment tant que la chose ne sera pas faite. Comment le minéral pourrait-il comprendre la «matérialité» de la vie?

La survie cellulaire

Sans doute, on peut penser que cette pondérabilité est simplement une question de vision, et que si la vision humaine change, l’impondérable deviendra parfaitement pondérable. Mais il reste toujours cette vieille guenille qu’on enterre, et nous ne savons pas pourquoi, nous avons l’impression que tout le secret est là, justement. Autrement, pourquoi parler de transformation? La première fois que Mère est allée dans cette «demeure de Sri Aurobindo», en 1959, nous lui avons demandé si cet «autre» monde, cette «doublure» vraie de la terre, était le monde supramental. Elle nous a répondu ceci: Ma sensation, c’est que cette vie que Sri Aurobindo a en ce moment, ce n’est pas pour lui la pleine satisfaction de la vie supramentale. Dans cet «autre» monde, c’était l’infini, la majesté, le calme parfait, l’éternité – tout était là… Peut-être que c’était la joie qui manquait… Bien sûr, Sri Aurobindo, lui, avait la joie. Mais j’avais l’impression que ce n’était pas complet, et que c’est pour cela qu’il fallait que je continue le travail. J’ai senti que cela ne pouvait être complet que quand ce serait changé ici.

Changé ici, c’est-à-dire quand les deux côtés seront UN.

Quand l’autre corps et le corps de la terre seront UN.

Quel est le mystère qui sépare les deux?

Peut-être était-ce ce mystère qui était en train de «s’élaborer» dans le corps de Mère?

We can’t both remain upon earth, one must go, avait dit Sri Aurobindo à Mère: «Nous ne pouvons pas rester tous les deux sur la terre, l’un de nous doit partir.» Et Mère lui avait répondu: I am ready, I’ll go. «Je suis prête, je vais partir.» Alors il m’a répondu: non, vous ne pouvez pas partir, votre corps est meilleur que le mien, vous pouvez subir mieux que moi la transformation. Et Mère s’écriait, avec je ne sais quoi qui était comme une douleur mêlée d’angoisse, dix-neuf ans encore après le fait (c’était en 1969): Pourquoi?… Que de fois je me suis demandé cela depuis… Pourquoi? Comme si la transformation de ce corps était la condition pour que les deux côtés se joignent, comme si le corps était le lieu de la jonction, le lieu où le voile se déchire. Mais quoi, quel voile, quel «mécanisme»? Et nous demandions à Mère: «Est-ce à dire que ta présence ici (de ce côté du voile) pourrait l’aider (Sri Aurobindo) un jour à se matérialiser?» – Oui, oui. Ça, il a dit clairement (je le lui avais demandé): je reviendrai seulement dans un corps supramental… Mais c’est la grosse question de ce corps supramental, je ne sais pas. Quel changement dans ce corps de Matière pourrait faire que la nature même de la Matière change au point que… l’autre corps puisse s’infuser ici, dans nos conditions terrestres. C’est peut-être ce changement dans la nature de la Matière qui est le nœud de l’histoire: une Matière «hybride» si l’on peut dire, entre la fluidité supramentale et la dureté opaque de nos corps terrestres? Une nouvelle transparence de la Matière. Comme un nouveau milieu à créer qui permettrait la jonction des deux côtés. «Il y a peut-être juste un passage à faire?» (pour que Sri Aurobindo et ce monde se matérialisent), demandions-nous à Mère. – C’est possible… Mais ce corps n’a jamais eu le désir ou l’ambition de faire des miracles – ça ne l’intéresse pas. Il a vu beaucoup de choses miraculeuses, mais il a toujours senti que c’était… c’était le Seigneur suprême qui faisait comme cela (ça lui parait tout à fait naturel, d’ailleurs). Mais les imaginations… Quand elles viennent, le corps les repousse, il dit: non, ça ne m’intéresse pas. Et en effet, ce n’était pas un «miracle» à accomplir, c’était la Matière même à changer, le corps même à changer: les seules imaginations du corps, c’est la réalité. Peut-être était-il en train de fabriquer le «miracle» sans le savoir. Les choses que les gens trouvent merveilleuses, reprenait Mère, tout cela ne l’intéresse pas. Il ne serait pas étonné de voir entrer Sri Aurobindo un jour – ça, non. Mais il n’a pas… il n’a pas envie de le faire, tu comprends, il ne sent pas le besoin d’épater les gens – pas du tout. On verra! Et elle riait. Mais nous insistions, parce que nous sentions bien que ce n’était pas une question de miracle, ni même d’apparition de Sri Aurobindo, mais de transformation de la terre vraiment, de transformation du milieu physique, matériel, qui permettrait la jonction des deux côtés, un peu comme la transformation de l’opacité minérale a donné des premiers yeux à la Matière, et l’après-midi du jour où nous avions eu cette conversation avec Mère, nous lui avons envoyé un billet avec deux lignes: «Savitri va chercher Satyavan dans la mort – donc Mère va ramener Sri Aurobindo?» – Quelque chose comme cela, a-t-elle répondu.

«Ramener Sri Aurobindo», cela veut dire joindre les deux côtés.

Et vraiment la question se cerne; tout tourne autour d’un quelque chose à transformer dans la nature de ce corps terrestre, de cette Matière terrestre, pour que le voile se déchire – or, ce voile, c’est ce qui fait la mort même et ce qui sépare les deux côtés. C’est dans le corps que la mort peut se vaincre, c’est dans le corps que le voile se déchire. C’est le corps qui a la clef de la jonction des deux mondes comme en UN – c’est lui qui fait que «Satyavan» revient. Le mystère de la transformation, ce n’est pas vraiment le mystère d’un merveilleux rajeunissement des corps, ni même d’un glorieux changement de corps: c’est le mystère même de la mort dans son nid.

Le corps de Mère, maintenant, est dans le nid même de cette mort. A-t-il échoué? Ou poursuit-il quelque incroyable tâche? «La terre vit ma lutte, le ciel ma victoire.»

Il n’y a qu’une transformation à faire, c’est la transformation de la mort.

C’est là qu’arrivait Mère, lentement, dangereusement.

Elle entrait dans la mort, vivante.

Et ces cellules, ces toutes petites cellules avec leur vibration d’appel inlassable, des milliers et des millions de fois répété autant qu’il y a de secondes dans le jour et dans la nuit, accumulaient lentement une étrange vie, comme indestructible, sous cette écorce qui semblait se désintégrer aussi vite qu’elles s’intégraient – qu’allaient-elles faire? Étaient-elles ce lieu où l’on reste vivant dans la mort? Le lieu de l’ultime mystère et peut-être de la transformation de la mort. Le lieu où la lumière supramentale est «stabilisée», la lumière qui ne meurt pas. En 1965, lorsque pour la première fois Mère a réussi à percer la croûte du Mental physique et à atteindre ce Mental des cellules, elle a dit ceci: Il y a tout un travail de préparation à la transformation. Comment pourrait-on appeler cela?… Un transfert de pouvoir. Les cellules, toute la conscience matérielle obéissait à la conscience individuelle intérieure (psychique le plus souvent, ou mentale, mais le mental, il y a longtemps qu’il se taisait). Mais maintenant, ce Mental matériel est en train de s’organiser comme l’autre, ou plutôt comme tous les autres, comme le Mental de tous les états d’être. Figure-toi qu’il s’éduque. Il apprend des choses et il organise la science ordinaire du monde matériel. C’est très intéressant… N’est-ce pas, toute la mémoire qui venait de la connaissance mentale, il y a longtemps qu’elle est partie, et je recevais seulement les indications d’en haut; mais maintenant, c’est une espèce de mémoire qui se construit d’en bas… C’est comme un déplacement de la volonté directrice: ce n’est plus la même chose qui vous fait agir. Agir: tout, n’est-ce pas, bouger, marcher, n’importe quoi. Ce n’est plus le même centre. Une vie cellulaire autonome régie par le Mental des cellules, par cette petite vibration universelle, indestructible. Et comme nous ne comprenions pas très bien, alors, ce qu’était ce nouveau Mental, nous avons demandé à Mère: «Comment définis-tu ce Mental physique, celui qui a fait l’objet du transfert de pouvoir?» – Ce n’est pas le Mental physique: c’est le Mental matériel. Pas même le Mental matériel: le Mental de la Matière. C’est la substance mentale qui appartient à la Matière elle-même, aux cellules. C’est ce que l’on appelait autrefois «l’esprit de la forme» quand on disait que les momies gardaient leur corps intact aussi longtemps que l’esprit de la forme persistait. C’est ce Mental-là, ce Mental tout à fait matériel. Alors, ce fut comme une révélation… Tout à coup, nous voyions cette petite fille silencieuse qui regardait certaine momie au musée Guimet… Elle avait parcouru toute la trajectoire, cinquante années de «descente», pour arriver là.

Le lieu qui survit à la mort.

Stabilisé, le Mental des cellules ne s’arrête plus, il vibre n’importe où, même dans la mort.

C’est le lieu de la transformation de la mort.

C’est là qu’entrait Mère, de plus en plus.

Un inconnu… dangereux.

Et le temps changeait: Il n’y a plus de temps. C’est comme un autre temps qui est rentré dans celui-ci.

Dans le Mental des cellules, est le double secret de la transformation de la mort et de la transformation du corps – peut-être un seul et même secret.

12. La perméation

C’était une vie de plus en plus bizarre, incompréhensible pour tout le monde, et Mère avait la sagesse de ne rien dire, comme Sri Aurobindo, sinon on l’aurait crue folle, et pourtant elle nous parlait – de moins en moins, et non pas pour des raisons de silence mais parce qu’elle était de plus en plus dévorée par l’invasion des gens, leurs querelles, leurs mensonges: une ruée du Mensonge, disait-elle. C’était l’année du Bangladesh. Et elle devait vivre au milieu de tout cela, chaque minute au milieu de tout cela, alors que son corps traversait une sorte d’enfer à petit feu – sourire à tous, répondre à tous, accepter tous, avaler tout. N’importe qui aurait été exténué, vidé, dévalisé vraiment par cette cohue incessante dans sa chambre. Non, ce n’était pas la retraite silencieuse. Et quelquefois, de plus en plus, les heures précieuses – précieuses pour le monde – qu’elle nous réservait étaient grignotées, avalées par les sordides histoires: Ils me mettent la tête dans une bouillie… Je serais entourée d’une cuirasse noire comme du charbon si je ne faisais pas mon travail de purification tout le temps, tout le temps. Et quand nous arrivions pour l’entrevue, après une queue d’une heure, de deux heures, elle était si pâle que nous nous mettions seulement à ses pieds, dans le silence, et nous n’avions pas le cœur de lui poser des questions. Beaucoup de secrets ont été perdus, beaucoup de chaînons manqués parce que celui-ci n’aimait pas sa voisine et celui-là avait trompé celui-ci. C’est navrant. Nous regardions les «secrétaires», nous avions envie de leur dire: mais enfin, vous ne comprenez pas que ces quelques moments avec elle intéressent le monde?… Ils n’auraient pas compris. Et c’est ainsi. Et Mère cherchait la transformation du monde, n’est-ce pas, alors il fallait bien que tous les éléments entrent dans le creuset. Mais le creuset, c’était du poison pur. Et finalement, à cause même de cette situation si contradictoire, à cause même de ce silence de plus en plus, de cette invasion de plus en plus qui semblait lentement, irrésistiblement, vouloir nous séparer d’elle, nous couper d’elle, nous avons touché autre chose: elle était en train de bâtir une autre voie de communication, et désormais ces extraordinaires silences près d’elle étaient la meilleure «explication» de l’impossible chemin: Je t’emmène? et elle prenait notre main, et alors… ce n’était même pas un «voyage» parce qu’on n’allait nulle part «là-bas», mais on commençait à palper, toucher d’indicibles secrets qui n’avaient pas de nom et qui étaient comme la formation d’un nouvel être dedans, d’une nouvelle perception, presque d’une nouvelle substance: une substance qui était tout cela à la fois – être ou puissance (formidable), vision, connaissance et amour, comme si tout était fait d’amour à ce niveau-là – où nous nous mouvions d’un accord si intime que le moindre mouvement de l’un était perçu par l’autre, suivi par l’autre, et il n’y avait plus d’«autre»: C’était comme englobant ton corps dans le même mouvement des cellules. Et aujourd’hui, comme il y a deux ans déjà, nous sentons la même expérience qui continue, comme si elle avait construit une voie de communication pour tous les temps. Et ils disent qu’elle est morte. Ou ils disent qu’elle est dans un «corps subtil». Mais ce corps-là est plus concret et plus vivant et plus physique que tous leurs mouvements de fantômes! Si c’est un corps «subtil», alors la subtilité est décidément plus solide que toutes leurs calebasses vides.

Mais le fait est qu’elle était dévorée.

Et comme toujours (c’est vraiment l’étrangeté de ce chemin), on aurait dit que la solution naissait de la contradiction même; que la difficulté, l’obstacle, l’impossibilité, c’était la clef même. Non, elle ne comprenait rien au chemin, mais il naissait tout seul sous ses pas, à la minute la minute. Et si on voulait aller contre la difficulté, «rectifier» la difficulté, c’est comme si la clef échappait instantanément. Mère acceptait TOUT. Le destin du monde ou la sordide querelle de celui-ci, c’était tout pareil, sans priorité. C’était la même chose. C’était à chaque instant le destin du monde, tout était le destin du monde. Et l’on retrouvait de plus en plus Sri Aurobindo qui faisait tout un détour pour ne pas déranger le nid d’un moineau sur sa porte: ce détour-là et cet oiseau-là et cette œuvre jamais terminée à cause des mille détours épistolaires des uns et des autres, c’était un seul Mouvement. L’œuvre est à chaque instant. Il n’y a pas un seul détour. Quand nous aurons compris l’absolu sens de chaque instant et de chaque chose dans cet instant, nous serons tout près de la vie innombrable et d’un corps qui passe partout.

La matérialité irisée

Mais comment ce corps-là allait-il passer dans celui-ci? C’était le problème «brûlant» si l’on peut dire très adéquatement. Comment cette formidable vibration de plus en plus, ce raz de marée de puissance dorée allait-il modifier la substance corporelle, ou même seulement entrer là-dedans, sans tout démolir? L’expérience avait commencé il y a des années, en fait, sans que l’on sache très bien ce qu’elle voulait dire ni où elle menait, et dès 1961 Mère avait observé «ce petit pointillement de vibrations qui semble être indispensable pour pouvoir entrer dans cette Matière», comme si ça ne pouvait pas passer pur, évidemment, sans tout faire flamber. Un petit pointillement multicolore qui semblait être la première «adaptation» de la substance supramentale pour pouvoir s’infiltrer dans le corps. Elle avait vu cela quelque cinquante ans plus tôt, en 1906, mais si loin, au bout de cette «chute vertigineuse», et il est très curieux de noter la précision de l’expérience d’alors; lorsqu’elle a ouvert les yeux, à la fin de l’expérience, elle écrivait: Il y a aussi des nuages d’or qui sont lumineux, mais denses et pas transparents, et dans ces nuages il y a des petits ronds de lumière irisée. Il m’a semblé que c’était la matérialité rapportée du voyage. La matérialité du monde nouveau. Et il semble qu’à travers les années, imperceptiblement, couche après couche, le petit pointillement irisé s’est rapproché du corps pur, de la Matière pure, comme si, vraiment, nous étions séparés de notre propre corps par des épaisseurs de conscience sans nous en rendre compte. Le corps, c’est ce qui est le plus loin de nous! Il y a en travers tous les résidus ataviques, bien entendu, mais plus on s’approche, plus on découvre les couches anciennes, primaires, les résidus de l’animal, du végétal, du minéral, comme si, en vérité, le bout du trajet c’était le début du monde. Nous sommes à des millions d’années de notre corps! là, celui qu’on touche et qui a l’air si gaillardement debout. Mais c’est une énorme croûte. C’est ça qui fait qu’on meurt. Et tout le phénomène (au fond depuis 1906), c’est la lente perforation ou infiltration de ce petit pointillement jusqu’à ce qu’il traverse cet enveloppement obscur et atteigne la petite cellule pure: le corps direct. Alors ce qui était tout là-bas-là-bas, est tout ici-ici. Quand nous sentons que c’est tout là-bas-là-bas, nous disons: oh! c’est un monde «subtil», c’est un corps «subtil», c’est une «vision», un rêve… Et quand c’est venu ici… eh bien, c’est tout physique! c’est un seul physique, séparé par des murs de conscience et des couches de crasse. Dans la petite cellule pure, les deux mondes sont UN, le «subtil» est aussi parfaitement physique que Monsieur Dupont en complet-veston (peut-être davantage). C’est exactement le phénomène qui s’est produit en Mère, lentement, patiemment, précautionneusement; et à mesure que le petit pointillement entrait dans son corps, c’est comme si, simultanément, l’«autre monde» frayait son chemin dans celui-ci et elle s’est retrouvée subitement, les yeux grands ouverts, dans la «demeure de Sri Aurobindo», cette soi-disant «doublure» du monde où les vivants et les morts se promènent ensemble comme si de rien n’était.

Alors il devient évident que ce qui fait le voile entre les deux mondes, c’est le Mental physique, et ce qui fait la mort, c’est le Mental physique – une seule et même chose. Un revêtement de fausse matière ou de Matière fossilisée sur… une réalité physique immortelle. La mort n’est pas de l’autre côté, c’est nous qui sommes du côté mortel et qui mourons, justement, parce que nous ne sommes pas dans la réalité immortelle de la terre, dans le vrai physique.

Comment faire passer ou infiltrer ce vrai physique dans la vieille croûte, c’est toute notre question: vraiment une question de vie ou de mort pour l’espèce. On peut dire que pour la première fois au monde, Sri Aurobindo et Mère ont posé la vraie question. Pour la première fois quelqu’un a trouvé la vraie question de l’évolution, qui n’est ni la fuite dans des petits corps de paradis ni l’emprisonnement scientifique dans une Matière mortelle, légale et inévitable. Alors, vraiment, nos millions d’années d’effort et de douleur trouvent leur sens. La terre devient sensée. Autrement c’est tout simplement une monstruosité scientifique ou une pareille monstruosité religieuse à l’envers. Nous sortons de cette stupidité contradictoire. Nous sortons du faux dilemme qui nous a bouché les vraies voies du travail pendant tant de siècles – mais peut-être le moment n’était-il pas venu. Même notre science et même notre religion ont bien œuvré à nous porter au point de contradiction si absolu et si douloureux qu’il fallait bien que la terre émerge dans une troisième position. Nous y sommes. Nous sommes dans le passage physique à cette troisième position. Il ne s’agit pas de philosophie: il s’agit de peau, d’os et de viscères. Toute la question est de savoir comment ladite peau et lesdits viscères supporteront ce petit pointillement de lumière nouvelle – oh! si vieille. Et le corps de Mère commence à nous apparaître dans toute sa réalité de laboratoire évolutif. Son entreprise est vraiment NOTRE entreprise. Et ceux qui voudront la diviniser ou en faire une nouvelle religion sont des sots – c’est la terre qu’il faut diviniser, ce sont les hommes qu’il faut diviniser, c’est la Matière qu’il faut diviniser. C’est la réalité de la terre que nous voulons et de ceux qui l’habitent – finies les religions.

Au travail de la vraie Matière.

L’invasion supramentale

Or, ce petit pointillement bizarre qu’elle voyait même les yeux ouverts dans tout, «associé à tout», Mère a mis des années à comprendre que c’était le processus d’infiltration ou de «perméation» comme elle dira plus tard, du vrai physique ou de la vraie Matière dans son corps et dans tout le corps de la terre – ce n’était pas particulier à son corps, bien que son corps, et le corps de Sri Aurobindo avant, aient pu déclencher le phénomène terrestre (avant ou simultanément car, après tout, c’est dès 1906 que Mère avait ses expériences). Mais c’est en 1962 que le phénomène a commencé à devenir un peu clair pour elle – cinquante-six ans après la première expérience! C’est comme si la fusion des deux [entre le vrai physique et le physique] se faisait de plus en plus. Au lieu de passer de l’un à l’autre, c’est comme si l’un était perméé par l’autre, et on peut presque sentir les deux à la fois. C’est l’un des résultats de ce qui se produit en ce moment. Il suffit, par exemple, d’une toute petite concentration pour sentir les deux à la fois, ce qui mène presque à une conviction que c’est une espèce de pénétration qui amène le vrai changement dans le physique. Le physique le plus matériel n’a plus cette sorte de densité qui s’oppose à la pénétration: ça devient poreux et, devenant poreux, ça peut être pénétré – en fait, plusieurs fois, j’ai eu l’expérience d’une vibration qui tout naturellement changeait la qualité de l’autre: de la vibration du physique subtil qui amenait une sorte de… presque de transformation, en tout cas de changement notable dans la vibration purement physique. Dès que je ne bouge pas, dès que le corps est immobilisé, il y a cette perception des deux vibrations, et la vibration physique qui devient poreuse. Cela paraît être le procédé, ou en tout cas l’un des procédés les plus importants. Et ce n’est pas comme quelque chose de plus subtil qui pénètre dans quelque chose de moins subtil et sans l’altérer: c’est une pénétration qui change la composition, ce qui est très important. Ce n’est pas seulement un degré de subtilité, c’est un changement dans la composition intérieure. C’est probablement une action qui doit se traduire atomiquement à son extrême. Et alors, comme cela, on s’explique… (comment dire?) la possibilité pratique de la transformation.

Une altération atomique?… sans en éclater?

Et Mère ajoutait: C’est un travail très humble en apparence, qui ne fait pas de bruit. Ce ne sont pas des illuminations qui vous emplissent de joie et de… Tout cela, c’est bon pour les gens qui cherchent des «joies spirituelles» – cela appartient au passé. C’est un travail très modeste, très modeste. Et à chaque pas, c’est comme s’il fallait faire très attention pour que rien ne bascule. La «crête», comme disait Mère, deviendra de plus en plus fragile et dangereuse. Tous les pouvoirs, toutes les réalisations, toutes ces choses, c’est… c’est le grand spectacle – le grand spectacle spirituel. On va de foire en foire montrer ses tours d’adresse. Ce n’est pas comme cela! Très modeste, très modeste, très effacé, très humble, qui ne montre rien. Pour que cela fasse quelque chose de visible, qu’il y ait un résultat tangible, c’est du travail qui s’étend sur des années et des années et des années, silencieusement, tranquillement, avec grandes précautions… «Chaque atome», disait Sri Aurobindo. Et le problème du temps revenait toujours.

Le niveau atomique du problème revenait aussi. Cette même année 1962, Mère notait assez mystérieusement: Il n’y a rien à «changer»! Ce sont les relations qui changent. Tiens, par analogie, prenons ce que la Science a trouvé pour la soi-disant composition de la Matière quand ils en viennent à la composition de l’atome – il n’y a rien à changer. Il n’y a rien à changer! L’élément constitutif ne change pas: c’est la relation qui change. N’est-ce-pas, il n’y a qu’un seul et même élément constitutif pour tout, et tout est dans les relations. Eh bien, pour la transformation, c’est exactement la même chose. Et comme nous étions un peu perplexe, Mère a précisé: Tu ne peux comprendre le mot «relation» que si tu le prends dans son sens scientifique, c’est-à-dire que ton corps, comme mon corps, comme cette table, comme ce tapis, sont construits d’atomes, tous, et ces atomes sont constitués de «quelque chose» qui est unique; et c’est seulement ou le mouvement ou la relation de ce «quelque chose» qui fait la différence apparente: différents corps, différentes formes. Eh bien, je dis que le Pouvoir doit changer ce mouvement intra-atomique, alors ta substance, au lieu de se désintégrer, obéira au mouvement de transformation, tu comprends? Mais c’est la même chose, c’est tout la même chose! Mais c’est la relation dans les choses qu’il faut changer. Et alors, il est évident qu’on peut obtenir l’immortalité! C’est seulement la fixité des choses qui fait que ça se détruit – et c’est une destruction purement apparente, n’est-ce pas: l’élément essentiel reste le même partout, en toute chose, dans la pourriture comme dans la vie.

Est-ce seulement une analogie que faisait Mère? Ou faut-il l’entendre littéralement… Sans doute, on comprend que le Pouvoir supramental est le pouvoir même qui anime et constitue l’atome, et donc qu’il peut manœuvrer ce qu’il a constitué, ce qui nous semble immanœuvrable, sauf par des méthodes épouvantables d’apprentis sorciers. Mais que se produirait-il?… Nous manquons d’expérience, comme dit Mère, nous pouvons seulement noter le fait et comprendre là aussi que ce «changement de relations» ne pourrait se produire qu’avec d’infinies précautions – et du temps. Au fond, observait-elle en conclusion, c’est seulement la Volonté constructrice. La Volonté constructrice est éternelle, infinie – c’est évident –, par conséquent il n’y a pas de raison que ce qu’elle a construit n’appartienne pas à cette immortalité et à cette infinité; il n’est pas essentiel que les choses aient l’apparence de se désagréger pour changer déformé. Ce n’est pas indispensable.

Huit ans après, en 1970 (et on voit la lenteur du processus «très modeste» et très précautionneux), Mère notait: Cette union entre les deux, le physique subtil et le physique matériel, se fait tout le temps – jour, nuit, jour, nuit. On pourrait presque dire qu’on essaye de remplacer l’un par l’autre. C’est comme une sorte de… pas positivement une fusion, mais une perméation (c’est vraiment une perméation) qui ne chasse pas l’autre, mais… il est probable qu’à l’usage ça transformera l’autre. Ce physique subtil est en train de travailler pour prendre la place de l’autre, mais pas par élimination: par transformation. Mais on voit (comme on perçoit les deux en même temps, on voit très bien), c’est un travail formidable. Et ça enlève de la fixité. Notre physique est friable, et ça enlève cette friabilité: là où ça casse, ça plie; là où ça s’émiette, c’est fluide, ça devient… C’est très curieux. C’est difficile à expliquer. Seulement, n’est-ce pas, c’est un travail colossal. Parce que l’expérience est en train de se faire: depuis des mois et des mois [des années, en fait], ça a commencé par le plus subtil et puis, petit à petit, très lentement et très progressivement, ça descend dans un domaine plus matériel… Les couches s’étaient toutes usées et on arrivait au corps pur, direct. Et simultanément, l’«autre» monde, le monde soi-disant «subtil», le soi-disant «autre côté» passait dans celui-ci (pas «passait» parce qu’il était depuis toujours de ce côté! il transparaissait): Cette nuit, remarquait Mère dans cette même conversation de 1970, c’était vraiment remarquable. On n’aurait pas pu dire: enfin ça, c’est le physique subtil, et ça c’est le physique matériel, c’était… c’était étonnamment l’un dans l’autre. On n’a pas l’impression de deux choses. La jonction des deux côtés était faite. Mais à vrai dire, cet «autre côté» ne nous préoccupait pas du tout, même s’il était de ce côté; c’était la terre qui nous intéressait, la terre visible, et nous demandions à Mère: «Mais d’une façon terrestre, comment les choses se passent-elles, comment se fait la perméation de ce physique subtil dans la terre?» – Mais comme ça! s’exclamait Mère. Comme ça. C’est ça – c’est ça le travail: perméation. Et nous insistions, comme Saint Thomas: «Mais ça se fait terrestrement?» – Oui. – «En chacun?» – Oui.

Et l’expérience croissait, s’intensifiait: Je n’ai plus du tout l’impression de rêver, plus du tout, du tout. Ça n’a plus rien à voir avec un rêve: c’est une activité qui continue… Le «là-bas» continue, et c’est aussi réel, aussi tangible que les choses physiques. Et là, les gens qui ont un corps et ceux qui n’ont plus de corps sont mélangés sans que cela fasse aucune différence. Ils ont la même réalité, la même densité et la même existence consciente, indépendante. Le physique paraît moins impératif, moins… Avant, on avait l’impression que, oui, ce n’était pas un «rêve» comme les gens disent, mais que c’était une conscience plus subtile et moins précise, et que la conscience physique était tout à fait concrète et précise. Mais maintenant, cette distinction… Et Mère restait suspendue, là, à regarder devant elle, vers le tombeau de Sri Aurobindo: C’est comme si ce monde physique subtil voulait entrer dans ce monde-ci (et en effet, il y a une grande puissance là-dedans), mais je ne sais pas comment expliquer. C’est comme s’il voulait se forcer un chemin dans ce monde-ci. – «Une invasion de ce physique subtil?» – Oui, c’est ce qui a l’air de vouloir se passer.

L’invasion supramentale.

Mais plus la jonction se faisait et plus ça descendait ou entrait dans son corps, plus ça commençait à bouillonner et à devenir infernal: la lumière irisée se changeait en or fondu. Vraiment, une petite mort de toutes les minutes. Et la même chose dans le corps de la terre. Deux ans plus tard, en 1972, le phénomène était devenu encore plus tangible, criant pourrait-on dire: Il y a comme une Force dorée qui appuie, qui n’a pas de consistance matérielle et pourtant qui semble terriblement lourde, et qui appuie sur la Matière. Et alors, le résultat apparent, c’est comme si les catastrophes étaient inévitables. Et en même temps que cette perception de catastrophe inévitable, il y a des solutions à la situation, des événements qui apparaissent, eux, tout à fait comme miraculeux. C’est comme si les deux extrêmes devenaient plus extrêmes, comme si ce qui est bon devenait meilleur, ce qui est mauvais devenait pire. C’est comme cela. Avec une Puissance formidable qui PRESSE sur le monde. Et puis, dans les circonstances, alors des tas de choses qui généralement se passent d’une façon indifférente, qui deviennent aiguës: des situations, des différences qui deviennent aiguës; des mauvaises volontés qui deviennent aiguës; et en même temps, des miracles extraordinaires: des gens qui sont sauvés et qui étaient sur le point de mourir, des choses qui étaient inextricables et tout d’un coup s’arrangent. Et alors, pour les individus aussi c’est comme cela: ceux qui savent se tourner, qui sincèrement font appel au Divin, qui sentent que c’est le seul salut, que c’est le seul moyen d’en sortir et qui sincèrement se donnent, alors… en quelques minutes ça devient merveilleux – pour les toutes petites choses. Il n’y a pas de petit et de grand, d’important et de pas important, c’est tout la même chose. Les valeurs changent. C’est comme si la vision du monde changeait. C’est comme pour donner une idée du changement dans le monde par la descente supramentale. Vraiment les choses qui étaient indifférentes deviennent catégoriques: une petite erreur devient catégorique dans ses conséquences, et une petite sincérité, une petite aspiration vraie devient miraculeuse dans son résultat. Ce sont les valeurs qui sont augmentées, précisées. C’est comme pour le corps: la moindre chose semble avoir des conséquences tout à fait disproportionnées – en bien et en mal. C’est cette habituelle «neutralité» de la vie qui disparaît. Et ça, ça devient de jour en jour, d’heure en heure, plus vrai. L’impression que cette Force peut, elle peut vraiment – tu comprends, elle a le pouvoir de faire mouvoir la Matière: elle peut produire un accident matériel, et elle peut sauver d’un accident tout à fait matériel, elle peut supprimer les conséquences d’une chose absolument matérielle – elle est plus forte que la Matière. Ce n’est plus comme c’était. Vraiment il y a quelque chose de nouveau – ce n’est plus comme c’était. C’est vraiment un monde nouveau. Nous pouvons dire «supramental» pour qu’il n’y ait pas de malentendu, parce que dès qu’on parle de «Divin» les gens pensent à un Dieu et ça gâte tout. Ce n’est pas ça. Ce n’est pas ça, c’est la descente du monde supramental, qui n’est pas une chose purement imaginative, c’est une Puissance absolument matérielle, mais… [et Mère souriait] mais qui n’a pas besoin des moyens matériels! Un monde qui veut s’incarner dans le monde.

C’est l’année du Bangladesh, Watergate, l’assassinat des athlètes israéliens aux jeux olympiques de Munich, la retraite du Viêt Nam. Aussi le premier voyage de Nixon à Pékin.

Et le problème de la transformation de ce corps commence à se lier définitivement à la transformation du monde. C’est la «perméation» brûlante, ici et là. Le miracle et la catastrophe côte à côte. La précipitation de la Mort et la transformation de la Mort.

Que va-t-il se passer?

13. Le temps cellulaire

L’interdépendance cellulaire

C’était de plus en plus «la course entre la transformation et la mort», comme elle disait douze ans plus tôt, en 1958. Elle recevait coup après coup, c’était la «ruée du Mensonge» de plus en plus, autour d’elle comme dans le monde: C’est comme si, par la Pression, tout le Mensonge était sorti. Comme s’il y avait un poison, n’est-ce pas, et qu’en pressant, le poison sortait pour s’en aller – et il sort!… Et on comprend bien que ce n’était pas une dégradation ni une turpitude soudaine: simplement, ce qui était caché – depuis des millénaires caché – sortait de son trou. Et ça sortait! Il fallait bien que ça sorte de la cachette, là, dans cet encrassement animal autour des cellules, pour que l’«autre chose» puisse sortir – c’était le signe même de l’opération. Les fameux panis des Rishis védiques, les loups et dévoreurs et gnomes de toutes sortes cachés dans la «cave» et qui empêchaient l’«aurore», l’éclatement du «soleil dans l’obscurité», l’éventration de la «montagne», ils étaient tous sortis, au grand jour, ils n’avaient plus de cachette – c’est le temps où tout s’étale. Et ça s’étale… Les choses se démasquent, les gens se démasquent. Ce n’est pas le temps «pire»: c’est le temps de vérité. Et son corps s’amenuisait de jour en jour. Vous devez bien savoir, écrivait-elle à l’un des disciples, que chaque fois qu’un de mes enfants pense, parle ou agit sous l’impulsion du Mensonge, ça agit sur mon corps comme un coup.1 Ils le savaient peut-être, mais les coups continuaient. Ils montaient, drapés de blanc et impeccables, le petit escalier tournant feutré d’un tapis de laine dorée: Ils ont mis un masque de bonne volonté. Mais les vibrations intérieures appartiennent encore au monde du Mensonge. Oh! Elle n’était pas dupe de ses enfants, et elle les aimait, mais… Ce corps prend une sensibilité terrifiante, remarquait-elle au début de 1970. Naturellement! il était partout, dans tout. Et elle se grondait elle-même: sentir la douleur, éprouver la douleur, c’était encore le signe d’un «je» caché dans le corps, un moi qui sent. Au fond, ce qui a encore l’illusion d’être quelque chose de séparé doit se dissoudre. Ça doit se dire: ça ne me regarde pas, je n’existe pas. C’est la meilleure attitude que ça puisse prendre. Alors… ça rentre dans le grand Rythme universel. C’est ce mouvement de fusion, de plus en plus, que l’on sentait dans son corps. Au lieu de se murer dans la souffrance, comme tous les corps, se figer et s’encroûter davantage pour faire une paroi protectrice, qui est finalement une paroi de mort, elle cherchait à faire éclater les dernières traces de mur, la dernière petite pellicule qui retient la douleur et entasse la mort. Oui, mais…

Un petit incident, un jour, est venu donner la mesure exacte du problème. L’incident s’est passé dans la «salle de musique» où Mère recevait encore, parfois, les gens. J’ai eu une expérience très claire, nous racontait-elle après «coup». J’étais avec X qui était dans un état effroyable d’excitation, de révolte, de confusion, tout ce que l’on peut imaginer, et qui est resté à me jeter tout cela avec violence pendant certainement pas loin de trois quarts d’heure. J’étais là – je ne m’en suis pas aperçue! Je riais, je parlais, j’agissais, je bougeais, et le corps était par-fai-te-ment bien. Je reviens ici, dans ma chambre: Y et Z avaient entendu les cris de X (il criait comme un fou), ils avaient entendu tout cela, ils étaient pleins d’une pitié horrifiée pour ce que ce garçon m’avait infligé – et instantanément les cellules ont senti la fatigue! la tension terrible… qu’elles n’avaient pas sentie tout le temps, pas une minute! Quand je me suis levée pour quitter X, c’était tout charmant, on s’amusait [exactement comme Mère!], et instantanément, quand je suis entrée dans cette chambre, une fatigue et une tension… qui venaient d’eux! Cela m’a donné une mesure intéressante de l’interdépendance. Le corps suit l’action très bien, et tout ce qu’il doit faire, il le fait, mais quand il y a, autour, des consciences qui sentent ou pensent autrement, cela a encore une considérable action. Quoique la conscience ne soit pas touchée: elle est tout à fait clairvoyante, elle voit le jeu tout le temps et elle est consciente des forces qui viennent – alors comment se fait-il que, consciente des forces qui viennent, ces forces aient encore le pouvoir d’agir directement sur les cellules?… C’est un problème. Cela veut dire une interdépendance cellulaire qui rend le programme très-très difficile. Et en effet, le «programme» allait devenir de plus en plus difficile.

Puis Mère a ajouté ceci, qui donne une autre mesure du problème: Alors il faut une vibration toute-puissante pour aplatir tout cela: vrrm!… Mais comme Sri Aurobindo l’a dit, si ça venait… peut-être que cela détruirait trop de choses? Et nous sommes exactement au cœur de la contradiction: d’une part, il faut une Force toute-puissante pour surmonter l’obstacle, et d’autre part, si cette Force montre seulement le bout de son nez, c’est l’écrasement de tout ce qui résiste autour. Parce que c’étaient des vibrations de bonne volonté: Y, Z n’avaient aucune hostilité, rien, absolument rien – l’hostilité, c’était avant, avec X! La révolte, etc., n’avait aucun effet. Ce n’est pas l’obstacle du «mal», c’est le formidable obstacle, aussi, de tout le faux «bien», sanctifié, sentimentalisé, constitutionnalisé et médicalisé. Il y avait aussi des médecins autour d’elle, il y avait toutes sortes de gens qui lui voulaient le plus grand «bien». Alors… Après cela, je me suis dit: comme on sait peu de choses! Comme tout ce que nous comprenons est peu de choses par rapport à ce qui est: le mécanisme.

Elle cherchait le mécanisme.

Comment surmonter cette contagion cellulaire… sans tout aplatir autour d’elle.

Comment empêcher que la nouvelle espèce soit réengloutie par la vieille?

L’expérience centrale

Or, il est une expérience, des milliers et des dizaines de milliers de fois répétée au cours de ces années depuis la première sortie de la trame du Mental physique en 1962, qui tendait à prendre une profondeur nouvelle, comme si, au fond, sous des milliers de formes et de visages, nous étions toujours devant la même Expérience, la même Réalité, qui dévoile peu à peu ce qu’elle est – la même Matière, n’est-ce pas, dont nous sommes bâtis, qui révèle peu à peu ce qu’elle est. Mais cette Matière vraie, telle qu’elle est, évidemment elle ne peut révéler ce qu’elle est qu’en cassant un peu les habitudes confortables dans lesquelles on l’avait enfermée. Alors nous crions, nous protestons, souffrons, parce que nous ne savons pas voir que chaque chose, chaque accident, chaque circonstance est en vérité une formidable et innombrable grâce qui nous est donnée d’arriver au Secret ou à une couche plus proche du Secret, et que tout est merveilleusement organisé – mais nous voulons prendre la Merveille à contre-pied, nous passons à côté ou nous mettons une couche de pénicilline dessus, dix couches, vingt couches pour «rectifier» l’abominable désordre, ou l’abominable Mensonge. Et nous ne voyons pas que cette cassure ou cette fêlure était juste l’occasion pour qu’une petite réalité nouvelle se faufile entre les décombres ou les écailles éclatées. Si nous savions appliquer cela à la moindre chose, la vie commencerait à fourmiller de miracles – parce que, finalement, le Miracle est constamment là, il est seulement bouché par une certaine habitude de voir. La Matière est un miracle. C’est le dernier miracle. Le rejet du mensonge par le mental en quête de la vérité absolue est l’une des causes principales de son incapacité à atteindre à la vérité stable, ronde et parfaite, disait Sri Aurobindo; l’effort du mental divin n’est pas d’échapper au mensonge, mais de saisir la vérité qui s’est masquée derrière l’erreur, même la plus grotesque et la plus divagante.2 Et Mère faisait la même découverte dans son corps, avec les maladies et avec la mort. Au lieu de cette réponse égoïste qui consiste à dire: oh! non, je ne veux pas de ça, je n’en veux pas! – laisser venir, accepter, et voir quelle est la solution. C’est-à-dire, au lieu du vieux problème: le rejet de la vie, le rejet de la difficulté, le rejet du désordre et la fuite dans le Nirvâna, c’est l’acceptation de tout – et la Victoire. Cela, c’est vraiment (autant que je sache) la nouvelle chose que Sri Aurobindo a apportée. Non seulement l’idée que c’est possible, mais que c’est la vraie solution, et l’idée qu’on peut commencer maintenant. Je ne dis pas que l’on arrivera au bout maintenant, je n’en sais rien; mais l’idée que c’est maintenant que l’on peut commencer, que le moment est venu où l’on peut commencer et que c’est la seule vraie solution – que l’autre solution n’est pas une solution; enfin c’était une expérience nécessaire dans la marche universelle, mais la fuite n’est pas une solution, c’est la Victoire qui est la solution. Et le moment est venu où on peut essayer.

La vérité derrière les maladies et la mort.

Il ne faut pas avoir froid aux yeux, c’est tout.

Et il faut avoir la foi dans le vrai miracle de la Matière.

L’expérience-type, simple, qui allait bientôt prendre une autre profondeur, nous pouvons remonter plusieurs années en arrière pour la choisir: Tout d’un coup, il y a la perception d’une sorte de désorganisation, comme un courant de désorganisation, alors la substance qui constitue le corps commence d’abord par sentir, puis voir l’effet, puis tout commence à se désorganiser. C’est cette désorganisation qui empêche la cohésion nécessaire des cellules pour faire un corps individuel. Alors on sait: ah! ça va être fini. Alors les cellules aspirent, il y a une espèce de conscience centrale du corps qui aspire intensément, avec l’abandon aussi complet qu’il peut le faire: Ta Volonté, Seigneur, Ta Volonté, Ta Volonté… Et alors, il y a une espèce… pas quelque chose à grand fracas, pas un éclair éblouissant, mais une sorte… tiens, cela donne l’impression d’une densification de ce courant de désorganisation [et c’est là que nous approchons de la clef], et alors quelque chose s’arrête: d’abord une paix, puis une lumière, puis l’Harmonie – et le désordre a disparu. Et quand le désordre a disparu, immédiatement cette impression, dans les cellules, de vivre l’éternité, pour l’éternité. C’est-à-dire une sorte de changement de temps dans les cellules: une densification du temps. Le courant s’arrête. Eh bien, cela, tel que, avec toute l’intensité de la réalité concrète [c’est très concret quand il s’agit d’une crise cardiaque ou d’une névrite], cela se passe non seulement quotidiennement, mais plusieurs fois en un jour. Parfois, c’est très sérieux, c’est-à-dire que c’est comme une masse, quelquefois c’est seulement une chose qui touche. Seulement, ce ne sont pas des événements à grands fracas, le voisin humain ne le sait même pas. Il peut peut-être constater une sorte d’arrêt dans l’activité extérieure, de concentration [elle mettait les paumes de ses mains sur ses yeux, une, deux minutes], mais c’est tout. Alors cela, on n’en parle pas, n’est-ce pas, on ne peut pas écrire des livres là-dessus. C’est cela, le travail. C’est du travail très obscur. Et elle ajoutait, comme si elle voyait le visage de Sri Aurobindo, toutes ces années de silence, ces dernières années immobiles dans le grand fauteuil vert à regarder le Mur: Au fond, les proclamations, les révélations, les prophéties, c’est très confortable, cela donne l’impression de quelque chose de «concret»; maintenant c’est très obscur, le sentiment que c’est très obscur, invisible (ce ne sera visible que dans les résultats, longtemps, longtemps en avant), pas compris. Et en fait, dans la mesure où c’est vraiment nouveau, c’est incompréhensible.

Elle ne comprenait pas elle-même, elle allait à tâtons dans la forêt. Elle avait bien observé une sorte de «temps vertical» qui semblait avoir d’étranges propriétés, mais, n’est-ce pas, c’était un phénomène fugitif, et au fond, comme disait Pavitra, c’est une éternité qui n’a jamais le temps! Mère n’avait jamais le temps. Il fallait qu’elle soit tout à fait au bord de la mort pour qu’on lui donne le temps de souffler – un, deux jours –, puis elle recommençait. Mais la courbe se développait, se précisait, devenait de plus en plus aiguë, les coups s’acharnaient sur elle… pour lui apprendre le mécanisme: C’est comme si les deux extrêmes, un état merveilleux et une décomposition générale, étaient là, comme cela, l’un dans l’autre. Tout, tout se désorganise: les gens sur lesquels on compte lâchent pied, il semble qu’il y ait une déshonnêteté générale qui se répand, les gens tombent malade tout le temps [c’est-à-dire que leur maladie tombe sur Mère]. Au point de vue des difficultés, il n’y en a jamais eu autant, et combinées: les grosses difficultés avec des difficultés ruineuses. Et en même temps, pendant… un éclair (ça vient quelques minutes et puis ça s’en va): un état merveilleux (c’est le corps qui le sent), inimaginable, n’est-ce pas, comme l’extrême opposé. Comme si c’était ça qui voulait prendre la place – mais le reste se défend d’une façon terrible. Et alors toutes les circonstances sont comme cela, tous les gens sont comme cela, depuis le gouvernement jusqu’aux gens d’ici. Et puis cet état merveilleux: ça vient quelques minutes dans mon corps, et puis ça s’en va. Voilà. Alors c’est cela que je vis depuis… la nuit, le jour, sans arrêt. Trois minutes de splendeur pour douze heures de misère. Deux états l’un dans l’autre, comme la vie et la mort ensemble. Et là-dedans, le cri des cellules, constant: l’appel, l’aspiration, le Mantra. Et parfois, la Merveille vécue: Comme si l’air se changeait en présence divine. On aurait dit que tout était touché, touché, pénétré [et Mère faisait ce geste de pointillement partout] mais avec… Ce qu’il y avait surtout, c’était une Lumière éblouissante, une Paix massive, un Pouvoir, et alors une douceur… quelque chose… on avait l’impression que cela suffirait à fondre un rocher. Et c’est l’expérience du corps, tu comprends, physique, matériel, l’expérience du corps: tout, tout, tout est plein, plein, il n’y a que ça, et nous sommes comme… tout est comme quelque chose qui est desséché; on a l’impression que les choses (et pas totalement: superficiellement) sont racornies, desséchées, et que c’est pour cela que ça ne sent pas. C’est pour cela que ça ne Le sent pas, autrement c’est tout, tout, il n’y a que ça, n’est-ce pas, on ne peut pas respirer sans Le respirer; on bouge, c’est au-dedans de Lui qu’on bouge; on est… Tout, tout, l’univers tout entier est au-dedans de Lui, mais matériellement, physiquement. Physiquement. C’est la guérison du «dessèchement» que je suis en train de chercher. Je sens que c’est fantastique, tu comprends? De l’autre côté de la trame, sous l’enveloppement desséché des cellules, une massivité de Pouvoir. Un autre air, miraculeux. Le miracle de la Matière est là, à chaque instant là, qu’est-ce qui empêche de vivre ça? Ou bien cette croûte de vieille Matière est-elle décidément incapable de laisser filtrer ça? Et alors, quand j’écoute, «ça» dit des choses aussi; je lui ai dit: mais alors pourquoi, toujours, on va là-haut? Et avec l’humour le plus extraordinaire, fantastique: «Parce qu’ils veulent que Je sois très loin de leur conscience!» Et alors le corps essaye d’être fluide, il essaye de se fondre – il essaye, il comprend ce que c’est. Il essaye – réussit pas, c’est évident! Et Mère regardait ses mains, ses os qui traversaient la peau.

Mais l’expérience se faisait chaque fois plus évidente, impérieuse, jusqu’au jour où elle a touché la clef, après avoir encore eu du mauvais temps avec le plus vulgaire des désordres: un abcès dentaire qui lui tuméfiait le visage. J’ai eu des jours où j’ai vécu vraiment toutes les horreurs de la création. Et ce n’était pas du tout des choses morales: c’était surtout des souffrances physiques. C’était surtout la souffrance physique. Je l’ai vu, une souffrance qui dure – qui ne s’arrête pas, qui dure jour et nuit – et puis tout d’un coup, au lieu d’être dans cet état de conscience, on est dans l’état de conscience de cette Présence divine exclusive – douleur partie! Et c’était physique, c’était tout à fait physique, avec une raison physique; n’est-ce pas, les docteurs diraient: c’est pour ceci, cela, cela… Une chose tout à fait matérielle, tout à fait physique: poff! parti… On change de conscience: ça revient. Puis Mère reprenait de sa petite voix lente: Et si l’on reste assez longtemps dans la vraie conscience, l’apparence, c’est-à-dire ce que nous appelons le «fait» physique lui-même, disparaît, pas seulement la douleur… J’ai l’impression d’avoir touché à l’expérience centrale.

Avec le temps, le fait physique change.

Seulement c’est un tout petit commencement, poursuivait-elle. On aurait l’impression d’avoir touché le Secret suprême seulement si le physique se transformait… D’après l’expérience – la toute petite expérience de détail –, ce devrait être comme cela que s’opère la transformation.

C’est vers ce Secret suprême que Mère était lentement menée, «en détail».

C’était en 1968, un 23 novembre.

Et alors, se demandait Mère, est-ce que ce serait d’abord un corps où s’exprimerait cette Conscience, ou est-ce que tout, tout doit se transformer?… Ça, je ne sais pas. Est-ce qu’un corps peut faire, vivre l’expérience, sans tous les autres corps? C’est encore une question. C’est peut-être la question décisive. Mais il n’y a pas d’impossibilité physique. Deux ans plus tard, en 1970, Mère faisait cette mystérieuse remarque: Cette nuit, tout d’un coup, j’ai vu un fonctionnement et je me suis dit: ah! ça, si on savait ça, combien de choses – combien de peurs, combien de combinaisons, combien de… s’effriteraient, n’auraient plus de sens. C’était… Ce qui nous paraît les «lois de la Nature», les choses «inéluctables», c’était absurde, une absurdité! Avec la vraie conscience, ça s’effrite. Et Mère concluait: Plusieurs fois comme cela, quand les gens me disent qu’ils sentent comme s’ils étaient devant une loi inéluctable («il y a ça + ça, par conséquent ça est inévitable»), la réponse est toujours la même: si vous voulez. C’est vous qui décidez que c’est inéluctable!

Mais ce «fonctionnement» qui renverse les lois inéluctables, quel était-il, ce quelque chose qui contraint le fait physique à changer? Et on aurait dit que Mère avait entendu notre question silencieuse: C’est probablement une… il y a une position à changer, une position de la conscience qui est à changer.

Une position de conscience qui guérit le dessèchement, permet l’infiltration ou la perméation de la vieille Matière et change les lois physiques… Je sens que c’est fantastique, tu comprends?

Peut-être une autre position dans le temps.

Une densification.

Un autre temps dans le temps.

Pas un temps «là-bas», éternel, pas un temps qui prend du temps: un temps ici dans la Matière.

Un nouveau temps de la Matière.

Ou son temps vrai?

Le changement de position ou le temps massif

Et l’on comprend bien que si le rythme de la Matière change, toute sa structure doit changer. La Matière entière est bâtie ou faite d’un certain mouvement, depuis l’atome jusqu’à nos métabolismes extérieurs, et toutes les manipulations scientifiques tendent finalement à agir sur ce mouvement, l’accélérer, le ralentir ou vaincre les forces et les gravitations qu’il engendre. Les petits électrons font un mur solide dans leur mouvement. Tout le monde a observé les modifications métaboliques qui surviennent au cours du sommeil hiémal de la marmotte. Et la chenille dans son cocon. La cryothérapie et les froids provoqués sont encore une science tâtonnante. Des recherches récentes sur les drosophiles3 (les mouches du vinaigre) ont semblé montrer que les cellules qui n’appartiennent pas à la lignée germinale, celles qui ne se reproduisent pas et ne se régénèrent pas, et donc vieillissent, comme les cellules du cerveau, par exemple, ne vieilliraient qu’à cause du «bruit» accumulé par tous les stimuli extérieurs, et que ce «bruit» pourrait être théoriquement effacé comme on efface une bande magnétique, par un refroidissement des dites cellules… Refroidissement, cela veut dire changement de rythme. Nous ne sommes pas savant, nous ne connaissons rien vraiment à leurs histoires et manipulations, mais le fait est là que toutes les modifications du mouvement ou du temps engendrent des modifications de structure, et cela rejoint l’expérience centrale de Mère: «Si l’on reste assez longtemps dans la vraie conscience, le fait physique change.» Mais les savants ne connaissent qu’un temps extérieur, si l’on peut dire, superficiel, qu’ils doivent manipuler brutalement et assez barbarement, comme des apprentis sorciers qu’ils sont, sans vraiment modifier la structure de la Matière sauf d’une façon assez catastrophique – ils n’ont pas le levier central. Ils n’ont pas le levier de la conscience qui produit le mouvement et toutes les formes de Matière résultant du mouvement. Ils n’ont pas le secret: Matière = Conscience. On peut dire que toute l’expérience de Mère, c’est d’arriver à la conscience de la Matière, au substratum pur, ou au Mouvement pur, à la vibration pure autour de laquelle se sont enroulées et encroûtées toutes les formes. C’étaient ces lointains «nuages dorés» qu’elle voyait dès 1906, ce poudroiement d’or de 1958. Puis lentement, lentement, ce pointillement – qui semblait se colorer, s’iriser en traversant les couches de vieille Matière, les vieux encroûtements évolutifs – s’est comme coagulé de nouveau, densifié, unifié, lorsqu’il a eu terminé son voyage d’infiltration et touché la substance corporelle pure, directe, sans voile – lorsque Mère a été en état de supporter cette «bouillie bouillante». C’était «comme de l’or qui serait fondu», disait-elle la première fois, «c’était très épais… d’un poids, n’est-ce pas, étonnant.» C’est-à-dire que le «fond» de la Matière a traversé la trame et rejoint la surface de la Matière. Et en 1969, lorsqu’elle parlait de cette éternelle même chose qui affleurait, elle disait «la nouvelle conscience» – ce n’était rien de «nouveau», mais c’était pour la première fois peut-être sur la terre que la vraie Matière, le vrai Mouvement, la Conscience pure au fond de la Matière, émergeait dans le champ terrestre –, et elle disait ceci, qui rejoint le schéma des milliers de petites expériences éparses venues à travers les années comme des annonciatrices: Il y a une puissance! une puissance formidable, formidable. Comme si c’était gonflé de puissance. Une puissance presque concrète, je ne sais pas… [et Mère palpait l’air], c’est de la lumière, mais c’est une lumière comme si on la touchait: si elle passe à travers les doigts, on la sent passer tellement c’est concret. Une lumière d’un or profond… On pourrait dire ceci: si on compare la conscience, non pas de l’humanité ordinaire mais la conscience supérieure de l’humanité, et puis cette conscience-là, alors l’impression est que, dès que la conscience humaine voulait être en rapport avec les choses supérieures, se purifier des mouvements inférieurs, s’élargir, ça devenait fluide, transparent, éthéré; celle-ci, avec une vision et une perception infiniment supérieures à l’autre, est solide et concrète. Et c’est une impression… c’est tellement fort!… Une solidité. Cela a été le plus grand changement de toute mon existence au point de vue conscience, et j’en ai eu beaucoup et j’ai beaucoup travaillé et… rien en comparaison avec ce qui s’est passé depuis le 1er janvier [1969]. Au point que le corps a l’impression d’être une autre personne… Mais ça ne suffit pas.

Solidité, massivité, densité: toujours le même schéma. Quelque chose qui se densifie.

Elle arrivait donc au cœur de l’histoire, «les nuages dorés» étaient ici. Mais c’est un enfer à petit feu (ou à grand feu) qui commençait dans sa Matière soumise à ce formidable agent… qui semble être l’agent même de la transformation puisque c’est l’agent premier de toutes les formations matérielles. Mais «ça ne suffit pas». Une nouvelle adaptation ou quelque chose d’autre semblait nécessaire pour que l’agent puisse œuvrer sans tout démolir – et sans prendre des siècles que Mère n’avait plus dans ce vieux corps amenuisé. Et c’est là où nous commençons à aborder la partie la plus énigmatique de la forêt de Mère. N’est-ce pas, sur le moment, on n’y comprend rien, on ne sait pas ce qui se passe, c’est «quelque chose», un phénomène parmi des milliers. Ça n’a pas de logique: la logique c’est pour plus tard, après, quand ce sera «compris». C’est cette logique-là que nous essayons de traquer dans les fourrés épais et les taillis miraculeux des treize volumes de l’Agenda.

C’est en 1961 que nous trouvons une première trace du phénomène, et vraiment ce sont des milliers de minuscules phénomènes qui n’ont l’air de rien, montrent le nez, disparaissent, pour resurgir cinq ou dix ans plus tard avec tout leur sens, comme s’ils avaient souterrainement cheminé, si bien que l’on ne sait pas où commencent les choses et que, à vrai dire, la transformation, ce sont des milliers de phénomènes ensemble, sans date et sans «moment» spécial. Il n’y a rien de ces choses sensationnelles qui sont intéressantes à raconter, nous disait-elle ce jour de 1961: c’est un petit travail de chaque minute… Alors chaque jour et tout le temps, et la nuit et le jour et à n’importe quel moment, il y a de toutes-toutes petites choses, toutes petites – ce n’est pas intéressant. Ce sont des courbes, n’est-ce pas, qui se suivent, et il faudrait noter à chaque seconde, et au cours d’une de ces courbes, tout d’un coup on découvre quelque chose… Par exemple, il y a cette espèce (on peut à peine parler de Mental), cette espèce d’activité de type mental dans la Matière [le Mental physique] qui intervient: c’est sordide. Je n’ai pas encore pu l’éliminer tout à fait. Mais il y a des moments où c’est tout à fait arrêté, oh! pendant que je marche, quelquefois [en répétant le Mantra] tout est tenu comme cela, raide. [Et Mère faisait un geste comme si elle était soudain immobilisée: le Mental physique s’arrête et c’est l’ouverture instantanée de la trame, une invasion de Pouvoir massif.] La difficulté, c’est que pour la conscience ordinaire (et malheureusement je suis entourée d’un tas de gens qui ont une conscience très ordinaire), ça a l’air d’être un état d’abrutissement, d’imbécillité, de coma, ou de torpeur; cela a toutes ces apparences: quelque chose qui devient immobile, irresponsif arrêté net; on ne peut plus penser, on ne peut plus observer, on ne peut plus réagir, on ne peut plus rien. Mais il y a tout ce qui vient du dehors, des choses qui viennent et qui essayent d’interrompre ça, mais si j’arrive à les empêcher, si je peux garder cet état, au bout d’un certain temps ça devient quelque chose de si massif! de si concret dans la puissance, si massif dans son immobilité, oh!… ça doit mener quelque part.

Et en effet, ça menait quelque part – six ans après.

Puis elle reprenait: Mais je n’ai pas pu garder cet état assez longtemps (il faut le garder pendant des heures), je n’ai pas pu. Il y a toujours quelque chose qui interrompt… Et six ans après, le problème restait le même, il y avait toujours quelque chose pour interrompre, et la ruée des gens. Et quand le corps est tiré de là brusquement, c’est comme s’il perdait son équilibre; alors là, il y a un petit moment qui est mauvais.

C’était le commencement de ce «changement de position» de la conscience, qui devait avoir le pouvoir de changer le fait physique.

Et une fois de plus, il est remarquable de noter que ce premier changement de position de la conscience coïncidait avec la première tentative de traversée du Mental physique. De l’autre côté de la cage, un autre temps commence: un autre temps matériel, pas un temps spirituel (à moins que l’Esprit ne rejoigne la Matière). Un temps massif. Car nous demandions à Mère, matérialiste et pratique comme nous le sommes (mais Mère l’était au moins autant que nous!): «Mais qu’est-ce qui se passe, quand tout est comme cela, immobile, est-ce qu’il se passe quelque chose?» – Se passer quelque chose?… Je ne sais pas. Mais cela, en soi, c’est quelque chose. Quand le corps est conscient de cela, c’est justement qu’il est sorti de son étroitesse: c’est le même Infini que quand on sort du corps. C’est très difficile pour le corps d’avoir cela, très difficile: toujours il y a quelque chose qui vibre et qui bouge. Et ce n’est pas seulement le silence: c’est l’immobilité [et Mère faisait un geste massif, compact, comme si ça pouvait se couper au couteau], sans tension, sans tension, sans effort, sans rien. C’est comme une espèce d’éternité – dans le corps. C’est comme si ça remettait tout en ordre, mais rien ne bouge.

Une éternité des cellules.

Et ça se passait en marchant, tandis qu’elle répétait le Mantra. C’est donc qu’il y a une immobilité vraie de la Matière derrière son apparent mouvement, et ceux qui voudraient pratiquer quelque cryothérapie de la transformation, manipuler les apparences sans manipuler le fait réel, se tromperaient lourdement, de même que ceux qui croient maîtriser les atomes à coup de cyclotron, parce que c’est la Conscience qu’il faut toucher, c’est le mouvement de la Conscience qu’il faut changer vraiment pour changer la Matière – sinon on touche seulement la grimace des choses et on arrive seulement à des monstres ou des caricatures de pouvoir. On peut «cryogéner» Monsieur Dupont, il fera seulement un Monsieur Dupont cryogénique et parfaitement fossilisé dans sa crasse.

Quand les savants deviendront des yogis, ils comprendront la Matière et maîtriseront la Matière.

C’est peut-être le prochain temps.

Le temps des physiciens de la conscience.

Le changement de position à l’échelle terrestre.

Parce que, en effet, ayant la clef de la conscience de la Matière, les êtres de l’espèce supramentale auront le pouvoir de modeler la Matière directement, par l’émission de la vibration correspondante dans leur propre Matière: ils agiront de Matière à Matière, de même qu’aujourd’hui nous communiquons et agissons de conscience mentale à conscience mentale. C’est pourquoi Mère disait: Pour l’homme, la réalisation suprême c’est la compréhension: c’est comprendre les choses. Pour le Supramental, la réalisation c’est le Pouvoir: c’est la Volonté créatrice. Comme les êtres de ce paquebot supramental qui modelaient leur apparence corporelle ou leur moyen de transport par le simple exercice de leur volonté.

Il faut que la position de la conscience change et passe du niveau mental au niveau cellulaire. Il faut passer du temps réfléchi au temps cellulaire pour pouvoir agir directement sur la Matière et transformer sa structure.

Il y a décidément une logique dans cette forêt-là.

La contradiction

Et Mère cheminait.

Le problème se resserrait de jour en jour, ou plutôt se définissait – nos problèmes sont insolubles parce que nous ne savons pas quel est le problème. Ce n’était plus du tout le problème de la mort tel que nous le concevons ou le voyons: un corps qui vieillit, des maladies qui s’entassent, la détérioration, l’usure. Toutes ces «lois naturelles», elle en avait vu, vécu l’absurdité irréelle dès qu’elle avait passé la trame du Mental physique. Ça n’existe pas, la mort c’est autre chose. J’ai vu de plus en plus, de plus en plus, que tout ce qui arrive, tous les gens qu’on rencontre, tout ce qui nous arrive personnellement, c’est tout le temps une mise à l’épreuve: vous tenez le coup ou vous ne tenez pas le coup; si vous tenez le coup, vous faites un progrès en avant, si vous ne tenez pas le coup, c’est à recommencer. Et c’est devenu comme cela pour le corps maintenant: douleurs, désorganisations, menaces de dislocation… Et alors, il y a toujours cette Conscience qui est comme cela, droite comme une épée, intérieurement, qui dit: maintenant tu tiens le coup? Alors on se tient bien tranquille, tranquille, et puis on appelle – on appelle le Seigneur. On répète le Mantra, qui vient automatiquement, et… la Paix s’établit, et au bout d’un moment la douleur a disparu – tout, tout, toutes les menaces l’une après l’autre disparaissent. Et alors des preuves, tellement éblouissantes qu’il est impossible de les contester, de cette Présence si merveilleuse, et si simple, si simple, et si totale, dans tout ce qui vient, tout ce qui se passe, dans les moindres détails, pour vous conduire aussi vite que possible à la transformation. C’est cette expérience extraordinaire que quand on prend tout ce qui vient comme un moyen d’apprendre à être ce qu’il faut être, immédiatement on sent une Présence merveilleuse, toute-puissante, concrète. Alors on comprend que rien n’est impossible… Une goutte de ça. Il faut apprendre à être. Toutes les difficultés de l’évolution, c’est pour apprendre à être ce qui a le pouvoir de vaincre la difficulté. De l’autre côté de la trame, c’est le miracle perpétuel, ou plutôt naturel. Il n’y a pas de mort, c’est l’impossibilité de la mort, , à ce niveau-là, au niveau cellulaire pur où circule la grande Conscience-Puissance-Substance primordiale que Sri Aurobindo appelait le «Supramental». La Matière Vraie. Alors où est la mort exactement? Où se cache-t-elle? Si toute la conscience corporelle passe dans la vraie position, il n’y a plus de raison matérielle de mourir. Est-ce qu’il y a quelque chose, dans le corps, qui ne peut pas ou ne veut pas passer dans la vraie position? Une sorte de point irréductible ou de coin de mort par lequel on peut se faire attraper? Quoi? Où est-elle, finalement, la mort vraie, si elle n’est dans aucune des pseudo-maladies, pseudo-vieillissements, pseudo-usures? Qu’est-ce qui refuse Ça dans le corps: Ça, la vie? Et Mère décrivait des cercles de plus en plus concentriques, rapprochés, autour du point central. On aurait dit que plus le niveau cellulaire se dégageait, s’éclaircissait, s’illuminait, plus se cernait l’invisible scorie qui autrefois se mélangeait à l’opacité générale. Jusqu’au jour où Mère a mis le doigt dessus: L’impression que la mort, c’est seulement une vieille habitude maintenant, que ce n’est plus une nécessité. C’est seulement parce que… d’abord parce que le corps est suffisamment inconscient pour, non pas désirer parce que ce n’est pas le mot, mais sentir le besoin du repos total: c’est-à-dire de l’inertie… Au bout de tous les cercles concentriques, on retrouve le minéral. La pierre, le caillou primitif. Quand cela, c’est aboli, il n’y a pas de désorganisation qui ne soit réparable, ou en tout cas (évidemment le domaine des accidents n’a pas été étudié, mais dans le cours normal des choses) pas d’usure, pas de détérioration, pas de désharmonie qui ne puissent être réparables. C’est seulement ce résidu (qui est considérable), ce résidu d’inconscient qui demande le repos – ce qu’il appelle le repos, c’est l’état d’inertie. C’est-à-dire le refus de manifester la conscience. C’est seulement cela.

Mère arrivait au fond.

C’était en 1967.

Et puis…

Et puis cette formidable suggestion collective… qui pèse. La forme qui accepte de se détériorer de plus en plus à cause du poids formidable de la suggestion collective – l’habitude de millénaires: «Ça a toujours été comme cela, voilà.» Le grand argument. Ce n’est pas vrai, d’ailleurs. C’était l’autre visage du problème. L’inertie et le désir du repos dans le corps; la mauvaise volonté et les suggestions mortelles autour; et des deux, c’était le problème collectif qui allait devenir de plus en plus douloureux, presque insurmontable: Il y a des minutes où le corps a l’impression d’avoir échappé à cette loi de la mort, mais ça ne dure pas; c’est une minute, ça passe comme cela et puis ça recommence comme c’était. Mais la conscience du corps commence à se demander pourquoi c’est comme cela? Pourquoi, pourquoi…? Et alors les gens viennent avec toutes leurs pensées. Il y en a qui viennent et qui s’asseoient en face de moi et qui se mettent à penser: «C’est peut-être la dernière fois que je la vois!» Des histoires comme cela, tu comprends… Des inquiétudes autour (de toutes sortes), depuis une angoisse à l’idée que c’est possible, jusqu’à… [et Mère riait] une hâte que la fin arrive! «Enfin libres!» Enfin libre de faire toutes les bêtises que je veux!… Et puis un nombre considérable de désirs qu’il meure – partout, il y en a partout! Et le corps est devenu très conscient, il est très sensible à ce qui vient des gens… Alors tout cela vient en tombereaux, et à cause de cela, c’est un peu difficile. Il y a les autres choses qui viennent aussi, les bonnes, mais les autres choses… il n’y en a pour ainsi dire… oh! ça arrive peut-être une fois, deux fois dans 24 h: tout d’un coup une lumière qui est pure. Comme cela, quelque chose qui… qui fait ce que l’on pourrait appeler une minute d’éternité. C’est bien. Mais c’est rare. Une petite flamme… Et puis cette Présence. Cette Présence, cette Présence… Et ces cellules sont comme des enfants: quand elles sentent, tout-tout disparaît, excepté cette Présence. Alors pour ce corps, c’est comme… comme un soupir de soulagement. Généralement il ne se plaint pas quand il souffre: il appelle. Il appelle, il appelle, il appelle… Et il sait très bien que c’est tout à fait inutile, que si seulement il savait… rentrer dans l’immobilité, rentrer dans le silence, ça suffirait. Dès qu’il le fait… Mais je ne suis pas tout à fait sûre que toutes ces douleurs qu’il sent partout, tout le temps, ça ne vienne pas de… ce ne soit pas l’effet de toutes les mauvaises volontés. N’est-ce pas, c’est partout sur la terre.

La difficulté du monde était là.

Inévitablement, devant cette contradiction, quelque chose devait se produire: ou la mort, ou autre chose. Et en fait, à travers les contradictions ou à cause même des contradictions, Mère était conduite à la solution. Les contradictions, c’était seulement la clef de l’autre porte.

La transe cataleptique?

Or, un matin de janvier 1967, au moment même où elle arrivait au fond du trou, à cette dernière (ou première) couche d’inertie fondamentale, ce résidu de la pierre, simultanément, et comme nécessairement, une solution a jailli, puis une première ébauche d’expérience. On dirait vraiment qu’il n’y a jamais de «problèmes», mais seulement des moments où l’on arrive exactement au centre de la difficulté, et quand on est là, la solution est là, avec le problème. Il faut seulement cheminer jusqu’au centre exact de la contradiction.

Il n’y avait jamais eu de contradiction!

La «solution» n’était guère satisfaisante, à première vue, mais les expériences qui ont suivi étaient décidément d’un ordre très nouveau. Guère satisfaisante, mais elle s’est imposée à Mère comme un ordre impérieux, «comme si» c’était Sri Aurobindo qui lui dictait la solution, et en effet, ce matin-là, très soudainement, Mère s’est arrêtée au milieu de la conversation et d’une voix neutre, en détachant ses mots, d’un ton très impératif, elle nous a dicté la note suivante (disons que juste avant, Mère avait eu une série d’expériences physiques très importantes qui auraient pu marquer un commencement de transformation du corps, mais qui toutes avaient été interrompues au milieu par la «ruée des gens»: Mais je n’accuse rien d’avoir fait partir l’état: c’est parti parce que le corps n’est pas encore capable de le garder, voilà tout). Ainsi était conçue la note:

À cause des nécessités de la transformation, il est possible que ce corps entre dans un état de transe qui ait une apparence cataleptique… Surtout pas de docteurs! il faut laisser ce corps en paix. Ne vous pressez pas non plus d’annoncer ma mort [et Mère s’est mise à rire comme une petite fille très amusée] et de donner au gouvernement le droit d’intervenir. Gardez-moi soigneusement à l’abri de toute détérioration pouvant venir du dehors: infection, empoisonnement, etc., et soyez d’une patience inlassable: ça pourra durer des jours, peut-être des semaines, et peut-être même davantage, et il faudra que vous attendiez patiemment que je sorte naturellement de cet état après que le travail de transformation sera accompli.

Nous étions un peu sidéré, et nous avons demandé à Mère: «C’est donc quelque chose qui va se produire?»

Ça a l’air… Parce que j’étais consciente que ça [le corps] ça avait besoin – ça prend du temps, voilà. Jamais les disciples ne laissaient le temps à Mère! Et elle ajoutait: Les choses instantanées sont des choses miraculeuses qui n’ont pas la puissance de la durée: ça ne correspond pas à un état – l’état vibratoire de ce qui dure. Et alors cet ordre est venu. C’était très impératif, c’était une nécessité impérative, ce qui m’a l’air de prouver que ça arrivera… N’est-ce pas, je devenais consciente de tout ce qu’il y avait à changer pour que ce corps puisse garder l’état constamment, pour que ça puisse être là tout le temps. Alors cet ordre est venu. – «Mais il faudra qu’il y ait un peu de sagesse chez les disciples», observions-nous. – Oui. Il faut que personne ne dise autre chose que: Mère est entrée en transe, et puis c’est tout. Mais s’ils sont préparés d’avance à l’idée, ils seront peut-être plus raisonnables…?? La raison des disciples, c’est encore une merveille du monde à découvrir.

Quelques jours après, Mère nous expliquait: J’ai vu assez clairement que le travail dépendait du rapport de proportion entre deux aspects: celui de la transformation individuelle (c’est-à-dire la transformation de ce corps-ci) et celui du travail général, collectif et impersonnel. Si un certain équilibre est gardé, cet état de transe prolongée, on peut s’en dispenser, mais alors ce qui se ferait en quelques semaines ou quelques mois (je ne sais pas) s’étendrait pendant des années, des années et des années. Alors c’est une question de patience – la patience ne manque pas [mais elle commençait à manquer chez les disciples]. Mais ce n’est pas seulement une question de patience, c’est une question de proportion: il faut qu’il y ait un certain équilibre entre les deux, entre la pression du dehors avec le travail collectif et la pression sur le corps pour sa transformation. Si constamment et infailliblement l’instrument [c’est-à-dire le corps] est capable de faire exactement ce qu’on attend de lui, alors la transe ne serait pas nécessaire. C’est seulement s’il y a une résistance dans l’exécution.

Il allait y avoir beaucoup de résistances, de plus en plus.

Mais pas plus que nous (disons-le), Mère n’était satisfaite de la «solution». On aurait dit que c’était seulement la prévoyance d’une Conscience qui envisage tous les accidents. Cette possibilité de transformation en transe a été annoncée au corps il y a de cela à peu près… oui, soixante ans, et périodiquement. Et toujours, il y a eu une prière: non, que ce ne soit pas nécessaire, c’est un moyen de paresse. Mère, c’est quelqu’un qui était toujours debout; c’est étrange, nous la rencontrions généralement assise dans son fauteuil, mais elle nous semblait toujours debout, et en marche. C’est le moyen de l’inertie, concluait-elle. La conscience est de plus en plus éveillée, mais éveillée au point d’être alertée de la possibilité des résistances inconscientes… Tout dépend de la plasticité, de la réceptivité. – «Mais à quoi exactement servirait cette transe?» insistions-nous. – À transformer ce qui n’est pas réceptif. C’est par milliards d’éléments dans le corps! alors c’est un mélange de réceptivité et de non-réceptivité. C’est encore mélangé. Et c’est ce mélange qui fait que l’apparence reste ce qu’elle est. Eh bien, c’est un travail formidable, tu comprends. Si ça devait se faire en détail, ce serait impossible, mais par la pression de la Force, ça peut se faire… À condition que la pression ne fasse pas tout bouillonner et éclater. Et alors, la transe serait rendue nécessaire justement pour que ça se fasse vite (relativement vite). Mais ce travail est en train de se faire; seulement, tu comprends, ça peut s’étendre sur des centaines d’années! C’était ce que Sri Aurobindo disait: il faut établir un état de conscience où on peut préserver la vie collective des cellules aussi longtemps que l’on veut. Et de fait, c’était ce qui était en train de se produire avec le développement du Mental des cellules, cette petite vibration dorée qui se répète et se répète. Mais des centaines d’années, ça veut dire un entourage qui suit et qui consent.

Et tous ces siècles nous font froid dans le dos quand déjà l’heure est suffocante.

Et toujours il a été dit, poursuivait-elle, que la forme extérieure serait la dernière à changer; que tout le fonctionnement intérieur, organique, serait changé avant que la forme extérieure, l’apparence (c’est seulement une apparence, n’est-ce pas) soit changée; que l’apparence serait la dernière à changer. Et vraiment, tout le problème se ramenait là, à cette croûte extérieure, cette «écorce» comme elle disait, parce que dedans, il y avait parfaitement bien un corps cellulaire, physique, indépendant, qui pouvait voyager partout à travers le monde et se mouvoir sans encombrement de l’autre côté de notre voile. Cette écorce, c’était le test, le pont entre les deux côtés – le mystère… apparemment insoluble, sauf à coup de siècles interminables. Cette apparence, c’est, il me semble, l’héritage des habitudes primordiales: des habitudes de la Matière. Cette Matière, n’est-ce pas, elle vient de l’inconscience totale, et à travers les âges et toutes les manières d’être, elle s’en retourne vers la conscience totale – ça va d’un extrême à l’autre. Eh bien, ce sont les habitudes d’immobilité statique qui donnent ce besoin de transe. Ça ne devrait pas être nécessaire. Il faudrait remplacer le besoin d’immobilité et de repos immobile par…

Par quoi?

Il fallait arriver à un nouvel état de la Matière qui unisse l’immobilité au mouvement, le repos de la mort au mouvement de la vie, l’inertie de la pierre au dynamisme de l’existence. Changer la base d’inertie qui nous tire tous dans la mort. C’était un autre temps qu’il fallait vivre dans la Matière: un temps qui ne serait plus le temps de la fatigue et de la décomposition. Ni le temps qui prend des siècles. Le temps, c’est le signe même de la mort. Changer de temps, c’est nécessairement, automatiquement, changer le fondement même de la Matière, sa «manière d’être»… encroûtée.

Un temps cellulaire qui change les conditions de la Matière.

C’était justement l’expérience qui commençait à se dessiner, comme surgie même du cœur du problème. Il fallait arriver au cœur. Toujours, il faut toucher le fond, alors on arrive à la porte.

Et nous nous rappelons Sri Aurobindo:

Va où nul n’est allé, cria la voix
Creuse plus profond, plus encore
Jusqu’à la pierre inexorable au fond
Et frappe à la porte sans clef
3

Au fond de la mort, se cache la dernière porte.

L’innombrable présent

Juste un mois après que Mère dictait cette note sur la possibilité d’une transe cataleptique, et exactement comme elle arrivait à cette ultime couche d’inertie, ce résidu du minéral dans les cellules, cette racine de mort vraiment, une toute petite expérience est venue, que Mère n’a pas bien comprise tout d’abord, mais qui était l’exacte continuation de l’expérience de 1961, six ans plus tôt, lorsqu’elle s’est trouvée saisie par cette étrange «immobilité massive»: «Ça doit bien mener quelque part…», disait-elle. Les choses mettent longtemps à cheminer. Tout d’abord, elle pensait qu’elle était en train d’apprendre une façon de se reposer sans sortir du corps, et c’était peut-être cela aussi, mais c’était bien autre chose. Pendant des années – quatre-vingts ans peut-être – Mère avait passé son temps à sortir de son corps pour se reposer: elle grimpait en une fraction de seconde dans les suprêmes régions de conscience là-haut, dans cette grande lumière blanche immobile (comme le font méthodiquement tous les yogis consommés, et comme nous le faisons tous, ou presque, sans nous en apercevoir, pendant quelques secondes de nuit où nous perdons tout contact). Pour les hommes, c’est un évanouissement complet, il n’y a pas de chaînon, nous n’avons pas construit les marches de conscience intermédiaires, et quand nous «tombons» là, c’est un trou – d’où nous sortons rafraîchis. C’est comme cela que Mère a pu vivre plus d’un demi-siècle sa vie exténuante tout en ne prenant que deux heures de repos par nuit. Elle allait là comme chez elle. Mais à mesure qu’elle avançait dans ce yoga de la Matière, elle se rendait bien compte que ce moyen-là, cette sorte de négation ou d’oubli de la Matière, compliquait étrangement son travail cellulaire. C’est sans doute la grande détente et le repos d’échapper à l’emprise du Mental physique, mais c’est la sortie de la cage par le haut, non par le bas, et, pendant ce temps-là, les cellules, la Matière, coulaient dans leur Inertie primordiale: une sorte de mort en blanc, pourrait-on dire. C’est-à-dire tout à fait l’inverse du but poursuivi. C’est l’exacte préparation à la mort – une mort rafraîchissante. Ce moyen-là, très commode, allait lui être coupé radicalement et brutalement, tant et si bien qu’elle ne pouvait plus échapper à son corps, elle était ligotée là, dans toutes sortes de douleurs infernales, pour trouver la solution . Plus de courant qu’on coupe, plus de sensibilité nerveuse qu’on anesthésie d’une petite concentration intérieure – tous les trucs yoguiques, partis. Et c’étaient des trucs vraiment, une super-médecine que nous souhaiterions beaucoup à toute l’humanité, mais qui ne faisait que colmater le problème, comme les autres avec leurs somnifères ou leurs tranquillisants. C’est vraiment la Matière qui doit trouver sa propre solution. – On l’y précipitait.

J’étais sûre que j’étais ce qu’on appelle «éveillée»: il n’y avait rien qui ressemblait à du sommeil. Il y avait seulement la conscience qui regardait. Mais intériorisée. Et puis la volonté de me lever à 4h30 [c’était l’heure où Mère se levait tous les jours]. J’ai regardé la pendule une fois entre-temps, il était 3h 15 et j’étais étonnée, je me suis dit: comment? c’était 2h30 il y a une minute… Puis juste à 4h30: comment se fait-il? je viens de voir qu’il était 3h15! C’était pour moi ahurissant, parce que je n’ai pas quitté mon corps, je sais que je n’ai pas dormi, et la conscience tout à fait immobile, pour ainsi dire sans mouvement. Ça a été comme instantané. Et cela m’arrive de temps en temps dans la journée: j’entre dans un certain état (ça ne dure qu’une minute, deux minutes), un état étrange: on est tout à fait éveillé et tout à fait conscient, et en même temps tout à fait inconscient du temps et des choses qui vous entourent – pas positivement des choses qui vous entourent, mais pas de la même manière, je ne sais pas comment expliquer.

C’est le changement de position qui s’opérait.

C’était le commencement du temps cellulaire.

En fait, le commencement d’un état tout à fait nouveau qui pourrait bien marquer une nouvelle ère de la Matière. Mais, n’est-ce pas, les mots sont grands, et quand ça arrive, on ne sait pas que c’est une nouvelle ère, c’est dix heures du matin et puis ça a l’air si simple, presque ordinaire. Et nous ferions tout à fait erreur si nous croyions que c’était une sorte d’état définitif, comme l’état de poisson ou de singe ou l’état Mental: c’est le début de quelque chose. Ça doit bien mener quelque part, comme disait Mère – nous ne savons pas pour quand est ce quelque part, ni s’il ne changera pas de forme en route. C’est quelque chose qui naît, un nouvel état qui naît dans la Matière. Il ne viendra à l’idée de personne que la prochaine espèce sera une sorte de super-marmotte – et d’abord parce que ce n’est pas du sommeil. C’est… quelque chose, qui allait se développer bizarrement, mais très rapidement. Peut-être ne comprendrons-nous vraiment le phénomène que dans vingt ou cinquante ans, ou un siècle, quand il aura pris sa vraie forme ou abouti à sa vraie formule dans l’évolution.

Un an plus tard, en 1968, la courbe du phénomène s’était déjà précisée: Je deviens paresseuse… C’est curieux, ça s’impose comme cela: je suis un mouvement, et puis… je pars en transe. Et cela vient à n’importe quel moment. Je mange: au milieu de la nourriture, il y a quelque chose qui vient comme cela, je suis le mouvement, je reste absorbée – après, je vois tous les gens qui attendent! Et en effet, Mère restait quelquefois 45 minutes la cuillère dans la main, pendue en l’air. – «J’ai remarqué cela, disions-nous à Mère, depuis plusieurs mois c’est comme cela; j’ai eu même l’impression, parfois, que: “Mère s’éloigne.”» – Non. Je suis dedans, beaucoup plus dedans qu’avant – pas dedans ici, dans «moi»: dedans en toutes choses… Extrêmement sensible à tous les mouvements de ceux qui m’entourent. Et elle remarquait encore: Le rapport avec les choses extérieures n’est plus le même.

C’était tout un nouveau monde qui se dessinait, ou une nouvelle manière d’être au monde.

«Mais qu’est-ce que tu fais, demandions-nous?» parce que nous étions indécrottablement fixé sur le côté pratique. – Quand je m’en vais comme cela, «dedans», répondait-elle, c’est toujours comme si je… je modelais des vibrations. Et j’apprends après (le lendemain ou dans la journée) qu’il est arrivé quelque chose à quelqu’un: il m’a appelée, il m’a demandé cela. C’est toujours un appel. Et c’est une réponse. Il est arrivé quelque chose à quelqu’un, il y a quelque chose qui s’est tordu, alors on travaille, on le remet droit, on remet la lumière, la bonne vibration, et puis, dans la journée, ou le lendemain, je reçois un mot: «J’avais très mal», ou «je vous ai appelée». Et c’est comme cela. Mais ces vibrations que Mère «modelait», c’est exactement le début de la nouvelle manipulation de la Matière: c’est comme cela finalement que les êtres supramentaux modèleront à volonté toute la Matière. C’est un état où la Matière se modèle. Et s’il nous semble négligeable de regarder les petits bobos tordus ou les petits cancers que Mère «remettait droit», nous passons complément à côté d’un phénomène capital. Ce n’est pas du tout des histoires de guérisseuses, n’est-ce pas: c’est de la Matière qui se rectifie par l’émission de vibrations matérielles, une action de Matière à Matière. Une prise directe, sans cyclotron, sans passe-passe, et sans aspirine. Il y a un phénomène bizarre que je ne comprends pas, et ça devient de plus en plus fort: j’ai passé plus d’une heure à déjeuner, et je croyais avoir fini en 20 minutes! Le temps… complètement perdu la notion. J’étais persuadée que j’avais fini en 20 minutes et j’ai mis plus d’une heure – pour ne rien manger. Je prends une bouchée ou une gorgée, et alors il se passe 10 minutes ou 20 minutes – je ne sais pas où, je ne sais pas quoi. J’ai l’impression d’être dans une lumière, mais une lumière…?? – «Mais, insistions-nous, cette lumière, est-ce qu’elle est active ou quoi?» – Oui! oh! elle fait des tas de choses. Mais pas, pas de cette manière. C’est…?? Et Mère ne savait pas dire.

C’est la qualité du temps qui change, observait-elle fin 68. Il y a une sorte d’intensité de conscience qui change la valeur du temps. Je ne sais pas comment dire. C’est un commencement… On entre dans un état où le temps n’a plus la même réalité. C’est autre chose. C’est très particulier, c’est un innombrable présent. Et ce qui est très remarquable, c’est qu’il s’agit du corps. C’est le corps qui entre dans cet autre état du temps, ce n’est pas la conscience qui file dans des régions éthérées où le temps n’existe plus, le vieux truc yoguique. C’est la Matière elle-même qui change son sens du temps. Mais qu’est ce que ça veut dire, pour la Matière, changer de temps? Quel temps a-t-elle, la Matière?!

Elle a le temps de sa trépidation.

Et c’est là où le phénomène commence à prendre d’autres proportions.

«C’est un commencement…»

***

Nous allons dans une forêt où personne n’a jamais été. En fait, nous quittons maintenant les chemins de l’évolution universelle, qui semblent suffisamment tracés avec la découverte, la mise en œuvre et le fonctionnement du Mental des cellules: celui-ci élaborera automatiquement ses propres résultats et arrivera à sa propre formule évolutive inéluctable dans une espèce nouvelle. Il trouvera sa propre manipulation de la Matière, comme l’a trouvé l’homme mental du néolithique. Notre livre pourrait s’arrêter ici, même en points de suspension, parce que l’évolution est toujours en points de suspension. C’est une question de temps… et peut-être de collaboration humaine. Mais le temps, l’avons-nous? C’est cela.

Nous entrons désormais dans le dernier Mystère de Mère, qui semble tourner autour de cette question de temps, et la seule façon de l’aborder, c’est de suivre l’ordre chronologique des expériences sans tenter de les réunir par groupes de même nature (groupe de quoi? nature de quoi?). De quelle façon ce dernier Mystère se raccorde-t-il à notre évolution… si nous le savions exactement, une grande déchirure se ferait dans le voile. Un Mystère qui déjoue peut-être tous les autres mystères et dénouerait toutes nos impossibilités immédiates. Constamment, nous sommes à côté d’un petit «quelque chose» qui change toutes les données. Ce petit quelque chose, c’est peut-être la Grâce… ou le sourire gracieux du prochain monde – comme s’il n’était pas là, déjà! à nous guetter et à préparer silencieusement ses coups d’État souriants.

Ou peut-être son coup d’État mondial.

Deuxième Partie
Un inconnu… dangereux

14. Le résidu

Le côté manquant de l’atome

Tout le travail, secrètement, était d’illuminer et de transformer l’ultime couche minérale, cette «pierre inexorable au fond» dont parlait Sri Aurobindo, cette tombe première dans le corps.

Tout le temps, nous croyons faire les choses dans un certain sens et nous construisons autour toutes sortes de justifications et de théories, puis on découvre une autre couche de sens, et les théories se renversent – mais on chemine simplement vers… «quelque chose». Mère n’a jamais fait de théories: elle marchait, et elle disait ce qu’elle voyait au fur et à mesure, c’est tout. Ainsi le sens n’était jamais faussé, pas plus que la rivière ne l’est. Dans un siècle ou deux, on pourra se baigner encore dans cet Agenda, et l’eau en sera toujours aussi claire. Nous mettons une jolie petite étiquette magique: «temps cellulaire», mais qu’est-ce qu’il y a derrière? Nous n’avons peut-être pas fini de le savoir. C’est peut-être bien analogue au temps de l’homme qui a joint la course de quelques étoiles et construit tout un monde – mais ce sont d’autres étoiles et c’est un nouveau monde. Et celles-ci préparaient celles-là, qui préparent quoi? Nous ne sommes pas très sûr que ce «temps cellulaire» ait tout le sens que nous essayons de déchiffrer.

Pas à pas, il apparaissait ainsi à Mère (et ce qui est très remarquable, c’est que, comme elle oubliait tout, les expériences étaient toujours nouvelles, pour la première fois vécues, le monde était nouveau à chaque instant, tout frais comme s’il venait de naître – pur, pas une tache de passé qui pèse… sauf dans ces cellules justement qui retrouvaient leur passé, leur très vieux passé, le vieux mystère): Pour les cellules du corps, c’est le passage de la tranquillité d’origine inerte – le calme qui a été le produit, dans l’ancien temps, de l’Inertie – au calme de la Toute-Puissance. Il y a un passage difficile. Pour les cellules, c’est difficile. C’est le travail de ce passage qui est en train de se faire dans les détails, et ce n’est pas commode. C’est le changement même du mouvement des cellules. Au fond, c’est ce que nous sentirions peut-être si notre corps était soudainement précipité dans la «mort». C’est un changement de temps si radical, ou un état si différent, que c’est comme la mort de tout le reste. Peut-on comprendre?… Mère apprenait à petite dose, sans très bien savoir où ça conduisait, si c’était la mort pour de bon ou autre chose. A-t-on jamais vu une espèce vivante passer dans une autre espèce… en notant le passage? C’est un peu cela. Le sang-froid de Mère, c’est toujours quelque chose qui nous a presque épouvanté. Nous disons épouvanté, parce que nous avons vu et senti, elle nous a tiré un peu dans le «mouvement» de ses cellules, et ma foi… Il faut ou beaucoup s’amuser pour traverser cela, avec la grande ironie de Sri Aurobindo, l’humour de Mère, ou vraiment vouloir désespérément autre chose. Alors si ça casse, ça ne fait rien. En 1969, le tableau commençait à devenir un peu «clair» (mais le tableau de quoi, ça, on ne sait pas). Pour que la Force puisse passer rapidement pour atteindre le corps, notait-elle, il faut une grande passivité: je vois cela, chaque fois qu’il y a une pression pour agir sur une partie du corps ou une autre, ça commence par une absolue passivité qui est… la perfection de l’Inertie, tu comprends? Ce que l’Inertie représente d’imparfait, c’est la perfection de cela. Et Mère nous regardait du coin de l’œil: C’est justement très difficile pour ceux qui ont un grand développement mental, c’est très difficile. Parce que tout le corps a travaillé toute sa vie à être justement dans cet état de réceptivité au Mental, qui faisait son obéissance, sa passivité, etc., et c’est cela qu’il faut abolir. Et tout à coup, nous avons compris l’extraordinaire miracle de Sri Aurobindo qui prêtait les cellules de ses doigts au clavier de sa machine sans que rien ne bouge dans son Mental. Et le courant passait directement. Le courant qui conduit les petits oiseaux parfaitement, et les grandes étoiles.

Comment expliquer? poursuivait Mère. Le développement par le Mental est un éveil constant et général de tout l’être, même le plus matériel, un éveil qui fait qu’il y a aussi quelque chose qui est l’opposé du sommeil. Et pour la réception de la Force suprême, il faut au contraire l’équivalent de l’immobilité – l’immobilité d’un sommeil mais absolument conscient. «Immobilité», je ne sais pas comment dire cela… Mais c’est presque l’opposé de l’Inertie dans l’immobilité. Et c’est cela qui maintenant me fait comprendre pourquoi la création a commencé par l’Inertie. Peut-être parce que seule l’Inertie première pouvait supporter le foudroyant Courant dans toute sa pureté? Une non-inertie, c’est-à-dire une résistance, aurait tout fait sauter (?) Et alors, continuait Mère, il fallait retrouver cet état premier après avoir passé par tous les états de conscience – toute une courbe… Et on a l’impression que seul le corps – réceptif, ouvert, en tout cas partiellement transformé – est capable d’avoir la compréhension de la création, de ce que nous appelons la «création»: pourquoi et comment (les deux choses). Et ce n’est pas du tout une chose pensée, ce n’est pas une chose sentie: c’est une chose vécue, et c’est la seule manière de savoir. Mais tout de même, nous ne comprenions pas le mécanisme de cette «immobilité» au niveau humain et nous faisions observer à Mère que, dans les états les plus hauts que nous connaissions, il y avait une intense aspiration, même dans le corps, et que c’était tout le contraire d’une immobilité. C’était une aspiration active. Alors? «Qu’est-ce qu’il faut faire, demandions-nous, il faut tout laisser s’étaler ou bien persister dans cette aspiration active?» – C’est difficile à dire, répondait-elle, parce que je suis convaincue que chacun a son chemin, mais pour ce corps-là, le chemin est d’avoir cette aspiration active. – «Mais alors ce n’est plus cette immobilité!» – Il y est arrivé, il a compris le moyen. – «Les deux ensemble? l’union des deux?» demandions-nous sans comprendre. – Oui, ils sont ensemble… Et c’est là où le mystère du temps supramental, ou du temps cellulaire, commence à se profiler. C’est cela que le corps est arrivé à avoir: une immobilité complète et une intense aspiration. Et c’est quand l’immobilité reste sans l’aspiration [c’est-à-dire l’Inertie pure] qu’il tombe dans une angoisse épouvantable qui le «réveille» immédiatement. C’est cela, n’est-ce pas, une intense aspiration. Et il est absolument immobile dedans, c’est comme si toutes les cellules devenaient immobiles [la trépidation s’éteint dans les cellules]. Ce doit être cela: ce que nous appelons l’intense aspiration, ce doit être la vibration supramentale. Ça, je me le suis dit souvent. Mais si, même pendant cinq minutes, le corps tombe dans l’état d’inertie – d’immobilité sans aspiration –, il est éveillé par une angoisse comme s’il allait mourir! Tu comprends, c’est à ce point-là [juste le point qui sépare la mort de l’immortalité, qui ont presque l’air de deux sœurs jumelles avec une petite différence d’aspiration]. Et pour lui, le corps, l’immobilité, c’est… Oui, il a l’impression que la vibration la plus haute, la vibration de la vraie Conscience, est tellement intense qu’elle est… elle est l’équivalent de l’inertie de l’immobilité. Cette intensité est tellement grande que, pour nous, c’est l’équivalent de l’inertie. C’est cela qui est en train de s’établir. C’est cela qui m’a fait comprendre (parce que maintenant le corps comprend), qui lui a fait comprendre le processus de la création. On pourrait presque dire que ça a commencé par un état de perfection, mais inconsciente, et qu’elle doit passer de cet état de perfection inconsciente à un état de perfection consciente. Et entre les deux, c’est l’imperfection.

Un nouveau temps, qui est le très ancien temps, mais conscient. Le protoplasme se souvient de ce qui l’a mis en route. Seul le corps peut comprendre.

Et le schéma de Mère rejoint en effet celui de la création première avec l’immobilité apparente de la pierre dans un mouvement atomique foudroyant: la passivité de la Matière qui lui permet de supporter la formidable Énergie, et en même temps la dote d’un automatisme qui a toutes les apparences d’une infaillibilité. Au bout de la courbe, Mère retrouvait cette «perfection» originelle, avec une différence qui sépare vraiment le chemin de la vie du chemin de la mort; et on ne peut même pas dire que la différence soit dans l’aspiration intense du produit du bout (Mère), tandis que le produit premier serait dénué d’aspiration et de conscience – il y a une conscience au fond de l’atome, il y a une aspiration au fond de l’atome, au fond de n’importe quelle forme de mouvement: le mouvement même est le signe de cette aspiration; c’est cela, cette aspiration au fond, qui a fait grimper toute l’évolution; mais dès qu’il y a eu «forme», fût-ce la forme d’un atome, il y a eu emprisonnement du Courant, une aspiration «à soi» pourrait-on dire, comme l’enfant presse sa poupée sur son cœur: c’est à moi; et une volonté ou un réflexe de garder cette parcelle de «soi» pour soi – c’est le visage même de l’Inertie, de la copie d’immortalité ou caricature d’immortalité. C’est le commencement de la mort. Quelque chose qui s’est approprié cette parcelle de courant et ne veut plus en démordre. Alors il faut chaque fois casser la forme pour passer dans une forme supérieure, ou une aspiration supérieure. Cette inertie, c’est la stabilité de chaque forme: un mouvement figé, stéréotypé, qui veut perpétuellement continuer ce qu’il est. Et c’est pourquoi chaque forme dit non-non-non. Chaque forme est un formidable NON qui a peur de perdre sa vie, de la laisser échapper par le moindre petit pore là-dedans, le moindre trou, et qui tourne et virevolte pour se faire un mur d’électrons, ou d’autre chose, et sauvegarder sa gravitation ego-centrique. L’Inertie, c’est le NON. La mort tient simplement à un non. Mais ce même Mouvement peut faire la vie sans fin… si on la laisse couler, si le «quelque chose» qui dit non trouve le pareil repos et la pareille sécurité et la pareille stabilité dans une immensité ouverte au lieu d’un point fermé. Il n’y a pas de mort vraiment: il y a une différence d’attitude. Mais c’est l’attitude de la Matière qui doit changer. C’est le OUI de la Matière qu’il faut trouver. C’est vraiment le passage de l’inertie d’une aspiration morte, ensevelie dans un tourbillon individuel qui lui donne l’apparence d’une tombe d’éternité opaque, à une aspiration vivante, ouverte, éclatée dans un mouvement universel si rapide qu’il a toute la densité des murs d’électrons sans leur opacité dure, et toute l’immobilité réelle de l’éternité sans la tombe. Le Supramental, le temps cellulaire, c’est justement celui qui donne le côté manquant de l’atome, celui que cherche éperdument toute l’évolution: l’immobilité dans un mouvement incessant. Une immobilité dont on ne meurt pas. Tout le chemin de l’évolution, c’est réellement pour retrouver l’immensité qui contient tout dans une forme qui ne soit pas une tombe.

Et l’on se demande si ces savants qui sont en train de «peler» la Matière, couche après couche, et découvrent sans cesse des particules plus infimes et plus «massives», semble-t-il4, au fond du noyau, ne cherchent pas une unité fondamentale qui est partout là, dense, sans trou, dorée, dans un temps trop rapide pour tous leurs microscopes, où l’ultime vélocité du mouvement rejoint l’immobile instantanéité de l’éternité. Le côté manquant de l’atome. Celui que le corps retrouvera peut-être avant eux.

Le tout est de savoir si la Matière est capable de dire oui, de se décontracter pourrait-on dire, sans se pulvériser, de s’ouvrir au Mouvement formidable sans résistance, sans rien qui retienne – c’est-à-dire qu’il faut être totalement immense, et pourtant dans un corps, une forme. C’est tout l’apprentissage cellulaire de Mère pendant tant de décades. C’est cela, le changement de temps ou le changement de position qui doit ultimement transformer la Matière, cette écorce durcie, figée parce qu’elle ne laisse pas passer le Courant et s’endort dans la fausse paix de la mort. Il faut que la Matière trouve sa propre éternité, alors elle ne cherchera plus à mourir, elle ne se crispera plus dans une position de mort. C’était l’expérience qui commençait à s’établir dans le corps de Mère: En regardant la suite des journées, l’expérience du corps est comme ceci: d’une certaine manière, à certains moments, il est dans la conscience de l’Immortalité, et puis, par influence (et encore par vieille habitude de temps en temps), il retombe dans la conscience de mortalité, et ça c’est vraiment… Pour lui, maintenant, dès qu’il retombe dans la conscience de mortalité, c’est une angoisse épouvantable, et c’est seulement quand il sort de là, quand il rentre dans la vraie conscience que ça passe. Alors, tantôt c’est comme cela, tantôt c’est comme cela [et Mère faisait un geste de va-et-vient incessant d’une conscience à l’autre]. Et l’autre état, l’état d’immortalité, est immuablement paisible, tranquille, avec… comme des ondes d’une rapidité foudroyante, tellement rapides qu’elles semblent immobiles. Et c’est comme cela: rien ne bouge, en apparence, dans un Mouvement formidable.

Une éternité cellulaire dans un mouvement foudroyant.

«Une immobilité mouvante», disait Mère.

Alors soudainement, Mère fermait les yeux, partait dans cette «lumière qui fait des tas de choses», la cuillère en main: un innombrable présent, un «dedans en toutes choses» – pas du tout adapté à la vie qui l’entourait et qui guettait chacun de ses gestes, voulait sans cesse quelque chose de ce corps, lui faire faire ceci, cela, signer ceci, cela, un millier de choses pour la plupart mensongères. Même lui faire prendre des remèdes pour la guérir de son éternité bizarre, que certains (beaucoup même) prenaient pour de la sénilité. Le corps commence à se demander… il commence à se demander comment ce sera, la relation avec les choses, comment s’établira la relation de la nouvelle conscience avec la vieille conscience de ceux qui seront encore des hommes? C’était au début de 1970. Dix-sept ans plus tôt exactement, elle posait la même question à ces petits échantillons rebelles sur le Terrain de Jeu: Est-il possible qu’un corps change sans que quelque chose change dans l’entourage? Quelle sera votre relation avec les autres si vous avez tellement changé?… Il semble nécessaire qu’il y ait tout un ensemble de choses qui change, au moins dans certaines proportions relatives, pour que l’on puisse exister, continuer à exister.1 La question allait se poser de plus en plus douloureusement – qui suivait? Ce n’était pas seulement dans son corps qu’il fallait vaincre le NON, mais dans tous les corps autour d’elle: Il y a un arrière-fond (c’est cela surtout) un arrière-fond de négation inconsciente qui est derrière tout-tout-tout encore. Il y en a partout: on mange, on respire, on reçoit cette négation… Pour que tout soit transformé, c’est encore un travail colossal.

Et nous croyons entendre Sri Aurobindo:

Ce refus obstiné dans les profondeurs de la Vie
Ce Non ignorant à l’origine des choses2

Qu’allait-il se passer?

Où conduisait cette éternité cellulaire, à quel impossible état parmi les hommes? Allait-elle pouvoir faire fondre cette négation, ce résidu de l’Inertie première, et pouvait-on changer une matière sans changer toute la Matière?

Ou bien conduisait-elle à une autre couche de sens, plus profonde, où le Oui au lieu d’affronter le Non, et la vie immortelle d’affronter la Mort, se changeraient l’un et l’autre en autre chose, un troisième état?

Une question de patience

Mère ne savait pas, elle ne savait cruellement rien. Pourquoi, pourquoi ne me dit-on pas ce qui sera, je ne sais pas… C’est pour obtenir un certain état très passif, je crois. Peut-être parce que nous ne savons pas contre quoi il faut lutter: nous disons la mort, mais que cache-t-elle? Peut-être n’y a-t-il rien «contre», mais des moyens successifs, des pas successifs, pour arriver à ce «quelque chose», cet ultime mystère, et tout est le moyen d’attiser la flamme d’aspiration qui ouvrira la dernière porte.

La mort, pour l’instant, c’était cette fixité de la Matière qui amenait la lente désintégration de la forme. Et pourtant, les expériences se multipliaient, évidentes, convaincantes, toujours selon un même schéma: Le corps commence à sentir d’une façon extrêmement précise et claire que dès qu’il se sent lui-même – dès qu’il se sent lui-même et le reste par rapport à lui [c’est-à-dire la vieille position égocentrique] –, il tombe dans un trou, et que dès qu’il sent la Force qui agit, la Conscience qui agit, alors ça [cette fixité du corps] n’a qu’une réalité tout à fait relative. Et le corps apprend bien, et il voit, il voit cela dans de tous petits détails tout le temps: dès qu’il se sent comme «quelque chose» et la Force comme «autre chose», il y a une douleur ici, il y a une douleur là, il y a ça qui ne va pas, ça qui se détraque – un monde complexe et tout à fait vilain. Et alors, quand il fait une espèce de mouvement… (comment dire?) le contraire de la condensation, comme une dilatation, quelque chose comme une dilatation dans la conscience, les limites s’atténuent, s’effacent, et cela devient souple, et puis les douleurs s’en vont – physiquement. C’est une expérience qui lui est donnée jour après jour, tantôt un endroit, tantôt un autre, tantôt une chose, tantôt une autre. Le corps sent que la fixité de la Matière est une illusion et qu’elle peut… céder.

Et l’on se demande si cette «dilatation de conscience», cette espèce d’accélération de conscience qui en même temps éternise et universalise, ne devrait pas avoir un mouvement plus puissant que celui qui coagule et fige cette Matière dans sa position mortelle – ou bien cette vieille Matière est-elle tout à fait incapable de supporter le changement de mouvement sans se dissoudre? Mère ne savait pas, elle sentait ce mouvement de fusion, mais… J’ai une curieuse impression que c’est comme des écailles, ou des écorces d’arbre, des écailles de tortue, qui fondent. Ce qui, pour l’homme, semble la Matière, c’est comme quelque chose de racorni qui doit tomber parce que ça ne reçoit pas. Mais dans ce corps-là [et Mère touchait son propre corps], il essaye, ça essaye… oh! c’est curieux. C’est une sensation curieuse. Si l’on pouvait durer assez longtemps pour que tout ça fonde, alors ce serait le vrai commencement.

Durer assez longtemps.

Toujours ce problème du temps. C’était sans doute cela qui cherchait à s’établir dans son corps avec ce changement de position de plus en plus accéléré, cette sorte d’éternité dans les cellules. Dans la vraie position, il n’y a pas de frottement… Le corps lui-même a la sensation qu’il faut qu’il apprenne à vivre dans l’éternité, disait-elle dès 1962. Oui, mais lui donnerait-on le temps de vivre dans l’éternité?

Ou alors la transe cataleptique?

Et la question devenait de plus en plus aiguë: Il y a une impression de fluidité, de plasticité qui s’affirme de plus en plus avec la croissance de la conscience vraie. Le durcissement paraît être le résultat de l’inconscience. Le manque de fluidité, de plasticité, semble être le résultat de l’inconscience. Pas seulement dans le corps: pour tout, l’impression est comme cela. Avec la croissance et l’état normal de conscience, il y a une souplesse et une fluidité qui changent complètement la nature de la substance, et la résistance vient seulement du degré d’inconscience, est proportionnelle au degré d’inconscience. C’est dans la proportion d’inconscience qu’est l’apparente matérialité… [Voilà qui est bien intéressant. Le monde que nous vivons, la Matière que nous vivons, ne sont figés et opaques que par leur degré d’inconscience – par rien d’autre. Une sorte d’illusion réelle. Une illusion opaque.] Et ce qui est intéressant en ce qui concerne ce corps, c’est que j’ai de plus en plus l’impression d’un résidu qui reste encore inconscient. Il y a encore des couches qui restent, comme un résidu de tout ce qui a précédé: le minéral, le végétal, l’animal, tout cela. Alors toute la partie pleinement consciente des cellules est pleinement illuminée, mais… Il n’y a qu’à voir, d’ailleurs [et Mère touchait la peau de ses mains, visiblement intransformée]. Cela paraît ne pas avoir la même densité, mais l’apparence est tout à fait la même. Ceux qui ont une vision intérieure voient quelque chose, mais c’est seulement parce qu’ils ont la capacité de vision intérieure. La nouvelle manière d’être ne serait visible que pour quelqu’un qui aurait lui-même, ou elle-même, la vision supramentale. Et pourtant, cette soi-disant «vision intérieure» ou supramentale est une vision matérielle puisque Mère voyait des faits matériels: Je vois toutes sortes de choses matériellement, mais qui ne sont pas visibles pour les autres. Mais c’est matériellement. Un drôle d’état… Nous sommes ramenés, toujours, à ces deux mondes de Matière l’un dans l’autre: une croûte illusoire, inconsciente, opaque, et l’autre. Et nous regardions Mère: la croissance de cette nouvelle conscience, cette nouvelle vision, ce corps nouveau, nous pouvions bien la comprendre, mais l’autre, le «résidu»? C’était là vraiment qu’était le mystère, le pont. Ou alors l’illusion se déchire et tous les vieux corps du monde s’en vont en poudre – il y aurait beaucoup de poudre.

Mère semblait avoir entendu notre question: Ce que je ne sais pas encore, ce qui n’est pas très clair, c’est quel sera le sort de ce résidu?… Pour la pensée ordinaire des gens, c’est ce qu’ils appellent la «mort», c’est-à-dire que les cellules qui n’ont pas pu entrer dans cet état de conscience plastique sont rejetées. Mais de la façon dont le travail se fait, il n’y a aucune division catégorique entre les groupes de cellules conscientes ou inconscientes: ce sont des états imperceptibles, ou presque, de variation entre les différentes parties de l’être. Par conséquent, on se demande: où, qui, quand, comment, qu’est-ce qui va arriver?… Cela devient de plus en plus un problème. N’est-ce pas, on a l’impression qu’il y a un déchet, mais le déchet n’est pas quelque chose qui est rejeté: c’est quelque chose qui hésite, qui est en retard, qui a de la difficulté, et qui essaye – et qui ne demande pas mieux. S’il y a un endroit, par exemple, où il y a un désordre imperceptible, une douleur, ça ne commence plus à frétiller et à s’inquiéter et à vouloir des remèdes ou des docteurs, non, du tout: cela demande… ça fait: «O Seigneur», comme cela. C’est tout. Et ça attend. Et généralement, en l’espace de quelques secondes, la douleur s’en va. Ce qui complique, c’est l’entrée du dehors, de formations, avec des pensées, des ignorances, des impressions, toutes les impressions qui grouillent autour. La plupart du temps cela ne fait rien, mais quelquefois cela fait un choc. Alors ça complique un peu… C’est comme ce fait que je me voûte de plus en plus (quoique ce ne soit ni l’effet d’une fatigue ni l’effet d’un manque d’équilibre, cela n’a pas de raison matérielle), j’ai l’impression que la partie présente du corps (ou plutôt la partie qui appartient au passé) va en diminuant, et moi, ma conscience, je suis si vaste et au contraire si grande et si puissante… Je ne sais pas comment expliquer, c’est une drôle de sensation. C’est comme si l’on traînait avec soi un vieux bagage. Mais ce n’est pas que ça ne veut pas: c’est plus ou moins difficile, n’est-ce pas, alors cela prend plus ou moins de temps. Ce sont comme des retardataires.

Le temps, toujours le temps.

Mais je voudrais savoir, poursuivait Mère, je commence à être intéressée par le problème! [et il y avait toujours ce grain d’humour souriant qui courait derrière], est-ce que ce résidu… Mais la question n’est pas comme cela, c’est une question de temps. Avec le temps (Sri Aurobindo avait dit 300 ans), avec le temps tout arriverait à changer. Mais il y a la vague des habitudes et de la solution facile qui est tout simplement de prendre ce vieux vêtement et de le jeter: «Va-t-en, je ne te veux plus.» C’est dégoûtant. Parce que ça ne marche pas assez vite, on le prend et on dit: va-t-en! va à la décomposition. C’est dégoûtant. Et je sens l’atmosphère: il y a toute la pensée collective. Les gens qui m’écrivent: j’espère que vous vivrez encore longtemps! et toutes les stupidités habituelles. Cela fait une ambiance… difficile. Je regarde ce corps, quelquefois il dit (quelquefois, quand il y a trop d’incompréhension, quand l’entourage est trop absolument incompréhensif), il dit: ah! laisse-moi aller («il», quoi? ce qui est encore inconscient, trop inconscient et pas assez réceptif), il dit: bien, laisse-moi, tant pis, laisse-moi aller. Mais pas fatigué ni dégoûté. Alors je lui dis: non-non-non! [et Mère prenait ce ton comme on parle aux enfants.] C’est une question de patience, n’est-ce pas…

Pour qui? Pour elle ou les autres?

Mais pas question de laisser partir en poudre le vieux résidu.

Question de patience… Qu’est-ce qui va arriver?… Je ne sais pas, on verra. En tout cas, toi, tu sauras. Tu pourras leur dire: ce n’est pas comme vous pensez!… [Et Mère riait, moqueuse, comme si elle voyait toute l’«ambiance».] Je leur dirais bien, mais ils ne m’entendront pas! Je ne sais pas. Je ne sais pas ce qui va se passer. Qu’est-ce qui va se passer? Tu sais, toi? Alors nous la regardions avec une telle évidence! – «Ce sera glorieux un jour.» – Quand on fait quelque chose pour la première fois, personne ne peut vous l’expliquer.

Elle était seule, si seule.

À la frontière de la décomposition et d’autre chose.

Or, un matin de février 1970, Mère a soudain remarqué: C’est une chose curieuse: je ne dors pas et je ne suis pas éveillée. Ce n’est ni l’un ni l’autre. C’est une espèce d’état nouveau que j’ai, soit dans mon lit, soit dans le fauteuil, cela ne fait aucune différence… C’est autre chose. Et je ne dors pas! Qu’est-ce que c’est?… Je ne sais pas. Il y a là quelque chose… Est-ce que c’est possible?… Et je ne sors pas de mon corps. Ou bien ce corps est remplacé par un autre? – Je ne sais pas. Et tout est différent…

Est-ce que c’est possible?

Un état nouveau dans la Matière…

Le dernier mystère de Mère.

Toutes les données étaient claires, il ne restait plus que l’inconnu.

Mère a 92 ans. Il lui restait trois ans.

15. La porte suprême

Depuis qu’une petite fille volait sur les cailloux de la forêt de Fontainebleau, parlait au grand python, écoutait l’histoire d’une momie au Musée Guimet et regardait par les pages transparentes de son livre une Histoire vivante qu’il lui semblait avoir longtemps connue, partout connue peut-être, tant d’expériences ont coulé: les étranges matières de Tlemcen, les chutes vertigineuses, les voyages sans corps, la première entrée dans la mort, et l’explosion de lumière impressionniste, la révolution des atomes, les révolutions qui s’allumaient de la vallée du Yang-tsé à Moscou, puis une poterne où penchait une liane de «fidélité» – une longue, immense fidélité à l’histoire de la terre, à l’ancienne marche de la Matière vers son accomplissement. À travers tous les temps, toutes les douleurs, les expériences noires ou dorées, dans les couloirs de Thèbes ou les donjons d’un Palazzo Ducale, cette même quête d’un monde plus vrai, plus large, plus libre, sans frontière, sans religion, sans police, d’un «chemin ensoleillé» pour la terre: Moi je dis, il ne faut pas souffrir. Et au bout d’un petit escalier qui montait vers une grande véranda blanche, Celui qui disait: «Le monde se prépare à une évolution nouvelle.» Comme elle a marché, cette Mère, marché jusqu’au bout dans cette prison de Matière qu’elle voulait tant ouvrir pour les hommes, dans ce donjon au tapis doré où l’assaillait la vieille douleur d’un monde accroché à son Mensonge et à son opacité. Et elle riait, elle ouvrait de grands yeux immobiles sur une terre déjà changée, elle disait d’étranges choses tandis qu’elle haletait, tirait encore le fil pour se faire désespérément entendre de ce côté-ci – des imaginations?… Je préfère cette imagination à la vôtre, disait-elle simplement aux évangélistes de la mort: à ceux qui croient en la tombe, croient en la science, croient en la prison pour toujours. Oh! comme elle voulait donner aux hommes, rendre à la terre son propre pouvoir créateur, son «imagination de la vérité», arracher à la Matière son propre miracle. Le miracle de la Vérité, car il n’y en a pas d’autre. Et dans tout, à travers tout – le bien, le mal, l’infime, le grand, l’échantillon blanc et bleu et noir, et tous les échantillons de la douleur du monde –, aimer pour toujours.

En tout cas, on aura essayé.

La vieille manière qui meurt

Et nous disons qu’elle n’a pas échoué, pas plus que l’évolution ne peut échouer. Il y a seulement quelque chose que nous ne comprenons pas – pas encore –, une donnée inconnue. Ou quelque chose qui n’est pas encore manifesté, mais prêt, comme le poussin dans sa coquille. Ou peut-être comme la chenille dans son cocon. Pour l’homme qui n’aurait jamais vu un poussin sortir d’une coquille, comment pourrait-il imaginer que cette croûte de calcaire ait jamais pu contenir un oiseau? Nous avons mis du temps à passer de Néanderthal à Lascaux seulement, et d’une falaise nue à une première petite lavande. Le secret, c’est toujours de découvrir ce qui est , dans la coquille évolutive. Cette donnée inconnue, elle est , dans les dernières années de Mère. C’est cela qu’il faut déchiffrer maintenant. Et ce n’est pas le secret de Mère, vraiment, c’est notre secret en tant qu’espèce en marche vers… ce que cherchait Mère justement.

Un «état bizarre», comme elle disait. Nous pouvons seulement observer «cliniquement» le déroulement du phénomène et voir si, par chance, nous butons sur le murmure de l’avenir. Elle était aveugle et sourde selon les normes médicales: un monde muré, la coquille de Matière absolue, une sorte de tombe vivante pour n’importe lequel d’entre nous; et pourtant, elle entendait la moindre de nos paroles et elle voyait mieux que nous la plus petite vibration de notre être ou des objets qui venaient lui dire où ils étaient; elle ne pouvait presque plus marcher, et pourtant elle se promenait partout et connaissait toutes les misères des corps et les mouvements du monde et des circonstances; elle ne dormait plus comme nous, ne mangeait plus qu’à peine, et pourtant il y avait cette formidable énergie autour d’elle; elle avait l’air d’être dans une torpeur sénile, et il y avait cette lucidité si cristalline qui voyait tout, comprenait tout, souriait, les yeux clos, à toutes nos bêtises ou à une petite flamme pure; elle oubliait tout et faisait chaque geste comme infailliblement, savait exactement la duplicité de chacun et la vérité de chacun, chaque chose à toute minute. C’était un paradoxe de conscience et de vision et d’ampleur dans une Matière murée, nulle, comme une coquille de plus en plus mince. Un triomphe de la conscience sur la Matière, ou peut-être l’extrême produit de la longue marche évolutive; on aurait dit qu’il ne restait qu’à quitter le simulacre et déployer les ailes d’une conscience immortelle qui avait rejoint les dimensions de la terre et d’au-delà – qui se soucierait encore d’un tube digestif à ce stade-là? qui supporterait toutes ces misères innombrables d’un corps qui ne pouvait même plus s’allonger dans un lit tant il était voûté, alors qu’il suffisait d’un souffle pour couper le contact: elle savait très bien «mourir» à volonté. «N’importe qui serait parti cent fois, lui disions-nous un jour, plutôt que de rester là-dedans et de supporter tout ce que tu supportes.» C’était complètement inhumain, nul doute. Tout cela pour une petite coquille. La «coquille», c’était toute notre enveloppe terrestre, c’était l’enjeu de l’évolution: le triomphe de la conscience sur la Matière ou le triomphe de la conscience dans la Matière?

Elle était arrivée à l’ultime couche minérale, ou atomique, ce premier début de la coquille et de toute coquille: elle était en tête à tête avec le début du monde dans son corps, là où la Matière s’est pour la première fois durcie; juste une petite pelure mince qui baignait, trempait, dans un flot d’Énergie foudroyante et comme immobile. Une «perméation» qui avait toutes les apparences et donnait toute la sensation d’une formidable trituration, d’un pilonnage, une démolition à vif, peut-être quelque chose d’assez semblable à ce qui se passe dans nos cyclotrons, seulement supportable par cette sorte de «dilatation» de la conscience corporelle qui l’élargissait pour ainsi dire universellement. Une seconde de relâchement, retomber une seconde dans ce «trou» comme elle disait, ce corps-moi, cette perception de «je» bouge, «je» mange, «je» parle, c’était un enfer, c’était entrer dans la démolition vivante. Il n’y avait plus de couches d’inconscience et d’obscurité pour la protéger de cet assaut d’éther et de feu1 dont parlait Sri Aurobindo: il n’y avait plus que ce corps, pur, sans rempart, ou qui était peut-être lui-même le dernier rempart soumis à sa transmutation. Et de l’autre côté, une conscience physique universelle, un autre état, une autre manière d’être… indicible, mais qui n’obéissait plus aux lois de la tombe, qui n’avait pas besoin d’yeux, d’oreilles, de mémoire ni même de corps pour se mouvoir, et pour lequel la douleur même du corps était une sorte d’irréalité – oui, peut-être un autre temps, une «éternité mouvante» au fond ou derrière cette pellicule atomique, un autre état de la Matière derrière cette croûte durcie. D’un côté, le trou de la mort et de la douleur; de l’autre, la vie universelle sans possibilité de douleur. Une «drôle de vie» physique à deux étages, une paradoxale dualité: La vie de ce corps est un miracle, disait-elle en avril 70 après une série de crises cardiaques. C’est-à-dire que si ce n’était pas ce que c’est et comme c’est, n’importe qui serait mort. Mais alors, si tu savais comme ça devient bizarre! Le corps est conscient et il dit: mais au fond, ce serait surtout pour les autres que ça ferait une différence! [si Mère «mourait»] Pour moi… Seulement, eux, n’est-ce pas, ils sont encore dans cette espèce d’illusion de la mort parce que ça [le corps] disparaît; et même ça [ce corps] ne sait plus tout à fait lequel est vrai! Pour lui, ce devrait être la Matière la vérité, mais même pour lui, ce n’est pas tout à fait sûr ce que c’est que ça! Il y a l’autre façon d’être. Et le corps commence à se demander… Il sait que la vieille façon, ce n’est plus ça, mais il commence à se demander comment ce sera. Parfois ça vient, c’est curieux, ça vient comme un souffle, et puis ça disparaît encore. Comme un souffle d’une autre façon de voir, une autre façon de sentir, une autre façon d’entendre. Et ça, c’est comme quelque chose qui s’approche, et puis qui se voile. En fait, ce nouveau fonctionnement s’était depuis longtemps manifesté, mais chaque fois c’était une découverte pour Mère. … Et le corps souffre, une drôle de souffrance, très drôle de souffrance: mon corps gémit, littéralement gémit comme s’il souffrait terriblement, et en même temps il est en train de se dire: ah! c’est ça la béatitude! Et il gémit! Tu comprends, les deux sont ensemble. Et ça dépend d’un petit… quelque chose qui ressemble à un acte de volonté, mais ce n’est pas cela. Je ne sais vraiment pas, c’est quelque chose de nouveau. Le «petit quelque chose», c’était le passage imperceptible d’une position à l’autre, d’un temps à l’autre. … Le corps gémit, il se dit qu’il souffre, et il y a un petit quelque chose, et alors ce n’est plus une souffrance, ce n’est pas du tout ce que nous appelons une «béatitude» – nous ne savons pas ce que c’est, c’est quelque chose d’autre. C’est quelque chose d’autre. Mais qui est extraordinaire. Nouveau, tout nouveau… C’est vraiment le commencement d’un nouvel état dans la Matière. Ce n’est plus – visiblement ce n’est plus la conscience corporelle telle qu’elle est. Elle n’est plus: les relations ne sont plus les mêmes, la façon d’entendre, la façon de parler… Et ce n’est pas encore, oh!… c’est en route vers quelque chose, mais ce n’est pas encore là. Mais la présence de la Grâce est une chose absolument merveilleuse parce que, tel que je vois, l’expérience telle qu’elle est, si l’on ne me donnait pas en même temps le sens véritable de ce qui se passe, ce serait une agonie sans arrêt – c’est la vieille manière qui meurt. Naturellement, il y a toute la préparation yoguique, mais le corps… n’est-ce pas, c’est un miracle constant. Ça ne pourrait pas être supporté plus de quelques minutes. Et ça dure, ça dure, ça dure…

Ça devait durer trois ans.

Trois ans d’agonie sans arrêt où, lentement, imperceptiblement, mais irrésistiblement, naissait un nouvel état de la Matière qui n’était plus la vie comme nous la connaissons, pas la mort comme nous l’imaginons; plus le temps comme nous le comptons, pas l’éternité où on s’endort; plus la souffrance qui fait qu’on s’évanouit, pas la béatitude des sages où l’on s’évanouit d’une autre manière; plus la Matière qui meurt d’une crise cardiaque, pas la non-matière où l’on nage dans une transcendance… Quelque chose d’autre. Un état tout à fait nouveau.

Et là-dedans, une coquille entre deux mondes ou dans deux mondes. Et Mère ajoutait ceci qui est décidément très mystérieux: Nous croyons que ça [le corps], cette apparence, c’est le plus important. Ça paraît être, pour la conscience ordinaire, le plus important. C’est évidemment la dernière chose qui changera. Et ça paraît, pour la conscience ordinaire, la dernière chose qui changera parce que c’est la plus importante: ce sera le signe le plus certain. Et ce n’est pas du tout ça! Ce n’est pas du tout ça. C’est ce changement dans la conscience, qui s’est produit, qui est la chose la plus importante [ce changement de position dans le temps]. Tout le reste, ce sont des conséquences. Pour nous, c’est quand ça [le corps] pourra être visiblement quelque chose d’autre que ce n’est que l’on dira: ah! maintenant la chose est faite. Ce n’est pas vrai: la chose est faite. Ça [le corps], c’est une conséquence secondaire.

Alors nous sommes plein de questions. Qu’est-ce qui, dans ce nouvel état ou cette nouvelle position, est un facteur si décisif que les conditions mêmes de la coquille sont négligeables, ou en tout cas secondaires? Est-ce que sa transformation extérieure – c’est-à-dire la transformation de toute notre Matière terrestre visible – s’efface devant une autre donnée? Est-ce que la «transformation», ce n’est pas… autre chose?

«Si on savait ce que c’est, disait Mère dix ans plus tôt, ce serait déjà fait!» – peut-être s’approchait-elle du point, ou de la position, où elle commençait à savoir ce que c’est.

Quant à nous, nous n’en savons rien du tout.

Peut-être voudra-t-elle bien nous donner la clef de ce dernier mystère?

Le mystère de la contradiction

Le tableau clinique continue.

Un paradoxe grandissant, de plus en plus aigu. C’est difficile. Les Anglais diraient: «It’s not a joke.» Tout-tout se désorganise, tout se désorganise. On voit bien que ça se désorganise vers une organisation supérieure, mais… Mais rien ne va plus à la façon ordinaire. Alors le corps ne peut plus manger, peut plus… C’est une très étrange sensation: plus aucune des relations telles qu’elles étaient auparavant, rien, ni le corps avec lui-même, ni le corps avec les autres, ni rien, c’est… tout quelque chose qui a disparu. De temps en temps, tu sais, comme un souffle qui passe, une petite chose… je ne peux pas dire comment c’est – charmante. Ce n’est pas un plaisir, ce n’est pas une joie, c’est… une brise qui passe et qui est tout à fait spéciale – charmante. La minute d’après, c’est parti. Le corps, tout d’un coup, se sent une espèce de repos paisible et lumineux et… tout à fait adorable – la minute d’après, il a mal partout. Alors tout est comme cela. Une sorte d’identification avec tout, qui est loin d’être très agréable, mais elle n’est pas désagréable non plus, mais… cela donne une impression bizarre de la vie. À un moment, l’impression que l’on ne dépend de rien, qu’on est une expression… comment dire? [et Mère souriait] une expression du Seigneur, et qu’on ne dépend de rien; la minute d’après, qu’on n’est rien du tout qu’une espèce de mouvement semi-conscient au milieu d’une semi-conscience générale – très désagréable. Et c’est comme cela, et c’est tout le temps comme cela. À un moment donné les choses sont tellement… presque répugnantes, qu’on aimerait hurler – et qu’en fait, si l’on ne se surveille pas, on se met à crier; à un autre moment, tout est si paisible qu’on a l’impression d’entrer dans une éternité. Alors tu comprends, tout ce que l’on peut faire, c’est d’être tranquille au milieu de tout cela! Heureusement, disait Mère, que l’on n’a pas de disposition à être fou. Heureux chromosomes de Mathilde. Et puis c’est accompagné d’une conscience de tout ce que les gens pensent – de tout ce qu’ils en pensent –, de tout ce que… oh! c’est si lamentable.

Mère disait que le changement EST FAIT, mais il est bien évident que quelque chose n’était pas fait encore (?). Ou quoi? Et la contradiction s’accélérait si l’on peut dire, le passage d’un état à l’autre devenait de plus en plus rapproché, comme une sorte d’arc électrique qui traversait sans cesse un trou d’obscurité, et allait tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre, et il semblait que l’expérience la précipitait toujours dans une même direction, pour l’obliger à trouver la solution. C’est cette expérience qu’un tout petit déplacement, un tout petit changement d’attitude, qui n’est même pas exprimable, et, dans un cas, on est dans la béatitude divine, et les choses restant exactement les mêmes ça devient presque une torture! Et c’est une chose constante. N’est-ce pas, il y a des moments où le corps hurlerait de douleur, et… un tout-petit-tout-petit changement, qui est presque inexprimable, ça devient une béatitude. Ça devient… c’est autre chose, ça devient cette extraordinaire chose du Divin partout. Et alors le corps est tout le temps à passer de l’un à l’autre, comme une sorte de gymnastique, de lutte de conscience entre ces deux. Et toutes les vibrations qui souffrent sont comme soutenues par la masse de la conscience humaine générale – c’est cela! Quelque chose qui soutient la douleur dans le monde. Qui l’aime presque. Un jour (une fois de plus), elle souffrait d’une infection dentaire qu’elle avait réussi à «densifier», arrêter, dégonfler – quelqu’un s’approche du corps en pensant: «Oh! pauvre Mère, comme elle doit souffrir» – instantanément ça revient!… Oui, elle doit souffrir. La contagion cellulaire était évidemment là, perpétuellement là. Et en même temps, progressivement, la direction de la solution dans la contradiction: …Et ce corps passe de l’un à autre, poursuivait-elle, et quelquefois presque les deux états ensemble. Et alors, cela donne, pour la vision des choses ordinaires (enfin de la vie telle qu’elle est), la perception d’une folie générale, et aucune différence vraiment sensible entre ce que les hommes appellent fou et ce qu’ils appellent raisonnable (ça, c’est comique, la différence qu’ils font!). Et tout cela, c’est un monde de perceptions simultanées, alors vraiment c’est impossible de parler. Quelque chose qui a une expérience innombrable en même temps, avec une capacité d’expression qui est restée ce qu’elle est, c’est-à-dire incapable. Mais ce «passage», c’est le travail le plus constant: il n’y a plus d’idées, il n’y a plus de sentiments, il n’y a presque plus de sensations, c’est cette espèce de déplacement, et un déplacement qui est à ce point différent, n’est-ce pas, et dans une immobilité totale!

C’était cela, le phénomène qui se dessinait de plus en plus: une sorte d’éternité cellulaire ou d’immobilité cellulaire au milieu même de la contradiction, ou qui naissait peut-être même de cette contradiction… au point que l’on se demandait si, en vérité, on ne se trompait pas en pensant qu’il y a le côté de la mort et de la douleur, et le «vrai côté» de la béatitude éternelle – s’il n’y a pas un autre lieu qui est comme fait des deux côtés, un troisième état… incompréhensible. Et dans le corps, n’est-ce pas, dans la Matière; il ne s’agit pas d’états éthérés: il s’agit d’une rage de dents ou d’un corps qui est en train, ou semble être en train, de mourir. Un état qui semble tout à fait contraire à ce que nous appelons l’état naturel, du monde de la Nature, et qui pourtant appartenait au monde physique. Peut-être une nouvelle Nature physique? Il est évident que la Nature physique qui commande au poisson et celle qui commande à l’homme sont très différentes, et pourtant c’est la même. Toutes les fonctions qui se faisaient naturellement, justement en accord avec les forces de la Nature, tout d’un coup, brrm! c’est fini. Ça se retire. Et puis… quelque chose… que moi, j’appelle le Divin (peut-être Sri Aurobindo l’appelait-il le Supramental, je ne sais pas, c’est quelque chose comme cela) et qui est la réalisation de demain (je ne sais pas comment l’appeler), et alors Ça, quand c’est bien désorganisé, que cela va tout à fait mal, Ça consent à intervenir. Le passage n’est pas agréable, voilà. Avec des douleurs aiguës, des… impossible de manger, impossible de… etc.. Il fallait évidemment que quelqu’un le fasse! Elle faisait le passage – le passage de quoi, vers quoi, dans quoi, on ne sait pas. Est-ce que la chenille peut dire le passage du papillon? Et encore la chenille est bien confortablement installée dans son cocon – mais faire ça les yeux grands ouverts, sans hibernation?… Parfois, nous essayions de poser des questions (de moins en moins, parce que le cœur nous serrait), nous voulions tant déchiffrer ce que tout cela voulait dire: Mais je ne sais pas! s’exclamait-elle… mon corps est en train de vivre le procédé. Et c’est cela. Il sent un travail de transformation qui se fait. Il y a des moments où il a l’impression que c’est impossible – que c’est impossible, qu’on ne peut pas exister comme ça – et puis, juste à la dernière minute, quelque chose vient, et alors c’est… c’est une Harmonie vraiment inconnue au monde physique, qui vient. Une Harmonie… le monde physique parait effroyable en comparaison. Mais ça ne reste pas. Mais les perceptions sont de plus en plus claires, claires, lumineuses – de plus en plus vastes. C’est vraiment comme un monde nouveau qui veut se manifester.

Et nous sommes bien obligé de dire que nous ne comprenons pas – le bout, oui, on comprend; l’autre côté, oui, on imagine. Mais le passage, ce qui crée ce nouvel état – le mécanisme. On peut seulement observer que c’est au moment où tout est bien désorganisé que «Ça consent à intervenir». Évidemment il faut que la chenille soit bien désorganisée pour que quelque chose du papillon consente à intervenir. Il faut une sorte de contradiction totale de la chenille. Et qu’est-ce qui se passait dans cette contradiction? – Toujours le même mouvement de densification ou d’«éternisation» (c’était peut-être cela, la forme d’hibernation au niveau d’une transformation humaine, les yeux grands ouverts). Mais était-ce seulement cela – un truc pour opérer le passage –, ou au contraire le nouvel état même? Nous sommes obsédé par l’idée de ce vieux corps qui, imaginons-nous, doit se «transformer», et en effet il devra sûrement se transformer, il n’est pas fait pour rester ce vieux vêtement figé, durci, mais d’abord est-ce que ce ne sont pas les conditions mêmes de sa «respiration» qui doivent changer – une manière physique de respirer qui fait une certaine mort ou une certaine décrépitude, et une autre manière qui fait la vie sans mort et sans décrépitude. Si cette manière-là, ou ce milieu respiratoire-là, s’établit dans la Nature physique (nous entendons bien un autre mode de respiration qui comporte autre chose que de l’oxygène et de l’azote), alors il n’y a vraiment plus de problème de transformation, c’est une «conséquence secondaire» comme dit Mère: ça se passera tout naturellement, petit à petit, dans l’espèce. Et nous nous souvenons de l’histoire de l’axolotl mexicain, cette sorte d’animal mi-ver mi-poisson, qui vit, aveugle et décoloré, au fond des cavernes, dans les nappes d’eau des hautes montagnes du Mexique, et qui se reproduit, meurt, se reproduit… depuis des siècles peut-être, jusqu’au jour où les savants en ont ramené quelques échantillons pour poursuivre leurs observations en laboratoire. Or, à la stupéfaction de tous, en quelques jours, parce que les conditions étaient différentes, ces vers se colorèrent et se transformèrent… en salamandres! (qu’ils baptisèrent amblystomes), lesquelles se reproduisirent normalement. Ils découvraient cette chose extraordinaire: l’axolotl était une larve qui vivait, se reproduisait et mourait sans quitter l’état larvaire – on change de milieu, et l’implacable circuit se brise, la larve devient un autre être qui vit et se reproduit à sa façon. Un milieu à changer. Un air à changer. Et tout change. C’est le nouveau milieu respiratoire qu’il faut créer (c’est une image, mais à peine). C’est peut-être ce nouveau milieu qui tentait de s’ouvrir ou de se créer dans la Matière à travers ce bout de Matière qu’elle représentait. C’est comme une sorte de nouvelle composition de l’air qui devrait être respirable ou absorbable par tous ceux qui sont parvenus au degré d’aspiration voulu – il faut aspirer, évidemment, pour respirer! Il y a une qualité d’aspiration chez les humains qui devrait leur ouvrir la porte ou la fenêtre de ce nouvel air physique. Bien entendu, ce n’est pas un physique d’azote, mais c’est physique tout de même par rapport à l’air souterrain que nous respirons, ou à l’air de cyprins dressés que nous absorbons dans notre bocal passablement bourbeux.

Était-ce cela qui se passait dans le corps de Mère?

De qui sommes-nous la larve?

Cette contradiction aiguë, douloureuse, infernale, n’était-ce pas l’instrument même de ce nouveau mode d’être ou de respiration? Car, un jour de 1970, elle nous a fait la remarque suivante: C’est devenu très intéressant. J’ai passé toute la nuit avec Sri Aurobindo, mais avec un monde d’explications. Il m’a fait comprendre des tas de choses, mais tout à fait… enfin extraordinaires. Une démonstration en détail de la différence entre les deux consciences. Il m’a expliqué, entre autre choses, et d’une façon tout à fait pratique et positive, que ce qui est la cause de toutes les maladies, les désordres, les conflits, ici dans le monde matériel; c’est que les deux mouvements qui sont simultanés – l’un est le mouvement de durée (ce que l’on pourrait appeler la Stabilité) et l’autre le mouvement de transformation –, les deux mouvements, dans la Conscience originelle, ne font qu’un, et ils ne sont pas en contradiction, et on m’a montré comment, ici, ils sont séparés, et alors c’est cela qui est la cause de la mort. C’est parce qu’ils ne peuvent pas s’accorder – ils ne savent pas s’accorder (ils peuvent mais ils ne savent pas). L’un, c’est le mouvement de transformation, et l’autre le mouvement de stabilité… C’est-à-dire, en quelque sorte, l’Éternité et le Devenir, le mouvement de progrès et l’immobilité. Quand ils ne sont pas en harmonie et là où il faut, cela produit une rupture d’équilibre et l’être meurt – les choses meurent, tout meurt, à cause de ça. Et c’est si simple, c’est tellement évident une fois qu’on a l’expérience!… On pourrait dire (presque dire) que si les deux trouvent leur équilibre d’existence simultanée, ça recrée le Divin. Il est en nous, mais pas accordé.

Et nous sommes de nouveau en présence de ce temps supramental, cellulaire, qui unit l’immobilité parfaite au mouvement foudroyant. C’était cela, l’état corporel, physique, le «milieu» qui essayait de se créer d’une façon permanente dans le corps de Mère à travers et à cause même des contradictions aiguës qui menaçaient de l’engouffrer dans la mort à chaque instant. C’était cela, l’autre respiration.

Et un jour, le mystère de la contradiction (que nous prenions pour le passage à 1’«autre état», de l’autre côté, du côté «béatifique») s’est révélé, ou a semblé se révéler (?) comme la condition même, ou le lieu même, du nouvel état – il n’y a pas à passer de l’autre côté! Car nous nous plaignions à Mère, nous lui disions, au niveau de notre propre expérience qui semblait suivre psychologiquement ce qu’elle vivait corporellement: «Plus je vais, plus je découvre de contradictions en moi – des contradictions aiguës. On a l’impression que ce sont comme des impossibilités.» Et elle nous a répondu ceci: Non, pas des impossibilités. Ce doit être qu’il faut aller plus profond ou plus haut, à l’endroit où ça se joint. C’est comme cela: les oppositions deviennent de plus en plus violentes jusqu’à ce qu’on trouve l’endroit où elles se… où l’unité peut s’établir. Il faut aller de plus en plus profond ou de plus en plus haut (c’est la même chose). Toutes nos vieilles façons de comprendre ne valent plus rien – rien. Toutes, toutes nos valeurs ne valent plus rien. Nous sommes au seuil de quelque chose qui est très merveilleux, mais… que nous ne savons pas garder. Je n’ai jamais, jamais eu si fort l’impression de ne rien savoir, de ne rien pouvoir, de… d’être un ramassis de contradictions effroyables, et je sais, je sais (sans mots, profondément) que c’est parce que je ne sais pas trouver l’endroit où ça… ça s’harmonise et ça s’unifie. Et c’est curieux, presque en même temps – presque en même temps – une torture et une béatitude. Voilà.

Assurément, un état nouveau qui n’est pas de la béatitude, pas de la torture, pas du bien, pas du mal, pas de la vie, pas de la mort… autre chose… qui ramasse tout cela ensemble et fait une nouvelle substance, un nouvel être, un nouvel air. Toutes nos valeurs de chenille – médicales, spirituelles, morales, légales et scientifiques – ne valent rien parce qu’elles sont leur propre admirable chose gonflée et magnifiée. Même notre idée de la transformation est peut-être encore de l’humain qui s’imagine… Il y a un autre air. Un autre milieu. Il y a un lieu où tout se joint. Nous portons toutes les contradictions qu’il faut pour arriver au lieu. Mère aussi.

Arrivera-t-elle au lieu du corps où les contradictions de la terre se réconcilient – où la vie et la mort se réconcilient? Ou plutôt se joignent et se fondent en autre chose qui est le troisième état cherché. Un état où la transformation ne sera plus une espèce de tour de force individuel, mais la conséquence naturelle d’une certaine manière d’être et de respirer. Comme l’axolotl dans son nouveau milieu. Quelque quarante ans plus tôt, en 1930, Mère disait: Le vrai changement de conscience est celui qui changera les conditions physiques du monde.2

La couche de carbone

Puis les grands coups sont tombés.

Vraiment une démolition forcenée.

Comme si le passage se creusait dans son propre corps.

Le premier, en août 70, au moment où son assistante personnelle qui l’avait servie tant d’années avec une grande fidélité a dû cesser son travail. Déjà, un an plus tôt, elle avait perdu son souriant trésorier, Amrita, puis Pavitra, son secrétaire général, l’un des seuls éléments purs et solides autour d’elle. Elle était de plus en plus seule devant la meute. Pendant un mois, ces jours d’août 1970, son corps s’est débattu avec la mort. Une fois de plus, le tournant de 1962 et 1968 qui se répétait: C’est l’expérience du corps laissé à lui-même… C’est le corps, toujours, qui doit trouver la solution. Et chaque fois on le vide de tout ce qu’il aurait pu acquérir entre-temps. Il faut aller jusqu’au lieu où c’est fait. Nous entendons encore sa voix essoufflée (le poumon était affecté, elle toussait sans cesse): Si je me souviens quand ce sera fini, j’aurai vraiment quelque chose d’intéressant à dire. Seulement je ne sais pas si je me souviendrai… Et quelques jours après: Ce petit corps est comme un point, mais il a l’impression d’être l’expression d’un pouvoir formidable, et il est comme cela: aucune capacité, aucune expression, rien, et assez misérable. Et pourtant, c’est comme une condensation d’un pouvoir formidable! Des fois, il a même de la difficulté à le supporter, tu comprends? Toutes les expériences sont comme au centuple… Et puis les jambes me font mal. N’est-ce pas, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, pas de possibilité de se reposer. C’est cela… Si je me laissais aller, je crierais… Terrible… Et alors, cette nuit-là, je me disais: c’est comme ça, l’enfer. Terrible, c’est terrible. Je ne vois pas pourquoi j’ai dû passer par là… Parce que, n’est-ce pas, comme cela, c’était la mort qui n’était pas une solution! Ça, c’était effrayant. Elle touchait le point, elle arrivait au point où la mort n’était plus une solution. Parce qu’il n’y avait plus de mort vraiment dans son corps, plus d’oubli, plus de «on ferme les yeux» et on s’en va – on s’en va où? Elle était pleinement consciente, chaque cellule de son corps était pleinement consciente, il n’y avait pas d’«autre côté» d’oubli, nulle part où s’enfuir de ça. Est-ce qu’on comprend?… C’est si horrible, je suis tentée de dire: prie pour moi. Seigneur…

Or, un disciple qui était remarquablement doué de vision, au même moment, avait vu ceci que nous avons noté: «Mère descendait, descendait, s’enfonçait dans la terre, puis elle était tout enveloppée comme d’une couche de carbone. Là où elle était, il y avait de la lumière, mais le fil qui la reliait à son origine était très ténu: un tout petit fil qui traversait cette couche de carbone. Et parfois, le contact était coupé – le fil disparaissait – et Mère était en difficulté.» Elle arrivait à cette racine de mort. L’asphyxie radicale. Et en même temps, ce Pouvoir formidable que l’on sentait autour d’elle presque écrasant, et comme de plus en plus formidable à mesure que son corps était annulé. J’ai eu l’impression que j’étais toute la douleur du monde… sentie ensemble. Je ne sais pas comment dire. Cette impression d’écrasement n’est pas encore partie. C’est comme quelque chose qui empêche de respirer librement. Et alors j’ai eu (et ça, c’était effrayant), j’ai eu la conscience de tout ce que Sri Aurobindo a souffert physiquement. Et ça, c’était l’une des choses les plus… les plus difficiles à supporter [Mère avait des larmes plein les yeux]… nos inconsciences physiques à côté de ça, et l’espèce de torture physique qu’il a subie. Ça a été l’une des choses les plus difficiles. Sri Aurobindo avait touché le même lieu, là, au milieu de tous ces petits axolotls récalcitrants. Maintenant, elle comprenait. Et ils le «soignaient»… comme dans les manuels. «Mais cette douleur de la terre, disions-nous à Mère, est-ce que ce n’est pas pour qu’elle appelle la Conscience suprême, là aussi, tout au fond?» – Oui, bien sûr. C’est ce que je me dis, que j’essaye de trouver. Il y a quelque chose à trouver… Et elle s’arrêtait, haletante, comme si elle suffoquait: C’est ça, il y a un endroit, comme un endroit où il y a une angoisse tellement épouvantable… C’est cela, c’est constant. C’est là [et Mère traçait une barre sur sa poitrine]. C’est là. Et il y a comme une interdiction de m’extérioriser… Elle ne pouvait plus quitter son corps. Comme s’il fallait absolument que je trouve quelque chose. – «Nous vaincrons, douce Mère.» – Oui. Tu comprends, que ce sera vaincu, j’en suis absolument certaine, mais… est-ce que le moment est venu, voilà? Et c’est cela, c’est ce doute qui est une torture.

Puis elle s’est remise. Elle a recommencé à marcher de long en large dans sa chambre, indomptablement, la toux s’est arrêtée… l’invasion des gens a recommencé. Si je pouvais avoir purgé le monde en ayant ces jours d’horreur, alors ça ne fait rien, ça m’est égal.

Mais elle n’avait pas encore trouvé le «quelque chose».

Cinq mois après, juste le temps de souffler, le deuxième coup tombait, encore plus radical, si c’est possible. Il fallait bien y arriver, à ce lieu du changement. Cette fois, c’était une paralysie de la jambe gauche (un caillot de sang, semble-t-il). Nous l’avons revue un mois et demi après: Ce qui me cloue, c’est cette jambe qui est paralysée, la partie inférieure, du genou jusqu’au talon. Alors naturellement on devient imbécile, on ne peut plus rien faire!… Ça revient petit à petit. Il y a eu un moment où c’était complet: c’était froid comme de la glace. Il n’y avait aucune circulation. Mais ce n’était pas une paralysie innocente! il y a eu pendant au moins trois semaines une douleur constante, nuit et jour, vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sans fluctuation, rien: c’était comme si l’on m’arrachait tout… Celle-là [la jambe droite] a failli être prise aussi, mais le jour où c’est arrivé, je me suis concentrée terriblement, j’ai marché pendant longtemps, longtemps pour empêcher que celle-là ne soit prise… Jusqu’au bout elle marchera. On pourrait dire que ce n’était qu’un cri tout le temps. Ça a duré longtemps. Ça a duré plusieurs semaines. Je n’ai pas compté. Puis, petit à petit, ça a alterné avec des moments de tranquillité où la jambe ne se faisait pas sentir. Et depuis deux ou trois jours seulement ça a l’air de se remettre en ordre. N’est-ce pas, c’était tellement… c’était tout le problème du monde! un monde qui n’était plus que de douleur et de souffrance, et un grand point d’interrogation: pourquoi?… J’ai essayé tous les remèdes que l’on emploie: changer la douleur en plaisir, supprimer la capacité de sentir, s’occuper d’autre chose… J’ai essayé tous les «trucs» – il n’y en avait pas un qui aille! Il y a quelque chose dans ce monde physique tel qu’il est qui n’est pas… qui n’est pas encore ouvert à la Vibration divine. Et c’est ce quelque chose qui fait tout-tout-tout le mal. La Conscience divine n’est pas perçue. Et alors il y a des quantités de choses imaginaires (mais très réelles dans la sensation) qui existent, et Ça, la seule chose vraie, n’est pas perçue. Et là, nous arrivons à quelque chose de capital, comme si toute cette douleur du monde, si concrète (une paralysie n’est pas «innocente» ni imaginaire), tenait seulement à une fausse conscience de la Matière ou dans la Matière. Mais c’est tout à fait capital, parce que, une conscience, ça peut changer. On peut croire que la mort ne peut pas changer, ni le cancer ni la paralysie, mais une conscience peut changer.

Il y a une conscience à changer dans la Matière.

Il y a un mode de vibration à changer dans la Matière.

Il y a une vibration vraie qui change tout – y compris la mort.

Est-ce qu’un axolotl conscient, doué de vision, ne dirait pas que son milieu souterrain est un faux milieu, une irréalité réelle? Une illusion opaque. Seulement, dans le cas présent, le vrai milieu existe déjà. On est dedans. C’est .

Or, un an plus tôt, en 1969, Mère avait eu une expérience exactement semblable, que nous n’avions pas très bien comprise alors, et dans les mêmes conditions de désintégration physique et de douleur qu’en 1970. Tout d’un coup, au milieu de la désintégration et de la souffrance, une lumière, «quelque chose», et tout est changé physiquement. Comme si toute cette douleur n’existait pas. Une sorte de répétition corporelle de l’expérience bouddhique de l’Illusion – mais au lieu de la détruire dans sa conscience là-haut, tandis que le corps continue de souffrir en dessous, elle est détruite dans le corps. C’est dans le corps qu’il y a une illusion à détruire. Jamais, jamais dans toute l’existence de ce corps, disait Mère, pas une fois il n’a senti une douleur aussi totale et aussi profonde que ce jour-là, oh!… quelque chose… N’est-ce pas, séparation, et puis méchanceté, cruauté, souffrance, et alors toute la maladie, la décomposition, la mort – la destruction (tout cela, ça fait partie de la même chose). Et l’expérience que j’ai eue, c’était l’irréalité de ces choses… comme si on était entré dans un mensonge irréel, et que tout disparaît quand on sort de ça – ça n’existe pas, ça n’est pas. C’est cela qui est effrayant! que ce qui, pour nous, est si réel, si concret, si effroyable, que tout cela, ça n’existe pas. Que c’est… on est entré dans le Mensonge. Pourquoi? Comment? Quoi?… Et alors, au bout de tout cela, la Béatitude. Et puis pfft!… ça s’est effacé. Comme si tout cela, tout cela qui est si affreux, n’existait pas. Quelque chose dans le corps qui irréalise le mal, la mort, la destruction. Et tous les moyens, ajoutait Mère, que l’on pourrait appeler artificiels – y compris le Nirvâna –, tous les moyens d’en sortir ne valent rien. À commencer par l’imbécile qui se tue pour «mettre fin» à sa vie; ça, de toutes les imbécillités c’est la plus grande. Depuis ça jusqu’au Nirvâna (où on s’imagine qu’on peut «en sortir»), tout cela, tout ça, ça ne vaut rien. C’est à différents stades, mais ça ne vaut rien. Et alors, après cela, au moment où vraiment on a l’impression d’un enfer perpétuel, tout d’un coup… rien qu’un état de conscience, ce n’est pas autre chose que cela – tout d’un coup, un état de conscience où tout est lumière, splendeur, beauté, bonheur, bonté… Et c’est comme cela: tiens, voilà. Et puis pfft! Ça se montre, et hop! parti… Et Mère se demandait: Est-ce ça? est-ce ça le levier?… Je ne sais pas. Mais le salut est physique – pas du tout mental mais physique. Je veux dire que ce n’est pas la fuite: c’est ici. Il n’y a qu’une porte de sortie de tout cela, une seule – une seule, il n’y en a pas deux, il n’y a pas un choix, il n’y a pas plusieurs possibilités, il n’y en a qu’une: c’est… la Porte suprême. La Merveille des Merveilles. Tout le reste… tout le reste, ce n’est pas-possible. Et ce n’est pas que ce soit voilé ou caché ou quoi que ce soit: c’est là. Pourquoi? Qu’est-ce qui, dans le tout, vous enlève le pouvoir de vivre ça? Je ne sais pas. C’est là. C’est . Et tout le reste, y compris la mort et tout, cela devient vraiment un mensonge, c’est-à-dire quelque chose qui n’existe pas.

Un autre milieu où tout cela n’existe pas.

Mère arrivait au point central: ce nœud de Mensonge et de douleur, cette couche de carbone. La contradiction absolue. La suffocation de l’axolotl. Et là-dedans, tout d’un coup, quelque chose… une béatitude, la Merveille. Le levier. Quelque chose qui change dans la vibration de la Matière et qui change tout – y compris la mort: le vieux circuit de l’axolotl.

Il y a eu un changement formidable, notait Mère après les jours d’horreur de 1970 et de 1971, mais on ne peut rien en dire… Le corps tout entier n’est plus du tout le même, il semble vraiment qu’il ait été préparé pour une autre conscience parce qu’il y a des choses… ses réactions sont tout à fait différentes, son attitude est différente. J’ai passé par une période d’une indifférence totale ou le monde ne représentait – ne signifiait rien. Et puis, petit à petit, est sorti de là quelque chose comme une nouvelle perception… C’est seulement en cours de route. Mais j’ai remarqué comme les soi-disant catastrophes ou calamités ou malchances ou difficultés, comme tout cela vient juste à point pour vous aider, juste comme il faut pour vous aider. N’est-ce pas, tout ce qui dans la nature physique appartenait encore au vieux monde et à son habitude et à ses manières de faire et manières d’être, manières d’agir, tout cela ne pouvait pas être manipulé d’une autre façon que celle-ci: la maladie… Je ne peux pas dire que ce n’ait pas été intéressant. Exactement Mère: elle étudiait le phénomène. Et après un long silence où elle regardait devant elle, subitement elle a remarqué: Le monde est dans un état épouvantable. Lui aussi, dans la couche de carbone. «Mais, disions-nous à Mère, je n’ai jamais senti autant que maintenant que c’était proche, tout proche!» – Oui, oui, tout proche… Je crois que quelque chose aura été fait au point de vue général – ce n’était pas seulement la difficulté d’un corps ou d’une personne –, je crois que quelque chose a été fait pour préparer la Matière à recevoir comme il faut… Ça viendra. Peut-être, je ne sais pas si ce seront des mois ou des années pour que la chose devienne claire.

Et peu à peu la chose est devenue claire.

Un nouveau passage s’est creusé dans son corps.

Ou un nouvel état.

Un état de conscience qui change le monde physique et la nature physique – qui résout cette éternelle contradiction de la vie et de la mort, de la douleur et de la béatitude, de la fuite au ciel ou au Nirvâna et de la terre qui pourrit. Vraiment une évolution nouvelle.

Le salut est physique.

Alors il est évident que si l’on trouve ça, la transformation physique devient une conséquence naturelle, spontanée, comme l’amblystome est la conséquence naturelle, spontanée, d’un petit axolotl qui se réveille de sa couche de limon noir.

16. La sur-vie

Ce livre est un défi, toute l’entreprise de Mère est un défi, le silence de Sri Aurobindo était sûrement une grande sagesse, mais quoi? nous essayons. C’est notre propre défi qui est là et nous n’avons pas fini de nous pencher sur ces balbutiements d’un autre monde, nous nous battons avec la forêt de Mère comme elle s’est battue et débattue avec l’inconnu. Tous les secrets sont là, mais pas nommés – quelle formule emprisonnera jamais l’Amazonie –, mais on peut marcher là, se perdre là, aller dans tous les sens, et tout est comme plein de sens. Auprès de Mère, on avait l’impression qu’elle marchait avec un perpétuel Sésame – chaque chose avait son Sésame, la moindre sottise, tout était un perpétuel Sésame. Et la grande Porte peut s’ouvrir à n’importe quelle page, n’importe quelle ligne de cet Agenda: il n’y a pas besoin de comprendre, ce n’est peut-être même pas nécessaire, mais empoigner cette petite vibration droite qui traverse toutes les apparences et ouvre le nouveau monde comme une cascade de rire soudain au milieu des banalités désespérantes et des plus obscures contradictions.

Nous ne savons pas lire ce qui est là, tout là.

Mère, c’est vraiment Celle qui dé-couvre.

Elle a empoigné chaque minute de sa vie, chaque circonstance pour dé-couvrir. Jusqu’au bout. Jamais elle n’a mis un sens définitif sur les choses, parce que le sens, c’était de marcher. Rien n’était jamais acquis, fixé: c’était toujours le prochain pas. Elle marchait étrangement sur rien pour faire jaillir le quelque chose à chaque pas. Et c’était vivant, c’était tout neuf, c’était comme de la dynamite perpétuelle dans la vieille croûte qu’on promène.

Et maintenant, qu’allait-elle faire sauter?

Non, elle ne laissera pas d’Évangile, pas de système, rien sur quoi l’on puisse vraiment marcher, mais je ne sais quel trou définitif dans la carapace des habitudes terrestres de voir et de vivre, et un Sésame qui attend seulement qu’on s’en aperçoive.

Toute l’évolution, c’est pour arriver au dernier Sésame de la Matière.

Deux états de la matière

Un trou, évidemment, c’est illogique, ça ne continue pas comme avant. Et Mère ne savait diablement pas où elle posait le pied – nous non plus. Alors, tout ce que l’on peut faire de mieux, c’est de continuer le «tableau clinique» si, par chance, il en sort une courbe. Après ces jours d’horreur, quelque chose s’était bien enfanté, mais quoi, «on ne peut rien en dire», disait-elle – on comprend la graine de lotus quand c’est devenu une fleur. Le prochain monde comprendra très bien Mère. Je suis dans l’état où on ne sait rien, voilà. Et alors mon seul, mon seul refuge, c’est comme si je me blottissais dans le Divin, tu comprends, comme si… Être Toi, c’est tout. Fais de moi ce que Tu veux, c’est tout… C’est comme si on était sur une crête, et le moindre faux pas vous jetterait dans un trou. Tout parait différent, tous les… tout parait différent. Les relations avec les autres changent de nature, tout change de nature, mais quoi, quoi? C’est comme si on était à la veille, ou sur le point ou… en équilibre – un Pouvoir formidable (un pouvoir formidable, j’ai des exemples) et en même temps une impuissance formidable. Tu sais, comme si l’on était suspendu entre le plus merveilleux et le plus ignoble. Comme ça. Je ne sais pas, il vaut mieux ne pas en parler. Je ne sais même pas vers quoi je vais – si je vais vers la transformation ou si je vais vers la fin. Jamais elle ne le saura. «On ne me dit pas.» Et la transformation, qu’est-ce que c’était? C’était l’ignoble vieille chose, et puis… C’était rien entre deux. Ou quelque chose de si nouveau que c’était vraiment irreconnaissable – si on le reconnaissait, ce ne serait plus nouveau! Et c’est toujours la même histoire: il faut beaucoup de temps pour reconnaître ce qui est là. Dans la condition ordinaire de la vie, le corps a une espèce de base stable qui fait qu’il n’est pas inconfortable, qu’il peut être occupé à tout autre chose, et il reste neutre: on ne s’aperçoit pas de son existence, il n’a pas besoin d’une attention continue pour être dans un état… favorable, disons. C’est l’instrument qui fonctionne automatiquement. Mais dans cette condition où je suis en ce moment, aussitôt que toute l’attention du corps ne s’appuie pas sur le Divin, il devient très misérable. C’est ça: il suffit qu’il ne soit pas activement concentré, il se sent tout à fait misérable. Et alors ça devient terrible… Le «Divin», c’était concrètement l’autre état, l’autre automatisme, celui qui faisait marcher et durer assez miraculeusement ce corps, le faisait respirer, et si le corps oubliait ça ou sortait de ça même une seconde, c’était comme une suffocation instantanée – bien sûr, les vieilles lois ne marchaient plus. Rentrer dans la cage, c’était instantanément la loi de la mort. Et pourtant elle était en plein dedans… sans y être. Dans le vieux monde et dans le nouveau. Un pas ici, un pas là. La torture et la béatitude. La vie, la mort. Et je ne sais pas si ça lui est particulier, mais l’atmosphère est pleine des suggestions les plus absurdes [la pensée catastrophique partout, constamment, jusqu’au bout], et tout cela ne disparaît que quand il est activement concentré… Vraiment un air empoisonné, la couche de carbone constante. Alors: la suffocation, l’air léger; la vie, la mort en fait à chaque respiration. Peut-on comprendre? À chaque instant, chaque seconde, il fallait transformer l’air de la vieille espèce en l’air de la nouvelle – ou alors mourir, ou alors décrocher et partir dans la béatitude pour de bon, en dehors de cette fichue histoire. … Je ne sais pas si c’est particulier à ce corps ou si ce sera pour tous les corps comme cela. Naturellement, il est très conscient que c’est la période de transition, mais… c’est très difficile. Peut-être était-elle en train de fabriquer un autre «air» avec ses petits essoufflements, un air pour tous ceux qui commencent à suffoquer aussi. … Pour quelques secondes, de temps en temps, il y a… peut-être un «échantillon» de ce qui doit être, de ce qui sera (quand? je ne sais pas), mais ça dure quelques secondes. Ça, c’est merveilleux, mais… C’est une très curieuse impression, comme si on était… en bordure – mais en bordure de quoi, je ne sais pas?

Et tout était différent. Non seulement son corps ne respirait plus à la façon ordinaire, ne bougeait plus selon les lois ordinaires, était comme suspendu entre deux airs ou deux modes d’être pourtant physiques l’un et l’autre puisqu’il s’agissait d’un corps – un physique mortel et un autre physique dont on ne savait pas ce qu’il était, sinon que c’était sa respiration vraie, son air qui ne suffoque pas, l’automatisme qui fait mouvoir exactement, fonctionner sans heurts, «ça» qui permet que «ça dure et ça dure» –, mais sa perception du monde était différente. On pourrait dire ou penser qu’elle vivait ou voyait dans un autre monde; mais c’est justement cela, le mystère: pas plus que ce n’étaient des lois non physiques, ce n’était un monde non physique. C’était un même monde physique, mais vu et vécu différemment, comme s’il y avait une autre catégorie de lois physiques, une autre catégorie de vision physique, une autre catégorie d’existence, l’une dans l’autre. Peut-être le prochain monde et la prochaine espèce qui essayaient de se dégager, encore à demi voilés par le résidu de la vieille espèce. Oui, entre la chenille et le papillon, et tantôt c’était la chenille, tantôt le papillon – mais la chenille et le papillon sont tous deux physiques. C’est curieux, ça a l’air d’être tout pareil et ça devient très différent, disait-elle… Tout d’un coup, je suis en train de manger, et alors tout disparaît de la conscience, et puis longtemps après, je m’aperçois que je suis comme cela, la cuillère dans la main!… Pas pratique! – «Mais, demandions-nous, pendant tout ce temps où tu t’en vas, qu’est-ce qui se passe?» – Oh! c’est intéressant. Mais je ne «m’en vais pas», ce n’est pas… Je ne suis pas du tout, du tout en transe: je suis tout à fait éveillée, en pleine activité. Je vois des choses, je fais des choses, j’entends des gens, je… tout le temps. Et j’oublie – j’oublie la vie «matérielle». Et alors on vient tout d’un coup me rappeler. Je ne sors pas de la vie matérielle, mais… elle apparaît autrement. Et Mère restait à regarder, songeuse: Vraiment, je crois que le monde physique est en train de changer. On s’en apercevra dans quelques centaines d’années probablement, parce que ça met longtemps à devenir visible pour les consciences ordinaires. Mais c’est le contact [et Mère palpait l’air, l’atmosphère autour d’elle], comme si… c’était fait de quelque chose d’autre. En effet, le monde du papillon qui commençait à émerger, ou peut-être l’air qui permettra à la prochaine espèce de respirer – peut-être même qui, déjà, prépare la prochaine espèce, que nous respirons déjà à notre insu et qui lentement habitue nos cellules à une autre façon d’être, de respirer, de voir. Une lente, invisible transformation. Puis elle ajoutait avec un sourire: Alors, de temps en temps, il y a quelque chose qui me dit: ne parle pas, ne parle pas! Que je me taise, parce que les gens autour de moi penseraient que je commence à déménager. Et nous insistions, nous répétions: «Ce n’est pas simplement la vision du monde physique qui change, c’est la qualité même de la substance?» – Oui, oui! ce n’est pas la manière de voir, pas du tout. Je ne sais pas… Mais c’est drôle. Et c’est physique, c’est cela qui est extraordinaire! J’avais l’habitude, je me retirais dans un état d’être intérieur (je les connais tous et j’ai eu l’expérience, j’ai eu une vie consciente), tout cela, c’est fini. C’est fini. C’est… comme si le physique se dédoublait.

Deux mondes l’un dans l’autre.

Deux étages de réalité physique.

Et on peut se demander qui ou quoi a cette vision ou cette perception de l’autre réalité physique, parce que cela pourrait simplement être une autre «façon de voir», comme le visionnaire a une autre façon de voir, ou même comme un être d’une autre espèce a une autre façon de voir, comme le papillon a une vision différente de la chenille. Or, ce qui est très curieux, dans le cas présent, c’est que le papillon était dans le corps même de la chenille. Ce n’était pas une autre espèce qui voyait, ce n’était pas une vision supérieure de Mère: c’était le corps qui voyait, les cellules du corps qui voyaient, la conscience matérielle même qui voyait la Matière, et qui la voyait d’une façon différente, qui la vivait d’une façon différente. Ce n’était pas en dehors de la Matière, un autre genre de Matière: c’était la Matière même. Car, un jour, Mère nous a fait une remarque tout à fait illuminatrice: Pour la conscience corporelle qui reste consciente quand le corps dort, le monde tel qu’il est (extérieurement ou superficiellement) est sombre et boueux – toujours. C’est-à-dire que c’est toujours une pénombre – on voit à peine – et la boue. Et ce n’est pas une opinion, ce n’est pas une sensation: c’est un fait matériel. Par conséquent, cette conscience corporelle est déjà consciente d’un monde… qui ne serait plus soumis aux mêmes lois. La conscience de la Matière, du corps, non voilée par la croûte mentale et par les organes des sens extérieurs soumis aux lois du Mental – cette conscience qui subsiste dans le corps quand tout le reste dort et que les organes extérieurs sont oblitérés, aveugles, fermés, cette conscience qui est presque comme celle d’un mort au monde –, voit et perçoit le monde physique d’une autre façon, et non seulement le voit autrement, mais est soumise à d’autres lois physiques que nous n’avons jamais l’occasion de connaître sauf en état d’hypnose ou dans des états anormaux, parce qu’elles nous sont voilées par toute la superstructure mentale. C’est le niveau cellulaire, celui auquel Mère vivait, d’où elle voyait le monde matériel autrement et qui faisait vivre son corps selon des lois miraculeuses pour un corps assailli par l’âge, les crises cardiaques et la ruée du monde.

«Comme si le physique se dédoublait»: le vieux physique du monde mental, de la vision mentale, des lois mentales, et l’autre. Alors maintenant, on comprend l’étrange va-et-vient qu’elle faisait entre tout ce qui la tirait à la surface, la suffoquait à la surface, qui était comme une mort pour elle, et l’autre état, cellulaire: À chaque minute: veux-tu la vie, veux-tu la mort, veux-tu la vie, veux-tu la mort… Comme si à chaque minute, il pouvait mourir, et à chaque minute il est miraculeusement sauvé. Et ça, c’est extraordinaire. C’est extraordinaire. Et avec la perception des événements mondiaux, constante, comme si tout, tout était… comme s’il y avait un lien – un lien.

Un niveau cellulaire universel.

Deux états de la Matière.

Et nous voulions bien en savoir davantage sur cet autre état, comment c’était, comment ça se passait? Elle nous répondait de sa petite voix claire, lente, tâtonnante, comme si les mots devaient traverser des couches, puis se cristallisaient en petites gouttes comme au bout d’une stalactite: Quand je reste comme cela… tranquille… au bout d’un certain temps, il y a tout un monde de choses qui se fait, qui s’organise, mais c’est… c’est un autre genre de réalité, et c’est une réalité… plus concrète. Et comment elle est plus concrète? Je ne sais pas. La Matière paraît quelque chose de… d’incertain à côté de cela. D’incertain, d’opaque, de pas réceptif. Et ce quelque chose… Et Mère restait à sourire. Alors, le plus comique, c’est que les gens croient que je dors!… Je n’appartiens presque plus au vieux monde; alors le vieux monde dit: elle est fichue. Ça m’est tout à fait égal! Et elle riait, puis elle tirait une petite guirlande de fleurs qu’elle portait au poignet et qu’elle appelait «patience»: Patience, tu veux une patience? Et elle passait sa guirlande à notre poignet: Tout le temps on me dit: patience, patience… Mais il faut que les autres aussi soient patients.

«Je n’appartiens presque plus au vieux monde…»

Qu’est-ce qui allait se passer entre ces deux états?

Une grande illusion de la Matière, et une réalité… inconnue.

L’inconnu de demain

L’enfer qu’elle a traversé ces trois dernières années, il est difficile de le dépeindre et de dire où il conduisait, ce qu’il cachait ou préparait. Il n’y a pas de tableau clinique de la douleur pure. Il y avait un mystère que l’on sentait grandir, devenir de plus en plus aigu, presque palpable – quelque chose qui était plein d’un sens inconnu: c’était , on le touchait. Mais quoi? Et nous n’osions presque plus poser de questions à Mère. Elle était elle-même une question muette, ardente, immobile, parcourue de petits cris de douleur. Et parfois elle riait, riait, se moquait de toute cette contradiction infernale, en elle, autour d’elle, à croire que seul l’humour pouvait supporter tout cela, ou l’Amour: Un silence… qui adore. Et la douleur du monde, le chaos du monde semblait grandir, la contradiction du monde comme dans son corps – un même corps en transition… vers quoi? Nous lui disions, un jour, comme étranglé par cette suffocation du monde, regardant le corps de Mère comme si, vraiment, on lisait, touchait là, sentait là, tout le mystère de la terre emprisonnée dans sa couche de carbone: «La seule solution, c’est que tu aies un corps glorieux, visible pour tous, alors tout le monde pourrait venir voir: Venez voir le divin, comment c’est!» Et elle riait, riait: Ce serait bien commode! Oui, bien sûr!… Est-ce que ce sera comme ça?… Ça, sûrement, je suis tout à fait d’accord, et je serais très contente que ce soit n’importe qui, je n’ai pas le moindre désir que ce soit à moi! – «Parce que, disions-nous, le monde est arrivé à un tel état aigu de souffrance et de douleur que… il semble que le MOMENT soit venu?» Elle restait à regarder silencieusement. – Il y a un refus de répondre. Elle ne pouvait rien dire, elle était elle-même la question, la question vivante du monde. «Parce que, tout de même, pressions-nous, c’est le moment qu’un corps se change suffisamment pour avoir la possibilité de donner un espoir concret à l’humanité. Du jour où ce Pouvoir serait tellement entré dans ta Matière, tu aurais la possibilité de le passer à d’autres corps qui sont prêts?» – Ah! mais ça, la possibilité existe déjà. Ça, j’ai des preuves constantes, extraordinaires. Tu sais, les petits miracles, c’est tout le temps, tout le temps.

Les petits miracles d’un nouvel air… de rien.

Un tas de petits miracles subreptices qui traversent la trame, ou la couche de carbone, sans en avoir l’air. Il y a peut-être «quelque chose» qui se passe, nous ne nous rendons pas compte, nous ne savons pas regarder là où il faut. Et alors, cette transformation miraculeuse d’un corps «exemplaire» s’efface peut-être devant quelque chose de beaucoup plus sérieux, profond, indéracinable, qui était en train de se bâtir pour le monde, muettement, douloureusement, derrière les petits cris de ce corps emprisonné dans la misère noire du monde.

C’est le mystère à résoudre.

L’«inconnu» de Mère.

Et là, nous n’avons rien que notre cœur pour tâtonner dans l’ultime redoute de la forêt de Mère… Il y avait l’«autre état» qui la faisait bouger, respirer, voir, entendre – le miracle de toutes les minutes –, et puis celui-ci, le nôtre, mortel, suffocant; et puis entre deux, le no man’s land qu’elle ne cessait de sillonner et resillonner dans un effrayant va-et-vient, suspendue dans rien: «On ne pourrait pas le supporter plus de quelques secondes», et ça dure et ça dure… Il y a beaucoup de petites secondes pendant trois fois 365 jours. Ces sillons-là, peut-être était-ce la route des «petits miracles» jusqu’à notre écorce terrestre? Il y avait une route qui se faisait, mais laquelle? Elle n’en savait rien, elle faisait la route, elle était la route. Elle était sa question brûlante entre deux. Et parfois c’était suffocant de mystère: C’est comme si toutes les manières de voir le monde passaient l’une après l’autre, les plus détestables et les plus merveilleuses: comme ça, comme ça… [et Mère tournait sa main comme un kaléidoscope], et toutes viennent comme pour dire: voilà, on peut regarder comme ça, voilà on peut regarder comme ça, voilà… Et la Vérité… qu’est-ce qui est vrai?… Tout ça, et «quelque chose» que l’on ne sait pas. D’abord, j’ai la conviction que cette nécessité de «voir» les choses, de les penser, c’est purement humain et c’est un moyen de transition. C’est une période de transition qui nous paraît à nous longue, longue, mais qui en fait est assez courte. Même notre conscience est une adaptation de la Conscience – la Conscience, la vraie Conscience, c’est autre chose… Mais quoi? Et alors la conclusion pour mon corps, c’est… se blottir dans le Divin. Pas essayer de comprendre, pas essayer de savoir: essayer d’être. Et comme cela [dans cet «être»], le Pouvoir est formidable, dans le sens que, par exemple, pour les gens, une maladie disparaît (et en fait sans que je fasse rien extérieurement, sans même que je parle à la personne, rien, rien: guérie), pour une autre, c’est la fin, elle bascule de l’autre côté. Et alors cet autre côté est devenu, à la fois, tout à fait familier et… absolument inconnu. Et c’est là où nous commençons à entrer vraiment dans une énigme. Cet «autre côté», chez les prétendus morts, elle le connaissait bien, paraissait-il, elle allait constamment dans cet endroit où les morts et les vivants sont ensemble: «Des foules», disait-elle. Au niveau cellulaire, dans la conscience corporelle, la barrière n’existe plus, l’«autre côté» est du même côté, c’est seulement de l’autre côté de notre trame mentale, notre Matière mentale. Et tout à coup, cet «autre côté», si familier, devenait comme inconnu. Qu’est-ce que ça veut dire? Qu’est-ce qui se passait? Quel changement survenait dans la structure de Mère, qui faisait que ce n’était plus pareil? Un nouvel état de Mère?… Quel état?

Et Mère poursuivait: Je me souviens du temps où le souvenir des vies passées, le souvenir des activités nocturnes, était tellement concret, ce monde soi-disant invisible était tout à fait concret – maintenant… Maintenant tout est comme un rêve – tout –, tout est comme un rêve qui voile une Réalité… une Réalité… inconnue et pourtant sensible. L’«invisible» devenait aussi imaginaire que le concret?! Alors où est-on? Les vies passées, les promenades hors du corps, les mondes, les plans de conscience – et puis même cette Matière visible. Qu’est-ce qui se passait? Tu m’as demandé, continuait Mère: «Quand je suis comme cela, silencieuse et immobile, qu’est-ce qu’il y a?»… C’est justement un essai pour: la Vérité telle qu’elle est. Et non pas essayer de la savoir ni de la comprendre, tout cela est tout à fait indifférent: être – être – être… Et alors… [et Mère avait ce sourire si plein de douceur]… alors c’est tout à fait curieux: en même temps – en même temps –, pas l’un dans l’autre ni l’un avec l’autre, mais l’un et l’autre, en même temps: merveilleux et effroyable… La vie telle qu’elle est, telle que nous la sentons dans notre conscience ordinaire, telle qu’elle est pour les hommes, parait une chose… mais tellement effroyable que l’on se demande comment on peut vivre là-dedans seulement une minute, et l’autre, en même temps: une merveille. Une merveille de lumière, de conscience, de pouvoir – merveilleux. Oh! un pouvoir! un pouvoir!… Et tout cela dans le corps, simultanément. Une espèce de Réalité inconnue qui semblait traverser la route de ce no man’s land et émerger, se mêler à la douleur la plus absolue, l’effroyable misère de notre condition dans la couche de carbone. Alors on peut en même temps être dans la vie douloureuse et incompréhensible et absurde, et en même temps, absolument en même temps… inexprimablement merveilleux. Naturellement, je ne peux plus parler à personne, c’est à toi seulement que je le dis parce que les gens croiraient que je deviens folle.

Un troisième état… qui était comme à la fois de l’autre côté et ici. Et qui changeait à la fois l’autre côté et le ici. Une Réalité nouvelle, inconnue – impossible. Presque invivable. Une incroyable jonction qui faisait une intolérable contradiction de douleur et de merveille – dans le corps.

Qu’est-ce que ça voulait dire, tout ça? Où ça allait?

C’était en 1971.

Mère ne savait pas.

J’ai l’impression de devenir une autre personne. Non, ce n’est pas seulement cela: je touche à un autre monde, une autre manière d’être… qu’on pourrait appeler une manière dangereuse d’être. Comme si… [et Mère hochait la tête]… Dangereuse mais merveilleuse. L’impression que la relation entre ce que nous appelons la «vie» et ce que nous appelons la «mort» devient de plus en plus différente – différente, complètement différente… Et Mère restait silencieuse, ses yeux bleus tout grands ouverts sur le flamboyant jaune et la demeure de Sri Aurobindo. …Tu comprends, ce n’est pas la mort qui disparaît (la mort telle que nous la concevons, telle que nous la connaissons et par rapport à la vie que nous connaissons): ce n’est pas ça, ce n’est pas ça du tout. Les deux sont en train de changer… en quelque chose que l’on ne connait pas encore, qui parait à la fois extrêmement dangereux et tout à fait merveilleux. Dangereux: que la moindre faute a des conséquences terriblement graves… et merveilleux. La moindre faute? Perdre le fil dans le no man’s land qui est en train… en train de quoi? En train de se combler avec cette Réalité inconnue, nouvelle? Nous avons tendance, poursuivait Mère, à vouloir que certaines choses soient vraies (ce qui nous paraît favorable) et que certaines disparaissent [comme la «mort»]… ce n’est pas ça. Ce n’est pas comme cela. C’est tout qui est différent. Différent. Alors Mère fermait les yeux, peut-être à écouter le battement de cette étrange «vie» nouvelle qui n’était d’aucun côté. De temps en temps, pendant un moment (un court moment): un émerveillement. Et puis immédiatement le sens… d’un inconnu dangereux. Et voilà. Et je passe mon temps comme cela.

Et si c’était le monde tel qu’il est?

Le vrai «tel qu’il est» qui émerge.

C’était en 1972. Mère a 94 ans.

Le corps a la sensation d’être suspendu entre deux états, l’un que les hommes appellent la vie, et l’autre que les hommes appellent la mort. Et le corps a l’impression d’être suspendu entre les deux: ni en vie, ni… [et elle riait] ni mort! Comme cela, ni l’un ni l’autre. Il est entre les deux. Dans le «no man’s land». … Et cela, c’est très curieux, c’est très curieux. On a l’impression (pas une impression, c’est une perception) que le moindre petit désordre suffirait pour le flanquer de l’autre côté, et que ce tout petit «comme ça» qui bascule est rendu impossible par quelque chose que l’on ne comprend pas… Quelque chose qui empêchait de «mourir». Et il suffit d’un rien pour que… Il faut seulement se tenir très tranquille. Et subitement, Mère a ajouté ceci: Il est évident qu’il y a une Volonté active à l’œuvre pour que ce corps apprenne à vivre dans un état où il n’y a ni vie ni mort – qui est autre chose.

Le troisième état.

Mais parfois, elle avait un cri tout de même, tant ce mystère nouveau était étreignant – étreignant comme un nouvel air qu’on n’a pas l’habitude de respirer, c’est cela, probablement: C’est évident, tout est combiné pour qu’il n’y ait plus d’appui, seulement sur le Divin [bien sûr! elle marchait dans rien, littéralement, sauf ce «quelque chose»] et le «Divin», on ne me dit pas ce que c’est! Voilà. Admirable!… À quatre-vingt-quatorze ans, Mère ne savait plus ce que c’était que le Divin! Tout le reste s’écroule, seulement le – le… le quoi? Le Divin, quelque chose – Quoi?… Et elle restait à regarder si intensément, on sentait dans les veines, dans le corps, dans le cœur, une telle intensité de question que ça brûlait – c’était brûlant de vivre près d’elle. Puis elle reprenait: C’est comme une tentative pour vous faire sentir qu’il n’y a pas de différence entre la mort et la vie. Voilà. Que ce n’est ni la mort ni la vie (ni ce que nous appelons la «mort» ni ce que nous appelons la «vie»), c’est… quelque chose. Et ça, c’est quelque chose de divin. Ou plutôt, c’est notre prochaine étape vers le Divin.

Alors tout se déchire, s’illumine: c’est la prochaine étape, le prochain état de la conscience humaine, un état qui transforme et la vie et la mort. C’est la vraie conscience d’immortalité. Celle qui a le pouvoir de défaire la mort parce que la mort n’existe plus, c’est autre chose. Quelque chose qui s’est fondu dans un troisième état où les deux côtés sont un. Plus de côtés, fini. Le no man’s land est comblé, c’est là que nous allons. C’est ça qui se bâtissait dans le corps de Mère: l’inconnu de demain. La mutation des deux côtés. Le «petit miracle» constant. Alors la transformation du corps est une conséquence secondaire, on le voit maintenant: si on respire cet air-là, tout change, tout est différent. La mort, c’est si on veut, ou si on est incapable de suivre le mouvement de progrès; la transformation, c’est l’aboutissement naturel, inévitable, de cette nouvelle respiration-là. Ce n’est plus la vie, plus la mort, c’est autre chose… et c’est quelque chose de divin.

La vie divine sur la terre.

Une conscience immortelle dans le corps qui refaçonne le corps à son image immortelle. Ce qui était tout là-haut ou tout au fond de la Matière sous la croûte de carbone est passé ici. Toutes les splendeurs dont on a l’expérience en s’élevant, en sortant, en quittant, ce n’est rien! Ce n’est rien, ça n’a pas cette réalité concrète, ça parait vague à côté de ici. C’est vraiment pour cela que le monde a été créé. C’est dans la Matière terrestre, sur la terre, que le Suprême devient parfait.

Ce n’est pas la mort qu’il faut abolir, ce n’est pas la vie qu’il faut embellir. C’est radicalement autre chose qui change ces deux cauchemars en une merveille.

L’inconnu de demain.

Qui est , il est dans l’air, c’est à respirer.

Une mutation de la mort vraiment.

Dans une petite cellule claire qui a couru le long périple de la douleur depuis la Matière première se cache l’ultime clef des deux mondes comme en un.

La Matière opère son propre miracle.

L’éternel voyageur retrouve son éternité complète dans un corps, sa totalité dans un point.

Nous y sommes. C’est l’Heure.

Et cette Heure, que nous ne savions définir, cet état que nous ne savions décrire, un matin, Mère l’a empoigné et lui a donné son nom – pour une fois, elle a nommé. Et elle l’a nommé «comme cela», au hasard, au milieu d’autres choses comme elle faisait d’habitude, sans se soucier, parce que les étiquettes, à la vérité, elle les vivait, elle fabriquait notre prochaine étiquette (si nous tenons absolument à en avoir une): C’est ce que j’ai appris: la faillite des religions, c’est parce qu’elles étaient divisées; elles voulaient que l’on soit religieux à l’exclusion des autres religions; et toutes les connaissances ont fait faillite parce qu’elles étaient exclusives; et l’homme a fait faillite parce qu’il était exclusif. Et ce que la nouvelle conscience veut: plus de divisions. Être capable de comprendre l’extrême spirituel, l’extrême matériel, et de trouver… trouver le point de jonction, là où… ça devient une force véritable. Et c’est en train de vouloir apprendre cela au corps aussi, par les moyens les plus radicaux… L’impossible contradiction d’où jaillissait, ou plutôt qui devenait la force véritable, l’autre état. Et elle ajoutait ceci: Le pas que l’humanité doit faire immédiatement, c’est une guérison définitive de l’exclusivisme. Ils disent tous: ça et pas ça – non: ça ET ça… et encore ça, et encore ça, et encore ça, et tout à la fois. Être assez plastique et assez large pour que tout soit réuni. Et c’est cela, c’est à cela que je me cogne tout le temps en ce moment, dans tous les domaines – dans tous les domaines, dans le corps aussi. Le corps a l’habitude de: ça et pas ça, ça ou ça… Non-non-non: ça ET ça. La grande division, n’est-ce pas: la vie et la mort. Voilà. Et tout est l’effet de ça. Eh bien (les mots sont idiots, mais) la survie, c’est la vie et la mort ensemble.

La sur-vie.

L’état du sur-homme.

Et avec son humour cristallin, elle se reprenait: Pourquoi l’appeler «sur-vie»! Nous sommes toujours tentés de nous appuyer d’un côté: lumière et obscurité… («obscurité», enfin…). Ah! nous sommes tout petits. Certes, on pourrait dire sur-mort!… Et c’est justement dans cette «obscurité-là», celle précisément que les saints ou les médecins ou les polices ou les gouvernements ou les moralistes ont niée, voulu abolir, changer, améliorer, que se trouve la clef. Dans l’obscurité même de cette couche de carbone, cette absolue contradiction, la Force où les deux se joignent et se transmuent en CE QUI EST.

Le «Soleil dans l’obscurité».

Le prochain état de la Matière.

La Matière divine et immortelle.

En 1953, presque vingt ans plus tôt, une enfant avait eu une étrange vision qu’elle avait notée en anglais dans son cahier d’écolière, sans rien y comprendre. Et ce cahier nous est tombé dans les mains, ouvert à la date du 5 janvier 1953: «J’ai vu Mère qui revenait du Balcon. La porte était entrouverte. Pavitra était là. Il a demandé un “message” à Mère. Mère lui a tendu un dessin en lui disant: “Ceci contient la Vie et la Mort. Vous pouvez choisir ce que vous voulez. Celui qui pourra unir les deux portes sera sauvé.” Sur le dessin, on voyait deux maisons avec des arbres d’un joli vert.

À travers les arbres j’ai vu deux portes: elles étaient séparées et fermées.»

Et les deux portes sont UNE.

Dans le corps.

C’est la Porte suprême.

17. La vie physique ininterrompue

Mais le mystère de Mère n’est pas terminé.

C’est peut-être même le vrai mystère qui commence.

Nous avons trouvé une jolie petite étiquette, «survie», et tout est conjuré, croyons-nous – et en effet, cet air est là, léger, nouveau, pour ceux qui savent respirer (et même pour ceux qui ne veulent pas respirer), mais tout cela pourrait prendre des siècles. C’est inéluctable, c’est évident, cette sur-vie est le prochain pas de l’espèce, c’est aussi immanquable que l’homme suit le petit lézard. Un changement d’air, ou de milieu, qui modifiera toutes les structures. Tous les débuts évolutifs, nous le supposons, n’ont l’air de rien. Un tout petit lichen doré qui s’accroche à un caillou nu; quelques hommes, un peu fous, qui vivent bizarrement ici et là. Mais ces siècles, avons-nous les moyens de les attendre? Il y avait Charlemagne et Louis le Débonnaire, et dans ce temps-là, mon dieu, on pouvait attendre des siècles, et puis soudain la vie a pris une étrange accélération qui ne tient même pas à nos machines – une accélération intérieure, comme si on était précipité dans un entonnoir, qui nous happe en avant; qui convulse, triture, construit, démolit en trois secondes, coupe toutes les herbes sous les pieds, scientifiques ou morales ou légales, et on marche comme dans rien, à inventer sans cesse du rien en démolition. Et tout cela va vers quelque chose qui n’est pas pour dans des siècles, c’est évident. Nous ne nous ruons pas: nous sommes rués vers quelque chose. Il faudrait être tout à fait aveugle pour ne pas comprendre que le supramental, ou la sur-vie, ou appelons ça comme l’on veut, est à la porte – pas même à la porte: dans le sang, dans les veines, dans les cellules. Avec tout un tas de petites bizarreries qui se mettent à devenir de plus en plus bizarres et à foisonner de tous les côtés dès qu’on commence à regarder d’un peu près, dans le bon sens. Ça grouille de petits miracles, de petites rencontres, de petits hasards comme si la croûte de carbone commençait à laisser fuser par tous les pores d’étranges signaux. On dirait même un gigantesque entrecroisement de signaux. C’est comme les petites bêtes dans la forêt: on reste silencieux un moment, et puis ça se met à bouger partout. Seulement, on ne connaît pas cette façon de silence, qui n’est même pas le silence des méditants, non: un certain silence dans la Matière, dans le corps, dans les yeux. On dit: «Oh! ça, c’est du granit; ça, c’est une rage de dents; ça, c’est un scorpion, c’est mon pied qui bute sur le trottoir, et ça c’est… comme d’habitude», un million de petites étiquettes optico-physiologiques qui bouchent le réel, l’absolu miracle de chaque chose. L’innombrable message que tout nous apporte. Ils n’ont pas trouvé, ils n’ont pas trouvé le vrai chemin! s’exclamait Mère un jour [à propos de la jeunesse], parce que ce n’est pas un chemin mental. Ce n’est pas s’en aller dans des régions inaccessibles: c’est ici-même. Seulement, pour le moment, toutes les vieilles habitudes et l’inconscience générale mettent comme une sorte de couverture qui nous empêche de voir et de sentir. Il faut… il faut soulever ça. Et c’est partout, n’est-ce pas, partout, toujours. Ça ne va pas et vient: c’est là toujours, partout. C’est nous, notre imbécillité qui empêche de sentir. Il n’y a pas besoin de s’en aller du tout, du tout, du tout. Assurément, la vache qui regarde le pré, et l’homme qui regarde le pré, ne voient pas la même chose. Il faut regarder autrement le pré terrestre. Soulever la couverture mentale.

Et c’est là, partout là.

Mais ce qui est très intéressant, c’est que quand on commence à regarder là, c’est comme si ça multipliait le phénomène, comme si cela n’attendait qu’un signe pour grouiller partout dans une sorte de formidable connivence de tout. Et alors… alors on se demande si ces énormes siècles de plomb ne pourraient pas fondre tout d’un coup dans une sorte de petit clignotement général, lorsque, subitement, on se mettra à regarder . C’est peut-être à ce moment-là que l’immense rire nous saisira, ou un émerveillement qui nous fera définitivement quitter la peau d’homme. Comme ça, tout d’un coup, on y sera.

C’est peut-être là que le dernier mystère de Mère se révélera.

Car il y a encore un mystère.

La forêt de Mère est pleine de mystères.

Seulement il faut regarder avec les yeux du corps.

Un autre air physique

Lentement, elle unissait les deux portes dans son corps.

Nous disons «sur-vie» comme si c’était réglé une fois pour toutes, une sorte de nouvel état fixe, un peu bizarre sans doute, mais délimitable et nommable; mais pour elle, rien n’était réglé ni conjuré, rien ne s’arrêtait «quelque part», c’était toujours le même inconnu mouvant et dangereux qui se développait, progressait, on ne sait dans quel sens mortel ou vivant, ou sur-mortel et sur-vivant, et l’emportait dans une contradiction grandissante d’où il sortirait… quoi? Ce qui semblait clair, c’était que cet état créait les conditions nécessaires à la transformation du corps – mais la transformation pour quand? Elle ne pouvait pas attendre des siècles (ou si elle pouvait, les autres ne pouvaient pas), et la transformation comment?… Elle avançait là-dedans sans savoir, entre la torture et la béatitude, la désintégration et une transformation qui ressemblait étrangement à la désintégration de la fin. Et tout cela avec une conscience claire, lucide, qui percevait tout, voyait tout et observait le phénomène presque scientifiquement, dans le moindre détail. Alors nous ne pouvons guère que continuer le tableau clinique (on devrait plutôt dire le carnet de laboratoire) dans l’espoir qu’une courbe se précisera – elle nous intéresse, cette courbe, c’est notre courbe, c’est le mystère de demain. C’est notre chemin qui s’ouvre. Après, on ira comme si de rien n’était; les poteaux télégraphiques y seront et on dira: mais c’était si simple. Ou peut-être même dira-t-on: mais voyons, «c’est l’évolution»! Amen. À moins que nous ne soyons guéris des étiquettes et commencions à voir le vivant miracle de tout.

Le phénomène de la contradiction était clair et bien posé, douloureusement posé: Vraiment, l’état ordinaire, le vieil état, c’est consciemment la mort et la souffrance. Et puis dans l’autre état, la mort et la souffrance paraissent des choses absolument… irréelles. Voilà. Et ce n’est pas une «irréalité» psychologique, une sorte de fantaisie des consciences «libérées» dans leurs nuages, non: la souffrance s’en va physiquement, les attaques cardiaques s’arrêtent physiquement, et la mort ne peut pas agir. Si je ne dis rien et que je suis comme cela, immobile, dans l’attitude de l’abandon parfait, tout va bien. La moindre chose qui me tire de là, je me sens… comme si j’allais mourir. C’est extraordinaire! Et ce n’est pas «comme si» en fait: c’est une sorte d’asphyxie instantanée. J’ai l’impression qu’il faut, pour me faire entendre, soulever un poids stupéfiant. J’ai l’impression qu’il faut que je parle très fort, très fort, pour être entendue [et en effet, on aurait dit que sa voix traversait des couches]. Il y a comme une masse… tiens, c’est comme si j’étais sous terre et qu’il faille crier très fort pour être entendue. Mais le sous-terre, c’était justement notre dehors, dans le vieil état, quand il fallait parler, expliquer, résoudre des problèmes sordides… Et c’est un effort – un effort considérable. Il y a comme une masse, quelque chose couleur de terre brunâtre, qui pèse. Comme si j’étais enfouie et qu’il faille que je crie. Comme l’axolotl qui se réveille au fond de son trou. Et nous disions à Mère, croyant comprendre: «Ce doit être l’épaisseur des consciences que tu sens?» – C’est l’air, c’est dans l’air. Évidemment son air physique était fait d’autre chose. Il y avait un autre air physique. Une autre manière de respirer où la mort, la maladie et la souffrance n’étaient pas, n’avaient pas accès. C’était une impossibilité . Il y avait une vraie Matière sous la couche de carbone. Et le phénomène s’accentuait de plus en plus: Les choses ont pris une forme extrême. Alors il y a comme un soulèvement de l’atmosphère vers une splendeur… presque inconcevable, et en même temps, le sentiment qu’à n’importe quel moment on peut… on peut mourir (pas «mourir», mais le corps peut être dissous). Et alors les deux à la fois, ça fait une conscience… bizarre. Elle frayait le passage dans la couche de carbone, son asphyxie même perçait, trouait le chemin de l’autre état dans celui-ci. Elle faisait affleurer la «chose» avec chacun de ses petits essoufflements. Et elle hochait la tête: Toutes les choses anciennes semblent puériles, enfantines, inconscientes; là-dedans [l’autre chose], c’est formidable et merveilleux. Voilà. Alors le corps a une prière, et c’est toujours la même: rends-moi digne de te connaître; rends-moi digne de te servir; rends-moi digne d’être toi… Voilà. Je ne peux presque plus manger, et je n’ai pas faim. Je me sens une force croissante… mais d’une qualité nouvelle… dans le silence et la contemplation. Rien n’est impossible.

Rien n’est impossible .

La transformation, c’est un jeu d’enfant.

C’est la conséquence naturelle, évidente, presque obligatoire de cet état – il n’y a pas de «lois» là. Il n’y a que la Loi. Mais… il faut faire la jonction avec la vieille écorce. Elle passait son temps à faire la jonction. C’est quelque chose qui doit changer dans la vibration du corps pour que la Conscience puisse se manifester sans déformation. Le corps lui-même, la conscience physique est pleine de tous ces mensonges et de toutes ces illusions et de toutes ces idées préconçues, et quand ça, c’est parti, alors le Seigneur peut se manifester là-dedans. Et alors la déformation, c’est ça qui crée… une misère, n’est-ce pas, qui maintenant paraît effroyable à ce corps. Et quand ça, cela disparaît, se transforme, c’est une béatitude.

Quelque chose qui doit changer dans la vibration du corps. Comme si la transformation dépendait seulement, simplement, d’un petit «quelque chose» qui fausse, voile, déforme, dans la conscience du corps. Cette petite vibration qui fausse,1 disait-elle déjà en 1950. Pas de tissus à transformer, de cellules à rajeunir, d’os à assouplir ou régénérer: une vibration à changer. Une vibration qui fait tout le vieillissement, la rigidité, la maladie, la décomposition – toute la maudite histoire. Pas trente-six choses: une. Et peut-être même que cette petite vibration tordue est exactement celle qui fait toute la couche de carbone. On change ça, et la vraie Conscience coule dans les tissus, les os, les nerfs – la terre. Alors rien n’est impossible. Un changement de position dans la conscience physique. Quelque chose qui annule la petite vibration déformante.

Mais par quel mécanisme? Comment l’axolotl dans son trou fait-il pour respirer l’autre air?

Un autre rythme physique

Or, comme toujours, le remède était dans la contradiction même. La solution, Mère la vivait, elle jaillissait toute seule, de plus en plus. Le phénomène qui semblait accompagner et presque caractériser l’état de sur-vie, c’était un changement de temps. Nous l’avons vu naître, se développer au niveau cellulaire, comme si les cellules pures, dégagées de la trame du Mental physique, étaient dotées d’un autre temps, de même qu’elles étaient dotées d’une universalité et d’un mouvement de conscience si rapide qu’il était comme partout instantanément. C’est le temps de la vraie Matière, pourrait-on dire. Le temps de la sur-vie. C’est ce phénomène qui maintenant allait s’accélérer et prendre d’autres proportions, au point qu’il semblait envahir le corps de Mère, s’emparer visiblement de la vieille écorce – emplir la couche de carbone comme pour en changer la substance, la teneur, la vibration qui fausse et voile.

Un changement de temps, c’est nécessairement un changement dans la vibration de la conscience du corps: quelque chose qui s’accélère ou se ralentit. Et c’est là où l’expérience allait peu à peu prendre une nouvelle courbe, ou peut-être simplement pousser sa courbe jusqu’au bout. Je ne sais pas comment décrire ce que c’est… Quand c’est normal, ça peut durer indéfiniment, il n’y a pas de sens du temps ni de fatigue ni de la durée; quand la vieille conscience revient, c’est presque une souffrance intolérable: j’étouffe, ou je ne peux pas respirer, ou il fait froid ou il fait chaud, toutes sortes de choses… qui sont comme exaspérées par une conscience qui ne devrait plus être là. N’est-ce pas, mon corps est plein de douleurs, et puis dès que j’entre dans cet état-là, tout est fini – le temps n’existe plus. Le temps est interminable dans la vieille conscience! et il n’existe plus dans celle-ci. Je ne sais pas comment décrire. Si je faisais des phrases, je dirais: cette vieille conscience, c’est la mort, c’est comme si on allait mourir à chaque minute: on souffre, on… c’est la conscience qui mène à la mort. Et l’autre, c’est la vie… la vie paisible, la vie éternelle. Dans le corps. Dans cette vieille écorce même.

Et le phénomène allait se densifier de jour en jour, se préciser à vue d’œil: Si je ne bouge pas et que j’entre dans cette Conscience, le temps passe avec une rapidité formidable et dans une espèce de… de calme lumineux. Et puis la moindre chose qui m’en tire, c’est comme si on me tirait dans un enfer. Voilà. Le malaise est si grand qu’on a l’impression qu’on ne peut pas vivre une minute, plusieurs minutes comme cela. Et puis… et puis on appelle le Divin. Alors on a l’impression qu’on se blottit dans le Divin. Alors ça va. Mais que se passe-t-il là-dedans, «Qu’est-ce que tu vois là-dedans, qu’est-ce que tu regardes?» c’était notre éternelle question. Et elle souriait: J’ai envie de dire: rien! Rien, je ne vois rien. Il n’y a plus «quelque chose qui voit», mais je suis une quantité, une quantité innombrable de choses. Je vis une quantité innombrable de choses. Et alors c’est tant, tant-tant, qu’il n’y a plus rien! Et elle riait. Puis elle expliquait encore: C’est un état qui est vaste, vaste… paisible… et si puissant! où les choses se font. C’est comme cela qu’elles se font. Mais il n’y a pas de mots ni de phrases – rien qui soit satisfaisant pour le Mental! Et elle se moquait de nous. Mais un jour, tout de même, elle a tenté une explication, une mystérieuse explication où il nous a semblé saisir, sans comprendre, un secret, un grand secret.

Elle regardait toutes ces difficultés du monde, ces difficultés du corps, cet enfer, et elle disait, de sa petite voix tâtonnante, comme si elle traversait des couches et des couches «couleur de terre brunâtre»: De plus en plus, je suis convaincue que nous avons une façon de recevoir les choses et de réagir qui crée les difficultés. J’en suis de plus en plus convaincue. Si on arrive à être dans la vraie Conscience tout le temps, il n’y a pas de difficultés – et les choses sont les mêmes. Il n’y a pas de maladie, il n’y a pas de fatigue, pas de déséquilibre – pas de mort – et les choses sont les mêmes. Les microbes sont les mêmes. … Avant-hier, j’étais malade comme un chien, et hier les circonstances étaient les mêmes, mon corps était dans le même état, et… tout à fait paisible. Si je n’avais pas autant de difficultés à parler… Ça explique tout. Ça explique tout-tout-tout. Le monde est le même, et il est vu et senti d’une façon absolument opposée. C’est comme la mort, n’est-ce pas. C’est un phénomène de transition, et il nous paraît que cela dure depuis toujours (pour nous, c’est depuis toujours, parce que notre conscience découpe tout), mais quand on a cette conscience divine, oh!… les choses deviennent presque instantanées, tu comprends? Je ne peux pas expliquer. Il y a un mouvement, il y a une progression, il y a ce qui se traduit pour nous par le temps, ça existe, c’est quelque chose… c’est quelque chose dans la conscience. C’est difficile à dire. C’est comme une image et sa projection. C’est un peu comme cela. Toutes les choses sont, et pour nous c’est comme quand nous les voyons projetées sur l’écran: elles viennent l’une après l’autre. C’est un peu comme cela. Tandis que la Vérité, c’est le Divin en tant que totalité – totalité dans le temps et totalité dans l’espace. Et ça, c’est une conscience que le corps peut avoir, parce que ce corps-là l’a eue, et pendant qu’il l’a, tout est tellement… ce n’est pas la joie, ce n’est pas le plaisir, ce n’est pas le bonheur, ce n’est rien de tout cela… une sorte de paix béatifique… et lumineuse… et créatrice. C’est magnifique. C’est magnifique. Seulement ça va, ça vient, ça va… Et quand on en sort, on a l’impression de tomber dans un trou horrible – notre conscience ordinaire (la conscience humaine ordinaire, je veux dire) est un trou horrible. Mais on sait aussi pourquoi ça a été momentanément comme cela [dans l’évolution], c’est-à-dire que c’est nécessaire pour passer de ceci à cela – tout ce qui arrive est nécessaire au plein développement du but de la création. On pourrait dire (pour faire une jolie phrase): le but de la création est que la créature devienne consciente comme le Créateur. C’est une phrase, mais c’est dans ce sens-là. Le but de cette création, c’est cette Conscience de l’Infini et Éternel, tout-puissant, hors du temps, chaque parcelle individuelle possédant cette Conscience, chaque parcelle individuelle contenant cette même Conscience… Les mots sont idiots mais c’est comme cela. Cela donne, à la fois, la raison d’être et le but de la création, et presque la méthode du développement … Oui, c’est comme une chose qui est, qui est tout entière, et qui est projetée successivement sur un écran. Et pourtant elle existe tout entière – et elle est projetée successivement sur un écran. J’ai l’impression… [et c’est là que Mère a touché ce Secret] … l’impression que je suis en route pour découvrir… quelle est l’illusion qu’il faut détruire pour que la vie physique puisse être ininterrompue – que la mort vient d’un… d’une déformation de la conscience. Voilà.

L’écran qui emprisonne le temps, la vibration qui déforme.

Une «magie déformante», disait Sri Aurobindo.

Puis elle ajoutait: il se passe quelque chose, voilà.

C’était un jour de Noël 1971.

On ôte l’écran, et tout est pareil, et il n’y a pas de mort. Il n’y a jamais eu de mort . Un changement de conscience, un changement de temps qui supprime la mort. La mort, c’était la transition, longue transition évolutive dans la cage, pour arriver, talonné, fouetté par la douleur, à trouver l’état total dans le corps.

On ôte l’écran, et les deux côtés sont UN.

Il y a une déformation, une vibration fausse dans le corps qui fait la mort – les maladies, les déséquilibres, les désordres. L’abominable chaos de ce monde. Une illusion… pourtant réelle. Mais une illusion tout de même. Une illusion évolutive pour grandir dans la cage… puis la briser. On brise l’écran et la vie physique peut être continue, rien n’empêche. Rien n’empêche. La mort était une illusion nécessaire pour arriver à l’état total, sans mort, dans un corps.

Juste une petite vibration qui fausse. Qui voile.

Un temps faux dans la conscience du corps.

La transformation, c’est un changement dans la conscience physique du temps.

Alors le monde pourra être exactement pareil, et il sera vécu complètement différemment – sans paradis et sans tombe.

Une différence aussi grande qu’entre la conscience du minéral et la conscience de l’animal.

Quelque chose qui doit changer dans la vibration physique de la terre.

C’est peut-être ce qui est en train de se passer à notre insu: un autre rythme dans les cellules du corps (pas dans la tête, la tête n’y comprend rien – mais le corps comprend). Il y a un rythme du minéral, un rythme du végétal, un rythme de l’animal, et il y a l’autre rythme.

C’était ce qui tentait de se produire dans le corps de Mère, et avec elle dans le corps de la terre.

C’est comme un autre temps qui est rentré dans celui-ci.

«Il se passe quelque chose. Voilà.»

A n’importe quelle seconde

Et l’on se demande si cet écran mystérieux n’est pas partout là, sous nos yeux, si totalement visible et si totalement simple qu’il est comme invisible – à savoir que TOUT est exactement comme ça doit être, merveilleusement comme ça doit être, à chaque instant comme ça doit être, lumineusement comme ça doit être, sans un atome d’obscurité nulle part, sans un grain d’erreur nulle part, sans un iota de contradiction: la Merveille constante, la Lumière constante, la Vérité constante, de tout, dans le moindre détail, même dans les horreurs apparentes, les désordres apparents, les mensonges apparents, les douleurs apparentes, les morts apparentes, et… c’est MAL VU. Et de la seconde où c’est vu tel que c’est, dans sa vérité derrière le mensonge, dans sa lumière derrière l’obscurité, dans sa béatitude derrière la douleur, dans sa vie éternelle derrière la mort, dans son Rythme tout-puissant et souriant derrière le chaos, tout se RENVERSE, instantanément: il n’y a plus que Ça. Et la mort dans laquelle on allait entrer, la douleur, le désespoir où l’on allait plonger, le désordre physique, la maladie, le meurtre qui allaient s’abattre ou qui même avaient jeté leur poigne de mort sur notre corps, s’effacent, disparaissent instantanément, en dehors de toutes les lois physiques, toutes les lois médicales, les millions de lois – ce n’est plus. Ça brille. Instantanément. Et tout est pareil. Et l’obscurité n’est plus. C’était mal vu. Ce n’était pas divinement vu. Parce qu’il n’y a que le Divin, il n’y a jamais eu que le Divin, la Joie, la Lumière, le Rythme paisible et souriant et tout-puissant. Et les paroles de Mère nous reviennent: il y a une Réalité constante, un Ordre divin constant, et c’est seulement l’incapacité de le percevoir qui est le Désordre, le Mensonge actuel. Un regard faux. Et elle prononçait cette mystérieuse parole qui s’illumine: À chaque seconde, tout est exactement comme ça doit être: ça, c’est la toute-puissance. Voir ça, c’est la toute-puissance. C’est le renversement instantané de la mort et de toutes les apparences. C’est le bras de l’assassin qui s’arrête. Parce qu’il n’y a que ça, en vérité. Seulement ce n’est pas dans la tête qu’il faut le voir, c’est dans le corps. C’est dans cet état de vibration infinitésimale de la Matière, c’est , à ce niveau-là, qu’il faut que cela change. Et elle disait ceci: La perfection est là, toujours, coexistante avec l’imperfection – perfection et imperfection sont coexistantes, toujours, et non seulement simultanées, mais au même endroit. La Vérité est là, le Mensonge est là [et Mère collait une main sur l’autre], la Perfection est là, l’imperfection est là [et elle collait encore une main sur l’autre], c’est tout à fait coexistant. De la minute où vous percevez la perfection, l’imperfection disparait, l’Illusion disparait. La vibration mensongère disparaît… comme si elle n’avait jamais existé. La vibration de Vérité littéralement annule la vibration de Mensonge, qui n’existe pas – elle n’existait qu’illusoirement pour la conscience mensongère que nous avons… Ce qui veut dire qu’à n’importe quelle seconde et dans n’importe quelles conditions, vous pouvez atteindre à la Perfection – ce n’est pas quelque chose qu’il faut acquérir petit à petit par des progrès successifs: la perfection est , et c’est vous qui changez d’état.

Et c’est ainsi que le formidable écran de Mensonge du monde peut tomber d’un seul coup, en une seconde, parce que la Perfection est là, au même endroit et dans les mêmes conditions abominables. On change d’état. Le monde change d’état. Un renversement d’état. Un coup d’État mondial. Il n’y a rien à faire pour rectifier, améliorer, guérir, transformer: il y a cette croûte, cet écran de Mensonge à traverser, et c’est , immédiatement là, la seconde suivante. Et la vibration de Vérité littéralement annule la vibration de Mensonge.

D’un seul coup, c’est fait.

Il n’y a pas loin à aller: c’est .

Il n’y a pas «plus tard» où marcher: c’est là.

Il n’y a pas de demain, il n’y a pas de peut-être, pas de si… c’est .

Mais il faut que ce soit dans l’état infinitésimal de vibration de la Matière que la vibration change.

Alors on comprend tout d’un coup le vrai sens du changement de rythme qui se produisait dans le corps de Mère – Elle tirait l’écran d’illusion dans la Matière, la petite vibration qui fausse. Le quelque chose qui se recroqueville dans le corps et dit non à tout ce qui arrive. Une petite vibration recourbée sur elle-même dans un espace clos et dans un temps agressif. Et on comprend comment le monde peut changer… s’il est capable ou quand il sera capable de supporter la suppression de l’écran sans en être ébloui.

Non pas qu’il y aura des lumières fabuleuses, non, ni des apparitions fabuleuses, non: mais le monde tel qu’il est sera une telle merveille instantanée que…

Le miracle du monde, c’est qu’il est tel qu’il est.

L’illusion, c’est de ne pas voir ce qui est.

Alors il faut regarder et regarder chaque chose comme ce miracle voilé. Et qui sait si notre regard assoiffé de Vérité, si notre respiration assoiffée d’air vrai, si nos millions d’yeux assoiffés du vrai monde, ne feront pas, tout d’un coup, jaillir la Vérité. Le monde tel qu’il est.

Il faut regarder chaque chose comme le miracle .

Et le miracle sera.

Le grand naturel miraculeux du monde divin.

Comme l’axolotl, soudain, transporté dans son vrai milieu.

Et la vie physique coulera ininterrompue parce qu’à chaque instant elle respirera l’air vrai, elle bougera avec le rythme, et percevra l’absolu sens de tout.

Les dernières années de Mère, ce n’est plus le mystère de la nouvelle espèce: elle est réglée, elle est inéluctable; c’est le mystère de cette «seconde» mondiale – comment arriver . Quel est le stratagème?

18. Le problème du monde

Cet autre rythme, ce temps de l’espèce future, ne tentait pas de s’établir paisiblement dans un spécimen délivré des contingences humaines. Elle était assaillie, elle était envahie, c’était la cohue constante chez elle. Jusqu’à ce que sa porte se ferme, elle recevra cent ou deux cents personnes par jour et continuera à écouter, ou plutôt vivre, avaler au complet, leurs histoires sordides, de plus en plus sordides. Il y avait là une autre contradiction qui semblait grandir très proportionnellement aux changements internes qu’elle subissait – c’était même frappant, cette parfaite coïncidence du Mensonge exaspéré et du formidable Pouvoir dans lequel on baignait autour d’elle, tandis que son corps s’amenuisait de plus en plus. Plus elle semblait disparaître, s’effacer, plus c’était presque insupportable de puissance – en fait, c’était insupportable pour le Mensonge. Et elle continuait de lire son «tableau d’oculiste», soigneusement, chaque jour avant la cohue, comme si elle devait continuer de voir comme nous, et elle marchait de long en large, de long en large, appuyée à un bras quand elle ne pouvait plus tenir toute seule, obstinément, irréductiblement – en vérité, elle luttait désespérément pour garder le contact avec la vieille manière d’être humaine. Et cette même vieille manière était son constant supplice. Et dans cette impossible contradiction, elle avançait jour après jour au milieu d’un inconnu grandissant, de plus en plus inconnu et nouveau, qui lui faisait subir d’étranges modifications internes: c’était peut-être la vie, c’était peut-être la mort, c’était peut-être une autre vie. Mais c’était suppliciant: Une drôle de souffrance; je n’ai pourtant rien, les docteurs disent que tout va… C’était peut-être toute la souffrance du monde. C’était peut-être la mue en l’autre espèce. C’était… quoi?

Et le mouvement s’accélérait.

Il s’accélérait de trois manières.

La triple accélération

D’abord, cet autre temps qui l’envahissait irrésistiblément et la laissait pendue au milieu d’un geste, d’une entrevue. L’«instantané» pouvait durer 45 minutes ou une seconde, ou peut-être était-ce déjà le lendemain: quelle heure est-il, répétait-elle, quelle heure est-il?… Alors le plus comique, c’est que les gens croient que je dors! Je ne dors pas du tout… Une Force qui agit. Et dans cette conscience-là, l’étrange, c’est l’importance d’une minute, qui pour notre conscience n’est rien, et là ça a une importance. Il peut, en une minute, se faire quelque chose de… général. Naturellement tous les mots sont idiots, mais c’est comme cela. Une minute. En une minute… Et c’est au point que le corps perçoit que une minute comme cela [et Mère renversait légèrement deux doigts dans un sens] c’est une victoire; une minute comme cela [et elle tournait à peine ses doigts dans l’autre sens] c’est une catastrophe. Et pas seulement pour le corps, mais c’est général. Alors on se rappelle ce qu’elle disait un jour: C’est une clef qui, si on la possède sans être totalement du bon côté, cela pourrait être l’occasion d’une catastrophe effroyable, comme une dissolution du monde. Est-ce cela qui permettra de tirer l’écran du monde, tout d’un coup, un jour, quand tout sera prêt? Et ce n’est pas un «pouvoir», vraiment: on est toute la terre, comme on est son corps, sans plus d’embarras ou même de sensation que c’est «grand», «petit» – c’est simple, et terriblement tout-puissant. Alors allez donc tirer l’écran un peu brusquement dans le corps – qu’est-ce qui se passera? Une bizarre condition, avouez. Une dangereuse position. Mais sans rien des solennités et des énormités et des cosmicités que pense le Mental – tout cela, c’est le Mental qui se boursoufle. C’est très simple . C’est sans dimension. C’est comme un corps, voilà. Avec toutes sortes de maux dedans. Et puis, symboliquement, toutes sortes de petits échantillons terrestres autour qui commençaient à trouver que «vraiment Mère…» Et alors, tout d’un coup, dans tout ce chaos, cette lutte, cette friction, cette souffrance, et cette ignorance et cette obscurité et cet effort et ceci et cela (oh! bien pire que ça ne se passe dans le mental: c’est là, dans le corps) et c’est une question de… oui, de vie et de mort dans le vrai sens, et puis tout à coup, rien qu’une goutte… Ce n’est même pas une goutte (ce n’est pas liquide!) ce n’est même pas un éclair, c’est… oui, c’est une vibration; c’est une autre vibration – lumineuse, tellement merveilleusement douce, paisible, puissante, absolue. C’est comme quelque chose qui s’allume. Et puis, il n’y a plus besoin de discussion ni d’explication ni de rien: on a compris – c’est pour devenir conscient de ça, c’est pour vivre ça. Juste ça, une vibration de ça, et alors on comprend tout.

C’est cette autre vibration qu’elle tentait de faire entrer dans le corps de la terre comme dans le sien. Vraiment un autre rythme. On dit «temps», on dit «rythme», on dit «conscience», «pouvoir», mais c’est une manière de vibrer dans la Matière. Mais une manière de vibrer qui change la Matière. C’était cela, le traumatisme profond – la béatitude traumatisante! C’était très traumatisant pour ceux qui l’entouraient. Le monde physique est en train de changer, avait-elle dit: dans cinquante ans on s’en apercevra. Cette manière de vibrer qui n’est pas du minéral, pas du végétal, pas de l’animal, il fallait qu’elle se passe très en sourdine; même son corps devait l’absorber et l’assimiler dans un état qui, justement, ressemblait à un sommeil, où le temps se «gelait» – ce faux temps de la douleur. Et là c’était la vie vraie, et autrement c’était l’enfer pur, de plus en plus. Dans cinquante ans peut-être, il n’y aura plus besoin de faire la marmotte ni de hurler de béatitude (!), la Matière sera adaptée, ce sera tout naturel comme l’air qu’on respire, mais en attendant… En attendant, il fallait qu’elle contrôle non seulement l’état de son corps, la vitesse du procédé et ce temps bizarre qui l’envahissait, mais l’état de ceux qui l’entouraient, c’est-à-dire qu’il fallait qu’elle se tire dans l’enfer toute crue pour garder le contact. Il fallait qu’elle freine. C’est déjà très déroutant pour tous les gens qui vivent avec moi; si j’étais comme je dois être, je pense que ce serait assez intolérable. Il faut, il faut avoir l’endurance de la transition. Il faut une transition. L’endurance n’était pas beaucoup là autour, de moins en moins là. Et c’était la deuxième des trois accélérations dont nous avons parlé: l’accélération «insupportable», pourrait-on dire, l’accélération de la résistance des petits échantillons terrestres.

Mais il y avait une troisième accélération, purement physiologique celle-là, de la vieille physiologie. Là aussi une contradiction insoluble. Et ce qui est très curieux (ou peut-être pas), c’est que cette contradiction-là a commencé de se manifester quand Mère est arrivée à cette ultime couche minérale, ce résidu de la toute première évolution, ce dernier (ou premier) enveloppement des cellules: la nourriture. Elle ne pouvait plus manger, ou de moins en moins, quelques gorgées de glucose ou de jus de fruit, et c’était une sorte de supplice pour elle, ça n’arrivait pas à passer. La nourriture, c’est évidemment le résidu de l’habitude de dévorement premier: même les galaxies «se mangent» entre elles, disent les astronomes. C’est le quelque chose qui n’a pas et veut avoir, qui manque et veut prendre, qui est séparé et veut englober. C’est le b-a ba de l’évolution, à commencer par les petits protons. Ce n’est pas la «nécessité de se nourrir», du tout, vraiment: c’est le manque d’être qui veut se combler, c’est le premier cri de la séparation. On dévore parce qu’on n’est pas tout. Parce que le besoin fondamental de l’évolution et de chaque parcelle de l’évolution, c’est d’être tout. Alors on «aime», on prend, on tue: on mange. Tout est une manière de combler le trou primordial, le quelque chose qui a commencé à devenir un individu séparé. Le début de la cage. Le début de la mort. Elle arrivait à cette couche-là dans son corps, et aussitôt le problème a jailli: elle ne pouvait plus manger. La nourriture porte son germe de mort, observait-elle, et naturellement il faut que ce soit remplacé par autre chose. Mais quoi? Et le problème devenait inextricable, c’était le problème chaque jour. Il y a ce fait que, pour l’existence même, on est dans cette nécessité de dépendre de quelque chose de matériel, qui naturellement chaque fois rapporte une vieille difficulté qui revient… Chaque fois, c’est avaler la vieille négation inconsciente, cet «arrière-fond de négation derrière tout», ce NON primordial du moi-je contre tout le reste. … Tout cela est sous observation en ce moment (une observation très minutieuse qui pourrait être qualifiée de scientifique), eh bien, les cellules sont conscientes de la Force divine et de la puissance que cette Force donne, mais elles sont conscientes aussi que, pour leur durée telles qu’elles sont, même en état de transformation, elles ont encore besoin de cet appoint de quelque chose qui vient du dehors – avec cela, chaque fois on avale une nouvelle difficulté… Est-ce qu’on peut concevoir quelque chose qui fonctionne à la façon humaine et qui ne se détériorerait pas? Est-ce que ça, tel que c’est [et Mère pinçait la peau de ses mains], ce serait capable de se transformer par la Force? Est-ce que c’est possible?… On le saura quand ce sera fait et pas avant! Et elle riait. «Mais, lui disions-nous, toutes les possibilités sont là! C’est simplement cette question que la Matière doit s’adapter à l’infiltration d’une autre force.» – Mais oui, mais voilà!… s’exclamait-elle. Est-ce qu’elle peut? – «Sûrement elle peut. Si l’Esprit veut, il peut. Si l’Esprit voit que c’est le moment, il peut. Il n’y a aucune raison.» Et encore elle riait – Ce serait intéressant de voir! Elle regardait l’«objet» très scientifiquement, mais l’objet devenait de plus en plus ténu. Et plus il devenait ténu, plus il devenait formidablement puissant! Allez donc comprendre. Et dans cette Puissance-là, elle avait ou elle sentait que son corps avait encore besoin de se nourrir, «prendre des forces»! Prendre… C’est bien cela, elle touchait à la racine, et ce n’était évidemment pas le problème d’un «corps à nourrir»: c’était tout le problème, peut-être bien.

Il y avait un pas à sauter.

Ce n’était pas la question d’«arrêter la nourriture», c’était la question de surmonter le NON. Vaincre cette couche-là. Ou la traverser pour voir ce qui se cache derrière, car, comme toujours, l’obstacle recèle la clef.

Et le problème se compliquait de l’entourage. Les plats, ça se fabrique dans une cuisine. Et si elle ne mange pas, oh! Elle va mourir… Ça, la mort, on la lui jetait à la figure à chaque minute et sous tous les prétextes, sans même y penser: c’était «naturel», n’est-ce pas. Ils voudraient que je mange plus, et moi, je sens qu’en mangeant plus, je vais à l’encontre du Travail… Le système a commencé à ne plus vouloir fonctionner à la vieille manière, et alors les docteurs veulent que ça fonctionne comme d’habitude – c’est impossible! Et cela me met dans un état… ça fait une espèce de conflit dans la nature. N’est-ce pas, les choses vont à la fois trop vite et en même temps avec une résistance de la vieille nature – encouragée par les docteurs et les habitudes. C’est cela que l’on oublie toujours: l’hypnotisme du Mental physique. On ne saura jamais à quel point la substance (y compris la substance de Mère) est hypnotisée par ces «il-faut-il-ne-faut-pas». Jusqu’au bout Mère luttera, et jusqu’au bout ils lui jetteront leur hypnotisme: oh! il faut prendre de la coramine pour le cœur, oh! il faut… Et le corps est comme un bébé hypnotisé. À chaque instant il fallait défaire, défaire, défaire l’hypnotisme collectif – jusqu’au jour où elle ne luttera plus. Et nous n’arrivions pas à comprendre pourquoi elle ne se décidait pas à sauter le pas, ni pourquoi Sri Aurobindo, ou la Conscience, ne lui disait pas formellement ce qu’il fallait faire. «Il vaut mieux, lui disions-nous, se tromper en écoutant la conscience nouvelle que de ne pas se tromper en écoutant les médecins!» – Mais la Conscience ne contredit pas… Je ne sais pas comment expliquer… S’il y avait une indication forte et précise, je l’écouterais sûrement, mais ce n’est pas cela… On ne lui disait rien, c’était l’éternel mystère. On la laissait patauger toute seule entre la vie et la mort – naturellement! il fallait que ce soit le corps qui trouve la solution. Mais… Il y a la cuisine qui a l’habitude de faire les choses d’une certaine manière et qui les fait comme cela, il y a le docteur qui a dit de me donner telle chose et on l’écoute, il y a… Je vis dans une telle convention que c’est très difficile. Et toujours l’idée que je suis vieille, que je deviens vieille, et puis ma conscience, pour eux, doit être à moitié voilée… Ils n’ont pas la foi, qu’est-ce que tu veux! Alors j’ai pris l’attitude de dire: bien. Je me fais aussi passive que possible – passive vis-à-vis de la Volonté divine – et je prie qu’elle me dirige. C’est le seul moyen.

Et nous ne comprenions pas encore toute l’étendue du problème, qui nous semblait absurde, même en faisant la part de l’hypnotisme collectif: «Pourquoi, lui disions-nous un jour, ne te nourris-tu pas d’air? Il y a des yogis – beaucoup de yogis – qui l’ont fait autrefois.» – Ah! non, l’air est dégoûtant!… Nous oubliions qu’elle respirait l’odeur d’une bombe atomique à cinq mille kilomètres de là. Ils ont abîmé la terre, s’écriait-elle, ils ont abîmé l’atmosphère, ils ont tout abîmé! Ils ont vraiment fait un gâchis de la Matière… Alors ça complique. Ah! quelle heure est-il?

On aurait dit qu’elle touchait au centre de la contradiction dans son corps, avec un absurde problème qui nous semblait tout à fait idiot.

Et «on» ne lui disait rien, ni dans un sens ni dans l’autre.

Il y avait quelque chose à trouver.

Il y avait une ultime résistance à transmuer, symboliquement enfermée dans une cuillère de jus de fruit. Un NON central. Il y avait le monde qui était là. C’était le problème du monde, non le problème d’un tour de force yoguique et diététique. Et pouvait-on sauter ce pas-là si rien ne suivait derrière? À quoi sert d’être l’espèce nouvelle tout seul?

Et la triple accélération s’accélérait de plus en plus.

De plus en plus, de plus en plus…

Le monde aussi suivait sa courbe accélérée vers quelque contradiction centrale, ou quelque nœud de la vieille Histoire, que nous masquent les apparences mécaniques. La haute civilisation touche au sauvage: quelques jouets ont changé. Nos terribles jouets ont seulement le mérite, comme dans le corps de Mère, de nous acculer à la solution vraie, la solution évolutive: changer d’espèce ou mourir. C’était cela, toute la courbe. Ce n’était pas d’améliorer ni d’idéaliser le bocal humain. Le vieux laboratoire évolutif arrive à la conclusion de ses travaux. Mère aussi. C’est dommage si nous n’en voyons pas le sens. Cinq années ont passé depuis la révolte de mai 68, et la suffocation grandit, implacablement – elle ira jusqu’à ce qu’on crie pour de bon, le vrai cri qui brisera l’énorme Illusion. Jusqu’à ce qu’on débarque dans la vraie Matière, la vraie terre. La Merveille là, quand on n’en pourra plus de toutes nos sottises intelligentes. 1973, c’est l’année de la deuxième guerre d’Israël, le premier embargo pétrolier, et la quinzième bombe thermonucléaire chinoise, la cinquième explosion nucléaire française, et le Watergate et la crasse qui s’étale partout, les commandos et les étudiants qui bougent à Barcelone, à Bangkok, à Athènes… Almarik, Soljénitsyne, le premier laboratoire spatial américain – vers quel espace plus vrai? Quel air moins étouffant? Ça fuse partout, par tous les pores de la couche de carbone, de plus en plus, de plus en plus, en bien, en mal, en quelque chose que nous ne connaissons pas encore, comme dans le corps de Mère. C’est «la transition de la terre», disait-elle dès 1963. C’est comme si cette nouvelle Conscience intensifiait toutes choses pour les rendre plus perceptibles; toutes les circonstances de la vie, les maladies, les malentendus, les disputes, tout, tout est devenu aigu-aigu-aigu, comme pour qu’on soit bien obligé de voir. C’est la méthode de cette Conscience. Je vois très bien la façon dont elle travaille: elle met une pression pour que tout ce qui résiste dans la nature vienne à la surface et se manifeste, et alors le ridicule ou le mauvais de cette chose devient évident et il faut ou que ça s’en aille ou que… Et Mère faisait cette remarque si étrange, mais tellement révélatrice: J’ai l’impression que de même que cette Conscience a voulu, pas positivement dissoudre les religions, mais entrer au-dedans et enlever les barrières, qu’elle s’est mise dans la tête de faire la même chose pour la politique. Elle a l’air de travailler pour créer, non pas une désharmonie mais une sorte de… enlever la cohésion des gens – la cohésion des religions, la cohésion… Une formidable Force, qui n’est pas d’incohérence mais de dé-cohérence. Démonter la Mécanique: le pire et le meilleur. Arriver au «point de l’inconnu», comme Mère. Et si l’on ne sait pas voir cela, alors le sens vrai de notre histoire nous échappe. Est-ce que les têtards se préoccupent d’améliorer le bocal, ou de sauter par-dessus bord? Et nous croyons que ça va mal (ça va très mal dans le bocal), mais ça va merveilleusement, exactement, implacablement vers la sortie. C’est cette sortie-là qu’il faut regarder. Est-ce qu’il va falloir une faillite complète du Mental pour que les gens comprennent? Est-ce que ça va éclater avec un zéro au bout?

Ou est-ce que nous aurons le courage de faire notre propre «révolution immobile», faire un trou dans cet immense ballon de baudruche mentale, et jaillir à l’air vrai – ça n’attend que nos millions de cris, c’est là! C’est là.

C’est difficile, ça grince. Mais ce n’est qu’une apparence seulement: c’est la grande Pression de la Lumière – une lumière chaude, dorée, puissante, supramentale – de plus en plus, de plus en plus, de plus en plus.

Qu’est-ce qui va arriver?

Est-ce que cette dernière année du corps de Mère, ce bout du laboratoire, nous donnera quelque indice de notre propre mystère, ou est-ce qu’il faudra vraiment que ça éclate pour qu’on comprenne?

L’inéluctable Victoire

Et le petit monde autour d’elle reflétait exactement le grand monde, avec des ombres plus denses et quelques rares lumières, comme il se doit sous le foyer de la lampe. C’était le laboratoire évolutif sous pression. Tout se jouait là, en petit. Il n’y avait pas de «disciples» ou de non-disciples, pas de fidèles ou d’infidèles, de bons, de mauvais: il y avait seulement des petits échantillons terrestres, les vieux ingrédients d’une étrange concoction évolutive qui bouillonnait à grand feu – réussira, réussira pas? C’était un peu comme cela. On sentait que tout était là, toutes les possibilités, les merveilles étaient là, le poison, le Mensonge était là (oh! en abondance), la vieille calamité terrestre, et la mort qui s’accroche, et le Miracle… si on veut. Elle était là, si fragile, si vaste et tranquille – sans l’ombre d’une personne dans ce petit corps: un formidable témoin-actif tranquille qui accueillait tout, regardait tout, le bien, le mal, le poison, le nectar, embrassait tout dans son grand Feu blanc immobile, sans différence, sans plus, sans moins. C’était le monde, son monde. C’étaient les données du problème, et chaque donnée avait son absolu sens immense, comme si ce petit tourbillon noir qui entrait dans sa chambre, traînait derrière lui toutes les misères de la terre – chacun était une misère – et cette petite flamme soudaine, muette, tout l’espoir de la terre. Et c’était comme cela, chaque jour comme un grand Acte silencieux dont les figurants ne savaient pas l’enjeu. Ils montaient l’escalier avec leur sourde petite affaire, leur microscopique querelle d’un million de querelles du monde, la toute petitesse d’une immense petitesse partout – et qui priait pour la terre? Qui avait ce seul petit cri dedans pour une vraie terre enfin, cette flamme qui arrache le Moment et force la porte? Elle était muette, vaste, impassible: elle attendait. J’ai des millions d’années et j’attends. Elle était la prière de la terre. Je suis comme une sonnette que l’on ne sonne pas.

Le Moment allait-il passer? Comme en 1950. Le Moment de la terre?

Eh bien, non. Ce qui doit être sera, en dépit ou à cause de tout, disait-elle. Oh! à cause, oui, à cause de toute cette misère, à cause de toute cette petitesse, cette laideur, à cause de tout ça qui nous fend le cœur et nous étrangle. Il faut que ce soit! Il faut, il faut… Ce n’est pas possible autrement, c’est monstrueux autrement. Une petite prière vraie pour dénouer le Moment et ouvrir la Porte. Nous allions chez elle comme en comptant les battements de cœur de la terre.

Cette «fin» soi-disant, nous avons beaucoup de mal à en parler, et d’abord parce que ce n’est pas la fin, c’est tout autre chose que ce que nous pensons, même que ce qu’en pensent les gens les plus éclairés – tout autre chose, le Mystère vraiment, celui avec lequel nous nous battons depuis un an et onze mois exactement aujourd’hui, 17 octobre 1975. Nous ne nous battons pas vraiment: nous écoutons Mère, mais avec une prière si intense… Non, nous ne nous attendions pas un instant à cette «mort» que la plupart prévoyaient si gentiment, et si naturellement. Pour nous, Mère ne pouvait pas mourir, la question ne se posait même pas, c’était une espèce d’évidence simple – ça ne pouvait pas se passer comme d’habitude. Elle avait perdu l’habitude de mourir, pourrait-on dire, c’était autre chose – mais quoi? Qu’est-ce qui allait se passer, comment ça allait se passer, c’était notre seule question, parce que la transformation allait se passer, c’était évident, mais comment, par quel chemin? Pour moi, la Victoire est certaine, mais je ne sais pas si c’est demain ou… Je ne sais pas par quel chemin on passera pour y aller… Il faudrait une foi si ardente!

Alors nous pouvons seulement essayer de tracer la courbe, reprendre le «carnet de laboratoire», marcher encore dans cette forêt merveilleuse où nous ne savions jamais ce qui allait se passer, pendu entre la merveille et le précipice, la vieille terre et l’inconnu, l’impossibilité et toutes les possibilités comme par enchantement.

Impossibilité… nous avons définitivement rayé du Larousse ce mot qui voisine entre imposer et imposture – ça, pour toujours. Et quand la terre voudra bien larguer cet impossible mot, ça ira définitivement mieux.

En attendant, c’était bizarre, mais ça allait sûrement vers quelque chose, de plus en plus vite. Nous la sentions s’établir graduellement dans cette «vie physique ininterrompue», et toutes sortes de maux qui n’avaient cessé de l’assaillir pendant tant de décades s’étaient comme gelés ou avaient cessé de se manifester: ces crises cardiaques, ces terribles névrites, les hémorragies de l’œil, les rhumes, les rages de dents, toute cette moisson qu’elle recueillait des mauvaises volontés autour. Je ne sais presque plus ce que c’est que la fatigue. Mais il y avait cette étrange agonie sans cause médicale qui s’emparait d’elle et la faisait parfois crier de douleur lorsque le monde «extérieur» la tirait un peu trop dans sa boue ou dans son envahissement perpétuel, dans ses pensées décomposantes. «Mère, qu’est-ce qui se passera quand vous ne serez plus?»1 lui écrivait gentiment l’un des petits échantillons. Et c’était comme cela, de plus en plus comme cela, à chaque instant comme cela. Une pensée, qu’est-ce que c’est! Mais c’était comme si on la fourrait dans la mort instantanément. Ce corps est devenu très-très sensible. Si quelqu’un entre mécontent de quelque chose que j’ai fait ou que j’ai dit, tout d’un coup les nerfs du corps sont comme torturés. Et cela vient de la personne qui est là – qui donne tous les signes de la dévotion etc., absolument aucun signe extérieur, aucune manifestation parlée ni directe: tous les nerfs torturés… C’est quelque chose qui doit couper le corps de son contact avec le Divin, probablement. C’est à l’étude. Elle a fait beaucoup d’«études». Elle cherchait si désespérément ce mystère des cellules et de la contagion cellulaire, mais à l’envers: pour faire passer dans les corps et dans la Matière autour d’elle la vibration vraie, celle qui transformera la Matière, la contagion dorée. Ça résistait férocement, tenacement, toute la Matière résistait. Mais si on pouvait faire passer ça, ce serait la fin de l’Écran. Elle étudiait. Elle a étudié jusqu’au bout.

Et dans cette étrange vulnérabilité (sa vulnérabilité, c’était son moyen de communiquer!), son agonie vraiment qui n’était pas seulement du monde mais de toute une alchimie profonde, une re-constitution ou dé-constitution interne sous l’effet de la grande Pression, tout un mouvement qu’elle ne s’expliquait pas mais qui était comme de la douleur entassée dans le corps comme si ça mourait à chaque instant pour renaître dans le même instant; au milieu de ce bizarre enfer, l’autre état semblait se développer progressivement, l’autre rythme ou l’autre temps qui «gelait» tout cela ou changeait tout cela en autre chose. Et ce n’était ni l’un ni l’autre, une sorte d’existence hybride incompréhensible, douloureuse, béatifique, merveilleuse, infernale: C’est étrangement fragile en même temps, c’est cela qui est curieux. On a l’impression que c’est sorti de toutes les lois ordinaires et… c’est en suspens, comme cela. Quelque chose qui est en train de chercher à s’établir. Et ce «quelque chose» – oui, l’état du papillon peut-être, l’état de la prochaine espèce, cette sorte d’incompréhensible chose qui voulait se faufiler entre les mailles de la Matière –, c’était comme si tout s’acharnait pour le démolir, l’empêcher. On ne peut même pas dire que les échantillons autour étaient spécialement néfastes, non: ils étaient simplement la terre, l’état de la terre, la respiration de la terre, l’habitude de la terre. La petitesse de la terre. La vieille habitude catastrophique. Il y a toute la vieille habitude, simplement, qui est à vaincre. Pas si simple. C’est comme un caoutchouc qu’on laisse aller et ça recommence; alors on a mal, on a… Et dès que le corps s’identifie à cette Vibration, alors ça devient comme une expression… radiante, n’est-ce pas, de la Conscience, et alors tout est «smooth», sans heurts, sans difficultés, et si on se laisse aller comme cela, ça devient une merveille. Ça devient une merveille. Malheureusement il y a toute l’influence du monde extérieur qui fait que le corps a de la difficulté à être tout le temps comme cela, qu’il a tendance à retomber dans la manière habituelle. C’est pour cela que ça ne peut pas s’installer d’une façon définitive… La vie pourrait être si merveilleusement simple et belle! Vraiment l’homme l’a rendue imbécile. Je comprends très bien que c’était nécessaire pour triturer la Matière, mais… le moment est venu pour que ce soit fini, qu’on se sorte de là! Elle essayait si désespérément de faire entrer le moment de l’autre chose dans cette Matière. Et toute la difficulté, l’Écran vraiment, tenait seulement à une sale petite vibration du Mental physique qui ne pouvait pas s’empêcher de vouloir et de prévoir et de concocter sa vieille mort, dans tous les détails – c’est entendu, c’était nécessaire pour fouetter, triturer cette vieille Matière, mais… La lutte se nouait dans le corps de Mère entre les deux états, elle était le champ de bataille, à chaque instant le «champ de bataille sordide», là, à tirer le caoutchouc: la merveille, l’asphyxie, le demain de la terre, l’hier interminable. J’ai de la peine à garder ça, s’écriait-elle un jour, parce que tous les contacts ramènent la vieille conscience – je ne connais pas de gens qui soient dans cet état-là! Exactement, un papillon tout seul dans un monde de chenilles qui la tiraient sans cesse dans la vieille boue. Les petits axolotls triomphants et médicaux. Il fallait frayer le passage, est-ce que ça pourrait jamais passer? Son corps était le lieu où ça tentait de passer dans la terre: «s’établir» comme elle disait.

C’est une lutte acharnée… et alors, si on reste là [dans la vraie Conscience], tout va bien – tout va bien; le corps va bien, tout va bien. Et dès que l’on sort de ça et que l’on entre dans les autres mouvements, alors on voit que tout, tout est… que c’est un monde de contradictions – de chaos, de contradictions. Et là, tout est parfaitement harmonieux. Il y a comme une démonstration à quel point le déséquilibre qui se traduit dans les circonstances par ce que les hommes appellent la «mort» (et qui n’est qu’une mort tout à fait apparente), comme tout le temps les deux, pour ainsi dire, sont là: cette Harmonie contenant tout, qui est l’essence de la Vie, et ce morcellement, cette division, apparente, irréelle, qui a une existence artificielle, et qui est la cause de la mort; comment les deux sont imbriqués de telle façon qu’on peut passer de l’un à l’autre à n’importe quel moment et à n’importe quelle occasion. Et ce n’est pas du tout comme les hommes croient, qu’il faut quelque chose de «grave» – ce n’est pas cela, ça peut être avec la chose la plus futile. C’est simplement être ici ou être , et voilà. Et alors être ici et y rester, c’est fini; être ici et puis être là [et Mère faisait un geste entre les deux], ça fait une vie comme cela, avec des souffrances, des ennuis, toutes sortes de choses. Et être , c’est la Vie perpétuelle, le Pouvoir absolu et… On ne peut même pas parler de «paix», n’est-ce pas, c’est… quelque chose d’immuable. Et en même temps tout est là: cet état-là et cet état-ci sont là tous les deux. Et l’homme fait une espèce d’amalgame plus ou moins maladroit de ces deux choses. Le demain est en plein dans l’aujourd’hui, l’autre état en plein dans celui-ci! C’est seulement une minuscule trame déformante qui change la Vibration au passage. Il n’y a pas des siècles à courir, pas de miraculeuses transformations à opérer, pas d’immenses procédés interminables – c’est , le lieu instantané où la vie et la mort se changent en l’autre chose, la vraie Vie, la survie. Presque une question de position de conscience. Et l’Écran tombe. C’était toujours là. … Mais quelques secondes du vrai état dans sa pureté, c’est… c’est un pouvoir formidable. Seulement… [et c’est là où Mère touchait du doigt le problème]… il semble que toute la construction du monde soit un frein encore, qu’il y a quelque chose qui… [et elle restait à regarder, peut-être tous ces petits échantillons autour d’elle, les figurants du grand Acte] … Et c’est à ce «quelque chose» que cette Conscience travaille. Il y a un changement dans la conscience terrestre qui doit avoir lieu pour que ça puisse s’établir. Voilà. On ne peut pas sortir tout seul!

On ne peut pas être tout seul de l’autre espèce.

Alors qu’est-ce qui allait pouvoir se passer entre cette négation de plus en plus agressive autour d’elle (mais cette négation même faisait partie du jeu, c’était le jeu, ou l’enjeu terrestre) et ce petit souffle doré, de plus en plus haletant et fragile. Et pourtant la victoire SERA. Mais par quel chemin?… Saurons-nous dépister le chemin de cette inéluctable victoire? C’est notre dernier chemin dans la grande forêt de Mère.

Où est le chemin, où est la Victoire, notre victoire? Où?

L’inéluctable Victoire.

La négation

Et la contradiction se refermait très implacablement.

Mais très sûrement vers le But voulu.

Tout est exactement comme ce doit être.

Seulement il faut trouver le sens.

On vit des siècles et des décades avec trente-six petits sens, et ça a l’air d’aller nulle part et de tourner en rond. Et puis il y a l’heure du Sens. On entasse des découvertes qui ne découvrent rien, jusqu’au jour où la seule chose se dé-couvre, et tout est découvert. Nous arrivons à cette heure-là. Et la contradiction n’est si noire que pour nous forcer à son sens doré. Sinon il n’y a qu’à plier bagage et aller se faire pendre ailleurs – mais il n’y a pas d’«ailleurs», nous sommes parfaitement coincés. Comme Mère. Alors il faut trouver.

Si je vis jusqu’à cent ans, j’aurai une force et une vie nouvelles. Mais… nous sommes juste dans les années difficiles, disait-elle en 1972. C’était une question de temps. C’était une course avec le temps. Combien d’années jusqu’au centenaire? – «Cinq ans, douce Mère.» – Cinq ans de cet enfer!… C’était en 1973. Apparemment, c’était la contradiction de ce corps, si étonnante, vraiment on ne comprenait pas: on s’asseyait près d’elle et c’était cette cataracte de puissance, si incroyable, si formidable, qui vous pilonnait, triturait et qui semblait pouvoir tout aplatir (pas qui «semblait»: qui pouvait) et puis… c’était comme si rien ne rentrait dans le corps de Mère: ça passait au travers. Elle était comme un souffle. «Un petit pantin», comme elle disait… dans un torrent de puissance incroyable. Le tuyau, je suis le tuyau! s’exclamait-elle en riant, et elle déversait ça sur la terre, mais rien ne restait dans son propre corps. C’est très intéressant. C’est quelque chose en apparence de tout à fait absurde [et elle désignait son propre corps] avec des faiblesses apparentes que les êtres humains méprisent et… [riant] des forces inouïes que les êtres humains ne peuvent pas supporter! C’est curieux. C’était très curieux. C’est en même temps la constatation d’une toute-puissance qui n’a pas de limites, et d’une impuissance qui n’a pas de limites. Et tout cela, ici, au même endroit [et Mère collait une main sur l’autre]. Et je suis d’un tempérament assez raisonnable pour ne pas parler, parce que si je disais tout ce que je vois et tout ce qui se passe et tout ce qui est là… on dirait: c’est fini, elle a perdu son équilibre; avec son mental elle a perdu la tête! Alors je regarde très sérieusement et je me dis: voyons, prenons un de leurs si importants problèmes – qui sont des problèmes de vie et de mort pour eux –, voyons, regardons ça bien en face et soyons un peu sérieux… [Et elle riait, riait]… Mais ça va, l’équilibre est encore là! Oh! ce sens de l’humour qui la sauvait de l’ignoble sottise dont on l’abreuvait. Et tout de même, parfois, quand le doute général venait l’assaillir devant l’impuissance de son corps, elle avait un cri: Beaucoup de gens ont fait cela aussi! ils sont partis ailleurs, dans un monde plus ou moins subtil. N’est-ce pas, il y a des millions de manières de s’enfuir – il n’y en a qu’une de rester, c’est vraiment d’avoir du courage et de l’endurance, d’accepter toutes les apparences de l’infirmité, les apparences de l’impuissance, les apparences de l’incompréhension, l’apparence… oui, d’une négation de la Vérité. Mais si l’on n’accepte pas, ce ne sera jamais changé! Ceux qui veulent rester grands, lumineux, forts, puissants, et patati-patata, eh bien, qu’ils restent là-bas, ils ne peuvent rien faire pour la terre!

Mais pourquoi, pourquoi ce manque total de jonction avec son propre corps? Un millième, un millionième de ça, cette cataracte de puissance, aurait pu la propulser pendant des siècles comme un clin d’œil. Et nous comprenions sans comprendre – sans comprendre l’immense Compassion qui conduit les choses. Si ça venait, ça détruirait trop de choses, disait-elle déjà en 1965. Quand vient cette Puissance lumineuse, elle est si compacte – si compacte, ça donne l’impression d’être beaucoup plus lourd que la Matière; c’est voilé, voilé, voilé, autrement… «unbearable»… insupportable. Mais pourquoi, pensions-nous innocemment, n’y aurait-il pas seulement une petite goutte de ça? Et elle expliquait patiemment: C’est une toute-puissance réellement. C’est-à-dire qu’elle existe entièrement, totalement, exclusivement. Elle contient tout, mais ce qui est contraire à sa vibration est obligé de se changer, n’est-ce pas, puisque rien ne peut disparaître: et alors ce changement immédiat, brutal pour ainsi dire, absolu, dans le monde tel qu’il est, c’est une catastrophe. Une goutte, ou tout, c’est tout pareil, évidemment; ça ne se supporte qu’à cause de notre épaisseur de crasse.

Et il n’y avait qu’à voir bouillonner le petit laboratoire autour d’elle pour comprendre. On aurait dit que l’Ashram, c’était le centre de la résistance à l’Œuvre – mais bien entendu! Sri Aurobindo le savait depuis cinquante ans. C’était le symbole de toutes les difficultés de la terre. C’est comme si un Pouvoir surhumain voulait se manifester à travers des millénaires d’impuissance. Ça, le corps, c’est fait de millénaires d’impuissance. Et un Pouvoir surhumain qui essaye, qui presse là pour se manifester. C’est comme cela. Quel sera le résultat, je ne sais pas?… Je crois que dans les conditions actuelles de la terre, le résultat est impossible; ce serait un miracle qui bouleverserait trop de choses. Les conséquences seraient pires que…

Alors où allait-on si, à la fois, le corps devait durer, gagner du temps, et si le milieu ambiant non seulement n’avait pas la patience, mais ne pouvait pas supporter ce qui permettrait le changement?

Elle était enfermée dans une contradiction insoluble. Les gorgées de glucose avaient de plus en plus de mal à descendre. L’impression d’être suspendue par un fil si ténu… dans une atmosphère absolument pourrie – d’incrédulité, de futilité, de mauvaise volonté. Un fil ténu et c’est un miracle que ça ne casse pas. Et ils ne comprennent même pas que cette Vibration de Vérité, si elle s’imposait, ce serait la destruction d’eux-mêmes! de ce qu’ils croient être eux-mêmes… La merveille – la merveille –, c’est cette Compassion infinie qui fait que ça ne détruit rien: ça attend. C’est là, c’est là avec son plein pouvoir, sa pleine force et… simplement ça affirme sa présence sans l’imposer afin de réduire au minimum… les dégâts. Une Compassion merveilleuse. Et tous ces idiots, ils appellent cela de l’impuissance!

«Mère ne peut plus rien», c’était leur refrain, et «Mère s’en va très vite»… Certains faisaient même circuler un avertissement: «Soyez prêts, elle va partir.» Une atmosphère «absolument pourrie». Alors?

On pourrait presque donner laconiquement le bulletin de ses petits cris, qui étaient comme des cris d’appel à la terre:

– Il semble qu’il y ait une Pression de plus en plus puissante et toutes les difficultés surgissent. Les gens se disputent, les… oh! Et c’est dans le monde entier.

– «Elle est vieille, elle est vieille…» Ça fait une atmosphère de résistance au changement. Ça fait presque un conflit dans l’être. «C’est impossible, c’est impossible, c’est impossible…» de tous les côtés.

– L’entourage n’aide pas. L’entourage immédiat n’a aucune foi.

– Je suis prête à lutter 200 ans s’il le faut, mais le travail sera fait.

– Je crois vraiment que c’est parmi les enfants que se trouvent ceux qui peuvent commencer la race nouvelle. Les hommes sont… coriaces. Ils sont tous vieux, je suis seule à être jeune! C’est cela, n’est-ce pas, cette flamme, cette volonté … Satisfaits de petites satisfactions personnelles, qui ne mènent à rien. Tandis qu’on sent que l’on pourrait hâter la venue si l’on était – si l’on était un conquérant! Au fond, ça leur est égal.

– C’est seulement en s’accrochant désespérément au Divin – mais au Divin le plus pur et le plus puissant – qu’on peut éviter une… une catastrophe générale. Il ne faudrait pas perdre une minute, il faudrait tout le temps, tout le temps s’accrocher au Divin pour L’obliger à descendre ici. Autrement… Alors j’ai besoin, j’ai besoin que tous ceux qui m’aiment me comprennent. Il faut, il faut que nous nous débarrassions de tout ce qui nous accroche encore en bas, de façon à être vraiment prêts à recevoir cette Volonté divine. Et alors l’urgence, l’urgence pour cela… effrayant. Il ne reste plus rien, plus rien, seulement, seulement une volonté – une volonté, une aspiration, un besoin impérieux: oh! il faut, il faut que le règne du Divin vienne… Je suis pressée.

– Si ça allait plus vite, ça casserait tout.

– Il est temps de prendre position tout à fait: que tout cela (la maladie, la mort, la douleur), tout cela c’est irréel. Il est temps.

– Sri Aurobindo a dit, il l’a écrit: The time has come, le temps est venu. Parce qu’il est parti, les gens ont cru qu’il s’était trompé!

– Il n’y a qu’une direction: vers le Divin. Et comme tu le sais, c’est aussi bien au-dedans qu’au-dehors, en haut qu’en bas. C’est partout. C’est dans le monde tel qu’il est qu’il faut trouver le Divin et s’accrocher à lui – à lui seul, il n’y a pas d’autre moyen.

– Le corps voit très bien, très clairement, la protection merveilleuse qui est sur lui, autrement il serait déchiqueté.

– Si je peux rentrer dans mon atmosphère normale, c’est comme si tout disparaissait, je ne souffre plus. Et ça revient du dehors comme une attaque furibonde: les gens se querellent, les circonstances vont de travers, tout. Et tout cela, on me le jette dessus, alors…

– Pendant des siècles et des siècles l’humanité a attendu cette heure. Elle est venue… Nous voulons une race qui n’ait pas d’ego.

– Être quelque chose qui n’ajoute pas un obstacle… Un transmetteur limpide.

– Avant de mourir, le Mensonge se déchaîne. Mais les gens ne comprennent que la leçon de la catastrophe. Est-ce qu’il faudra qu’elle vienne pour qu’ils ouvrent les yeux à la Vérité?… C’est seulement la Vérité qui peut nous sauver.

– Je viens d’avoir une vision fantastique… du berceau d’un avenir… qui n’est pas très lointain. Un avenir… je ne sais pas. C’est une masse for-mi-da-ble qui est suspendue sur la terre.

– Tous les beaux rêves deviendront réels, d’une réalité beaucoup plus merveilleuse que tout ce que nous pouvons rêver.

– Je pense toujours à ce passage de Sri Aurobindo: le «Dieu va croître dans la Matière…» alors on voit la Divinité qui croît dans la Matière – «… et les hommes sages parlent et dorment.»2 Et c’est tout à fait cela.

– Il y a la possibilité d’un succès formidable, pas en l’air: ici.

– Il n’y a pas «il faut attendre», il n’y a pas «ça viendra en son temps», il n’y a pas… toutes ces choses très raisonnables, ça n’existe plus – c’est Ça, comme une lame d’épée. Et c’est ça envers et contre tout: le Divin. Le Divin seul. Tout le reste est mensonge – mensonge, mensonge et mensonge qui doit disparaître. Il n’y a qu’une réalité, il n’y a qu’une vie, il n’y a qu’une conscience: le Divin.

– Il y aura un miracle. Mais lequel, je ne sais pas. On voit, on voit clairement que les circonstances sont amenées pour que tout d’un coup les choses craquent. Mais comment? je ne sais pas.

– On a l’impression d’être au bord d’un précipice – il ne faut pas faire un faux pas. Comme si la Conscience faisait une pression sur les circonstances pour qu’elles soient plus décisives.

– Même si un seul être pouvait se mettre fidèlement au service de la Vérité, il peut changer le pays, et le monde.3

– Ce n’est qu’une violence qui pourrait arrêter la transformation…

– Il y a des gens qui envoient des suggestions catastrophiques. Et le corps lutte, lutte pour ne recevoir que les suggestions qui viennent du Divin. Mais il y a encore du tirage.

– La sensation du corps, c’est comme si j’étais grande comme le monde et que je tienne tout dans mes bras, vraiment comme une Mère tient ses enfants. Je ne peux pas expliquer… Plus tard.

– Tout devient un malaise – un malaise perpétuel – comme si l’on faisait vivre à mon corps toutes les choses qui doivent disparaître. Et alors c’est perpétuel. Tout: les choses du dehors, les choses du dedans, les choses de ce qu’on appelle les «autres», les choses qui concernent ce corps, tout, tout: terrible, terrible, terrible… Comme si les contradictions étaient accumulées en moi pour que ce soit moi qui fasse le travail, et «moi», je ne sais pas qui c’est. Ce corps, ce pauvre corps, toute sa vie est la négation de ce qui lui paraît… la Beauté à réaliser.

– J’aimerais ne plus rien dire.

– Comme si la bataille du monde se livrait dans ma conscience. Et ce n’est pas seulement d’une personne: c’est le subconscient de la Terre. C’est interminable. Il faut pourtant… Alors arrêter ça, ça veut dire arrêter le travail. Continuer ça, ça veut dire qu’il faudrait un temps… je ne sais pas… c’est interminable. C’est comme si cette conscience-là était le centre de jonction et d’action. Alors je n’ai qu’un moyen, c’est de rester tranquille, tranquille: laisser passer, passer les rayons divins. C’est la seule solution. Il faut que ce soit le Divin qui… qui fasse la bataille.

– Une Béatitude qui est là, prête pour nous.

– La moindre contradiction qui entre dans l’atmosphère me produit un tel malaise que j’ai l’impression que je ne pourrai pas le supporter… C’est… je ne sais pas comment c’est… C’est comme une négation, une négation douloureuse.

– L’issue finale, c’est évident.

– J’ai envie de crier… Quand je suis immobile, j’ai une puissance qui est presque illimitée. Et quand je suis dans mon corps, je me sens si mal à l’aise…

– C’est devenu comme cela, aigu. Et en même temps la connaissance: c’est le moment de remporter la Victoire. Comme cela, qui vient d’en haut: tiens bon, tiens bon, c’est le moment de remporter la Victoire.

Qu’est-ce qui allait pouvoir se passer?

Quel allait être le dernier chemin vers cette issue finale «évidente», cette inéluctable Victoire en dépit de tout, ou à cause de tout? Oh! à cause de tout. «Il faut, il faut que le règne du Divin vienne, il faut…»

Ou bien quoi, on recommence encore?

19. L’impossible solution

Elle était si vaste et si parfaitement immobile dans la grande bataille qui se jouait. On entrait en elle comme dans une immensité de neige douce, et pourtant si formidablement brûlante dans son immobilité. On allait loin, loin, et pour toujours, et pourtant c’était là. On était chez soi comme dans le plus profond sanctuaire intime, et pourtant c’était le monde qui battait. On baignait dans l’Amour, et c’était une impitoyable guerre… dans le silence parfait, comme en dehors de toutes les guerres, comme si elles étaient gagnées depuis toujours. Et ses petites gouttes de mots, ses petits souffles d’à travers les éternités, portaient le feu, disaient l’enfer ou la Merveille, la contradiction et la question toujours, d’un même ton si totalement égal, comme on observe la rivière qui coule: ici, ça tourne à droite, là ça tourne à gauche. C’était la vérité transparente, sans teinte, sans frisson: pure. Sans personne. Et pourtant c’était elle.

Et plus tendrement elle quand elle riait.

Sur le seuil d’un grand secret

Elle ne riait plus beaucoup, c’est vrai. Ça devenait très serré. Mais on n’avait jamais l’impression que c’était serré, on ne se rendait pas vraiment compte de la gravité, sauf qu’elle semblait de plus en plus gagnée par ce temps bizarre. C’était un tel bain d’éternité compacte, et légère, près d’elle, qu’on ne voyait vraiment pas où et comment ça pouvait finir. Il n’y avait pas de mort là, c’était une évidence, mais il y avait tous ces regards de mort autour d’elle. C’était cela, l’assaut. Ses 95 ans auraient pu être 395 ans, sans différence, mais le temps comptait pour les autres. On ne sentait même pas que son corps vieillissait – «vieille», ça nous semblait si bizarre, près de Mère – mais tous ces yeux-là… Et nous nous souvenons de nouveau, avec une lueur de compréhension, de ses paroles un jour: J’ai l’impression que la forme visible est autant (au moins autant) le résultat de la manière dont on est vu par les autres que de la manière dont on est soi-même. Je ne sais pas comment expliquer cela… Quand quelqu’un d’autre vous voit, on se voit de la manière dont les autres vous voient. Mais il y a une manière d’être, qui est produite par la vraie conscience, qui est sentie d’une façon tout à fait concrète, mais qui est comme… pas positivement en contradiction, mais tout à fait différente de la manière dont les autres vous voient… Et c’est pour cela qu’il y a quelque chose à trouver pour que ce soit indépendant de l’influence de tout le monde. Peut-être ne saurons-nous jamais à quel point la Matière, la Matière corporelle, est miraculeusement souple et fluide, mais comme figée, hypnotisée par une habitude. Vraiment le monde est complètement déformé. La Matière est complètement déformée. Elle peut être miraculeusement autrement… si on sort du bain – si on voit autrement. Si on est autrement. Mère était vue vieille, elle était vue mourante. C’était cela, l’affreuse histoire. Et ce n’était pas pour elle qu’elle luttait, c’était pour dégager un coin de Matière de cet abominable hypnotisme. Oh! comme ils croient en la mort, La puissance de la Mort, c’est qu’ils veulent tous mourir! s’écriait-elle un jour.

Mais il y avait l’«autre manière», le «produit de la vraie conscience», ce «fils des cellules» lentement bâti, amalgamé par la prière du corps, l’aspiration du corps, les millions de Mantra répétés jour et nuit. Une deuxième fois, elle l’avait vu, en 1972: Je ne sais pas si c’est le corps supramental ou un corps de transition, mais j’avais un corps tout à fait nouveau, en ce sens qu’il était insexué… Il était très mince, c’était joli, vraiment une forme harmonieuse. Ce qui était très différent, c’était le tronc: la respiration. Les épaules étaient larges. Ça, c’était important. Seulement la poitrine n’était ni féminine, ni masculine. Et puis tout cela, estomac, ventre, il y avait juste un contour, une forme très svelte et très harmonieuse, mais qui n’avait certainement pas l’utilisation que nous faisons de notre corps… Évidemment, ce qui changera beaucoup, ce qui était devenu très important, c’était la respiration. C’était de cela que dépendait beaucoup cet être. Et nous disions à Mère: «Plusieurs fois, j’ai eu l’impression que plutôt qu’une transformation, ce sera une concrétisation de l’autre corps?» – Aah! mais comment? – «Le passage, oui, on ne sait pas. Mais au lieu que celui-ci devienne l’autre, c’est l’autre qui prendrait la place de celui-ci.» – Oui, mais comment?… Celui que j’étais la nuit d’avant-hier, évidemment s’il se matérialisait… Mais comment?… Le passage? le passage qui pour la plupart des gens est comme de la conscience de veille à la conscience du sommeil et de la conscience du sommeil à la conscience de veille. Il y a tout de même un pas. Il y a tout de même ça-ça [et Mère renversait deux doigts comme pour montrer une bascule ou un renversement de conscience d’un état à l’autre]… On ne sait rien, c’est curieux comme on ne sait rien!

Pour elle, il n’y avait plus de «passage», il n’y avait plus de côté du sommeil et de côté de l’éveil, de côté de mort et de côté des vivants soi-disant. C’était tout un. C’était sa vie bizarre, paradoxale comme dans deux mondes (qui pour nous sont deux mondes, pour notre vision déformée dans la cage). Elle bâtissait cette sur-vie où il n’y a plus de «côtés». Je vois beaucoup de scènes de la Nature, comme des champs, des jardins, mais tout, derrière des filets! nous disait-elle en riant. Et ce «filet», c’était tellement visiblement, manifestement (et symboliquement) cette trame qui nous sépare de l’«autre côté». Nous pouvions presque les voir quand Mère parlait; nous voyions comme des filets de sardiniers, légers, qui flottent dans le vent, entre elle et une vraie terre si souriante. Il y a un filet d’une couleur, d’une autre couleur… Et ça a un sens. Tout-tout-tout est derrière un filet, on est comme… comme si on se mouvait avec des filets! Mais ce n’est pas un seul filet, ça dépend: le filet dépend, dans sa forme et dans sa couleur, de ce qui est derrière. Et c’est… le moyen de communication! Tu comprends? Heureusement que je ne parle pas parce qu’on dirait que je déménage! Et ça, les yeux ouverts, dans la journée, tu imagines! Alors je vois, par exemple ma chambre (je suis ici, je vois les visiteurs) et en même temps, je vois un paysage ou un autre, et ça change et ça bouge, et avec un filet comme ça entre moi et les paysages! Tout cela, c’est très joli, et on conçoit très bien le mode de la sur-vie… sans filet (!) mais en attendant c’est un énorme Écran, avec un corps peut-être très svelte dans la vraie Matière, mais un autre qui est très mal vu dans celle-ci et que l’on force à la décomposition. Alors?… Oui, alors? Le jour où l’Écran tombera, ce sera très bien (à moins que ce ne soit un autre genre de catastrophe!), mais nous avons l’impression, justement, que pour qu’il tombe, il faut que la Matière présente s’ouvre, fraye le passage dans sa propre chair, s’extirpe de cette espèce de fixité de plomb ou de son hypnotisme général. C’était exactement ce qui était en train de se passer douloureusement dans le corps de Mère, au milieu de la formidable Négation collective. Cette espèce de «vieux machin» comme elle disait de son corps, c’était le lieu de l’expérience, on pourrait dire le lieu du passage – si ça ne passait pas là, où ça passerait? Par quel autre interstice de la Matière générale? Il ne s’agissait pas de quitter la vieille guenille pour batifoler dans une moins fichue histoire: c’était que ça se passait, dans ces 95 ans si mal vus. Et si personne n’en voulait autour, où donc et qui donc en voudrait dans cette damnée Matière collective? Le laboratoire était parfaitement représentatif. C’était la «bataille du monde». Alors Mère butait sur l’éternel mystère: «C’est curieux comme on ne sait rien.» Et le temps pressait: Il faut que ça aille vite.

Et parfois, elle restait à regarder devant elle, sa main droite appuyée sur ses lèvres, et on sentait une telle intensité de question. Elle regardait les conditions, les implacables conditions, et quelle issue? Ce n’était pas l’issue de son corps! C’était l’issue de la terre. Et qui voulait, qui? Où était la petite flamme pure dans tout ce bourbier qui arrivait drapé de blanc avec son sourire yoguique officiel – oh! il y avait les autres, ceux dont on ne parle jamais, ceux qui n’ont pas de nom, pas de titre, qui besognaient obscurément pour l’amour, lavaient la vaisselle, graissaient les voitures, ceux qu’on croisait parfois avec une si jolie petite lumière dans les yeux, c’étaient ceux-là qui faisaient que Mère tenait et tenait; ceux-là qui ne la voyaient presque jamais, ceux-là qui ne pouvaient même pas lui apporter le petit souffle de leur amour pur. Mais il y avait toute cette carapace obscure autour, c’était là-dedans qu’il fallait qu’elle travaille, c’était à cette Négation qu’il fallait arracher un cri de consentement. Et elle besognait, besognait. Et parfois ça semblait sans espoir. S’il y avait la certitude, si, par exemple, Sri Aurobindo disait: ça, c’est comme cela. Alors ce serait très facile, mais ce qui est difficile… N’est-ce pas, on est entouré de gens qui vous croient malade, et qui vous traitent comme un malade; on est entouré d’une certitude que l’on est en train de s’en aller très vite vers la fin. Et alors ce pauvre corps est comme cela, il ne sait pas. Il ne s’en préoccupe pas, mais il n’a pas la certitude de comment ça se terminera. Alors il lui reste seulement à être tranquille, avoir confiance et… endurer.

Sri Aurobindo ne disait rien, bien entendu! Il fallait que le corps trouve. Trouver, pour le corps, c’est faire. Et pourtant, invisiblement, on sentait qu’elle s’approchait de quelque chose, en dépit ou à cause même de cette Contradiction; on la sentait osciller de plus en plus vite entre deux extrêmes de splendeur et de démolition, de victoire et de précipice, comme si, peut-être, les deux allaient se joindre dans une incroyable autre chose. Oh! on sentait que c’était si proche: plus c’était forcené, plus c’était évident, palpable. Et Mère ne savait pas, elle apprenait l’inexistence pour pouvoir exister et durer dans cette effrayante bascule d’un côté à l’autre. Elle faisait le pont. Elle était le pont. Était-ce la mort pour de bon, était-ce l’autre chose? L’apprentissage de la non-existence personnelle. Oublier le Divin même une minute, devient une catastrophe. De temps en temps, pour quelques secondes, la vraie conscience béatifique – mais de temps en temps et pour quelques secondes. Voilà. Autrement, la bataille. Une fois, deux fois, pour quelques secondes: ah!… Et puis c’est parti. Est-ce qu’il faut… est-ce qu’il faut laisser ce corps pour en construire un autre? Je ne sais pas… Ça ne correspond pas… Il ne m’a jamais été dit que ça devait être comme cela. – «Mais si tu partais, qu’est-ce qu’on ferait ici, protestions-nous; on a l’impression que les seuls moments où on respire, c’est quand on est près de toi!» – Mais il ne désire pas partir. Il ne sait pas. Seulement… il faut ou que nous nous arrangions pour que ce corps soit plus plastique et qu’il puisse se transformer, ou bien, alors, ce sera pour une autre vie. Mais j’avoue que… Sri Aurobindo, lui, m’a dit: oh! recommencer tout ça, toute l’enfance et toute cette inconscience – non. Avant de s’en aller, il avait dit: non. «Non, je reviendrai quand ça pourra être un corps supramental.» Mais il doit y avoir des gens qui doivent pouvoir durer à volonté. Ça, j’ai l’impression que c’est possible. Je peux rester des heures comme cela, dans une espèce de contemplation réceptive, et ça passe comme une seconde. Ça, le temps, c’est curieux… le temps n’existe plus. Je sens… Je me sens… sur le seuil d’un grand Secret… mais… Pas mental, pas des pensées. C’est… «quelque chose».

La grande immobilité

Ce grand Secret, nous ne le connaissons pas vraiment, ou pas encore. Ce ne peut pas être quelque chose qui s’enferme dans une formule mentale – un fonctionnement nouveau dans la Matière, peut-être. Quel peut être le grand secret de la chenille qui cherche le papillon, sans savoir ce qu’est un papillon, et qui s’enveloppe comme dans la mort? Elle ne savait pas, elle parlait de moins en moins, et c’était très difficile: même nos conversations étaient écoutées. Elle n’avait plus un seul refuge vraiment, sauf ce «quelque chose» qui grandissait et dans lequel elle tentait de nous entraîner, silencieusement, en prenant notre main. Elle bâtissait une dernière ligne de communication, elle voulait nous faire toucher le lieu de l’expérience. Et tout d’un coup, un jour, elle est sortie brusquement de l’expérience, comme si quelque chose d’impérieux la poussait: Je veux te voir tous les jours. On a appelé l’un des assistants, arrangé l’heure… et puis ça a duré une fois… et puis ce n’était «pas possible» – il y avait tant de raisons pour que ce ne soit «pas possible». Le mur de Négation autour d’elle se refermait lentement, inexorablement. Je n’ai plus le contrôle. J’ai perdu l’habitude de dire «je veux».

Quelque chose poussait inéluctablement vers un point impossible – ou peut-être le lieu même de la solution?

Et «quelque chose», simultanément, semblait se développer – était-ce le même quelque chose? L’autre visage de la Négation, le levier dans l’obstacle? Nous ne comprenons jamais rien au monde parce que nous voyons toujours des choses «contraires». Mais vraiment tout est un mystère. On ne comprendra que quand on sera au bout. C’est ce sens de l’heure que je ne comprends pas… Oh! je sens, je sais – je sais d’une façon certaine qu’on habitue mon corps à quelque chose d’autre. Mais quoi? On aurait dit que tout tournait autour de cette question de temps. La vie est une torture si je ne suis pas exclusivement tournée vers le Divin. C’est le seul remède. Autrement la vie est une torture. L’existence devient intolérable. Le seul remède est d’être… là où le temps n’existe pas. Qu’est-ce qui se passait dans son corps?

Le carnet de laboratoire est de plus en plus mince et laconique: Je marche sur une toute petite ligne très étroite. C’était à chaque instant un vertigineux équilibre entre un «quelque chose» d’indéfinissable, la «merveille», disait-elle, peut-être l’état de la prochaine espèce, et puis la mort de la vieille espèce. Une sorte de mort vivante. C’est comme une Pression – une Pression effroyable – pour avoir le progrès voulu. Je le sens en moi-même, pour mon corps… Et c’était le corps de tout le monde vraiment. … Mais mon corps n’a pas peur, il dit: bon, si je dois finir, c’est fini. C’est comme cela à chaque minute: la Vraie Chose… [et Mère abattait son poing] ou la fin. C’était tellement extraordinaire chez Mère, ce mélange de paix si impassible, si vaste, si en dehors de tout, et en même temps cette volonté presque farouche, terrible, dans un calme absolu. Nous avons vu beaucoup de choses en cette existence, mais quelquefois nous avons eu un frisson chez Mère. C’était comme un glaive de lumière vivant. … C’est à chaque minute un impératif: c’est la vie ou la mort. Pas l’à-peu-près qui a duré indéfiniment. Pendant des siècles on n’était pas tout à fait mal, on n’était pas tout à fait bien – ce n’est plus ça. Le corps sait que pour la formation du corps supramental, il faut que ce soit entièrement sous l’Influence du Divin – pas de compromis, pas d’à-peu-près, pas de «ça viendra», non: comme ça [et Mère abattait encore son poing], une Volonté terrible… Mais c’est formidable parce que c’est un danger perpétuel. N’est-ce pas, peut-être, je ne sais pas, cent fois dans la journée, une sensation: la vie ou (pour les cellules, n’est-ce pas), la vie ou la désintégration… Et on se demande si ce n’était pas la vie et la désintégration, c’était cela l’impossible paradoxe. … Et alors, si elles ne se crispent pas comme elles ont l’habitude de le faire, ça va tout à fait bien. C’est comme si, par une espèce d’obligation, le corps apprenait l’éternité.

Toujours, nous étions ramenés à cet autre temps, par tous les détours, comme si la clef était là.

Puis un dernier coup est venu frapper. C’était en avril 1973. Ce que Mère appelait les «transferts». L’une après l’autre, toutes les fonctions, tous les organes avaient «changé d’autorité», c’est-à-dire le passage du vieux fonctionnement automatique de la Nature au fonctionnement conscient de la grande Conscience, le fonctionnement supramental, ce que Mère et Sri Aurobindo appelaient l’«automatisme conscient». Le décrochage des vieilles lois de la Nature et l’accrochage à l’autre rythme. Et un matin, visiblement secouée, Mère a simplement dit: C’est mon système nerveux qui est en train d’être transféré au Supramental… J’ai l’impression… c’est pire que de mourir. C’était le dernier transfert. C’est-à-dire que plus rien dans son corps n’obéissait à la vieille loi. Peut-être le dernier fil ou l’ultime transition à l’autre état. Et on comprend bien que cela devenait tout à fait insupportable de subir ça vivant, parlant aux gens, signant des chèques, avalant mille poisons de tous les côtés. La chenille fait un cocon pour subir l’opération. Mais je crois que… je crois que je peux transmettre la Vibration divine. Alors si tu veux rester là… Et Mère prenait notre main pour nous entraîner dans l’expérience, peut-être voulait-elle que nous touchions la clef aussi. «Mais quand on est près de toi, nous exclamions-nous, c’est un torrent! On a l’impression d’un feu de purification, de… ça vous élargit, ça vous emplit – c’est ÇA. C’est depuis que tu es apparemment impuissante que j’ai commencé à sentir…» – Écoute, nous interrompait-elle, j’ai accepté. Le Seigneur m’a demandé si je voulais «undergo the transformation» (subir la transformation), j’ai dit oui – j’aurais dit oui de toutes façons. Mais c’est… pour la conscience humaine ordinaire, je suis en train de devenir folle.

Et en même temps – en même temps –, il y avait un phénomène si bizarre, si nouveau, qui commençait à se manifester dans son corps… Peut-être était-ce vraiment l’«inconnu dangereux»? Dangereux parce qu’on ne sait pas ce que c’est, parce que c’est nouveau. Est-ce qu’une chenille ne trouverait pas dangereux l’état de papillon? – Heureusement qu’elle ne sait rien! Mais Mère comptait tous les moments. C’est tellement différent que l’on se demande… je me demande parfois comment c’est possible. Il y a des fois où c’est tellement nouveau et inattendu … c’est presque douloureux. Qu’est-ce qui se passait? Nous aurions tellement voulu comprendre, sentir… Or cet «inattendu» grandissait, se développait inexplicablement: c’était visible, il y avait comme une accélération… vers quoi? Et un matin d’avril 73, tandis que nous étions plongé avec elle dans l’expérience depuis une demi-heure peut-être, elle a soudain ouvert les yeux: Pourquoi ai-je envie de hurler? Nous étions tellement sidéré. Puis aussitôt nous avons pensé que, peut-être, nous apportions quelque poison avec nous, oh! on est tellement plein de petites misères obscures: «Eh bien, je me demande si ce n’est pas moi qui te fais mal?» – Mon, mon petit, je suis tout le temps comme cela – pas du tout toi. C’est quelque chose… Ce n’est pas douloureux du tout, mais c’est quelque chose… Et elle restait à regarder devant elle vers le grand flamboyant jaune, ce quelque chose qui faisait hurler et qui n’était pas douloureux. … Moi, je crois – je crois que c’est quelque chose de si nouveau que le corps est effrayé. Je ne vois que cette raison. Je me mets à hurler, et puis… ça ne sert à rien. Il n’y a qu’à s’arrêter et puis changer. Peut-être était-ce justement le changement. … Oui, ce doit être cela: quelque chose de si nouveau que le corps… ne sait pas comment le prendre. Et elle se tournait vers nous pour essayer de comprendre ce qui se passait: Tu n’as pas senti quelque chose pendant qu’on méditait? Qu’est-ce que tu sens, toi? Et c’était tellement difficile à dire: «Comme un feu qui disparaît dans ton Feu à toi», répondions-nous. – Mais qu’est-ce que tu sens? – «Je ne sais pas… la grande Puissance.» Et elle hochait la tête, insistait comme si nous n’avions pas touché la chose: Tu n’as pas une perception quelconque? Alors nous avons fini par dire: «Non, douce Mère, ce que je sens, c’est d’abord cette grande flamme qui s’enfonce dans toi, et puis il y a comme une vaste immobilité – une immobilité puissante.» Et tout à coup, nous nous souvenons de cette «immobilité de feu» dont parlait Sri Aurobindo. – Ah! c’est ça… Et Mère souriait comme si elle avait touché ce quelque chose que nous ne comprenions pas: Ah! ce doit être ça. Oui. Le corps doit prendre peur. Oui, ce doit être ça.

Et qu’est-ce que c’était que «ça»?

Nous, vers la fin de la méditation, après ce torrent de puissance qui semblait à la fois nous triturer et nous engloutir, nous sentions presque chaque fois cette même chose, comme après un cataclysme: quelque chose qui s’étendait, s’étendait, s’immobilisait, rien ne bougeait plus, pas un souffle, comme si le corps ne respirait plus ou respirait sans respirer. Immobile. Une immobilité compacte, brûlante, et pourtant sans poids. Tout s’arrête. Tout était arrêté5. Oui, peut-être cette «éternité du corps». Mais pour elle, qu’est-ce que c’était? Pour son corps? Nous ne sentions qu’un reflet, un infime reflet de ce qu’elle sentait. Alors? Et elle disait: «C’est ça, ce doit être ça»… Une immobilité comme de la mort, sentie comme une mort par le corps, mais une mort… qui serait vivante. Les mots sont absurdes, mais quelque chose, un état qui est évidemment complètement en dehors de la vie, du souffle de vie, et qui pourtant respire, pourtant n’est pas la mort – une autre respiration… si nouvelle. La mort de la vieille espèce, du vieux souffle, la naissance de… de quoi? Et c’est comme une vraie mort. «Le corps ne sait pas comment le prendre.» Il a envie de hurler, et ce n’est «pas douloureux». Est-ce que c’est ça, vraiment, la transformation? Le passage. Le temps zéro. Évidemment on ne peut pas être un papillon en restant une chenille. Mais… comment est-ce possible, les yeux grands ouverts, avec cinquante personnes à la porte et quelques autres là à guetter? Est-ce qu’on peut devenir l’autre chose dans le vieux corps, comment se fait le passage physiologique? Elle était visiblement juste au seuil de l’inconnu, du grand secret.

Et la seule réponse était cette immobilité dans un autre temps.

La grande immobilité.

Était-ce la mort, était-ce la vie?

Était-ce la transformation ou la désintégration – «C’est presque le même procédé!» disait-elle autrefois. C’est comme pour vous montrer que pour vaincre la mort, il faut être prêt à passer par la mort.

Alors?

On aurait dit qu’on lui apprenait à rentrer vivante dans la mort.

Comme dans un œuf

Où conduisait tout cela?

Nous comprenions bien que c’était une question de temps et de patience. «Avec le temps, tout changerait», avait-elle dit. Il n’y avait aucune raison de passer par la mort, pensions-nous, sauf, peut-être, dans une expérience radicale qui durerait quelques jours ou quelques semaines, et puis tout serait changé. Nous sentions que cette immobilité sans temps était comme la condition de laboratoire pour que le fond de la substance puisse changer, cette «vibration infinitésimale» dans la Matière, ce mouvement intra-atomique qui est le premier durcissement, la coagulation de l’Écran. C’était le «côté manquant» de l’atome, celui qui avait le pouvoir de modifier le mouvement en le «gelant» dans sa foudroyante immobilité. Nous n’en savions rien vraiment, et Mère non plus. N’est-ce pas, nous n’avons pas la connaissance, pas la moindre connaissance de ce qu’est la vie supramentale. Par conséquent nous ne savons pas si ça [et Mère pinçait la peau de ses mains] ça peut changer suffisamment pour s’adapter ou non. Et à dire vrai, il n’y a pas d’anxiété, c’est un problème qui ne m’occupe pas beaucoup… Et nous regardions Mère sans comprendre. … Parce que le problème qui m’occupe, c’est de bâtir cette conscience supramentale de façon que ce soit elle qui soit l’être. C’est cette conscience-là qui doit devenir l’être. Et alors ça, c’est important – le reste, on verra. C’est comme si l’on se préoccupait s’il faut changer de vêtement ou pas – c’est l’équivalent… Et nous ne comprenions pas du tout. …Et pour cela, toute la conscience qui est dans les cellules doit se grouper, s’organiser et former un être conscient indépendant: la conscience qui est dans les cellules doit se grouper et s’organiser et former un être conscient qui peut être conscient de la Matière et en même temps conscient du Supramental. C’est cela. C’est cela qui est en train de se faire. Jusqu’où on pourra aller, je ne sais pas? Mais nous restions obnubilé par cette apparence, ce «vêtement», comme si c’était la chose la plus difficile à changer, à transformer, et au contraire, chaque fois Mère semblait voir cela comme une ultime conséquence sans la moindre difficulté: «À la fin, ce n’est rien: un souffle et ça y sera. C’est le reste qui est difficile.» Or, ce «fils des cellules», ce corps nouveau formé avec toute la conscience amalgamée des cellules, nous savions bien qu’il était là, déjà formé, et c’était cela qui vraiment préoccupait Mère: qu’il devienne un être indépendant – c’est-à-dire indépendant du corps – et capable d’être conscient simultanément de notre vieux monde matériel et du monde de la vraie Matière, le monde supramental. Qu’est-ce que cela voulait dire? Si ce vieux vêtement est tout de même le lieu de l’ultime transformation, l’endroit où l’Écran tombe, le pont avec la vraie Matière, quel est le rôle de ce corps cellulaire par rapport au vieux corps? Qu’est-ce qui ouvrira la porte de l’autre Matière sinon la vieille Matière elle-même? Qu’est-ce qui fera transfuser l’autre substance sinon la vieille substance? Le monde supramental ne va pas tomber du ciel ou briser les portes de la vieille Matière sans quelque chose de ce côté-ci qui se prête au procédé? Il faut un corps qui le reçoive, un endroit où ça puisse passer, non?…

À moins que l’Écran s’use partout à la fois, l’obscurité dégorge partout à la fois, la couche de carbone s’asphyxie elle-même si radicalement et si insupportablement que, tout d’un coup, ça traversera par tous les pores de notre désespoir – peut-être est-ce comme cela que ça se passera. «Il y aura un miracle», disait-elle.

Mais en attendant ce dernier «souffle et ça y sera», il y a cette transition, ce temps à gagner, et quel est le rôle de ce corps cellulaire qui semblait le problème numéro un pour Mère, ce corps qui devait «devenir l’être», c’est-à-dire, en quelque sorte, prendre la place ou la relève du vieux corps? Est-ce que cela veut dire que Mère s’apprêtait à laisser tomber la guenille?… Mais ce n’est pas vrai du tout! Mère avait suffisamment dit, répété: La mort n’est pas une solution! pas du tout. Il n’y a pas de solution, excepté si ça [et Mère touchait son propre corps] se transforme. Elle avait dit cela en 1971 encore. Et tant de fois: Toujours, toujours, je reçois la même réponse, qui n’est pas une réponse de mots, qui est une réponse d’une Connaissance (comment dire?)… d’une Connaissance de fait: ce n’est pas une solution. Quelque chose qui vient d’une région très absolue et qui fait sentir ou comprendre ou saisir l’inutilité de la mort. Par conséquent, on est à la recherche d’une autre solution. Il doit y en avoir une autre. Et elle était catégorique: La mort, c’est l’acceptation de la défaite, alors… C’est pour moi un mensonge. La mort et le mensonge, ça se tient. C’est encore le souvenir d’un passé désastreux. Et ça ne sert à rien d’abdiquer parce qu’il faut recommencer la fois suivante… Recommencer dans un petit bébé? Et Mère hochait la tête.

Il n’y a qu’une porte de sortie: la Porte suprême.

Alors elle était à la recherche d’une autre solution. Ou plutôt elle fabriquait l’autre solution. Quel rôle jouait donc là-dedans ce corps cellulaire s’il n’était pas simplement destiné à prendre la place de l’autre?… Nous ne savons pas s’il existe de réponse à cette question ou s’il en existera avant qu’on soit au bout de l’opération évolutive (ou de celle-ci en tout cas), mais notre impression répétée, c’est que le corps cellulaire est celui qui peut assumer toutes les fonctions du vieux corps, garder tous les liens et le contact avec le vieux monde de Matière telle que nous la connaissons, survivre physiquement à la mort sans que cela fasse de différence pour la conscience centrale («ça ferait plus de différence pour eux que pour moi», disait-elle), et donc garder le vieux corps (vraiment comme un gardien et un support) aussi longtemps qu’il est nécessaire pour que celui-ci se transforme et se remodèle à son image. Une sorte de cocon lumineux qui garde et protège et règle les transmutations profondes et intra-atomiques de la vieille substance. C’est là-dedans que Mère s’enveloppait de plus en plus, dans ce corps sans temps et sans usure qui pouvait continuer à la faire fonctionner indéfiniment dans son automatisme conscient… si le reste du monde le permettait. Et l’on sentait bien, en effet, que là, tant qu’elle était là, elle était complètement en dehors des pouls à 70 ou à 80 et des 95 ans qui demain en feraient implacablement 96. Elle était en dehors des conventions médicales et baptismales… si le reste ne s’obstinait pas à lui jeter à la figure sa vieille convention mortelle. Un être «indépendant», une petite vibration dorée qui se répète et se répète au fond des cellules, et se répétera jusqu’à ce que l’opération soit faite. Jusqu’à ce que l’invasion dorée se soit produite en tous points du vieux corps. C’était une question de temps et de patience. J’ai l’impression, disait-elle encore en 1972 dans cette même conversation où elle nous expliquait sa préoccupation première de former un corps indépendant, que si je dure jusqu’à mes cent ans, c’est-à-dire encore six ans, beaucoup sera fait, beaucoup, que quelque chose d’important et de décisif sera fait.

Et en 1972 encore, un jour, elle nous a fait cette remarque si révélatrice (et d’autant plus révélatrice que cela venait à propos du Mental des cellules): C’est seulement quand le Supramental se manifeste dans le Mental corporel que sa présence est permanente, disait-elle. Et comme nous ne comprenions pas ce qu’il fallait «faire» (nous avons toujours l’impression qu’il faut faire!) pour engrener le Mantra dans les cellules du corps, c’est-à-dire fixer le Supramental dans le corps, Mère nous a répondu: Je ne sais pas ce qu’il faut «faire», parce que c’est spontané. Peut-être est-ce cela, le moyen: une contemplation du Divin. L’état naturel, c’est cela. Vraiment, je crois que c’est la sensation de l’impuissance d’un bébé. Tu comprends? C’est même curieux: la sensation du corps, c’est d’être tout enveloppé, comme un bébé dans ses langes, vraiment comme cela… Il y a deux ou trois jours, il y a eu quelque chose qui pressait sur mon cœur – ça fait mal. Ça fait mal, vraiment j’avais l’impression que… le corps a eu l’impression que c’était fini. Et alors, tout de suite, je me suis sentie comme enveloppée, comme un bébé dans les bras du Divin. Et alors au bout d’un moment (mais c’était long) quand il a été uniquement dans la Présence, c’est parti. Il n’a même pas demandé que ça s’en aille: c’est parti. Tout à fait l’impression d’un bébé, et enveloppé dans les bras du Divin. Extraordinaire. Je crois que… [et c’est là où vraiment des horizons s’ouvrent] je crois qu’il a une sensibilité excessive maintenant et qu’il a besoin d’être protégé de toutes les choses qui viennent – comme s’il devait travailler dedans, n’est-ce pas, comme dans un œuf. Et elle restait un moment à regarder: Oui, c’est ça, c’est bien ça. Je crois qu’il y a tout un travail qui se fait dedans. Oh! de l’ancienne manière, il est de plus en plus stupide, mais il y a la nouvelle manière qui commence à se former. On voudrait, on voudrait être comme cela enveloppé, longtemps, longtemps, longtemps comme cela… Ça vient. Il faut être patient.

Comme dans un œuf.

Et la conscience matérielle répète: OM Namo Bhagavaté… C’est comme un arrière-plan derrière toute chose. OM Namo Bhagavaté… Tu sais, un arrière-plan qui est un support matériel. OM Namo Bhagavaté…

Elle tissait le cocon de lumière.

C’était en mars 1973.

Le «corps nouveau», c’est décidément le cocon du corps en transformation.

La Belle au bois dormant

Et dans notre cœur, nous sentions que le Moment approchait – le Moment de la Terre vraiment, ce pourquoi on avait tant lutté, souffert à travers tous ces âges. Il n’y avait pas de doute pour nous, on arrivait – mais par quel chemin? Nous avions l’impression d’une poignante Représentation dont Eschyle et les Mystères du Moyen Âge étaient une pâle copie. C’était maintenant la Représentation de la terre. Et elle, souriante, immobile, comme enveloppée de lumière blanche. L’heure n’est pas la même… Et je ne peux plus manger. Voilà. Qu’est-ce qui va arriver, je ne sais pas. – «De très bonnes choses!» – Tu es gentil, répondait-elle. – «Mais non! je suis sûr, douce Mère!» – Mais oui, mais moi aussi! Et elle riait, prenait un grand hibiscus blanc sur ses genoux: Qu’est-ce que c’est? – «C’est la “Grâce”, répondions-nous. – Alors c’est pour toi. Ça… Et elle restait les mains ouvertes sur ses genoux. Peux plus parler, peux plus manger… et le temps passe comme un éclair.

Cette nourriture, nous pensions que c’était cela, le prochain pas qu’elle allait sauter. C’était le «germe de mort» naturellement, le symbole même du premier enroulement sur soi, la copie dévorante de l’Amour. Le dernier changement de fonctionnement pour passer … où? C’était aussi la dernière communion avec la vieille manière terrestre et nous sentions qu’il y avait là autre chose qu’une petite opération de plus: chaque fois, on se cognait au monde entier, là, dans cet absurde symbole, comme si, enfreindre ça, c’était briser la loi humaine, le chemin sans retour – et ils luttaient autour d’elle pour la faire manger: si elle ne mangeait pas «elle allait mourir», n’est-ce pas, c’est évident, et elle cédait à leur hypnotisme, parfois même elle leur disait: forcez-moi à manger, même si je ne veux pas. C’était si pathétique de voir cette lutte du corps pour en sortir, et puis retomber dans la suggestion, et en sortir encore. «Elle allait mourir», c’était écrit sur tous les murs autour d’elle, chuchoté partout, ça venait cogner, marteler ses cellules. «La construction du monde est un frein encore», disait-elle. Personne ne croyait au miracle! Personne ne voulait croire à l’«autre manière». C’est difficile pour un corps de croire malgré tout le monde. Mère, ce n’était plus qu’un corps tout seul, c’était purement une physiologie terrestre qui cherchait désespérément à faire la transition de l’espèce – et que faire si l’espèce ne veut pas, ne comprend pas? Et les bonnes volontés étaient aussi néfastes que les mauvaises finalement: c’était une autre volonté qu’il fallait! Je suis nuit et jour dans la bataille… Ce n’est pas pour un corps que c’est fait, c’est pour la terre. Ce corps est devenu une espèce d’objet représentatif, symbolique: c’est le champ de bataille, c’est le champ de victoire; c’est la Défaite, c’est le Triomphe, c’est tout.

Enfreindre la loi tout seul?

On sentait que ce pas-là cachait quelque chose de très radical. Il fallait un changement radical dans la conscience terrestre, dans ce petit laboratoire autour d’elle.

L’Heure allait-elle passer?

Et parfois, on la gorgeait tant de défaite et d’impossibilité et de négation, que son corps ne savait plus – est-ce qu’il n’était pas fou, tout seul, là, à lutter contre tous ces savants de la terre? Ces petits axolotls irréfutables. Je ne sais pas. Je ne sais pas ce qui arrivera! Il y a des moments où ça devient si difficile que je me demande si le corps pourra tenir le coup. Mais je voudrais… Oh! je ne t’ai pas dit: hier ou avant-hier, tout d’un coup, mon corps, pour deux ou trois minutes, a eu une horreur de… L’idée d’être mise comme cela dans un tombeau, c’était tellement effroyable! Ça, je n’aurais pas pu le supporter plus de quelques minutes. C’était effroyable. Et ce n’est pas parce qu’on m’enterrait vivante: c’est que mon corps était conscient! Il était «mort» au dire des gens, parce que le cœur ne battait plus – et il était conscient. Ça… c’était une expérience effroyable. Je donnais tous les «signes de la mort», c’est-à-dire que le cœur ne marchait plus, rien ne marchait – et j’étais consciente. Il était conscient. Il faudrait… il faudrait prévenir qu’on ne se dépêche pas de… S’il est heure de se transformer, si mon corps devient froid, qu’on ne se dépêche pas de le mettre dans le trou. Parce que ça peut être… ça peut être passager. Tu comprends? Ça peut être momentané. Tu comprends? Tu comprends ce que je veux dire?… Oh! nous comprenions si bien! Et ce jour-là, nous nous sommes souvenu d’une question que nous avions posée à Mère quelques années plus tôt; nous voulions savoir si l’on pouvait «avoir l’expérience de la mort sans mourir»: C’est sûr! disait-elle. On peut avoir yoguiquement l’expérience, on peut même l’avoir matériellement si… [et elle riait tellement] si la mort est assez courte pour que les docteurs n’aient pas le temps de vous déclarer mort! Alors nous voyions le tableau. Et s’ils la déclarent morte? Oh! c’est cela, n’est-ce pas, il faut, il faut qu’on meure, c’est la loi terrestre, c’est comme ça, ne soyez donc pas bêtes. Elle voyait le tableau aussi. …Je sens, poursuivait-elle, qu’il y a un effort pour transformer le corps – il le sent, il est de bonne volonté; mais je ne sais pas s’il sera capable. Tu comprends? Alors il peut donner pendant quelque temps l’impression que c’est fini, et ce serait seulement passager. Ça recommencerait… ça pourrait recommencer. Parce qu’il est possible que je ne sois pas capable de parler à ce moment-là et de le dire. Alors je te le dis à toi… Je ne sais pas. Mais je voudrais qu’il y ait quelqu’un qui empêche de faire cette bêtise, parce que tout le travail serait perdu. Il faut des gens qui aient une autorité et qui disent: IL NE FAUT PAS, Mère NE VEUT PAS… Toi… – «Qui m’écoutera, interrompions-nous? On dira que je suis fou. On ne me laissera même pas rentrer chez toi!» Et nous ne savions pas à quel point nous étions prophétique. Et puis elle se reprenait: Ça a l’air bête de faire des histoires. Il vaut mieux ne rien dire.

On «fait des histoires», et puis c’est l’histoire de la terre.

C’est tout à fait bête, voyons, c’est comme d’habitude.

C’est difficile de faire de l’Histoire tout seul.

Était-ce le signe que ce n’était «pas possible»?

Et les semaines ont passé, «comme un éclair» (pour elle). Je ne suis plus qu’une force qui pousse contre un monde d’obstacles, avait-elle dit douze ans plus tôt, et c’était comme hier. Tout effort pour garder la vieille manière est devenu… produit un malaise, un malaise presque intolérable. Elle ne pouvait plus rester dans la vieille manière, il fallait que quelque chose arrive. Il n’y a qu’à tenir le coup, c’est tout! Et quelque chose est arrivé. Un jour, on ne sait pas s’il est noir, parce que derrière chaque nuit se cache une lumière plus forte, mais les choses ont viré… dans quel sens nous ne savons pas – et c’est probablement toujours le Sens, parce qu’il n’y en a pas deux. Et ce même jour, si obscur, c’est comme si Mère avait touché la clef. C’était le 7 avril 1973.

Elle ne souriait pas ce jour-là, elle était grave «comme quand je tire le poids du monde». Elle avait un lotus blanc sur les genoux. Je semble rassembler toutes les résistances du monde. Elles viennent l’une après l’autre, et si je n’étais pas… si une minute je ne suis pas à appeler le Divin, c’est une douleur intolérable, mon petit. Au point que j’hésite maintenant à dire aux gens «transformation», parce que si c’est ça, il faut vraiment être un héros… N’est-ce pas, il y a quelque chose dans le corps qui se mettrait à hurler sans arrêt. Et il me semble qu’il y a quelque chose de si simple à faire pour que tout cela aille bien… Mais je ne sais pas quoi. C’est curieux, je me dis: est-ce que le Seigneur veut que je m’en aille? Et alors je suis… «quite willing» ( tout à fait consentante). Mais est-ce qu’il veut que je reste?… – Il n’y a pas de réponse. Et ça… Oui, ce silence toujours, jusqu’au bout peut-être – pas UNE réponse. Pourquoi? Si nous savions trouver ce pourquoi, nous aurions la clef de ce qui s’est passé. … Vraiment, vraiment j’ai l’impression qu’il y a quelque chose à faire et ce serait tout à fait bien – et je ne sais pas quoi. – «J’ai l’impression, disions-nous, d’un mouvement de plus en plus accéléré qui t’absorbe.» – Oui, ça, c’est vrai… Tu comprends, j’ai une solution de transformation du corps, mais c’est… Ça n’a jamais eu lieu, alors c’est tellement… invraisemblable. Je ne peux pas, je ne peux pas croire que ce soit ça. Mais c’est la seule solution pour moi… Alors nous avons ouvert de grands yeux. …Le corps a envie de s’endormir et de se réveiller («endormir» d’une certaine façon: je suis tout à fait consciente): et de ne se réveiller que transformé… Alors ça a jailli tout d’un coup, une révélation: La Belle au bois dormant! Oui, c’est ça – la transe cataleptique, le cocon de la transformation. C’était évident, c’était la seule solution. La chose «si simple» à faire. Et puis elle s’est reprise tout de suite … Mais jamais les gens n’auront la patience qu’il faut de soutenir ça, de prendre soin. C’est un travail colossal, un travail d’Hercule. Ils sont gentils, mais ils font le maximum. Et alors je ne peux pas leur demander davantage… C’est cela, la chose. C’est la seule chose à laquelle la conscience dise: oui, c’est ça Mais qui, qui? Demander cela aux gens qui prennent soin de moi, c’est presque impossible. – «On comprendra, quelques-uns comprendront en tout cas, répondions-nous innocemment.» – Mais je ne peux pas le leur dire. – «Je peux leur dire», répliquions-nous si stupidement. – Est-ce qu’ils te croiront? Et nous étions tout confondu. C’était si simple pour nous. – Peut-être, reprenait Mère, tu pourrais leur expliquer devant moi… tout à l’heure. Puis elle a fermé les yeux, plongé dans l’expérience en nous emmenant dans cette si étrange immobilité puissante. Et c’est là, tout d’un coup, qu’elle est sortie de son état: «Je veux te voir tous les jours.» Ce jour-là n’a duré qu’une fois.

Puis c’était l’heure.

Ils sont arrivés.

Et le cœur nous fend.

L’un des échantillons s’est approché – l’un des «gardiens». Ce fut l’explosion, instantanée. Trente ans de soupape qui lâchaient. Oh! nous ne redirons pas, nous ne pouvons pas redire cet affreux monologue, ce déferlement de colère. Et elle, si blanche, immobile. Oh! personne n’est à accuser, ce n’était pas «une personne» qui était là, et nous ne savons pas si un seul être sur terre aurait tenu l’épreuve de cette formidable Pression jour après jour – c’était la terre qui disait NON. C’étaient les conditions du laboratoire. C’était là-dedans qu’elle devait travailler: il n’y a pas de «bons», de «mauvais», c’étaient les échantillons de l’entreprise terrestre. Ce qui est plus proche du centre de descente, ça bouleverse beaucoup, disait-elle neuf ans plus tôt déjà. Mais les faits sont là, nous ne pouvons pas les supprimer de l’Histoire… Elle a essayé de parler: J’ai du mal à parler… – «Ne parlez pas, Mère.» – Je voudrais vous expliquer… – «Ça ne m’intéresse pas.» – Parce qu’il y a un essai pour transformer le corps. – «Quand ça viendra, on verra.» – But you don’t want to know? (mais vous ne voulez pas savoir?), demandait Mère de sa petite voix d’enfant. – «No, I don’t want.» Non, je ne veux pas. Et c’était cela.

Ce jour-là, le destin était scellé.

La solution était là, et l’impossibilité de la solution.

Elle ne pouvait plus continuer, et on lui fermait la seule porte.

Elle ne pouvait plus se transformer sans aplatir tout ce qui résistait autour.

Comme Sri Aurobindo.

Restait le «trou».

Et pourtant, pourtant nous sentions, nous savions que dans cette impossibilité même se cachait l’ultime Solution – celle que personne n’avait prévue. La raison même pour laquelle on ne lui disait rien. Le dernier chemin de la victoire inéluctable.

Il n’y a pas de NON, nulle part, il y a un Suprême Oui, partout et toujours, qui suit ses voies imprescriptibles, par tous les non, par tous les refus, par tous les bons, tous les mauvais, les violents, les pacifiques, et chacun fait exactement ce qu’il faut… sans savoir.

Humainement, nous avons de la peine (oh!) nous nous lamentons, nous nous laissons aller à une explosion de colère ou à une explosion de réprobation – et c’est la même chose, c’est tout pareil, nous n’y comprenons rien. Il y a «quelque chose» qui suit son chemin imperturbable. Dans l’ultime négation se cache la Porte suprême.

Nous avions un lotus blanc dans les mains quand nous sommes sorti de la chambre de Mère et nous ne comprenions plus rien. Nous comprenions seulement qu’une invisible page était tournée. «Un jour, on nous fermera la porte de Mère», avons-nous remarqué comme un automate à celle qui nous accompagnait. Nous ne savions pas qu’une deuxième fois nous étions prophétique.

On entendait encore la voix de rage: «Depuis trente ans, j’ai entendu assez de sornettes.»

Il y a quelque chose de si simple à faire…

Si la terre savait à quel point il y a quelque chose de simple à faire pour que tout change.

Si simple.

Je ne sais quel oui dans le cœur.

Un oui qui fait même fondre les tombes.

Alors l’Heure sera venue.

Un souffle et ça y sera.

***

Mère avait encore sept mois.

Le dernier chemin.

Pour une Belle au bois dormant, il faut un Prince charmant.

20. Le dernier chemin

Quel serait le chemin maintenant?

Il devait y avoir un autre chemin, c’était sûr, c’était évident, l’entreprise terrestre ne pouvait pas échouer. Peut-être viendra-t-elle nous dire quel est ce chemin, nous ne le savons pas; elle nous a si longtemps parlé, elle viendra bien encore nous dire la Vérité. Nous n’avons pas besoin d’histoires, nous avons besoin d’une Terre de Vérité.

La mort n’était pas une solution, nous n’y avons pas pensé une seule fois depuis ce noir 7 avril, jusqu’à ce 17 novembre qui nous est tombé sur la tête comme un cri: NON! Ce n’est pas possible. Ce n’est pas ça, ce n’est pas comme ça! Ah! comme nous avons crié non, ce jour-là, et comme nous n’avons pas cessé de crier non. Ce n’était pas possible. Ou alors quoi?

Ce «quoi» nous n’avons pas arrêté de le traquer, de l’écouter, de nous battre avec lui depuis un an et onze mois, et de le poursuivre dans chaque ligne de ce livre comme si c’était le sang de la terre même qui cherchait à savoir, à comprendre – nous lui avons tendu tous les pièges, nous n’avons rien voulu nous faire accroire, nous avons poussé l’épée dans tous les coins de cette terrible forêt, merveilleuse forêt, et au bout, simplement, nous prions: la vérité, la vérité, que la vérité soit.

Qu’on nous dise comment on peut fabriquer cette vraie terre.

Quel est le chemin? Le dernier chemin?

Et il nous semble qu’elle sourit.

La dernière entrevue

Alors nous reprenons cette route. Sept mois encore. Nous ne savions pas que le destin avait tourné ce 7 avril, nous regardions sans inquiétude, avec seulement une grande question dans le cœur. Nous voyions bien la souffrance grandissante de Mère, mais… oserons-nous dire que c’était pour nous comme une bataille contre l’irréalité? Il suffisait de toucher son atmosphère pour comprendre, sentir plus solidement que toutes les souffrances, cette formidable Réalité. Elle se battait avec le passé de la terre. Elle se battait contre tous les fantômes de l’évolution, symbolisés par toute cette Négation autour d’elle. C’était le Non de la terre qu’il fallait vaincre, ce n’était pas «la mort»: ce fantôme des fantômes. Mère n’avait pas 95 ans! Elle avait l’âge qu’on voulait.

Et qu’est-ce qu’ils voulaient autour?

Quelle était la réalité pour eux?

J’ai l’impression que je suis tirée en des sens opposés, par le vieux et le nouveau monde… Le carnet de laboratoire devient très clairsemé, nous n’avions plus une question dans le cœur. Le lendemain du 7 avril, on avait arrêté le flot des cent, deux cents personnes quotidiennes. Seule restait la douzaine de disciples «habituels», mais c’étaient ceux-là le noyau redoutable – ceux qui savaient qu’elle allait «mourir», oh! ils savaient tout, ils étaient bien renseignés –, ce n’étaient pas les 150 autres qui pesaient. Il fallait bien qu’elle fasse la bataille jusqu’au bout. J’ai envie de crier… Alors… Je n’ai vu personne ce matin, tout le monde est là à attendre. Mon petit, que faire? Et ce que faire était si poignant. C’était vraiment «que faire», quoi? Qu’est-ce qu’on pouvait faire? – «On a besoin de toi, douce Mère», disions-nous, et c’était tout. – Oh!… oh! merci, disait-elle. Et c’était si navrant. Puis elle plongeait dans son éternité comme une seconde, et c’était une demi-heure. Alors ils venaient secouer la sonnette près d’elle: Ils sont acharnés.

Puis le 14 avril avait lieu la dernière opération dont nous avons déjà parlé: le transfert du système nerveux. Désormais, tout le corps fonctionnait automatiquement, indépendamment. C’était la petite vibration des cellules, le corps nouveau, qui l’enveloppait, la faisait mouvoir, respirer, sentir; plus rien n’obéissait aux vieilles lois. Il y avait une logique dans tout cela, évidemment, mais la logique de quoi? Il est bien probable que la dernière opération de la chenille dans son cocon soit justement cet effacement du système nerveux. Mais dans ce cas-là, sans cocon matériel pour la protéger de l’assaut environnant – ou un cocon de lumière qui était constamment brisé par les contacts extérieurs, qui faisaient sa douleur chaque fois –, qu’est-ce qui allait bien pouvoir se passer, puisque la transe cataleptique était impossible, puisque l’entourage n’aurait jamais la patience? Quelle solution? «Que faire»? Je suis obligée de me tenir tout le temps pour ne pas crier, nous disait-elle le 14 mai. Et puis, de temps en temps, il y a un moment merveilleux – mais c’est court. Elle ne pouvait pas couper les contacts, c’était ce contact-là, précisément, qui permettait de transformer la vieille Matière – sinon, on décroche, et c’est fini. Elle ne pouvait même pas s’extérioriser comme elle l’avait fait pendant tant de décades en une fraction de seconde, en dehors de tout ce fourbi terrestre: Depuis tant d’années, depuis tant d’années, je me mettais dans mon lit, et ouf! je rentrais dans le Seigneur. Et ça, ça m’est interdit, et c’est ça qui est la souffrance la plus grande. Quand je commence à «sortir», tout de suite, tout de suite, un malaise terrible: c’est NON. Et si je persiste, je me mets littéralement à hurler comme si j’étais torturée… Ce n’est que quand je suis concentrée ici que ça commence à aller mieux. Et ce «mieux» était un bizarre enfer. Indubitablement, c’est dans le corps qu’il fallait trouver, elle était ligotée là jusqu’à ce qu’elle arrive à la solution. Et la seule solution, c’était la transformation, il n’y en avait pas d’autre – et les circonstances semblaient vouloir empêcher la seule condition qui lui aurait permis de subir l’opération. Alors?…

Alors est arrivé le 19 mai. C’était notre dernière entrevue, nous n’en savions rien.

Nous avons monté ce petit escalier tapissé de laine. On ouvrait la porte, et puis il y avait ce rayon de lumière sur sa nuque. Son fauteuil était tourné vers la tombe de Sri Aurobindo. Elle était penchée sur elle-même dans son immobilité, les mains ouvertes sur ses genoux comme si elle offrait tout ce monde, comme si elle offrait toute cette misère: «Ce que Tu veux, ce que Tu veux…» Vraiment elle était la prière de la terre. Puis elle ouvrait les yeux dans un sourire, prenait nos fleurs: Qu’est-ce que c’est? – «C’est la joie dans le physique.» Et c’était un tout petit hibiscus couleur champagne, avec un cœur rouge vif. – On en a grand, besoin! s’exclamait-elle… Et toi, pas de questions? Et ce jour-là, nous étions plein de questions, nous qui nous taisions depuis des semaines: «Si, j’ai pensé à un texte de Sri Aurobindo dans Savitri, où il dit clairement: “Des pouvoirs tout-puissants sont enfermés dans les cellules.”1Ah! c’est intéressant… Il ne dit rien de plus? – «À ce sujet-là, non… On a l’impression que la conscience de tes cellules est éveillée, mais pas le pouvoir.» – Tu as dit «éveillée»? – «Oui, parce que si le Pouvoir était éveillé, il n’y aurait pas de faiblesse dans ton corps.» – Non. Et nous étions si stupide vraiment pour ne pas comprendre que si ce Pouvoir «s’éveillait», se manifestait, c’était le bouleversement, la destruction de toutes les négations autour. Là aussi, elle était coincée, coincée de tous les côtés: les conditions mêmes de la transformation ne pouvaient pas se produire sans un «miracle qui bouleverserait trop de choses». Alors?… «Mais qu’est-ce qu’il faut faire pour éveiller ça, demandions-nous?» – La foi, notre foi. Si on le sait et si on a confiance… Mais, n’est-ce pas, mon physique, mon corps se détériore très vite – qu’est-ce qui pourrait l’empêcher de se détériorer? – «Je ne crois PAS, disions-nous, que ce soit une détérioration, ce n’est pas ça. Moi, j’ai l’impression que tu es physiquement conduite au point d’impuissance, si complète, que le Pouvoir le plus complet devra s’éveiller.» – Ah! c’est ça, disait-elle… – «Que ce Pouvoir soit OBLIGÉ de sortir.»

Et elle restait silencieuse, la main posée sur ses lèvres. Il y avait des corbeaux dans le grand flamboyant jaune, c’était plein de fleurs, une cataracte dorée, nous étions au mois de mai. Ou bien je peux… je peux laisser ce corps, non? Et elle disait ça si tranquillement, peut-être pour nous taquiner, ou taquiner un peu la terre, voir si elle s’en moque complètement – «Ah! non. Non, douce Mère, c’est maintenant que ça doit se faire. C’est maintenant. Justement je sens que ce n’est PAS une désintégration, ce n’est pas cela du tout. Ce n’est PAS une désintégration. N’est-ce pas, j’ai toujours vu que, dans l’extrême contraire, l’autre pôle jaillissait. Eh bien, dans cette espèce d’impuissance apparente, il y a le Pouvoir suprême qui doit jaillir. Ce n’est pas une désintégration du tout.» – Pour moi, répondait-elle, c’est cette question de nourriture qui se pose. De plus en plus il est impossible de manger. Est-ce que ce corps peut vivre sans nourriture? – «Douce Mère, insistions-nous (et nous avions l’impression de livrer une bataille avec elle, ou peut-être contre la suggestion qui pesait sur elle, cette atmosphère “complètement pourrie”), je crois vraiment que tu es conduite au point où quelque chose d’autre sera obligé de se manifester. Tu comprends, tant que ce n’est pas arrivé au point… impossible…» – Ah! c’est presque au point impossible. – «Mais oui! douce Mère, oui, c’est cela que je sens. Moi, je sens que tu arrives à ce point-là, et quelque chose d’autre jaillira…». Et elle ne répondait rien. «… Ce n’est pas du tout la fin, ça va bientôt être le commencement au contraire.» – On m’avait dit que ce commencement ne serait que quand j’aurai 100 ans, mais ça, c’est long! – «Non, je ne crois pas que ça va attendre si longtemps. Je ne crois pas. Je ne crois pas. Il y a un autre fonctionnement qui va s’installer. Mais il faut arriver au bout du vieux, n’est-ce pas, c’est ça le terrible, c’est ce bout-là.» – Oh! disait-elle, vraiment je ne veux pas dire, je ne veux pas insister, mais… vraiment… Et elle hochait la tête, et toute la douleur du monde était dans ce hochement de tête. La conscience est plus claire, plus forte qu’elle n’a jamais été, et j’ai l’air… – «Oui, douce Mère, tu VAS passer dans quelque chose d’autre, je le sens. Ce n’est pas la foi qui parle, c’est quelque chose d’autre au fond qui comprend. Tu vas passer. C’est vraiment comme quelque chose qui me le dit: c’est COMME CELA.’’

Elle a fermé les yeux sur son éternité.

Nous n’avons plus revu ces yeux-là.

C’étaient nos dernières paroles.

Le surlendemain on mettait tout le monde à la porte.

Il n’y avait plus de communication avec l’extérieur.

«Il n’y aura plus de communication», répondions-nous à un disciple qui nous regardait, suffoqué. Ils ne comprenaient pas qu’en nous fermant la porte, ils coupaient le fil! Oh! il y a toujours deux manières de voir les choses et tout est décrété, tout suit le Plan divin. Il fallait qu’elle soit seule probablement. Mais parfois on se demande si les choses n’auraient pas pu être autrement, oh! elles auraient pu, elles auraient pu… Mais c’était toute la terre qui aurait dû être autrement. Alors?…

Il n’y avait plus personne pour tirer le fil.

Elle était seule avec la Négation.

Ou peut-être seule avec la Réponse.

Ce n’est pas au repos que j’aspire, mais à Ta Victoire intégrale, disait-elle.

Par quel chemin?

Et les paroles de Sri Aurobindo nous reviennent, les dernières lignes qu’il ait dictées en 1950, le Livre du Destin, Savitri:

Un jour viendra peut-être où elle devra se tenir sans aide

Sur une crête dangereuse du destin du monde et du sien

Portant l’avenir de la terre sur sa poitrine toute seule

Portant l’espoir de l’homme dans un cœur déserté

Pour conquérir ou échouer sur une dernière frontière désespérée

Seule avec la mort et proche du bord de l’extinction

Laissée à son unique grandeur en cette dernière terrible scène

Elle devra traverser seule un périlleux pont du Temps

Et toucher un paroxysme du sort du monde

Où tout est gagné pour l’homme, ou perdu2

Tiens bon

Que s’est-il passé pendant ces six mois?

Toutes les apparences voulaient la mort, toutes les portes étaient fermées, il n’y avait pas une issue – sauf la Porte suprême. Sauf le meilleur chemin possible vers l’inéluctable Victoire. C’est notre théorème, notre foi comme un âne. Et nous savons que nous avons raison. Mais… Nous ne cherchons pas de consolations, nous n’avons pas besoin d’être consolé, nous avons un Feu dedans qui rit de toutes les morts. Et c’est comme cela. Et Mère est avec nous. Mais la terre? Mais cette terre, aimée, maudite, douloureuse, quel est son chemin, comment le dernier chemin de Mère rejoint-il le chemin de la terre? La terre, c’était son chemin; elle faisait le chemin pour la terre. Quel est le chemin? Sri Aurobindo nous a dit d’une façon catégorique et définitive que la création supramentale suivra celle-ci; donc tout ce que l’avenir nous réserve doit être les circonstances nécessaires pour la venue, quelles qu’elles soient.

C’est là-dedans, dans ce «quelles qu’elles soient», que nous voulons voir clair, sans enfantillage, sans sentimentalité: la vérité. Pure.

Mais la vérité de la terre.

Nous pouvons seulement dire notre expérience. Il y avait bien une raison pour laquelle elle bâtissait cette dernière ligne de communication.

Les faits, les voici:

Nous attendions donc le dernier «changement de fonctionnement», cette cessation de la nourriture, c’était l’évidence simple pour nous pendant ces six mois. Elle est apparue encore une fois à son balcon, le 15 août 1973, pour l’anniversaire de Sri Aurobindo. Elle était toute cassée en deux, elle luttait encore. C’était une si petite silhouette, là-haut, sur cette grande dunette, tandis que les marchands de cacahuètes faisaient sonner leur ferraille, comme à la foire. C’était le monde si petit, tout petit, comme d’habitude. Est-ce qu’on allait en sortir de cette habitude? Vraiment, si ce doit être seulement un «surhomme», c’est sans espoir – il faut que ce soit autre chose. Il faut une sorte de cataclysme physiologique pour que ça change – pas une guerre, non, pas des millions de bombes qui n’y changent rien, et on fait des petits bébés et on recommence. NON. Autre chose. Comme nous guettions cet «autre chose» dans cette petite silhouette cassée. Et puis, elle a empoigné la balustrade à deux mains et, lentement, lentement, elle a disparu dans sa petite cape dorée.

Nous ne reverrons plus qu’un corps, trois mois après. Mais nous n’y croyions pas. Est-ce qu’on peut croire au ratage de la terre? Est-ce que l’homme pouvait rater après le singe, ou le batracien après le têtard? – c’est le chemin qu’il faut connaître. C’est tout. Il a dû y avoir plus d’un singe à dire non à l’homme – et puis après?

Le 10 novembre, elle a commencé à avoir des étranglements, comme si elle ne pouvait plus respirer: l’asphyxie, lente. Le temps de cette respiration-là arrivait à sa fin. Le temps de cet air-là. La mort, qu’est-ce que ça voulait dire pour elle? On coupe le fil, la belle histoire! et puis c’est fini de ce sac à misère – Elle aurait pu le couper quelque dix ans plus tôt, elle aurait évité bien des misères. Elle ne l’a jamais coupé. Même «morte», là, sur cette chaise-longue, elle était comme bourrée de conscience – une conscience farouche. Qu’est-ce que ça voulait dire, pour elle, ces jours, ces derniers jours quand son souffle s’étranglait? «On ne me dit rien»… On ne lui a rien dit jusqu’au bout. Il fallait qu’elle soit là jusqu’au bout, jusqu’à la dernière seconde. Il fallait qu’elle entre dans la mort toute vivante. C’était cela, l’épouvantable chose. Un jour de 1972, elle nous a dit ceci, trois choses ensemble, qui semblaient n’avoir aucun lien entre elles, trois choses dont nous avons déjà parlé séparément, mais elles étaient dites ensemble: Le corps, la prière du corps quand il est devenu conscient de ce qui se passait, a été celle-ci: préviens-moi quand c’est le moment de la dissolution, s’il y a la nécessité de la dissolution, pour que tout accepte cette dissolution, et seulement dans ce cas-là. Elle n’a pas été «prévenue», rien dans ce corps n’avait accepté la dissolution – elle était farouchement là, sur sa chaise-longue, à la «fin». Puis elle disait, dans cette même conversation: Mon corps est en train de vivre le procédé. Et alors c’est seulement quand je suis immobile, comme dans une contemplation des cellules, alors… alors tout va bien. Le temps disparaît: tout, tout est transformé en quelque chose d’autre… Elle a vécu le procédé jusqu’au bout. C’était le procédé qui continuait.

Et elle disait, ce même jour, à ce même propos: C’est devenu comme cela, aigu. Et en même temps la connaissance: «C’est le moment de remporter la Victoire», comme cela, qui vient d’en haut: «Tiens bon, tiens bon, c’est le moment de remporter la Victoire.» C’est vraiment intéressant. Les trois choses ensemble. Si on met les trois choses ensemble, qu’est-ce que cela veut dire?… Probablement ce qu’elle vivait d’une façon de plus en plus aiguë jusqu’à ce 17 novembre. On ne lui disait rien, donc elle continuait, c’était simple… Le procédé continuait. «Elle s’est éteinte comme une chandelle», rapporte l’un de ceux qui veillaient sur elle – pas de crise cardiaque, rien. Pas même de transe, pas de coma. Elle a continué tant que ça pouvait. Il fallait qu’elle reste là-dedans complètement et jusqu’au bout. Pourquoi?… C’est donc qu’il fallait que ça continue dans la mort, probablement. On ne lui permettait pas, l’entourage ne lui permettait pas la transe cataleptique, ils n’auraient jamais eu la patience. Mais la mort, ils permettaient, c’était «reconnu», accepté comme un fait médical. Et puisqu’elle ne pouvait pas faire l’opération sur son lit, elle est allée la faire dans une tombe. Là, personne ne la dérangerait, c’était le meilleur cocon possible, on brûlerait même des bâtons d’encens. Pour vaincre la mort, il faut être prêt à passer par la mort, avait-elle dit. Dans une tombe, c’est sans trucage. La transe, c’était encore un truc yoguique. Il n’y a plus de porte. Alors c’est la Porte suprême.

Le 14 novembre, vers minuit, elle a demandé à marcher: Je veux marcher, autrement je vais devenir paralysée. Elle s’est appuyée sur le bras d’un des assistants et elle a marché… jusqu’à ce qu’elle devienne bleue.

Et les journées devenaient sans cesse plus douloureuses. Elle refusait de manger, puis elle acceptait, puis elle refusait encore. On la grondait, la cajolait comme une malade. Elle était à demi assise toujours: son dos était plein d’escarres brûlantes. Elle demandait toutes les vingt minutes qu’on la soulève de sa chaise-longue: Lift me up… La nuit du 16 novembre, elle a encore demandé à marcher: Je veux marcher – oh! Elle aurait voulu entrer debout dans la mort. On lui a refusé. Jusqu’au bout elle a lutté, tant qu’il y avait un souffle dans ce corps. L’après-midi du 17 novembre, les signes d’étranglement se sont accélérés. À 19h10, son médecin lui a fait un massage du cœur. À 19h25, le souffle s’est arrêté.

Alors a commencé, vraiment, l’incroyable folie.

Sept heures à peine après, à 2h30 du matin, ils l’ont sortie de son atmosphère, descendue en bas dans la «salle de méditation», mise sur une chaise-longue sous des projecteurs brûlants, livrée à la foule. Oh! qui accuser? Ils ont fait ce qu’on fait toujours «dans ces cas-là», ils ont fait «comme d’habitude». Et puis il y avait trois médecins pour la certifier morte et puis… Et puis quoi, vous n’allez pas faire des histoires, non? Nous entendions encore les paroles de Mère: «Il ne faut pas, il ne faut pas, Mère ne veut pas, tu leur diras…» Et pourtant ces gens-là avaient une sorte de connaissance yoguique… Non?

Nous sommes arrivé au milieu de la foule vers cinq heures du matin, averti par la rumeur. Elle était là, si amaigrie, sur sa chaise-longue, dans cette robe de satin blanc. Et cette concentration… presque forcenée sur son visage. Rien du sourire de Sri Aurobindo dans sa paix massive. Une concentration… acharnée, comme les jours où elle était en pleine bataille. Et tout ce corps conscient, bourré de conscience, c’était palpable … livré à ces milliers de vibrations de douleurs et de mort et de…

Tiens bon.

Et les ventilateurs tournaient, deux jours ils ont tourné à 30° centigrades sous les plaques de zinc suffocantes éclairées au néon doré tandis que toute la ville défilait – vraiment tout ce qu’il faut pour décomposer un corps. Et elle a regardé tout ça. Quelquefois, nous nous attendions presque à ce qu’elle ait un de ces petits sursauts, comme quand elle revenait à la surface: quelle heure est-il?

Nous n’avions pas de douleur dans le cœur. Nous étions comme une pierre. Nous regardions et regardions tout ça, cet incroyable spectacle.

Tiens bon…

Et puis, le 20 novembre à 8h15 du matin, ils l’ont mise dans une boîte. Nous étions à la droite de ce cercueil. Elle était à demi assise sur des coussins blancs, les mains sur ses genoux. Il y avait un rayon de lumière sur sa nuque. Puis le couvercle s’est baissé: il n’y avait plus de rayon, il n’y avait plus rien. Il y avait une demi-douzaine d’hommes qui enfonçaient 25 vis là-dedans.

On l’a emmenée.

Une voix solennelle débitait des solennités dans un micro sur les toits de l’Ashram. Et ça débitait, ça débitait. Les gens étaient pleins de douleur, les gens étaient pleins de pensées. Nous voyions à travers tous les gens, à travers tout, le monde était transparent. C’était une affreuse mascarade. Un Mensonge. Un énorme Mensonge, une comédie de la mort comme on en voit dans les rêves. Ce n’était pas vrai. Il n’y avait pas une minute de vraie dans tout cela. Cette mort était un affreux mensonge.

On l’a descendue dans la tombe.

Dès que ça a été fini, dès que nous avons pu décemment lever le siège de cette mascarade solennelle, nous nous sommes enfui.

Qu’on nous pardonne, mais c’est ce que nous avons vu, senti. C’est notre expérience de ces deux jours: un Mensonge irréel.

Alors qu’est-ce que ça veut dire, tout cela?

Quel est le sens?

Le plus beau conte de fées

Et le dernier fait, le voici.

Au milieu de cette incroyable mascarade, le 18 novembre, tandis que nous étions parmi cette foule à regarder et regarder sans comprendre cette petite forme blanche dans le bourdonnement des ventilateurs, nous avons eu la plus puissante expérience de notre vie. Nous étions incapable d’avoir aucune expérience, nous étions là comme un caillou stupéfait avec un mal de tête à nous fendre le crâne en deux. Simplement, nous regardions, sans même une prière dans le cœur, sans rien. Elle se serait levée pour sortir de tout ce fourbi invraisemblable que cela nous aurait paru la seule chose sensée. Elle ne s’est pas levée, mais tout d’un coup quelque chose s’est emparé de nous, nous a littéralement tiré au-dessus de ce mal de tête et de cette foule de rêve, et puis… ça a été un déferlement. La Puissance, nous la connaissions, ce n’est pas en vain que Mère prenait notre main pour nous tirer dans l’expérience. Mais là, ce n’était pas une personne qui avait «une expérience», ça se passait comme en dehors de nous, nous n’étions personne, simplement nous étions présent à un fait. Nous trempions dans un formidable déferlement de Puissance qui était comme fait d’allégresse – peut-être de l’amour mais c’était de l’allégresse qui était de l’amour –, une allégresse comme une cataracte, ininterrompue, sans un trou, et ça carillonnait: un formidable carillon à toute volée sur l’univers. Toutes les écluses du monde ouvertes. Et ça disait, ça carillonnait à nos oreilles et comme sur le monde entier, une voix formidable mais comme sans voix: PAS D’OBSTACLE… RIEN N’EMPÊCHE… pas d’obstacle, rien n’empêche… Et ça se répétait, se répétait, chaque mot comme si on sonnait toutes les cloches du monde ensemble dans un seul formidable roulement de bronze: PAS D’OBSTACLE… RIEN N’EMPÊCHE, pas d’obstacle… Et une joie là-dedans, un triomphe, oh! quelque chose qui riait si splendidement, mais si formidablement, et qui emportait tout devant soi, renversait les murs, défonçait les écluses – rien n’empêche… pas d’obstacle. Impérieux comme un Jugement dernier. Un cataclysme de joie.

Nous avons tenu un quart d’heure, et puis nous sommes sorti dans la rue sinon nous allions craquer. Et ça carillonnait encore. Nous avons marché jusqu’à la mer, le corps en tremblait. Puis ça s’est calmé. Et il n’y avait pas de «Mère» là-dedans ni de «moi» ni d’expérience même – ou bien c’était le monde qui avait l’expérience. Oui, en fait, c’était comme une première manifestation de «quelque chose» sur le monde. On peut mettre des étiquettes, mais ça se moque de toutes les étiquettes. C’était un formidable Fait. Ce 18 novembre, il s’est passé quelque chose.

Peut-être la première vague terrestre de la joie du nouveau monde.

Alors toutes ces lamentations là-dedans, ces admirables disciples intimes qui pleuraient tant de l’avoir fourrée dans la mort, ces visages drapés de dignité, avec des questions d’argent derrière, des questions de prestige derrière, des questions de… oh! ils étaient bourrés de questions, ils s’apprêtaient à prendre la haute direction des affaires – c’était si ridicule. C’était ça, la mascarade. Et Mère rigolait, elle carillonnait à nos oreilles, emportait cet Ashram comme un fétu et tous leurs petits murs ridicules et toutes les saintetés qu’ils s’apprêtaient à lui coller sur le dos – PAS D’OBSTACLE… RIEN N’EMPÊCHE… pas d’obstacle…

Alors ils disaient: oh! la transformation est arrêtée, oh! l’Heure de Dieu a raté, oh! le Moment est passé, le monde n’était pas prêt – les idiots! Est-ce que les pithécanthropes ont jamais pu arrêter le torrent de l’évolution mentale et s’empêcher de devenir des hommes!? Est-ce qu’ils croyaient vraiment que Mère était si petite qu’elle tenait à quatre murs d’ashram et à leurs conventions mortelles? Elle était là, sous nos yeux, bourrée de conscience, elle allait rentrer dans cette tombe puisque c’était le seul endroit où ils pouvaient la tolérer longtemps – maintenant, ils ont toutes les patiences qu’il faut. Mais elle riait.

C’est tout ce que nous savons. Ce carillon de joie sur le monde.

C’est le Fait.

Alors qu’est-ce que tout cela veut dire?

Nous sommes vraiment au bout de la forêt de Mère, nous ne savons plus rien. Il y a un an et onze mois qu’ils l’ont fourrée là-dedans, vivante. Depuis un an et onze mois nous ne cessons de répéter: quoi, qu’est-ce que ça veut dire? C’est notre carillon à nous. Qu’est-ce que ça veut dire, qu’est-ce qu’il y a vraiment, qu’est-ce qui se passe, quelle est la vérité, la vérité… Et les paroles de Sri Aurobindo nous reviennent:

Dans ce formidable silence, désertée, perdue

En cette heure décisive du destin du monde…

Seule avec elle-même et la mort et le destin

Comme sur une crête entre le temps et le non-temps

Quand l’existence doit finir

Ou la vie rebâtir sa base

Seule elle devra conquérir, ou seule périr3

Maintenant, elle est dans ce «formidable silence», cette nuit, ce cocon de marbre gris. Du ciment dessus, à droite, à gauche, la nuit, les dalles: un formidable silence. Chacune de ses cellules répète et répète le Mantra, indéfiniment, comme une petite pulsation dorée. Elle subit la redoutable opération. Elle rebâtit la base de la vie, le «procédé» continue. C’était à cela qu’on la préparait depuis des mois, «on habitue mon corps à quelque chose d’autre»; c’était pour cela qu’on ne lui disait rien, parce qu’il fallait qu’elle entre là-dedans vivante – nous entendons encore son petit cri lorsqu’elle a eu pour la première fois la vision de sa mort: Rien, rien ne va plus à la façon ordinaire! Le corps ne peut plus manger, peut plus… Et la Conscience qui est à l’œuvre pour l’aider dans le travail lui a fait comprendre par-fai-te-ment que de s’en aller n’est pas une solution. Même si, avant, il y avait une curiosité de savoir ce qui sera, cette curiosité est partie; alors le désir de rester, il y a fort longtemps que c’est parti; le possible désir de s’en aller quand ça devient un peu… suffocant, c’est parti avec l’idée que ça ne changera rien du tout. Alors il ne lui reste qu’une chose: c’est de perfectionner l’acceptation. C’est tout. La seule chose qui le console (et pas pour longtemps) c’est l’idée que: ce que tu fais, c’est utile à tous; ce que tu fais, ce n’est pas pour toi, une petite personne imbécile, c’est pour que toute, toute la création en profite… Je ne sais pas, je ne sais pas ce qui va arriver. Mais je voudrais… je voudrais qu’on ne me mette pas dans une boîte et qu’on ne me fourre pas comme ça… parce qu’il le saura, il le sentira, et ce sera ajouter encore une misère à toutes celles qu’il a eues. Je te le dis, tu pourras le dire aux autres si c’est nécessaire… [ils nous ont averti neuf heures après le départ de Mère]… Il ne le désire pas, il ne le craint pas – ce sera comme ce doit être, voilà tout. Seulement, il voudrait vraiment qu’on comprenne… qu’on comprenne l’effort qu’il a fait et qu’on n’aille pas le… l’enfermer et jeter de la terre dessus. Parce que même après que les docteurs auront déclaré qu’il est mort, il sera conscient. Les cellules sont conscientes. Voilà, c’est tout.

Elle est là, vivante.

Eschyle et Orphée semblent pâles.

Et il n’y a personne à accuser vraiment dans cette formidable tragédie, chacun des figurants a probablement fait exactement ce qu’il fallait. Nous nous souvenons, un jour de 1969, Mère nous racontait les circonstances si étonnantes de la mort «accidentelle» d’une jeune fille de l’Ashram; comme si tout s’était ligué, coalisé pour l’obliger à mourir, dans le moindre détail: on aurait dit que chacun faisait juste le geste voulu, avait juste la distraction voulue, l’oubli voulu, le retard de trois minutes voulu; et Mère savait que cette jeune fille devait mourir, qu’elle voulait mourir, que c’était son âme qui avait organisé toutes les circonstances pour «faciliter» le départ: C’est curieux, quand on voit les choses avec cette Conscience-là, c’est tellement formidable comme perfection d’arrangement qu’on est… on est presque épouvanté. Toutes nos émotions, nos réactions, tout cela paraît absolument des enfantillages. Mon petit, nous ne savons rien! Jour après jour, jour après jour, je suis de plus en plus convaincue: nous ne savons rien. Et nous croyons savoir, nous croyons… nous ne savons rien. Nous sommes en présence de merveilles cachées qui nous échappent complètement parce que nous sommes des imbéciles. C’est ce que Sri Aurobindo avait écrit dans Savitri: le Dieu grandit sur terre – le Dieu grandit – mais l’homme… [et elle riait] …l’homme sage parle et dort. Et personne ne s’en apercevra jusqu’à ce que le travail soit fini. Et c’est comme cela.

Cette formidable représentation de la «fin» de Mère, qu’est-ce qu’elle cache, cette Terrible stratégie de l’Éternel,4 comme disait Sri Aurobindo? Quelles merveilles? Ou quel silence perdu? Ou quoi?

Quel stratagème?

Et les paroles de Mère nous reviennent encore: Voyant le monde tel qu’il est et qu’il semble devoir être irrémédiablement, l’intellect humain a décrété que cet univers devait être une erreur de Dieu… Mais le Seigneur suprême répond que la comédie n’est pas entièrement jouée, et il ajoute: Attendez le dernier acte.

Ce dernier acte, ce fond de la forêt de Mère, quel est-il? Ce dernier chemin de la terre?

Et notre carillon revient.

pas d’obstacle, rien n’empêche…

Et ce «nous ne savons rien».

Nous ne savons rien. Quelles belles paroles allons-nous débiter – ce n’est pas de paroles dont le monde a besoin! On lui a rebattu les oreilles de toutes les théories possibles. Mais ce carillon-là, s’il l’entendait, si ce carillon venait à sonner sur la terre?

Est-ce qu’il sonnera?

Nous pouvons dire: oh! Mère sortira un jour, radieuse, de cette tombe, et la transformation sera faite. Et c’est peut-être vrai. Mais Mère n’a jamais eu envie d’épater les gens. Un grand spectacle, ce n’est pas ça qui changera la terre, pas ça! Il faut un miracle profond, il faut un changement dans cette substance en dépit de tout ce qu’on en pense, tout ce qu’on en veut, tout ce qu’on en dit, en croit ou n’en croit pas. Il faut que cette vie – cette vie physiologique – rebâtisse sa base. Il faut qu’on soit pris par le miracle, dans le miracle, englouti dedans. Il faut qu’on sorte de la couche de carbone, qu’elle éclate, qu’on sorte de ce petit cerveau ridicule d’axolotl et de ses petites panacées ridicules et de cette petite humanité si petite, si petite. Quel instrument opérera le miracle, quel levier, quel Sésame dans cette substance opiniâtre?

Et il nous semble voir ceci.

Un partage. Un formidable partage.

Une vieille humanité périmée, radoteuse, indécrottable – celle qui s’use de plus en plus vite, celle qui est simplement de la fausse matière collée ensemble avec une cravate pour tenir le tout, ou une draperie blanche et un sourire yoguique figé. Celle-là meurt de sa propre mort. Elle va de plus en plus vite dans la dissolution sans retour. Elle est dans la dernière suffocation. Il n’y aura pas besoin de la pousser, elle tombe en poussière, solennellement. Et puis…

Quand la nuit deviendra profonde
Étranglant la poitrine de la Terre
Et que le mental corporel de l’homme
Sera la seule lampe allumée
5

… quelque chose de très jeune, de très nouveau, qui cogne à droite, cogne à gauche sans savoir. La nouvelle espèce qui ne sait même pas très bien qu’elle est la nouvelle espèce, sinon qu’elle veut un autre air. Alors…

Alors c’est là où le miracle peut avoir lieu.

Le Sésame, nous l’avons.

Tout le travail, le vrai travail de Mère et de Sri Aurobindo, cela a été d’ouvrir la conscience des cellules, d’ouvrir cette forteresse-là. La démolition du vieux code génétique: la vieille façon de voir, la vieille façon de comprendre, la vieille façon de sentir – la vieille façon de mourir. La caverne des axolotls. Une petite vibration nouvelle qui s’enroule et s’enroule dans les cellules. Il faut accrocher cette petite vibration-là, comme d’autres ont accroché la vibration du Mental au début de cette fichue histoire. Et ce n’est pas compliqué, il n’y a pas loin à aller, pas de super-cerveaux à bâtir, pas de super-méditations accroupies: un Mantra. Un mot de passe – quel qu’il soit – mais que ce soit le cri de notre être, le souffle de notre souffle dans toute cette décomposition générale, quelque chose qui fait qu’on traverse. La dernière bouée. Et on s’accroche. Et on répète, répète, le Mantra jusqu’à ce qu’il traverse la croûte, la banalité, l’idiotie quotidienne, les millions et les millions d’inutilités qu’on vit pour autre chose qui ne vient jamais. On répète, obstinément, comme une mule, jusqu’à ce que les cellules s’emparent de cette vibration d’appel – alors elles le répètent jour et nuit, sans arrêt, automatiquement, idiotement… et merveilleusement. C’est là que la Merveille commence. C’est là que le miracle commence. Le Miracle cellulaire, physiologique. Parce que Sri Aurobindo et Mère ont ouvert le chemin. Ce n’est pas comme s’il fallait traverser des couches impénétrables: le chemin est ouvert. Et alors tout est possible. C’est le monde où tout est possible – il n’était impossible que par toutes les impossibilités qu’on pensait. Et il n’y a pas besoin de croire, n’est-ce pas: il faut seulement aller , à ce niveau-. Il faut toucher ça. Et la merveille, c’est que quand on touche ça, c’est le nouveau monde lui-même qui se bâtit sans qu’on ait besoin de vouloir ou de chercher ou de comprendre: ça se fait tout seul, spontanément, automatiquement. Ça se bâtit tout seul. Ça change le mouvement sans qu’on sache comment, ça fait faire les choses sans qu’on sache comment, ça fait voir toutes sortes de sens là où il n’y avait que du noir stupide, ça fait croiser et entrecroiser toutes sortes de chemins inattendus – c’est une formidable connivence de tout. Et puis un pouvoir… un étrange pouvoir, qui n’a rien de puissant, rien de formidable, et qui est si fantastiquement magique, comme si ça dissolvait tous les obstacles, toutes les ombres, toutes les peurs, toutes les maladies – une déroute de fantômes de tous les côtés. Mais… une Position ferme à garder: ça. Toujours, en toutes circonstances: ça, le Mantra, la Vérité nouvelle, la suprême Possibilité nouvelle. On tient ça, et puis c’est tout.

Et alors, pas des dizaines, mais des milliers et peut-être des centaines de milliers, peut-être quelques millions de jeunes pousses dans le monde, qui ont saisi, compris le levier, et qui tirent ça, qui veulent ça, appellent ça… Mais c’est la multiplication instantanée! Une formidable contagion, comme si, juste un peu de Possible cru, vécu, appelé, faisait surgir des milliers et des milliers d’autres Possibles – forçait le Possible. Et tout commence à changer: physiquement, matériellement. Les vieilles lois craquent. On regarde tout ça et ça fond, ce n’est plus. Ce n’est plus. C’est fini. Et plus on rit de voir cela, de toucher ça, vivre ça, plus ça se développe, grandit dans un merveilleux sourire, comme si ça ne demandait qu’à sourire, toujours sourire, partout sourire. La fin du Fantôme mental.

Et on y est.

L’Écran tombe.

Et Mère est là, et la vraie terre est là.

La fin des axolotls.

La vraie terre, elle est seulement dans notre tombe idiote, notre tombe impossible – celle dans laquelle on a fourré Mère parce que personne ne voulait croire que c’était possible.

Alors elle n’aura pas besoin de «sortir» de là, pas besoin d’épater les gens, parce que tout sera le Miracle et tout sera la Merveille. Elle est seulement derrière notre Écran d’impossibilité. Il n’y a pas de miracle à faire: il est tout fait. Il n’y a pas de Merveille à inventer: elle est tout inventée. C’est la Merveille partout. C’est le Miracle de la terre . Il faut aller , au vrai niveau de la Merveille.

Et peut-être la mort sera-t-elle de ceux qui ne savent pas voir la Merveille. Ils suffoqueront tout seuls dans leur tombe à l’air libre.

Et le partage sera fait, automatiquement.

Les morts vont à la mort, les vivants vont à la vie.

Une petite vibration dorée dans les cellules du corps.

Un Sésame de la vraie terre.

Un carillon à toute volée sur les ruines du Mental.

Pas d’obstacle, rien n’empêche.

Mère n’est pas morte! Elle vit, elle rit, elle est là, elle attend que nous sortions de notre idiotie – ce n’est pas elle qui a besoin d’en sortir! C’est nous.

Et quand la croûte de carbone sera bien usée, même son corps viendra rire avec nous. Elle est là en train d’user la Mort du dedans. En vérité, son corps n’est entré dans cette tombe que pour user notre propre mort. C’est son dernier sacrifice à notre impossible Mensonge. Elle attend que nous voulions bien voir CE QUI EST. Elle use l’irréel.

La Belle au bois dormant est là.

Elle vivait en dépit de la mort, elle conquérait encore6

Pour une Belle au bois dormant, il faut un Prince charmant. Il faut peut-être beaucoup de Princes charmants… Car son Prince charmant est l’âme de la terre prisonnière de la mort.

Lentement, elle fait la mutation de la mort dans ses cellules. Chaque petite cellule comme un cri d’appel à la vérité de la terre – il y a cent mille milliards de cellules dans un corps. Et quand nous en aurons assez de la mascarade, quand notre cri rejoindra le sien, eh bien, les masques tomberont.

Et ce sera «la fin de la mort»7.

Si nous l’aidions un peu?

La mutation de la mort, c’est maintenant.

Figurez-vous que c’est comme cela. Vous voyez la vie, vous voyez ce qu’elle est, vous avez l’habitude d’une existence comme cela, et c’est morne et c’est triste (il y a des gens qui s’amusent, mais c’est parce qu’ils s’amusent avec peu de chose), eh bien, il y a derrière un conte de fées. Quelque chose qui se prépare et qui sera beau, beau, beau au-delà de toute expression. Et à quoi nous participerons. Vous ne savez pas, vous croyez que quand vous allez mourir, vous allez tout oublier et tout quitter, mais ce n’est pas vrai! Et tous ceux qui s’intéressent à une vie belle, lumineuse, joyeuse, progressive, eh bien, tous ceux-là y participeront, d’une façon ou d’une autre. Maintenant, vous ne savez pas – dans quelque temps, vous saurez. Voilà. Oui, une jolie histoire. Et Sri Aurobindo essayait de tirer cette histoire sur la terre, et elle est sûre de venir… Et si vous voulez, vous aussi, vous pouvez tirer pour que ça vienne sur la terre…

Si nous tirions un peu?

Une petite vibration dorée dans les cellules.

Une nouvelle espèce radiante.

Un corps de notre joie.

Et c’est vrai! c’est le plus beau conte de fées du monde. Il n’y en a pas de plus beau que celui-là – je vais vous raconter la plus belle histoire du monde…

Voilà, Mère, ton géographe

a fini sa carte:

que la vraie terre soit.

Deer House
Nandanam
26 octobre 1975

Index de citations

La plupart des citations de l’Agenda de Mère ont dû être considérablement abrégées et coupées, parfois même composées de différents extraits, sinon il aurait fallu plusieurs volumes. Nous nous en excusons vivement auprès des futurs lecteurs de l’Agenda, mais ils auront la joie de découvrir eux-mêmes la pure saveur de ces textes sans coupures.

Toutes les références des œuvres de Sri Aurobindo se rapportent au texte original anglais, Édition du Centenaire.

Ch. 1

1. Savitri, 1.2.19

Ch. 4

1. Savitri, 1.4.55

Ch. 6

1. Thoughts and Aphorisms, 17.125

Ch. 7

1. The Supramental Manifestation upon Earth, 16.2.17

Ch. 8

1. Sri Aurobindo, Unpublished letter, Mother India (September 1975)

2. Savitri, 2.12.278

Ch. 10

1. Savitri, 10.3.638

Ch. 11

1. Letters on Yoga, 22.340

Ch. 13

1. White Roses (28.8.66)

2. Thoughts and Aphorisms, 17.145

3. Collected Poems, 5.101

Ch. 14

1. Entretiens, 20.5.53

2. Savitri, 3.3.317

Ch. 15

1. Savitri, 1.1.7

2. Entretiens (1930-31) Aphorismes et Paradoxes, p.46

Ch. 17

1. Entretiens, 28.12.50

Ch. 18

1. White Roses (6.12.65)

2. Savitri, 1.4.55

3. Mother India (April 74)

Ch. 20

1. Savitri, 4.3.370

2. Savitri, 6.2.461

3. Ibid.

4. Savitri, 1.2.17

5. Savitri, 1.4.55

6. Savitri, 9.2.584

7. Savitri, 11.1.708

 

1 «Comme une balle de ping-pong par rapport au stade de baseball de Houston», disait le savant américain Jastrow, parlant de la distance qui sépare le noyau d’un atome de ses électrons. (Voir Des Astres, de la Vie et des Hommes, Éditions du Seuil, 1972.)

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2 Sri Aurobindo emploie le terme anglais perméation, que Mère, plus tard, reprendra littéralement en français.

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3 Travaux du Professeur H. Atlan de la Faculté de Médecine de Paris.

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4 Une dernière particule psi, récemment découverte, oblige les savants à se demander si le nombre des morceaux de Matière fondamentale ne serait pas de 4, ou de 6, ou même de 18, repoussant toujours plus loin l’unité simple qu’ils cherchent. Mais peut-être sont-ils à la recherche d’un mythe scientifique, car si l’ultime unité fondamentale de la Matière doit être indivisible, elle est par définition sans surface – et comment mesureraient-ils ce qui est sans surface? Ce sans-surface, c’est exactement le Supramental partout-là, sans trou et sans division: le côté manquant de l’atome. L’unité fondamentale de la Matière.

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5 Notons bien que cette immobilité-là n’a rien à voir avec celle que l’on trouve à l’autre extrémité, lorsque la conscience se dissout là-haut dans les pâleurs supra-cosmiques et que le corps s’enfonce dans une transe d’oubli. Non, ici, dans cette immobilité physique, ou plutôt physiologique, c’est toute la trépidation corporelle qui est arrêtée, mais dans une sorte de super-acuité de perception qui est le contraire d’un sommeil ou d’une transe: on perçoit tout, les gens, les choses, les pendules, les pensées, les plus microscopiques vibrations, et très loin autour, dans une sorte de prolongement physique où l’on se soucie, ou ne se soucie pas, de savoir ce qui est là, mais en fait on percevrait très bien le tic-tac d’une pendule à New York comme à côté. On est en plein dans la Matière. Mais une Matière complète.

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